‹ Annales des CauchoisChapitre 10 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

voisinage d'un ruisseau , comme Bolbec % Foulbec et autres.

Il est vrai qu'alors le duc de Normandie eut à éprouver la fidélité de ses comtes et autres tenanciers^; qu'en môme temps qu'il achevait de fortifier Auga^, il devait penser aux limites vers la Bretagne, vers le Beauvoisis et vers la haute Seine* Si ces hommes de guerre, toujours armés, qui recevaient la dime pour vivre, et ces cultivateurs qui pensaient à recueillir les produits de leurs vastes possessions, ne pouvaient guère s'occuper de grammaire ou même de l'art de bien tracer des caractères^, ils enten* daient mieux les règles de la politique; ainsi plu^eun comtes conseillaient à Rollo de faire reconnaître sot fils, quoique enfant, comme héritier du duché, rt il se prétait avec joie à ce projet, que peutrétre même il avait suggéré à quelques-uns^. Il le laissait genna* dans les esprits. On lui conseillait de rétrécir le lit de la Seine, et de faire une seconde enceinte pour rendfv la ville principale inexpugnable, et il faisait exécuter ces plans par ses soldats ^. Par l'intermédiaire dee moines Baudouin et Gondouin, il relevait l'abbaye de Jumiéges; mais surtout la partie du monastère qui formait une enceinte élevée 7. Il obtenait quedharles- An 948 le-Simple répétât librement la cession qu'il avait faite à lui et à ses comtes, toujours avec cette expresMon : Pour la défense du royaume : Pro tutela regni *.

(1) M. Depping , p. 8il.— V. Hist. de Bolbec, par M. GoUIn Gaste^ 1839. (2) M. Depping , t. 2 , p. lil. — Denyaldus, North. Britaon.

(3) M. Vatout. (i) Mabillon, De re diplom.

(5) Dudon de Saint-Quentin, apud Duchesne, p. St.'—Lelirém. Àda ô mihi place le feit un an plus tard. (6) Duplessfs, t. a , p. 7.

(7) Deshayes, p. 41, 42, 43. (8) Charte en ftveiir de Saist-GeriDaiiH des-Prés, Historiens de Fr., p. JW. -- M . ^pplng, t. -1 , p. lit.

Povir se fairÇy do plus en plus^ des partisan^ dans le clergé, il autorisait la dédicace d'une ^lise à saint Oueu, qui avait occupé le siège métropolitain % et coipii;iteDç^it ce beau mopument si enrichi depuis. Ijl accordait <:ela au successeur de Franco , à Gonthard , le nouvel archevêque ^. L'Angleterre avait ^soin de quelques secours, il utilisait ses barques et se hâtait ,de leur faire traverser le détroit^, pour mériter une réciprocité qui pouvait être i;itile un jour.

Gisèle était trop jeune pour avoir des enfants, etAati» c'était pour elle une cause de tristesse ^, car celle dont jeille avait pris la place en avajt eu deux : Guillaume et jGrerloc, comtesse de Yermandois^. Elle avait encore d'autres tourments dans le prétexte pris par le duc , d'aller prot^er la Bretagne , et de la parcourir avec ses soldats, dans le but réel de donner la main à d'autres Normands^; cela même amenait de mauvais traitements de la part du duc : il avait beau dire que sa colère venait de ce que son beau -père épousait Ogive , fil|e du roi d'jingleterre , sans le consulter 7, ou bien de ce qu'il lui avait d'abord refusé le cofps 4e s^t Quen ^, toujours est-il que ce sont ces divij^io^s qui ont amené beaucoup de froid entre Gisèle et le duc ^, et qui ont peut-être occasionné la mort

Xi) Impériaux, iaS8.

(«) V. le ms. dlvoire. — Ord. Vitol. — Pommeraye , p. 838. —M. Gilliert , et Massevilie » 1. 1, p. 331, reculent le fait d*an an.

(3) M. Deppiog, t. 9^ p. 436.

(4) GuUl. Briton, Philippid., p. 323, ligne 40. — Hist. des ducs, p. 17. (5) Denyaldus, p. 138, 140. — Biogr. univ. v«Rpllon, art. de J^. Latéaa.

(6) II. DepiMog, t. S, p. 136. — En cette année coïKimence la cbrop. intitulée F/odoard» pre$hyt. chron.; elle durejusqn*en 966;apud Docbeane. (7} Hénault. — Uiçt. bist.

(5) .#. n^w^ing ,.M,|>..|a7. (9) Coïdemoy.

de la duchesse ' . Peu de temps après cet événement ,

des officiers envoyés par le roi de France , pour en

. informer, ont été traités avec barbarie^* Rollo a repris

Poppa ^, la mère de Guillaume, plus solennellement

An 930 que la première fois; il a ainsi légitimé Guillaume, et Poppa a reçu le prix de sa constance ^.

Soit par suite des conseils de Poppa, soit spontanément, le duc assemble enfin tous ses comtes à Rhoëm; il fait proclamer pour son successeur, son fils légitimé Guiilaume-le-Rothomagien^, enfant d'une belle prestance, réservé, doux dans la conversation , duquel on devait peut-être craindre un penchant trop prononcé pour les monastères^; mais (|ui parlait déjà très-bien la langue du pays 7. Chacun des comtes présents place ses mains entre les mains du jeune duc, en imitant la forme d'un cœur qu'il dépose ^.

An 931 On pensait à faire perdre à Charles la Bourgogne, comme il avait perdu la Neustrie et presque la Bretagne ; c'était le cas pour Rollo d'observer Rodolphe qui se faisait proclamer roi de ce pays intéressant. Des confins de la Bretagne, il ramène ses comtes et son armée sur l'Oise, tandis que le pays de Caux, le

(1) Veily, t. 2, p. 196.— Laténa, Biogr. unif.— M. Depping, t. 2, p. 137. (î) Velly, t. 2, p. 196.

(3) L'Art de vérifier les dates. — Cordemoy. — Dudon de SaintH}a^tin.— Denyaldus, p. 138, et Guill. de Jam., 1. 2, ch. 22 , placent le fait en 921. (i) Guill. de Jum., 1. 2, c. 22, apud Duchesae, p. 233. — En 916, suivant la Soc. des ant. de Norm. 1839, p. 76.

(5) Dudon de Saint-Quentin , ap. Duch., p. 90.— Denyaldos, p. 140.— HisL des ducs de Norm., p. 17.

(6) Dudon de Saint-Quentin , p. 91.— Robert Wace. — M. Noël, Mém. de rAcadéroie de Rouen , deuxième cahier, p. 31. — Plôdoard, ap. Doche^ne, ab 919 ad 966.

(7) Chron. d'Adémar, t. 2 , p. 166. (8) V. Dodon de Saint-Quentin. —M. Dumesnil et le Dict. topogr. de TEure retardent le bit jusqu'en 927.

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Vexin, tout le reste de la Normandie était tranquille '; mais on exigea de lui des otages pour une conduite pacifique ;; en le menaçant ,, même en lui faisant perdre quelques centaines de ses plus anciens soldats. Il rentra donc dans ses limites ^, sauf à se ruer un peu plus tard et à la première occasion, sur Noyon^ Beauvais et Amiens ^.

Cette agression, qui n'avait pour but que de con-Anata tinuer de maintenir son armée sur le pied de guerre, irrita vivement les Picards. A leur tour, ils envahirent la Normandie, prirent, pillèrent et saccagèrent la ville d'Auga, ou Eu, que Ton qualifiait du nom militaire de Castrum^f dont les environs fertiles devenaient si productifs^. Mille guerriers normands périrent dans sa défense. Si Robert^ frère du roi Eudes ^, au lieu de former un parti contre Gharles-le-Simple pour le détrôner, se fût joint à lui, la Normandie était peut-être recouvrée parla France; mais Robert aussi voulut être roi. Il profita, à son tour, de la nécessité^ pour Charles-le-Simple , de trop étendre ses forces inilitaires, et se fit proclamer en France 7. Charles fut An in enfermé d'abord à Péronne , puisa Château-Thierry^. La mort même de Robert ne le rétablit pas9. Son gendre, le comte de Paris, Rodolphe ou Raoul, prit sa place, au refus de Hugues-le-Grand'^. Les grands, lassés du rôle de Charles-le-Simple, proclamèrent le

(1) M. Depping , t. 2, p. 139. (2) Flodoard, Hist. ecclés., Rem. lib. 4.

(3) Flodoard , loc. cit. -— Delarue place le fait en 925 , 1. 1, p. 425.

(4) M..D. Lebœuf , Hist. d'Eu. (5) M. Depping, t. 2, p. 141.

(6) AnqueUl , 1. 1, p. 396.

(7) Rlcher, lib. 1, cap. 41 et note. — M. Isambert, Recueil des lois, 1. 1 , p. 90. — Anquetil » 1. 1, p. 398.

(8) Sim. de Sismondl , 1. 1, p. 161.

(9) AnqueUl prétend que Charles-le-Simple a toé Rbbert de sa main.

(10) MlUot, Hist. dePr., !•' vol. p. SOO.— Isambert, t. 1, p. 90.

m ANNALBS DBS GADGH01S(.

comte de Paris son successeur^ et soit que Rollo fevdrisàt Raoul , soit qu'il ne vonlôt pas s'exposer à la réunion de ses ennemis , il restait dans sa Normandie, et^ flattant le clergé redevenu puissant, se contentait - de porter, en procession et les pieds nus, dans Rhoëm^ les reliques de saint Ouen '•

^M4 Le duc faisait toutefois rétablir les fortifications d'Auga; il avait à cœur de conserver cette ville qui, par sa proximité de la mer, par son heureuse sitaation, était une excellente place frontière. Ces réparations même, ou peut-être quelques excursions S furent regardées par Raoul comme un projet, sinon

An n» comme une attaque. Celui-ci, revenu de la Bourgogne, recommence les hostilités , se porte vers cette partie de la Normandie^. Heureusement que lui-même est forcé d'abdiquer ^, ce qui laisse Rollo achever ses réparations^; et tandis que Louis lY^ d*Outre-mer, àità nommé parce que sa mère Tavait élevé en Angleterre^^ cherchait à se maintenir mieux que Charlés-le- Simple et mieux que Raoul 7 , le vieux Rollo né pensait plus qu'à élever deâ forteresses, des ponts-Ievis, et des murailles; il entretenait ses vaisseaux; et son file, bien d'accord avec lui , ne s'occupait que de l'inté^ rieur.

^^ ^ Rollo avait à Augà des conférences avec le comté

(1) II. Uepping, t. S, p. 144^.— Sabm , Hist. des peuples émigrés du non) , 1778 , 2 yo\, in-4.

()j L*Art de yérifier les dates.— Eicher» 1. 1, c. 49 ^ad fin.

(3) Toustain de Richebourg , 1. 1, p. 184.— M. Estancëlin , I^t ^ur Su, iR-8, p. 8. — Flodoard. — Richer, lib. 1, cap. 49. — Soc. des ant. de Norm. 1885, p. 8. — V. Duplessis, i. 1, p. 67, longs détails.

(4) Bl. Depping, t. 8, p. 145. — Annuaire, p. 75.— tiambèfl, t. 1, p. 90. >>- AnnnifjtU ne j^rlg pas de cette? abdication.

(5) Biç^èo^ là>; t, t»^.,fO. (i) ftcigr. univ.>iLôais IV^ (7) Ï6ami»ert,'t. 1, p. 90,

AKNÀLE& DES CAUCHOIS. 499

de Vermandois, se l'attachail par des bienfaits % l'établissait comme sentinelle vers Charles- le- Simple^; pois, d'accord avec Hugues -le -Grand, il tirait ce pauvre roi de prison, le faisait venir à Auga, et lui faisait rendre homipage par son fils^. Il recommandait la mémoire du fait à Âbbon, ce moine de Saint-Germain-des-Prés, qui, né Neustrien, eût été, par ses écrits sur l'histoire, si utile au duché naissant^, et dont malheureusement presque tous les manuscrits sont perdus.

Rollo laissait Alain-le-Grand s'établir en Bretagne, excepté à Dol et à Rennes, Louis d'Outre-mer manœuvrer en Lorraine, Louis-l' Aveugle en Provence, Baudouin en Flandre^; tout cela sans s'en occuper*

La mort du roi de France , décédé le 7 octobre An $» 929 ^, n'ajoutait aucun poids à cette puissance. Il en résultait bien davantage de l'augmentation de Dieppe, de la réparation des églises , de la surveillance des mœurs, de la punition de tous les complices au même 4egré que le principal coupable, de la protection réelle JlQCordée aux faibles 7, de l'achèvement des murailles deJumiéges^, pour arrêter des incursions nouvelles 4e la basse Seine, de l'achèvement aussi du château de Gisors, qui devait arrêter, vers la partie haute du fleuve, les successeurs de Charles>le-Simple 9.

Rollo avait à cœur de laisser aussi, parmi les monu- An 994 œents de son règne, et son palais, dont nous voyons

(1) M. Vatout, p. 6. (8) M. Eslancelin , p. 3. (3) Velly, t» 8 , p. 318. — Ricber» 1. 1, c. 53. (4] Pasquier, ms. fixe la date au 9 mars.

(5) Sim. de SismoDdi , 1. 1, p. 161. (6) L*Art de yérifler les dates. — Notes sur Ricber, 1. 1, c. 56, p. 105.

(7) Deojrs^ldus, p. 180, ISO. (8) pesbayes, p. 44. —> Dumoulin , Hist. |ép. de^Nonn., d^e^^eau Qsmont, 1631.

(9) M. i>6YUle , Soc. des ai|t. de Norm. 1885, p. 388,

les piliers, et cette cathédrale, qui devait être, tm jour, une si colossale basilique. Il disait aux ouvriers qu*il venait visiter, que c'était son tombeau qu'il s'agissait d'achever. Pour démontrer combien il se pré^ parait facilement à voir arriver sa dernière heure, après avoir légué cent livres d'or pur aux églises de sa Normandie S dès qu'il se sentit affaibli , quant aux facultés corporelles, il demanda ses comtes normands, puis Alain et Bérenger qui vinrent de Bretagne ^; y mettant, pour ainsi dire, encore quelque solennité, il expira en leur présence, après avoir bien recommandé qu'on transportât son corps en sa mère églyse de Ruem^. Un clergé reconnaissant, tous ses comtes, presque inquiets sur leur sort, l'ont déposé dans là chapelle Saint-Romain. Une épitaphe en vers latins a décoré depuis cette tombe ; elle émettait la pensée que la confiance en Rollo fut telle, qu'il semblait que ce fAt encore lui qu'on dût invoquer après son trépas^. Les causes des nombreuses variantes qui existent sur la date du décès de Rollo ^ sont , sans aucun doute , la confusion qui a été faite de la proclama-

(11 Dict. hist. (2) Guill. de Jum., 1. 2 , c. 22. (3) Hist. des ducs de Norm., p. 17. — Soc. desant. de Norm. 1837, p. 74.

(4) Denyaldus, p. 138. •— Épit. en vingt vers dans Ord. Vital, l. 5.

(5) L'an 931 est bien la vraie date du décès de Rollo. Nous parlons des variantes existant sur cet événement ; il est curieux de les rapporter : Farin le place en 916; Servin, ainsi que Denyaldus et Dudon de Saint- Quentin, Orderic Vital, Delamarc, la Chron. des Arch., et celle de Prud'homme en 917; Moreri n'ose se décider entre 917 et 920; Guillaume de Jumiéges ne parle que de son épuisement en 927 et de son abdication ; c'est en 9f7 que Hoiiard le fait abdiquer, il ne le laisse plus vivre que cinq nns; Flodoard rapporte qu'en 925 eut lieu le massacre d'Auga, et en 928 la mort de Rollo; tandis que Rîcher, qui écrivait en 996, raconte que Rollo périt, après avoir eu les yeux crevés, sans dire à quelle date; là dissertation de Toustain dé Richebourg a pour conclusion qu'il est décédé en 922; M. Dumenil date son abdication de 927; M. Dubois et M. Latena prolongent sa carrière jusq[u'en 93t.

tion de Guillaume^ que Ton a prise pour le commencement d'un règne distinct, la date du serment d'obéissance prêté au fils , que Ton a prise pour la date d'une abdication aux approches de la mort, enfin , surtout, le défaut de rapprochement suffisant des faits. Que la déroute essuyée devant Auga * ait été cause que RoUo, octogénaire, ne se soit plus mis à la tête de ses guerriers, cela peut être, mais quand tous les événements attribués au règne du fils de.Rollo oom- ' mencent en 931^ quand un écrivain comme M. Depping, qui a mis tant de soins à découvrir les faits les plus minutieux de la biographie du fondateur du duché de Normandie ^, quand la chronique de Tours , quand M. Gilbert, qui a suivi les dates relatives à l'église Notre-Dame d'année en année, quand l'Annuaire de la Seine-Inférieure, par M. Périaux ^, quand Velly ^, quand l'Art de vérifier les dates, et surtout quand les faits rapprochés démontrent que la carrière de Rollo a fini paisiblement ^ et a été poussée plus de trente ans dans le x"" siècle, il faut dire que, de tous ceux qui ont erré, ce sont M. Dubois ^ et M. Latena 7 qui ont le plus souvent approché de la vérité.

A ce règne long, glorieux, remarquable sous tant An 98i de rapports, et qui offre une phase historique curieuse , allait succéder un règne de douze années, qui

(1) Ricber, 1. 1, ch. 50, 53. — Not. de M. Estancelin sur Eu, in-8, 1840. — Soc. des ant. de Norni. 1825 , p. a. (S) T. 2 , p. U6.

(8) P. 74. (4^ Tom. 2 , p. 196. (6) Monach. Floriac, ap. Duch., p. 36 et sutv. (6) Résumé, p 62.

(7) V» Rollon , vo Guill. dans la Biogr. univ. Nous n'avons eu que posténeurèment à nos recherches et à nos- rapprochements, connaissance de la Dissertation consciencieuse de M. Deville (Soc. des ant de Norm., 1. 12, p. 308 et suivantes , jusqu'à 314). Sa conclusion serait que Rollon est mort en 938 ou, plus exactement encore, en 982 ; nous éUons presque d'accord sans en avoir conféré.

lOf INNALBS DES GÀUCUOIS.

oortes n'offre pas et l'intérêt historique et l'intérêt dramatique du règne de RoUo ; mais il était la conti- Buation de la dynastie fondée par les hommes du Nord y et) ne fût-ce que sous ce rapport , il est aussi attachant que bien d'autres époques*

Si GuillaMmey qui ne reçut son surnom de Longue' Épée que par cela seulement qu'il portait à son côté un glaive plus long que les autres ^ et parce que luimême était d'une haute taille % n'était pas naturelle^ ment audacieux , il parait qu'au besoin il savait porter des coups aussi rudes qu'un autre. S'il avait un tel respect , un tel attachement^ un tel goftt pour les couvents et les moines, que cela lui fit préférer le projet de terminer ses jours dans l'abbaye de Jumiéges, à celui de mourir sur le trône, ^ ce qui lui a valu des vers curieux de Dudon, il parait aussi que quand il y était forcé, il faisait très-bien le prince^; il semble que tout son règne soit l'application de ces deux facultés.

ab 982 II n'a pas plus tôt rendu les honneurs funèbres à SM père, qu'il envoie en Bretagne pour voir dans quelles dispositions on est ^ et il éprouve du chagrin d'apprendre que même ceux des Bretons qui avaient juré fidélité à RollOy ne lui offrent plus que concorde ^. Il convoque bien les principaux de son duché pour se plaindre de cela, et deux d'entre eux disent que des Bretons étant venus jurer fidélité en ses mains, du temps de son père, il fout leur faire sentir la force ^;

(1) MoDach. Floriac — Ordéric-ViUl.— Dvdon de Saint -Quentin, 1^. f 1. ^ Denyaldos, p. 6i. — Rob. Wace, vers 106S. — Guill. <le iim.-^ DueheiBe, p. S38. •*• Cruiec. p. iU.

(t) nyâo» de Samt^hMotin, p. 91.

(a) Hlit. 4m éom de Norai. Ootb., p. 1». (4) DiideQ ée Sti»tHQuMtiii, p. 9U (5) Id., p. 9t.

AKKÀLfiS DES CAUCHOIS. m

Gaiildtime poursuit ses droits si mollement, indispose tellement les Normands par son zèle pour tes Pari-siens % tout en disant qu'il veut gagner les grandi vassaux du roi de France ^^ et revient si souvent et si haut à cette pensée : quun couvent lui vaudrait mieux qu*im trône, que les Bretons deviennent même agresseurs ^^ et qu'ils envahissent Bayeux; puis, quand il faut tirer cette longue épée du fourreau, il le fait; il marche vers Bayeux, il tue les chefs. Alain et Béreilger députent vers lui, dans les termes qu'il désirait^ et de suite, il exécute les conseils de la religion en usant d'indulgence , de bonté, d'oubli du passé ^.

Il ne songeait pas à se marier, dans la peâsée où il était de finir ses jours dans un monastère , non urgente àeœUf ditDenyaldus^; et quand ses comtes lui donnant lé conseil spécial, authentique, en assemblée, dé choisir une épouse pour assurer l'hérédité de sa couronne ducale, il y consent; il la prend belle, il la choisit sage; comme pour transiger, il ne l'épouse qu'à la danoise ^.

It venait de renoncer à la vie monastique, et crai- ^^ ,u gnait d'avoir compromis, dans la pensée de cent, dont il voulait devenir le frère en Dieu, l'opinion qu'il avait Voulu inspirer sur sa piétés sa générosité; il donnait à l'abbaye de Jumièges Yainville, le Trait et le moulin de Kàtdbee ou Gaudebec 7, qu'il rachetait, à cet effet, des comtes qui en étaient possesseurs.

Il n'avait pas voulu heurter le roi de France, en s'en^parant, à main armée, de diverses parties de la

(i) liasseTille, 1. 1, p. 98. {%) A. Passy, Discours du U septembre ia45. (a) GuilL de Jum., l. 3, c. 1, apud Ducbesàe, p. 993.

(i) Fr. pitt., par A- Hugo, t«35, jjrand in-*. - Dudon dé Sàînt-Ouentin , p. 98. (5) P. Û9. (è) L'Arl de vérifier léi dates.

(t) Deshayes, p. 4*.— Denyaldus p. 150.

Bretagne ; même il lui rendait hommage. Il faisait valoir cette conduite pour obtenir les terres bretonnes

▲n 9S4 situées sur rAvranchin et le Cotentin ^ Il tenait à ce que Ton sût qu'il favorisait la fabrication de la toile de chanvre, que Ton porte à celte année ^.

An 985 Un fait sur la date duquel les historiens diffèrent entre eux ^ mettait surtout ce caractère en évidence, Beaucoup de seigneurs normands voyaient le duc, fils de Rollo, accorder trop d'empire a la France, et craignaient la restitution du duché à ce royaume; par suite ils craignaient la perte de leurs possessions. Un d'eux, le comte Riulfus ou Rioulf, se mit à leur téte^. Ils font un pacte, et ils demandent à Guillaume tout le territoire depuis la mer jusqu'à la Risle; c'est même sous forme d'ambassade que la réclamation est présentée. Guillaume est d'abord un peu stupéfait; il convoque les principaux de son duché; il envoie a Rioulf des paroles de conciliation qui vont jusqu'à l'humilité , à ce point que Rioulf en plaisante avec ses compagnons ^.

Plus le duc montrait de mollesse, plus les rebelles prenaient d'assurance ; un d'eux propose de marcher sur Rhoëm, et la proposition est accueillie en frappant sur les armes. On marche, on arrive sous les murs de

(1) Flodoard. — L'Art de vérifier les dates, (i) M. MulKé. ^ÉUnand. CbroD. de 93i à 1S09.

(3) Farin le place en 920, t. 1 , p. 450. — Masseville en 921. — M. L. Dubois le place en 931, résumé, p. 09.— M. Léon Tbiessé en 929. — M. Richard, Revue de Rouen, 1843, p. 336, en 933.— M. A. Le Prévost, en 933 aussi, note sur R. Wace. — Chron. Rotb. de Delamarc en 93i. — Dudonde Saint-Quentin ap. Ducb. p. 9i n'en dit pas la date. — M. Depping nous semble le placer à sa vraie date, en 935.

(4) Dudon de Saint-Quentin, ap. Ducb., p. 94. — Robert Wace, vers 2120 et suiv. — Guill. de Jumiéges, lib. 3, cap. 2 , apud Ducbesne, p. 234.

(5) Dudon de Sannl-QUentin , p. 95.

la ville '; Guillaorne, encore plus craintif, envoie ane ambassade que rhistorien, presque contemporain , qualifie d'humble. Le duc propose aux comtes d'être de son conseil; il dit qu'il ne demande pas mieux que de céder même davantage, pour garantie de ses intentions. Alors l'ironie est à son comble ; on lui réplique qu'il ne peut céder que ce qu'il a, qu'il ait à sortir de Rhoëm avec ses Normands, il ne délibère pas, il sort! Il sort de Rhoëm par la porte Robec; il monte sur la côte la plus élevée, sur le Thor-ingy aujourd'hui côte Sainte --Catherine ^. Il voit les forces de son ennemi; il allait se retirer vers la France. Botton, un de ses barons, lui reproche sa lâcheté^; quand le comte Bernard, l'ancien compagnon de Rollo, et dont le nom n'est pas assez vanté dans le pays, dit au duc que, pour lui et les siens , ils n'iront pas en France, la rougeur monte au front de Guillaume, un mouvement généreux a remué tout son sang; il reprend le ton du commandement et dit que, lui aussi, il va combattre; il profère le cri de guerre : Deœ aïe 4. Bernard est enchanté et dit qu'il reprend sa place, que son rôle est d'être fidèle, que trois cents Normands sont prêts à mourir avec lui. Guillaume descend ^; sa longue épée n'est plus seulement un emblème; il la brandit, il marche à grands pas. II rencontre Rioulf et sa troupe dans un pré qui est entre la montagne et la ville : ils cherchaient le point le plus attaquable des fortifications; il les culbute, il les renverse; il jette dans la

(1) Richer, liv. l«^ ch. 4.— Niebuhr. — Dudon de Sainl-Quentîn , apud Duche$ne, p. 95. •— Richard , Revue , 1843 , p. 336.

(2) Dudooy.p. 95. — Robert Wace» vers 9193. — Hist. des ducs de Norm., p. 19. (3) Robert Wace, vers 9175.

(4) Robert Wace, vers 9299.

(ftj Padon, ap. Duchesne, p. 99. —II. Deppiag, p. 151.

m ANNALES DES CAUCHpJS.

3eine quelqu^^^uns d^s vaincus , d'autr^a sont tués sur place; le reste fuit avec Rioulf dans les boi^ voi-^ ^ins '. Le pré où s'est passée cette action rapide a conservé depuis et porte encore de ws jours le nom de Pré de la bataille^.

On assure I nous avons peine à le croire, que Guillaume n'avait pas perdu un seul homme ^ ; ce qui est plus certain, c'est qu'en rentrant il apprit qu'il lui était né un fils"^; que son premier et sage n^ouvement fut de remercier Dieu; qu'à partir de là, il comprit sa mission et son devoir. Il reçut les hommages de Bourguignons, de Danois, d'Anglais, d'Irlandais^, qui fréquentaient Rhoëm pour leurs relations commerciales. Des hommes du nord entendao^t raconter son action merveilleuse viennent preudrp du service sous ses ordres^. Raoul, roi de France^ décède sans enfants, d'une maladie pédiculaire; 1^ duc de Normandie 7 y aide à établir Louis lY, dit d'Outre-nier, fils de Charles-le-Simple, alors âgé àp seize ans , sur le trône de France ^^ et reçoit à cetjl^ Qccasion des ambassadeurs. Il montre une grajiàfi confiance dans ses comtes ; il va recevoir le nouveau roi à Boulogne-sur-Mer; visite, en se rendant là, 1^ Caudhois, dont les campagnes prospéraient^. Il ^ lie avec Hugues-Ie-Grand, qui :emploie tout son art

(i) Rob. Wace, v^rs ^^36.

(i) Id., vers S263. — Plan de Rouen.

(^) Guill. de Jum., ap. Dochesne, p. 284. — Dwlon, p.^ et 8«iv. - (4) Dudon , p 110. — Robert Wace, vers î«50. — Gaill. de Jum., I. S, eh. 3, p. 935, apad Duchesae.

(5) Dudon , p. 96.

(6) Guiil. de Jum. ap. Duchesne. — GhroiD. de^est. Norip.

(7) Note sur le ch. 65 du 4« Hv. de Ricbiâr ; adit. de la;Soc. de rjOUst. ide Fr. (8) Dudon de Saint-QuenUn , p. 97. — MasMîiile , p. 16a..«»-- Dunesnil,p.i4. (9)4,'Artde,if4oi€^âes4ales.

ANNALBS DES CAUCHOIS. «07

pour U capter % et qui devii^t premier mioirtre de Fraoce ' ; ii amène Louis à Rboëm ; il y était comme de la maison^ dmfiigena, suivant l'expression de Dudon. Le duc va même assister au sacre , au couronnement de Louis IV ^, à Reims le 49 juin ^; seule«ment ses Normands lui reprochaient d'avoir prêté serment ainsi que les autres seigneurs , comme s'il n'eût pas dû se borner au rôle rempli par json père ^.

Il semblait demander, et se laissait comme accor- ao 9st 4er la confirmation du duché de Normandie , par le jeune roi de France , puis il s'entendait avec Hugues , au préjudice de ce r(H à qui il avait prêté serment : il portait fô cilice, mais cela n'empêchait pas qu'il ne fût excommunié pour avoir commis des excès dans quelques villages de Flandre^.

Il passait une année entière dans ce rôle ambigu , ao m obtenant le comté du Yexin en entier pour ie joindre à sa Normandie 7; et comme il croyait s'apercevoir que Louis d'Oulre-mer serait culbuté par Hugues , il se disposait i changer de parjli; il entrait dans la ligue formée par le dernier ^ ; neutralisant l'inQuenoe ab 9s« germanique , il marchait même avec des troupe sur au m Reims ^, ce qui ne l'empêchait pas de se mettre en relation avec le pape pour jurer fidélité au roi 4e France envers et contre tous^^. Une paix qui le laissait revenir tranquille près de ses monastères, de

(1) Velly, t. 2 , p. Î16. — V. Flodoard. — Richer, 1. i , ch. 3.

(2) Biogr. univ. v<» Louis IV. (3) L'Art de vérifier les dates.

<A) Meiiiiecbet«^M. Depping, t. i, p. IM.— Miltot, t. 1, p. M). — Biogr. univ. v» Louis IV. —1^ Recueil génér»l ditqoelesacre^ieiilieu à LaoD le îB juillet yV, p. 90.

(5) Dudon , p. 08. -^M. Deppîng, p. i5l. — Denyaldas, p. 150.

(•) Vetly, t. i, p. 216. (7) Soc. de mist. de Fr. 1839.

(•) Flodoard. —L'Art de vérifier les dates. (9) L*An de vérHIer I» 4Mb. (40)lliclMr,Li.€.ao,eilaiioiedelVMIliiir^p.463.

ses couvents 9 qui le laissait fonder l'église d'Elbeaf, qui lui permettait d'augmenter Jumiéges ' , de favoriser Driencourt (depuis Neufchâtel), était la plus claire de ses positions; mais tout cela permettait à tous de regarder sa foi politique comme très-douteuse, et pour ainsi dire éventuelle^.

An »4< On ne pouvait croire à une résolution bien arrêtée, quand Guillaume mandait ses comtes cauchois, ses comtes du Vexin, et manifestait le désir d'abdiquer en faveur de son fils. Tout en se déclarant vaincu par leurs observations, il conservait toujours son cilice^; iUle disait, tout en se permettant un luxe signalé par un historien qui l'a pourtant beaucoup loué^. 11 prêchait la vie monastique, et il ordonnait parfois ou de ces réceptions pleines de luxe, comme celle qu'il faisait pour l'ambassadeur du roi d'Angleterre^, ou de ces dépenses extraordinaires, comme celles que nécessitait sa qualité de parrain de Lotbaire, fils du roi de France ^ , ou de ces grandes parties de chasse comme celle qui eut lieu près de Léons, Liuns oo Lyons, lors de laquelle il reçut tant de hauts personnages, lors de laquelle le comte de Poitiers lui demanda sa sœur Gerloc^, qu'il refusait d'abord, et qu'il accordait ensuite à la magniQcence da riche seigneur^.

An 94i Le roi de France venait le visiter à Rhoëm, comme s'il s'agissait seulement de voir son beau duchés mais

(1) Dudon , p. 101. — Guil. de Jum. l. 3, cb. 7, ap. Duchesne, p. S96.

(a) M. Dumesml, p. 13. (3) M. Depping, t. i, p. 155.

(4) Denynidus. (5) Dudon , p. 90 . — Robert Wace, Ters ii95.

(6) Robert Wace , vers 2440. — Note de M. A. Le Prévost.

(7) Dudon de Saint-Quentin, p. 97, apud Ducbesne. — Denyaldus, p. 138. —M. Depping, t.. a, p. 155. — Robert Wace, vers. aslT. — M. A. Passy, DisQ. du. 14 septembre 1845. (8) Robert Wace» y«rs S890 et siiiv.

au fond pour s'entretenir de la guerre à porter contre Olhon de Germanie', car les visites des rois ont été rarement sans but politique, et l'homme au cilice recevait somptueusement celui qui avait déjà éprouvé tant de vicissitudes. Il lui promettait son influence pour ^opérer la paix^; il lui faisait de riches cadeaux^. L'archevêque Gunthardus ou Gontard décédait ^ ; Guillaume aurait dû tâcher de faire élever dans cette chaire importante un de ces abbés qui faisaient Tornement de la Normandie, et auxquels il montrait tant d'affection : c'était un moine de Saint-Denis, Hugues, présenté par le roi de France, et personnage d'ailleurs peu digne de ce siège, qui succédait à Gontard^.

Le duc ménageait en même temps le souverain d'Angleterre, en lui promettant d'être le parrain de son fils ^. Appréciant combien il était intéressant que son beau et jeune enfant, Richard, s'accoutumât aux usages, aux lois, au langage même qu'avait adopté Rollo, il donnait à ce fils une espèce de conseil de régence, composé du comte Bernard le Danois, celui qui s était si admirablement conduit sur le mont Thuringe, et que l'on a du plaisir à trouver dans la généalogie d'Harcourt7; du comte d'Osmont des 100 villes, de Lancelot de Briquebec ^; mais il tenait à ce que ce fils fût élevé à Bayeux , où l'on parlait le da-

(1) L'Art de vérifier les dates. — Rob. Wace, vers 2358.

(a) Velly, t. a» p. ai3. (3) Dudon de Saint-Quentin , p. 100.

(4) Le livre d'Ivoire. —Pommeraye, p. 239. — Chron. des archev.— Chron roth. — Ord. Vit., !«' vol., p. 16.

(5) Pommeraye, p. 239. — Gilbert, p. 156. — Ordéric-Viial. — Doubel, Ant. de Saint-Denis. — Le livre d'Ivoire. — Cîïron. deSaint-Évrould.

(6) Dudon de Saint-Quentin , p. 100. (7) Masseville, t. 1, p. 98.^ M. Depping, t. 2, p. 158. (8) L'Art de vérifier les dates. — Guill. de Jam. —Soc. des ant. de Norm., t. 1. — M. Depping, t. 2, p. 158.— Masseville, t. I, p. 118. — Guill. Brit., Philippidos, HisL franc. 1596, p. 38.

ir. >I4

cique % plutôt qu'à Rhoëm y où Ton parlait davantage la langue romane ^, langue dans laquelle le Normand Odon écrivait ses mémoires ^^

11 semblait qu'il eût la prudence nécessaire pour gouverner jusqu'au moment où Richard serait en âge de lui succéder , et pourtant il était sans cesse préoccupé du désir de se retirer à l'abbaye de Jumiéges 4, et il périssait victime d'un piège grossier. Le comte de Flandre , Arnould , avait enlevé Montreuil au comte de Ponthieu; Guillaume allait avec ses Cauchois et ses hommes du Roumois et du Yexin. au secours de celui-ci. Le comte de Flandre sollicite une conférence y sous le prétexte même de demander sa protection contre Louis Héribert et Hugues; c'est à Pekigny, ou Péquini qu'elle doit avoir lieu, le 17 décembre 942^ • Le duc vient à Amiens , le comte à Gorbie ; ils se rendent , chacun avec douze hommes^ dans une îlettef dit la chronique contemporaine; les troupes restaient sur les bords de la Somme. Le comte, feignant d'être boiteux, se fait soutenir; il semble même vouloir embrasser Guillaume, et à œ

(1) Toustain de Ricbebourg , t. 1, p. 169.— Noël, deoxièHie cahier, p. 32. (2) Dudon de Saint- Quentin, p. 102, 112. — Bobert Wace, vers 2509. — M. Rajnouard, p. 2. — M. A. Le Prévost, sur le roman de Rou,t. l,p. 126, 127,

(3) M. Depping, t. 1, p. 19.

(4) Robert Wace , vers 2i52 et suivants.

(5) Hist. deNorm., ms. publié en 1840, in-8, chez Renoiiard, p. 2i.

— Guiil, de Jum., 1. 3, cb. 11, 12, p. 238. — Dudon de Saint-Quentin, p. 105. — Robert Wace, vers 2660. — Ordéric-ViUl , p. 9. — Masseville, t. 1, p. 106.— Dussaussay. — Dict. bist. v> Guillaume.— Deoyaldos, p. 152. — L'Art de vérifier les dales. — Hoiiard! p. vij. — Ricber, L 2, cb. 33 et 3i donne de grands détails. — Léon Tbiessé, p. 47. — Hénanlt.

— Depping, t. 2, p. 157. — Servin, t. 1, p. 119.— Millot, 1. 1, p. 203, toi.— M. Dumesnil place le faiten 941. — Dicl. topogr. de TEure, p. 39.

— Les uns disent le 17, les autres le 18 décembre; ce £iit mérite à peine d'être vérifié.

moment un des douze compagnons d'Arnould^ un homme qui le naïssàit. Blason ou Bauze^ le frappe d*un coup d'aviron '; et trois autres dont nous avons aussi les noms : Éric, Robert et Riouif, achèvent le duc de Normandie à la vue de tous ^. Il laissait, pour gouverner à sa place, un enfant de dix ans^. Heureusement celui-ci avait pour guides des hommes déjà éprouvés.

On assure qu'au milieu du trouble d'un tel événement les assassins purent prendre la fuite , et que les troupes normandes restèrent comme pétrifiées; que les personnages qui accompagnaient Guillaume n'ont pensé qu'à retirer son cadavre, et qu'on l'a rapporté avec honte à Rhoëm^; qu'on lui a fait des obsèques magnifiques dans l'église de Notre-Dame ^; que, pour se consoler, on a placé son tombeau vis-à-vis celui deRollo; qu'on l'a voulu révérer comme un saint ^, et qu'on a baisé comme des reliques 7 ses meubles et ses bardes. Ce qui est hors de doute , c'est que Dudon lui a dédié autant de stances qu'il y a de muses, et que les conséquences politiques d'un événement de cette importance étaient très-dignes d'attention pour le pays : il ne se contentait pas de l'envoi fait par Harluin des mains des meurtriers ^, il demandait une autre satisfaction.

Les effets de la mort du duc de Normandie intéres- au 945 saient même la France. Louis IV, qu'il fût ou non de

(1) Nagerel, p. 25. (2) Dudon, p. 105.

(3) L'Art de vérifier les dates. — Masseville, t. 1, p. 108. — HénauU » t. 1, p. 89. (i) Rob. Wace , vers 2750.

(5) L. Tbiessé , p. 47. — Martyrologiutn S. Guillelmi , cité par M. Depping, t. 2, p. 157. — Potnmeraye, p. 240. (6) Denyaldus, p. 153, 154.

(7) Dudon de Saintr-Quentin , p. 105. — V. Tépitaphe dans Ordéric- Vital ,1.5. (8) Richer, L 2 , c. 38.

bonne foi dans ses condoléances % devait avoir des pensées essentielles quant à la tranquillité des beaux pays pacifiés par Rollo; aussi tout ce règne de Richard estr-il bien plus pathétique, bien plus attachant que celui de son père, quoique ce dernier ait eu quelques parties brillantes, et se soit terminé d'une manière dramatique.

Tout dépendait des trois hommes qui étaient les tuteurs de Richard; les Normands nouveaux et anciens se réunissaient autour d'eux ^ pour sauver des institutions dont ils sentaient Timportance ^. Les ecclésiastiques normands ne se séparèrent point cette fois des comtes, des barons, des chevaliers; on proclama Richard II, ce courageux et gracieux enfant de Guillaume, duc de Normandie^. Osmont eut le titre de gouverneur ^.

On était donc dans l'intention, non pas de faire des actes de soumission envers Louis d'Outre-mer, comme avait fait Guillaume, mais de se borner au serment, comme Tavail fait Rollo entre les mains de Charles-le-Simple. On en voulait dresser Tacte, car on commençait dès lors la rédaction des chartes^; on faisait des coutumes écrites , même avec un certain soin. Le roi de France ne se contentait pas de ces obéissances, et il paraît que, sous prétexte de An 944 venir recevoir lui-même, à Rhoëm, le serment 7, il avait la pensée de s'emparer de la personne du jeune duc ; son intention fut flairée par le bon sens nor-

(1) Hist. des ducs de Norm., p. S6.

(2) Gitili. de Jum., i. i, ch. 1 et 2.

(3) Dudon , p. 113. (4) Dudon , p. 106. — Richer, 1. ï, cb. 34. (5) Masseville, 1. 1, p. 109. (6) M. Depping, 1. 1, p. 115. (7)%âssevUle, t. l,.p. 117. — Guill. de Jum., 1. i, ch. S. — M. Depping , t. 1, p. 158. — Robert Wace, vers 2800 et suit.

mandS et plus l'enfant duc était de bonne foi, plus son entourage était défiant. Alors Louis lY^ descendu solennellement, et honorablement reçu à Rhoëm^, avec ses comtes, eut Tair de demander la punition des assassins de Guillaume "^^ Il embrassait Richard; il faisait du moins bieai^semblant , comme dit le manuscrit du temps ^; il restait plusieurs journées dans la capitale de la Normandie^ et à chaque instant parlait de concorde. On ne crut pas que la figure d'un roi pût si longtemps porter le masque , et le généreux Bernard, Osmont et Lancelot, dans Tenchantement comme les autres Rothomiens^, allèrent jusqu'à lui confier leur pupille, qu'il emmena dans son palais, ou, selon M. Depping, sa place forte de Laon^. Il était évident qu'il n'en serait plus sorti sans le dévouement de ses sujets. Les habitants du Roumois, du pays de Caux, voyaient bien que leurs chefs avaient été dupes de leur confiance; on parlait d'un projet du roi de faire couper les jarrets du jeune duc 7; on faisait des prières publiques^, on préparait des armes, on voulait partir en masse^. Une émeute d'un autre genre se formait; il n'y avait pas si longtemps que Rollo avait été élu, disait-on, on pouvait bien de nouveau élire le plus fort ^". Les trois tuteurs rougissaient de leur rôle. Un d'eux, Osmont, emploie enfin la ruse. Un jour de grande fête au palais du roi de France, il conseille au jeune duc de feindre une ma-

(1) Léon Tbiessé , p. 52 et suiv. (3) De Serres, t. 1, p. 57. — Dudon, p. 114. — Rtcher. (3) Denyaldus, p. 159.

(4) Publié chez Renouard, 1841. (5) Dudon, p. 114.

(6) L'Art de vérifler les dates. —Servin, t. 1, p. Isa. — Guill. de Jum., I. 4. (7) Velly, t. 2 , p. 221.

(8) Rob. Wace, vers 3084.

(9) Dadon , p. 115. (10) Masseville» 1. 1, p. 117^

ladie ' et de demander d'être seul quelques instants. Quand le tuteur croit voir que son pupille et lui ne sont pas surveillés, il se déguise en homme de ferme, place Richard dans une botte de fourrage, l'enlève et le ramène en Normandie^ au milieu d'applaudissements qui éclatent le long des rives de la Seine , et le long des côtes de l'Océan *. Le nom d'Osmont des cent villes est immortalisé^.

Cependant Hugues se faisait nommer duc de France"^. Il avait un beau corps de cavalerie à sa disposition ; la guerre devait éclater entre les Normands et lui^. On se préparait dans les deux États à la voir furieuse; toutes les forces devaient être en présence; les tuteurs faisaient fortifier cette partie de Rhoëm qui se \n 945 nomme basse vieille tour ^. Le roi de France offrait d'abord à Hugues-le-Grand de partager la Normandie 7; il déclarait ouvertement que le même droit qui avait détaché la Normandie de la France, c'est-à-dire la force, devait la lui rendre^. Louis avait encore pour allié Arnould, comte de Flandres; heureusement le roi et le duc se brouillèrent bientôt'^®. Bernardle-Danois et ses cotuteurs appelèrent à leur secours Harold ou Haigrold, roi de Danemark, qui reconnaissait en beaucoup de Normands des compatriotes, et

(i) Denyaldus, p. 160. — M. Deppiug, t. 2, p. 159. — Emma, apad Ducbesne, p. 161. ~ Gesta Guill., p. 178^

(2) Flodoardi prcsbyteri cbron. ap. Duch.— La Soc. des ant. de Norm. place le fait en 9ia; v, 1835, p. 115. — Anquetil , 1. 1, p. io8. — Servin, 1 1, p. 195. — Rob. Wace, vers 3130 et suivants, et la note de H. A. Le Prévost. Sous 3223. — Dict. bist. vo Louis. — Ricber.donnQ une autre version. (3) Velly, t. 2, p. 233. (4) Ricber dit des Gaules, i. i, c. 39.

(5) Flodoard. (6) Oursel.

(7) Velly, t. 2, p. 224. — L'Art de véritier les dat^.

(8) Mennecbet. — Guill. de Jum., 1. i, cap. 6, p. 241.

(9) Dadon de Saint-Quentin , p. 119. — M. Depping , t. 2, p. 1&9.

(10) Ricber, 1. 9 , c. 48.

ÀNNALBS DES CAUCHOIS. 245

qui y suivant l'assurance de quelques historiens , avait déjà eu recours à leur appuis Ce roi vient avec des troupes d'élite; il débarque à rembouchure de la Dive. Le roi de France y va pour le gagner, mais il ne peut réussir^; il est forcé d'accepter une bataille rangée; plusieurs seigneurs français sont pris; son armée somptueuse se brise contre Tunion des barons, du peuple , des alliés et 'même du clergé de Normandie. Louis se rabat sur Rhoëm, il tourne autour des murailles, pour choisir le lieu le plus attaquable, il se fixe à la porte Beauvoisine ^. Haigrold arrive aussi à Rhoëm avec des guerriers danois, des guerriers de Bayeux et de Goutances ; le roi fuit, un cavalier le poursuit et est sur le point de le prendre , un soldat plus heureux Tarréte. Louis lui demande : Qui es-tu? — Rothomien, répond le soldat. Alors Louis lui ofiTre la moitié de son royaume. Ému, le soldat le laisse aller. Bernard, instruit du fait, envoie dans tous les ports, à toutes les issues^. On traque le roi dans une île, on l'amène à Bernard, qui veut bien ne pas le faire périr, mais il le garde ^. Il est conduit dans cette ville de Rhoëm où il avait usé de tant de perfidie, confiné dans une ile^, puis enfermé dans une

(1) Dudon, p. ISO, ISl.— Raynouard, sur Rou, p. 20. — Hist. du département de la Manche. — Servin, 1. 1, p. 116.— L*Artde Yérifier les dates. — Ordéric-Vital, 1. 6. — M. Deppiog , t. 2 , p. 162. — Biogr. univ. ?« Louis IV.

(2) Ben.de Sainte-Maure. — Ghron. de Norm.— L'Art de Téritier les dates. (3) Dudon de Saint-Quentin , p. 121, 122.

(4) Dtidon de Saint-Quentin , p. 125.

(5) Hist. des ducs de Norm., pub. 18i0, p. 33.— Toute cette époque est dénaturée {>ar Richer, 1. S, cb. 35, p. 177, 187. Au lieu de reconnaître que le roi a été pris, il fait cette version : que le roi , emporté par son cheval, est entré à Rodbomum dont sans doute les portes étaient tout expiés ouvertes.

(6) Gnill. de Jum., 1. 4, ch. 7.

tour^ La reine demande du secours en Allemagne; mais on fait mieux d'avoir recours aux ambassadeurs; un colloque a lieu à Saint-Clair =», les Normands exigent que le roi de France jure dans une assemblée, lors de laquelle il sera privé de son épée, quand le jeune duc aura la sienne , de ne plus élever aucun droit sur la Normandie, si ce n'est comme lors du traité de Charles-le-Simple et de RoUo^; il jure, ce n'est pas assez; il faut encore qu'il laisse un de ses fils et deux évéques comme otages pour garantie de son serment 4. Ainsi, il y a une nouvelle cession de la An »4« Normandie avec la seule formalité de l'hommage^, sans être tenu de reconnaître autre souverain^ que Dieu; le serment a été fait sur chaque rive, et si cela n'a pu faire retrouver le premier traité de Rollo, on en a la substance d'une manière à peu près certaine7. Ces combats fatiguaient la population , tout en servant sa gloire. Us épuisaient aussi les finances. Rodolphe Torta, gardien du trésor de Normandie^, crut qu'un moyen simple de le remplir était de demander de l'argent aux monastères. Il lui semblait que par les quêtes et les donations ils avaient eu des ressources

(1) Dict. hisl. yo Louis IV. — Masse ville, 1. 1, p. 119. — M. Michelet, p. 71. (2) Guili. de Jum., p. 2i3.

(3) Benoit de Sainte-Maure. — Rob. Wace. — Dudon de Saint-Quentin. — M. Depping , t. 2 , p. 16i. — Guill. Huntingdon.

(4) Biogr. univ. vo Louis IV. — Dudon, p. 126. — MassevUle, t. 1, p. 120, dit quMl a laissé deux enfants, sans indiquer ses autOFités. — Toustain de Richeb. dit un seul. — Ricber, ch. 48, dit que la reine n'a livré que le plus jeune de ses fils et un évèque. — Léon Thiessé , p. 59, 61. — M. Depping, p. 165. — Guill. de Jum., p. 243 , sont couformes à notre version.

(5) Dudon, 1. 3. — Velly, t. 2. — Hénault, t. 1, p. 89. — Strinholm.

(6) F loquet, t. 1, p. 29.

(7) Guill. de Jum., 1. 4, cb. 8, p. 263. — L'Art de vérifier les dates. — M. Mennechet. — Dumesnil, p. 37. — Mullié. — Toustain de Richebourg dit 946, 1. 1, p. 188. (8) Dudon , p. 127.

qui avaient pris trop d'accroissement sous le règne de Guillaume. Sous prétexte de réunir les petits couvents aux grands y il vendait les monastères supprimés'; moyennant certaine redevance , il donnait aux couvents des propriétés dans les villes; mais cela lui procurait de l'argent comptant^. Il paraissait vouloir démolir Jumiéges, pour en faire des tours et des forts; mais sa résolution n était pas telle qu'il ne reçût de l'argent de Clément , abbé de ce monastère, pour exempter ses propriétés ; c'était mén^e là tout ce qu'il voulait^.

A l'aide de ces revenus singuliers, les gouverneurs de Richard donnaient à Haigrold des fêtes qui l'engageaient à prolonger son séjour de quelques mois 4, le sage Bernard, et ses cotuteurs, recevaient encore , après l'avoir reconduit , des félicitations et des applaudissements.

Les circonstances, telles qu'elles étaient, empêchaient que le repos fût durable; un fils du roi de France retenu chez un prince enfant, quelque douceur que celui-ci employât à son égard ^, quelques nombreuses parties de chasse qu'il lui fît faire, devait penser à une autre position, et Louis d'Outre-mer devait rêver la vengeance.

Ce fut de l'Allemagne que partit l'autre commotion. Louis IV fit venir Othon de Germanie, pendant l'hiver^; ils avaient pour but d'assiéger, de punir la ville

(I) Masseville, l. 1, p. 117, 120. — Dict. hist. v© Louis IV. («) Soc. des ant. de Norra., 1. 12, p. 129.

(3) Gab. Dumoulin. •— Desbayes, p. 45.

(i) M. Deppiug, t. 2, p. 167. — Lettre de M. Suhm dans M. 0epping , t. a, p. 327 à 332. — -Flodoard. — Le père DanieL

(5) Dudon,p. 127.

(6) L'Art de yérifier les dates. — Ricber, \. % , ch. 53 , 54 , 58.

, de Rhoem, thé&tre de la poDÎtion de Ton d'eux % et de délivrer le fils do roi, laissé en otage , plutôt que de remettre en question la qualité du duc de Normandie.

t«7 Au moyen du secours que la Germanie devait procurer à Louis IV, celiii-ci promettait de renoncer à la Lorraine ^; mais, de leur côté, c'était à la cour même du roi de France que les tuteurs de Richard demandaient appui, c'était à Hugues, comte de Paris ^. Celui-ci, qui voyait grandir son rôle, voulait bien favoriser le jeune duc; c'était lui qui avait la pensée d'un mariage entre un prince si brillant et sa fille ^, et .ce projet ne flattait pas moins le jeune Richard, petit-fils du premier duc de Normandie. Ainsi, quand Louis, Othon et Amould venaient par la Champagne ^, quand ils sévissaient à Tégard de Reims qu'ils prenaient, de Senlis, de Laon, qui ne voulaient pas souffrir cette invasion d'Othon, c'était plutôt pour ne pas se détourner de leur itinéraire, car c'était à Rhoëm surtout qu'ils destinaient leurs sévérités, leurs haches, leurs massues, leurs pierres, leurs coups d'épée. Déjà ils parlaient , à ce qu'assure Dndon, de ces belles chasses où ils allaient prendre des cerfs, de ces repas où on allait servir du poisson de toute espèce^. Ils arrivaient ainsi par Beauvais : Othon marchait le premier 7. Arnould lui conseillait d'attaquer vers l'Andelle; il lui garantissait, à peu près, qu'on viendrait lui apporter les clés au point du jour. Othon suit ce

(1) L*Art de yérifier les dates.

(3) M. Depping, t. 2, p. 168.

(3) Toustain de Ricbebourg , t. 1, p. 189.

(4) Dudon de Saint-Quentin , p. IM. (5) Id. p. 130.

(6) Dudpn de Saint-Quentin, p. 129, 130. — M. Le^gaillec plàée le ftit. en 949, p. i^9, 74. (7) Dodon de SaiiilH}tMitiik , p. 180.

conseil, et un jour entier se passe sans que personne ne vienne '; il en fait part à Arnould, qui loi dit d'approcher un peu plus des murailles de la ville. Il approche vers la porte Beauvoisine encore, et même il permet que son neveu commence Taltaque ; les Normands ont Tair de fuir les avant-postes qu'ils avaient occupés ; sur le pont de la porte Beauvoisine, le neveu d'Othon se croit vainqueur, quand tout à coup il se sent, malgré une belle riposte des comtes seà amis, accablé de traits, de pierres, de coups de hache. 11 est même envahi si violemment qu'il succombe sur le pont ^; Le bruit de cette mort arrive immédiatement aux oreilles d'Othon ; sans attendre ses alliés, il veut courir à la vengeance; les paysans des environs l'entourent; il change son lieu d'attaque et tourne vers la Seine. Là, si l'on en croit un contemporain ^, plus digne de foi que Richer, évidemment trop favorable au roi de France , et souvent en désaccord avec lai-même^, il aurait demandé, suivant les mœurs du temps, qu'on le laissât venir prier saint Ouen dans la ville, pour le salut de l'àme de son neveu ; on l'aurait laissé, on l'aurait respecté, et en même temps on lui aurait fait comprendre l'injustice de l'agression; on lui aurait dit que Dieu punissait les amis du meurtrier de Guillaume, et il se serait retiré, autant effrayé que persuadé.

Ce qui est aussi certain que naturel , c'est qu'il s'est retiré vers la Flandre; c'est qu'Ârnould l'ayant su a pris le même parti , et que le bruit des chevaux de

(1) Hist. des ducs. — Dudon , p. 131. — Rob. Wace, vers 3910 et scTiv. — V. aussi lés nbteë S'e'M. A. Ile Prévost; il place le fk\i en 916.

(3) Dudon de Saint-Quentin, p. 12^. (3) Dndon, p. 192, 199.

(4) Notice sur Richer, par M. 6uadét/p. cr.

iiO ANNALES DES CAUCHOIS.

cette dernière armée, le soir, ayant fait croire à Loais^ qui survenait, que c^était le jeune Richard qui faisait une sortie % il avait donné ordre de plier les tentes ^ de ramasser les armures et de prendre la route de Pa^ ris, mais en laissant piller et incendier tout sur son passage ^. Les Rboëmois ou Rotbomiens virent ce désordre du haut de leurs murs. Richard voulait poursuivre personnellement les fuyards; on Ten a dissuadé. Quelques comtes seulement avaient obtenu la permission de précipiter cette fuite. Le lendemain , le beau duc se rendait à Téglise, entouré de ses comtes, pour rendre grâces à Dieu^.

Cet événement , dont nous trouvons aussi la consignation dans la poésie curieuse de Dudon ^, permettait au jeune et déjà illustre suzerain de recevoir Thommage de son duché et de ses vassaux ^ ; il loi permettait de visiter son beau domaine, de jouir du spectacle de ces châteaux entourés d'arbres et de ces fermes entourées de fossés qui commençaient à bien se marquer au milieu des belles campagnes préservées du passage des hommes de guerre, excepté un peu du côté du Beauvoisis.

,1^ Hbt. des ducs de Nonn.. p. 3T. 38, St, édit 1810.^— Dudon de $iî«H}tteBti«, p. lai. {!) Rkàeff, c. i , 1. M.

v»; Dudoa » p. 13i. —M. Deppîn^^. t. 2 , p. 181, 1C9, pUce le lien de la mort du ueteu d'Olbim au quartier de BikortL ^Biborel signifiait Ken où les dieinux ne pouvaient atrîter ^ans être stîwriésL T. Dlcl. ém Tien lan- H^afe.' — Léon Thiessé»p. 84, et Velhr, 1. 1» p. 9ii> placent lefiût en848. La Pnnce Pittor. le place en 889> et dit qne ractîon coaptait deux cent mille Français et allemands: elle pixe radin à la Ennyirc— V. Go«ke« Hisc dn dndie de Xnnn., 1. 1, p. 188.— Farin. 1. 1, p. 48, p. 450. — Tristan le Vo^fa^senr, t. 3, p. 8X — Xo«$aTons snivi la tradition de rêeriTaitt conteaip. et fArt de lerifier ks dates. — T. mobeit Wace, wis4888etsniianfc»«

(4: Diidnn» ^ 1:^8, 13L — M. IMMjes cite «hbL «i pncaM sar lu- «Wfos fiât e» la liêaK aaaén > p^ 48.

(8} L*Àrt4etêriierl8s

La faite retirait singulièrement de la force morale du roi de France , et mettait le comte de Paris dans une situation très-équivoque avec lui. La cour d'Angleterre , la cour de Normandie , s'en entretenaient dans un langage qui avait beaucoup d'analogie; c'était dans la langue que pariait le comte de Paris que Malcolm , devenu roi d'Ecosse, faisait son hommage au roi d'Angleterre ^ ; c'était dans cette langue aussi que les entretiens de Richard avaient lieu avec Hugues, sur l'état fort appauvri du royaume de France. Si une année entière s'écoulait sans événements politiques au t4t notables, il n'en est pas moins vrai que chaque instant faisait présager un grand changement dans la position de la Normandie avec la France.

Elle se compliquait par le décès de Carloman , ce aq 949 fils du roi de France laissé en otage *• Bien que l'histoire contemporaine ne reproche pas à Richard de mauvais traitements à son égard, Louis lY ne devait pas manquer d'en supposer ou d'en admettre.

Pour faciliter le développement de ses forces, Richard donnait au système féodal une application presque rigoureuse; autant le pouvoir du roi était chimérique, autant celui du duc et des seigneurs, sous sa dépendance, avait de vigueur 3. Le haut clergé recevait un adoucissement encourageant par l'agrandissement des églises, et spécialement de la cathédrale de Rhoëm4. Les tuteurs de Richard aban- An 950 donnaient à celui-ci une administration qu'il comprenait bien.

(1) Maitland , cité par M. Raynouard , sur le roman de Rou , p. 85.

(2) Chron. inclyta Roth. Delamarc.

(3) M. Troplong , Gazette des Tribunaux , 1839. — M. Pardefwus, Mém. sur les coutumes. (4) Duplessis, 2« vol. — Gilbert , p. 13.

An 954 Louis d' Outre-mer sembla saisir cette occasion pour faire un traité de paix ' : tout en renonçant à autre chose que ce qu'avait accordé le sage triumvirat , il promettait de ne pas troubler la construction de cette forteresse importante et pittoresque encore aujourd'hui , qui a mérité d'avoir un historien spécial , nous voulons parler du Château-Gaillard*. Il associait son fils au trône ^.

Richard, tranquille autant que reconnaissant envers ses tuteurs y ne s'occupait plus que de continuer

/fl 9p les édifices pieux , ou d'achever les forteresses des frontières, ou bien encore de fonder des écoles pour les jeunes filles dont l'éducation avait été si négligée 4. Il croyait voir une grande ressource, pour sa puissance , dans le droit d'aînesse et l'encourageait ^. L'état brillant de Rhoëm a mérité des vers de Dudon.

An 9S8 Le duc excitait à donner des noms de saints à des villages, à des cantons, à des forêts même, et c'est de là que date le changement de nom de la forêt d'Arelaunum, qui s'est nommée Sylva Brittonis Dyanisii, forêt de Saint-Denis-le-Breton, ou Brothonne^

An 984 II recevait pourtant une forte distraction de ces soins intérieurs, d'abord par les soulèvements et les pièges de Tetbold us (Thibaud^), puis parla nouvelle du décès du roi Louis d'Outre-mer, tombé violemment de cheval le 9 septembre, en poursuivant un

(t) Périaux, 1828. (2) M. Deville, sur Cbâteau-Gaillard , ia-i. - Guili. Britoun. Armorie Fhilippidos, Hist. franc. 1596, p. 20i.

(3) Ladvocat. — Dict. hist. v*» Louis IV.

(4) Soc. desaot. de Norm. 183{., p. 18. — Dudon de Saint-Quentin, p. 142. — M. Estrup , Hist. de la civilisation en Norm., depuis le x« jus- .qu'au xiii® siècle. (5) Dudon , p. 140.

(6) Soc^ des ant. de Norm. 1836.-~Mém. de M. Fallne. (7) Dudon, p. 139.

ANNALES DES CAUCHOIS. Jâ3

lopp, fupi^ de Reims S qui laissait pour succeisseur Lotbair^ II, âgé de q^iinze ans^. Il importait au dçc de Normandie de savoir qui aurait la tutelle de ce roi, qui Faimait peu. 11 fut bientôt satisfait quand il vit Hugues-le-Grand reprendre son empire, lui qui invi- An m tait le duc de Normandie à être à son tour, le cas échéant, le tuteur de ses enfants ^. Hugues et Richard s'appuyaient sur un clergé obéissant ^, ou dû* moins qui se tenait dans son rôle naturel. Hugues fiançait sa fille à Richard, ce qui consolidait leur puissance respective^. 11 y avait peu d'hommes aussi capables qu'eux de porter le haubert , et en même lemps de réQéchir sur les propositions de sages ministres. Contre des liens aussi forts, Lothaire n'avait que de tristes ressources; s'il n'a pas voulu faire assassiner. Richard ^, le bruit en a été imputé à sa faiblesse; la mort même de Hugues 7, que ses contemporains ont surnommé, à cause de ses facultés diverses, l'abbé, le prince, le Graud^, lui a fait encore plus de mal que de bien. Hugues Gapet, beau-frère du duc de Normandie 9y seulement âgé de seize ans, lui succédait, et il était sous la tutelle de Richard'^ avec ses deux frères et ses deux sœurs; il était appuyé par Othon, empereur de Germanie '^ On n'a pas tardé à réduire

(1) Flodoard. — Hénault , p. ao. — M. Mennechet. -^ M. Depping, t. a , p. 169.— Dict, hist. — Sim. de Sismoadi. — Ladvocat. — Anquetil , 1. 1 , p. 415. (2) Ladvocat. — Sim. de Sismondi. — Dict. hist.

(3) M. DatnesDil , p. 38. (4) M. Michelet , p. 76. — Denyaldns, p. 16S. — Sim. de Sismondi, 1. 1, p. 169. (5) Biogr. univ. v^ Richard !«'.— Hénault, t. 1 , p. 90. — Rob. Wace , vers 5830.

(6) Léon Thiessé , p. 67. — Biogr. univ. v» Richard !•'. — M. Depping ne reconnaît pas le fait comme vrai , t. 2 , p. 170.

(7) Hénault. — Sim. deSimondi. (8) Veliy, t. 2, p. 224. — Anquetil , t. I, p. 419. (9) M. Depping. — Dict. hist.

(10) TonstaindeRicbeb., t. l,p. 193. (11) Anquetil, 1. 1, p. 420.

iU ANNALES DES CAUCHOIS.

Lothaire à son duché de Laon % et à démonbrer que Hugues Gapet devait monter sur le trône de France ^. Les pièges que la mère de Lothaire tendait au duc

An m de Normandie ^ , étaient une raison ou un prétexte sérieux pour la colère de celui-ci. Ce qui paraît un événement considérable^ à une si longue distance , l'avènement des Capétiens, paraissait fort peu de chose, surtout dans un pays où Ton se souvenait du triste rôle de Charles-le- Simple.

An 988 Richard, qui n'était que fiancé à la jeune Emma, sœur de Hugues Capet, voulait, d'accord avec celuici,, qui comprenait fort bien la portée de l'événement, réaliser le mariage. Il préparait cette cérémonie et passait une année entière à consolider sa puissance

An 9S9 en France, tout en procurant un repos absolu à ses Normands ^.

An 960 Enfin ce mariage est consommé, et, quoiqu'il n'en soit pas sorti d'enfants ^, il a été d'une grave importance. Richard, qui tenait dans ses mains une grande partie de ce qui avait longtemps porté le nom de royaume de France, et qui entrait aussi en relation avec les royaumes voisins, favorisait l'état définitif de sa Normandie, sans nuire aux États de Hugues Capet. Il fafsait achever la vieille tour de Rhoëm^,* il faisait construire une forteresse à Bayeux7, sous laquelle on entassait une foule de débris antiques. Si le triste Lothaire tentait des entreprises sur la Normandie ®, s'il provoquait même Richard à se trouver

(1) Velly, t. 2 , p. 224. (2) De Buat, t. 1, p. 34.

(3) Biogr. univ. vo Louis IV.

{4} Flodoard. — Touslain de Richebourg, 1. 1, p. 129. —Biogr. univ. — Dict. hist. — Moréri. — Ladvocat. (5) L'Art de vérifler les dates.

(6) Servin, 1" vol., p. 290. (7) Mém. de la Soc. des anl. de Nopm. 1824 , p. 40. (8) Hénault , t. 1, p. 90. — Anquetii , t. 1, p. 420

au confluent de la Dieppe j près Arques y pour faire décider de leur sort, en combat singulier^, cela troublait si peu Richard, qu'il ne l'acceptait pas, et ne s'en croyait pas déshonoré. C'est quelque temps après qu'il songeait à l'établissement d'un hôtel des monnaies, en accordant certains privilèges ^ ou coutumes.

Le comte de Blois, Thibaud, s'entendait avec Lo- An sea thaire pour faire la guerre au duc de Normandie ^. Après s'être rendu maître d'Évreux, il avançait vers . Rhoëm; déjà il était à Émandreville , vis-à-vis de cette capitale du duché et sur la rive gauche de la Seine; mais Richard l'avait laissé venir jusque-là, pour l'isoler et le battre à son aise 4. Quand il est certain que Hugues lui reste fidèle, quand il a augmenté son armée de Danois, que sa flotte est allée chercher, il traverse la Seine; il pousse Thibaud devant lui; il reprend Évreux , et va acculer l'agresseur vers Chartres^, qu'il incendie. Pourtant, il faut dire que, dans ce désordre, plusieurs de ces Danois, qui avaient été appelés comme alliés, pillaient Jeufosse^, pillaient le Roumois, et voulaient faire comme leurs ancêtres faisaient avant le règne deHollo.

Lothaire enfin et Thibaud s'avouent vaincus par au ses Richard. Thibaud avait perdu son fils 7. Le duc rentre

(1) M. Ludovic Vitet, Hist. de Dieppe. — Biogp. univ. v» Richard 1»^. — Bréquigny» Notice des mss de la Bibiioth. du roi , v. 50.

(2) Noël, ms. envoyé à TAcad. de Rouen , p. 57, deuxième cahier.

(3) Dudon, p. Ii2.

(4) Id. p. l W. — Rob. Wace , longs détails, du 4740» vers au 48i0e. — L'Art de vérifier les dates. — V. Notes et éclaircissements de M. Depping , t. 2 , p. 327. — Mézeray, édit. 1755, t. 4 , p. 237, 238.

(5) L'Art de vérifier les dates.

(6) Dudon de Saint-Quentin , p. 144, 145. — Rob. Wace , vers 4910 et suivants. (7) Dudon, p. Ii4.

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