‹ Annales des CauchoisChapitre 9 sur 18 · QUATRIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PÉRIODE

Pendant quelques années , Rollo n'a eu qu'à con- adqis solider son gouvernement , par la joie populaire , par l'accord des chefs, par l'application des institutions propres au temps , aux mœurs, aux besoins de l'époque; et, s'il n'avait pas l'érudition nécessaire pour aller chercher les lois chez d'autres peuples que son pays natal, il avait du moins un sens exquis pour discerner, dans ce qui lui était proposé, tout ce qui pouvait devenir applicable ^

Parmi les institutions, nous pouvons lui accorder Tinvention, ou l'importation, du droit de bourgage (Borg, Borgagium); ce privilège, qui consistait à exempter les villes de certaines prestations, de maintes redevances; qui, d'un autre côté, accordait aux femmes un droit égal à celui de leurs maris dans la communauté; qui voulait que l'égalité régnât entre les enfants^; ce privilège, disons-nous, fit immédiatement l'effet prévu, c'est-à-dire que les populations

(t) QmW. d% lum., cfaap. S0, ap. Ducb., p. 83».

(S) V. un Mém. rédigé par rauteur de ces Annales, en ISia» auquel ont adhéré MM. Dutronché, Tbiessé, de Malherbe, Taillet, Decorde» réimpr. chez Baudry. — Garpentier, Glossaire, v» Borgage.— > M. Mamier, Ibabî. et ciMitumes , ase. el ars. de récb. de Norm., d'après le ms. de la Bibl. Sainte-Geneviève, in-8, 1839, p. 128.— Bihl. royale, u». A, numéro 4653. — Hune y un, p. i(M. — Duoânge, v» Borgagium.

s'agglomérèrent et que spécialement les villes de Gaux et la capitale de la Normandie prirent un accroissement sensible'.

Le système féodal, modifié, qui devait être un jour cause de tant d'abus, était encore utile; il était dans les mœurs; il offrait une espèce de représentation des intérêts de tous; la suzeraineté remplaçait utilement la souveraineté*.

La découverte toute récente du papier, aidait à la publication des actes du gouvernement et des conventiops des particuliers^.

Le langage normand devenait national; il allait avoir sa poésie; au lieu d'un latin mélangé du norse, idiome septentrional, d'un reste de monosyllabes celtiques, de grec sans accents, il se formait et une grammaire et un dictionnaire de latin francisé, de gothique latinisé, de mots danois et norvégiens prononcés avec une terminaison longue^, de mots nouveaux résultant du choc de toutes ces langues et des relations quotidiennes^.

Parmi les premiers manuscrits, sur papier, qui se communiquaient, était une généalogie des ducs de Normandie, que l'on faisait remonter jusqu'à Forniatur, roi d'Iotland et de Kvenland^; puis la relation

(1) Lesguillez, p. 29. (2) Mém. présenté à TAcad. de Rouen, avec rép. Il faut éclairer VHist. etc.

(3) Montfauoon , Soc. des ant. de Norm., t. de 1837, p. 71.

(4) Journal des Savants de Norm., première livraison, p. 21.

(5) Ces mots, dont quelques-uns sont restés particuliers au pays de Gaux et à la ville de Rouen, comme borg^ digue j gabe, hotUm^ tapon^ etc.» datent de là. V. Ducange, Ord. Vit., Ihre, Dict. danois, in-fol. — Les ar« chives d*Angl., p. 37.-~M.Génin. — V. aussi un feuilleton curieux du Constitutionnel , 23 décembre 1845.

(6) Chron. Adémar. -— L*abbé Delarue, Essai sur les Bardes. — A. Le Prévost , sur Robert Wace.

(7) V. aussi une autre généal. Depping , t. 8, p. S6, t. 1 , p. SIO.

de cette cérémonie du baisement des pieds, exigé par le roi de France, du nouveau duc, laquelle a, dit-on, donné lieu à cette scène grotesque décrite par tant d'historiens' et de romanciers^ etlaquelle n'amenant point de guerre , démontrait de plus en plus ia faiblesse du roi de France, Taplomb du duc de Normandie.

Le droit de chasse était une réserve en faveur de chaque comte, et pour ainsi dire la récompense quotidienne du droit de conquête^.

Le droit de battre monnaie était concédé à quelques villes ; mais à charge de mettre sur les pièces le nom du duc de Normandie ^.

La compétence judiciaire du cothte, du vicomte, de ce sénéchal qui avait la police des forêts "î, du prévôt, se régularisait par le goût de la jurisprudence inhérent aux habitudes norvégiennes, et devait empêcher, pour longtemps, les abus du gouvernement précédent. Tout en ménageant la cour de Rome, le duc savait recommander de mettre dans les relations avec l'Ëglise, la modération qu'il avait mise lui-même en se faisant chrétien : la trêve de Dieu n'était point un abus^. Le clergé, en conservant le droit de conciles, de synodes, avait le pouvoir emblématique de présider encore à l'épreuve du feu^, et recevait^ non pas tous les autres pouvoirs qu'il demandait, mais des biens importants 7.

Peu à peu des lois se formaient sur les revenus an- An m

(1) Velly, t, î, p. 195. — Cordemoy, p. 447. —Mém. adressée TAcad. de Rouen, 1813. — Sim. de Sismondi, t. 3. (2) Mém. adressé à TAcad.

(3) Mém. présenté à TAcad. et spécialement celui A(U% ô mihi.

(4) Journal des Savants de Norm. première livraison , p. 18. (5] Mém. à TAcad. de Rouen. (6) Mém. Ades ô mihû (7) Mém. Ades ô mihi.

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Duels du duc ou de son gouvernemaiit ; ils ooasîstaient en droits sur les ports, sur les marsouins , sur les reliefs 9 sur la garde ou tutelle seigneuriale, sur une redevance à payer par ceux qui voulaient rester célibataires, laquelle consistait en une année de leor revenu , en une régale^ on année de rerena des archevêchés, après le décès de chaque archevêque'; en droit sur les salines, sur les vins, sur les forêts, sur les haras; enfin en la dlme, parce que, tamiis que le seigneur combattait pour la terre, il fallait Inen qu'on récoltât quelque chose pour lui '.

Le commerce ne trouvait pas trop onéreux que Ton demandât quelque redevance sur les transports en Angleterre^; qu'on mit un impôt sur la place aux foires^ ou, comme on disait, aux couha ou cohues^.

Chose toute particulière aux mœurs du temps. Tusage du combat judiciaire était si loin d'être réprouvé, qu'on infligeait une amende à celui qui refusait le duel^. On n'avait aucune peine à régler Tétat des juifs, la police des lieux de débauche. Si le choc des anciennes lois et des vues de RoUo nécessitait cette tolérance d'une foule d'usages locaux, et amenait ce qu'on a, depuis, appelé les coutumes 7^ sur la dot des femmes, sur la viduité, quand l'enfent avait crié et bret; sur les autres effets du maritage^; sur d'autres droits que nous relèverons, on était d'accord de faire

(1) Bnissel. — Spelman. — Dom. Lobineaa. —M. Potier, &e?iie rétrospeclive, in-8. (2) Mém. Ades ô mihi,

(3) Archives de la Tour de Londres.

(4) Mém. Adeê ô mihi.

(5) Lacombe. — Ménaga — • Trévoux. ^ Cho(»B.

(6) Mém. Ades ô mihi,

(7) Mém. Ades ô mihi, —V. Dissertation de HoCkard , préftice dtes ctut. anglo-normandes.— Depping, L S, p. 845.

(8) MéiQ. Ad$s ô mihi.

une loi générale sur le vol et le recel, sur l'assassinat^ en suivant les usages du nord '

Le droit d'aînesse établi par RoUo, priocipalement dans les campagnes, seulement quant à oeux à qui le duc avait donné des terres, et non imposé aux autres, avait pour principal but de conserver, avec le manoir des pères de famille, qu'il fallait tenir fortifié^, les belles futaies, les belles avenues. Si les cadets de Normandie en murmuraient, on leur faisait entendre, bon gré mal gré, qu'ils avaient le commerce, l'état ecclésiastique, la carrière militaire, et, en parlant de cette dernière partie, c'était plus par les mœurs norvégiennes que par des lois qu'elle se réglait. La guerre, comme les incendies, se proclamait au son du tocsin^. Le connétable, le maréchal de Normandie avaient des pouvoirs mal réglés. Tout était d'urgence, et suivait alors la volonté du duc. On enviait la fonction de porte-drapeau normand, Normannorum signifer^; hé bien! pour l'obtenir, il fallait se montrer le plus brave aux yeux du duc. La solde ne devait être que le résultat du pillage, et rendait la victoire nécessaire, indispensable, sauf à n'espérer le retour à l'ordre que quelque temps après.

L'amiral empruntait son nom d'une fonction tout à fait analogue, qui existait dans le Levant ^. Il fut positivement chargé, lors d'une menace de quelques barques dans la basse Seine , de faire placer des bar-

Ci) Subm» Hist. du Danemark. -^ Depping, t. 8, p. 131.

(2) Th. Corneille» Dict. géogr. v» Caux. — Hoûard , v° Aînesse.— Mém. Âde$ ô m{^t. ^ Brussel , 1. 3, ch. IS.^Garran de Coulon, Rép. de jurisprudence.

(3) Mém. li faut éclairer VHi$t.

(4) Mém. Ade» ô mihi.

(5) Ëmir-al , t» Spelman.

ricades à Tembouchare , et alors il ent ane certaine autorité à terre'.

Enfin^ n'omettons pas de parler da haro, que Ton croit avoir été un appel immédiat à Rollo ou à Rou : c'était une si bonne institution^ ou une si heureuse importation , qu'elle s'est conservée , pendant huit cents ans y en Normandie, et se maintient dans nos Codes, sous le nom de référé*.

Si rinvention de cette forme précieuse n'est pas absolument due à Rollo, il parait généralement avoué que jamais la pratique n'en a été plus fréquente que pendant son règne, et que c'est à l'occasion de ces sentences quotidiennes qu on lui a donné, de son temps même, le surnom de Juste ^.

La ville de Rhoëm devenait si tranquille, que Tévêque de Coutances s'y retirait, à cause des troubles de son diocèse 4, et que , suivant une expression vraie, les compagnons de Rollo devenaient casaniers^.

La population revenait à vue d'œil^. Les Normands, partis du septentrion, prenaient pour femmes les filles ou les veuves restées dans le Vexin, le Roomois et le pays de Caux.

On s'accoutumait chez les Normands puissants qui avaient embrassé le christianisme, à porter trois noms : le prénom ou nom de saint sous la protection duquel on avait été placé lors du baptême , le nom

(1) Sim. de Sismondi , t. 3 , p. 332.

(2) Terrien. — Denyaldiis, p. 131, 133. — Bérault. —• Lecomte. — Pesnelle. — Mém. Ades ô mihi. — Hoû^d. — Depping, t. 2, p. 138. — P. E. Mullcr. — Ducâstel. — Nupied. — Grosley, Rech. pour servir à THist. du dr. fr. — Journal des Savants de Norm., première livraison, p. 21.— Tanneguy Sorin de quiritatione Normannorum. — Scipion Dupleix.

(3) Marnier, inlrod., p. xxiij, noie. (4) Jacques Bouvier Bcrry, Chron. de Norm. de Rou à Henry II. — Servin, 1^^ vol. p. 6.

(5) M. Dupin, Disc, de rentrée, 1845, p. 5. (6) Velly, t. S.

véritable pu appellation de famille, le nom de seigneurie. Prenons pour exemples : Pierre, Isnal, d'Isneauville, qui a pu avoir pour successeur un acquéreur du fief qui, lui, se nommait Jean Bosc, et s'est appelé Jean Bosc d'Isneauville; Guillaume Osmont, seigneur d'Osmonville, qui a pu avoir pour successeur Raoul Alain , qui s'est appelé Raoul Alain d'Osmonville.

De cette époque datent ces jonctions de mots normands et latins donnés aux bourgs nouveaux, aux habitations nouvelles, qui se faisaient en mettant le nom normand d'abord, et en terminant par le nom villa, traduit en ville : prenons nos exemples dans les dénominations qui subsistent : comme Rou ville ', Isneauville, Émalleville, Anglesqueville, Valliqueville, Auzouville (Osulfivilla *), Haincheville, Tancarville, Rolleville, Froberville^, Freuleville, Guiberville, Ingouville 4, Sierville, Normanville, Clipouville, Écretteville , Gommerville, qui forment des disparates avec ces noms latins un peu plus longs que nous avons notés, mais se confondent avec les noms franks que nous avons cités au commencement du VI' siècle^.

De là datent aussi les terminaisons en beuf, mot qui en danois, veut dire demeure, et qui donnent l'étymologie de Marbeuf , Criquebeuf , Quillebeuf ^; celles en boc ou bocage, comme Colboc, ^Abroboc, Duboc; celles en gard, ou enclos, comme Épégard, Aupégard; et encore d'autres en bec, lesquelles notaient toujours le

(1) Toussaint-Duplessis,

(3) M. A. Le Prévost, Soc. des ant. de Norm. 1837, 8, 9, p. ti. (8) V. M. Deppiog, 2" vol., p. 127, 3Î9, 340. (4) Pleuvri. (5} Duplessis, p. 279. (6) M. Depping , 8« voL p. Uà,

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