‹ Annales des CauchoisChapitre 13 sur 18 · II · texte numérisé non relu

II

ftà ANNALES DES CAUCHOIS.

Yal-^des-Duned^ ils se moquaient de ralliatice ded BourguigDona et des Bretons ^ Dans la rènéontré de ces quati'e corps d'armée entre Argentan et Caen^^ lorsque Taction devint générale ^ digne enfin d'avoir tant de narrateurs ^, le roi de France ne pouvait s'empêcher de traiter de témérité les prodiges de valeur du jeune duc de Normandie^. Il le voyait^ Tare à la main^ parcourit* les premiers rangs, puis les enlever vers les points les plus périlleux; il voyait que le sénéchal Fits Osbern avait bien du mal à suivre son jeune maître; lui-même > ce roi de France, avait été démonté de sa selle par le frère utérin de Néel , vî^ comte du Cotentin; ce fameux Néel avait fni^ le dernier, mais enfin avait fui. Qu'on juge si Henri trobvait mauvais que Guillaume créât Drogôù, qtli avait imité sa vaillance, comte du Yexin^, et qu'on élevât une chapelle au haut du Yal-des-Dunes, sous lès fondà-^ tions de laquelle allaient être enfouis tous les ûiorts, beaucoup plus nombreux chez les Bretons et leé Bourguignons que chez les Français et leà Noriitandë, mais enfin très-nombreuk de tontes pafts7. Qui pod-^ vait s'empêcher de sourire à la démenée Originale de Guillaume, qui dohnait le titre de ttMmtnsal à Guillaume Tesson, lequel, ponr acqdittéf ùtitcèii, l'avait frappé au milieu de la tnéléë^^ Ce n'était pas assez pour Guillaume : utib toié le roi

(1) Deudemarre. (8) Masseville, loc. cit. — Soc. des ant. de Norm., t. IS , p. 414. (3) Robert Wace , vers 8748 , 8960. — Ordéric-Vital , 1. 6. — NagweK — BeHdetnarre. — ftogr lihiv. V Guillaiiltaé.

(4) Guill. de Jum., 1. 7, c. If. — Hobelrt Wac«, Yèrs 9it0. ^t. ObMIs, Hkt. de Lineui, p to,

(5) Deudemarre. — Rob. Wace, Tiers fias.

(6) A. Le Prévost, Suppl. aux notes snr Itou , p, 6.

(7) Deudemarre. — MatseVille. — Léon TMetté , p. Hm.

(8) Ghrou. de Norm., p. 78, verso.

ANNALES DBS CAUCHOIS. 27Ô

de France recondait jusqu'à la Seine % il retcmrtiait vers Brionne et forçait Guy à capituler, à renoncer même à deux comtés ^ ; il voulait forcer Néel à demander grâce; il punissait un Normand, Grimout Duplessis, qui Tavait trahi, et donnait ses biens à une abbaye^; à peine avait-il le temps de passer quelques jours dans sa capitale ^ avec Maminot, son médecin ^ et Guillaume de Poitiers, son chapelain^. Il apprend que Geoffroy Martel, comte d'Anjou, fait des ravages vers Belesme, vers Alençon ^, qu'il s'empare de Domfront; il se rend près de celte dernière ville et là bloque 7. De là il est appelé Vers Alençon. Cette forteresse était en bon état; elle avait un bon fossé, dont on voit encore la direction; irrité contré les défenseurs qui, par épigramme, lui criaient du haut des murs : A la pel à parmentier, à là pel à pautonnier, pour lui rappeler son origine, il jure, par la splendeur de Dieu, qu'il se vengera ^; il met le feu au pont j et s'empare des abords de la tonr^; il force la garnison à capituler; il commet même des actes de barbarie; il fait couper les pieds, crever les yeux aux vaincus'®; il retourne à Domfront, qu'il soumet aussi ". Enfin, ayant fortifié Ambrières sur la Mayenne, il n'aspirait qu*è revenir dans sa ville de Rhoëm ", pour y jouir de ses rapides et précoces exploits. Néel-Saint-Sau-

(I) Robert Wace. (2) Robert Wace, vers 9315. — Masse?ille, t. 1, p. itl, (8) Robert Wàce, vers 93i5.

(4) Ghron. de Nonn., p. 74, verso.

(5) L. Dobois, t. 2, p. 225. (6) Robert Wace, vers 93S0. — Deudemarre. — Masseville. (7) Robert Wace , vers 9435. — Deudemarre.

(8) Robert Wace, vers de 9ii0 à 9460. — Chron. de Norm., p. 75.— Guill. de Jum., 1. 7, c. 18. — Duchesae, ms.

(9) Robert Wace , vers 9478. (10) Chron. de Norm., p. 76.

(II) Robert Wace , vers 9619. — Deudemarre.

(12) Robert Wace, vers 9684.

276 ANNALES DBS CAUCHOIS.

veur lui demandait en vain de se réhabiliter dans son esprit ; il le faisait attendre encore S ^^^^ l^î accordait cette faveur qu'après un acte bien décidé de partisan désormais fidèle.

Le voilà de retour à Rhoëm ^ : là il reçoit le conseil de faire démolir tant de châteaux qui avaient été bâtis par esprit d* indépendance; il en donne Tordre , et il en obtenait l'exécution du moins partielle ^^ s'il ne ' tenait pas à une mesure générale; il faisait sentir par là aux cultivateurs, qu'il voulait leur donner plus de tranquillité 9 et en même temps il disait aux commerçants qu'il avait reçu de sa mère le conseil de les protéger"^. C'était vraiment un instant de paix : on posait la première pierre d'une église dédiée à saint Ouen ^; le duc recommandait la conservation du missel de l'archevêque Robert, que nous voyons encore aujourd'hui^; il fondait l'abbaye de Falaise?, l'église de Saint-Cande-le- Jeune, l'hôpital de Jéricho^; on célébrait avec recueillement les obsèques de Gradulphe et de Godefroy, ces sages abbés de Saint- Wandrille et de Jumiéges 9 ; des Normands quittaient Goutances pour aller rejoindre leurs compatriotes en Sicile ^° ; on faisait venir des chevaux d'Auvergne ou d'Espagne '' pour mêler avec la race normande; le duc admettait une espèce de noblesse chez les chevaux ".

(1) Deudemarre. (2) Robert Wace. » Toustain de Richebourg , 1. 1 , p. 331. (3) Ghron de Norm., p. 78, verso. ^ Deudemarre. ^ (4) Deudemarre. (5) Périaux , Alm. 1828. (6) Catal. de la Ribl. de Rouen. — Laquerrière. (7) A. Le Prévost, sur Robert Wace, t. 2, p. 88, dit en 1046. (8) Périaux, Alm. 1828.

(9) Langlois, p. ^48. — Deshayes, p. 49.

(10) Thelesenius, De reb. Rogerii, ab 1046 ad 1115.^VolUire, Bssai sur les mœurs, 1. 1, p. 5i7, édit. de Kell. (11) Deudemarre.

(12) Guill. Pict., p. 181. — M. Thierry, t. 1, p.

A vingt-un ans, Guillaume pensait à se marier : on ab m^ lui avait parlé, depuis quelque temps, de Mathilde, fille du comte de Flandre, Baudouin-le-DébonnairOi et petite-fille du roi Robert issu de Hugues Capet ' ; c'était un mariage à la fois de politique et d'affection ^ ; le roi d'Angleterre applaudissait à cette union] la mère, le beau-père de Guillaume flattaient ses projets; un seul homme y opposait et son entêtement et son caractère, c'était l'archevêque de Rhoëm, Mau-> ger, qui donnait pour raison le degré de parenté des futurs, et qui d'avance même, le cas échéant, maudissait le mariage. Alors tous les évéques de la pro^ vince sont convoqués à Lisieux, par le légat du pape, vers lequel Guilbert de Crespon avait envoyé; on leur demande de statuer sur le mariage du duc avec Mathilde; ils ie déclarent valable; et si rien n'empêchait Mauger de persister dans sa malédiction ^, du moins Guillaume l'emportait sur le prélat entêté.

Presque plus fier de ce succès que de celui de ses armes en basse Normandie, Guillaume prépare, pour sa belle épouse, des fêtes auxquelles présidera Robert de Yeulles, son grand sénéchaM; il est fiancé à Mathilde, en la ville d'Eu, limite de son territoire, d'où il avait déclaré Bussac et tous ses complices bannis à perpétuité du royaume ^, où il se rend avec une grande quantité de ses comtes ^, tous hommes de guerre, et où venaient ses amis qui étaient en Ângle-

(1) Deville , Saintp-George, 1827. (i) Chron. de Norm., p. 79.— Deudemarre. (3) Chron. de Norm., 78 verso, 79 recto. — Bfézeray, t. i, p. 381. (4) TousUin. (5) M. Vatout, Eu , p. U.

(6) Chron. de Norm., p. 78 verso. — Deudemarre. — Toustain place le fait en 1053, Périaux , en 1056 — Hist. singulière du mariage de Guill. avec Math. — M. Vatout, Hist. d*Eu. — Journal des Débats , 8 décembre 18i9. —Guill. de Jum., 1. 7, ch. il. ••

%n ANNALES DES CAUCHOIS.

terre. Il amène sa belle épouse à Rhoëm '; pour lever tout obstacle à ses noces , il avait demandé Fabsolu* tion du pape Victor II, et celui-ci , envisageant avec une haute raison les tristes conséquences d'une rupture, n'avait mis à sa bénédiction que deux conditions faciles : 1^ qu'on bâtirait deux couvents en Normandie; 2"" qu'on fonderait un hôpital pour cent aveugles^. C'est là ce qui a occasionné l'établissement des deux maisons de la Sainte-Trinité et de Saint-Étienne deCaen, en même temps que la fondation des capucins de Rouen. Les obstacles levés, toute la noblesse et toute la population prenaient part à des fêtes, emblème de tranquillité, dont nous avons de curieux détails^.

AB 404« Ces fêtes étaient troublées pourtant par une nouvelle rébellion du comte d'Arqués 4. Protégé par Manger, son frère ^, il saccageait Driencourt^. Guillaume, qui parcourait son duché avec Mathilde, lui envoie des reproches; le compte les méprise; alors le duc vole à Arques. Henri de France, il est vrai, cban-* géant encore de parti, vient au secours d'Arqués avec le comte de Ponthieu7; on tend des embuscades à (juiilaume; il surmonte tout ; la garnison capitule et sort dans un état misérable , suivant un témoin , la peau contre les os^. Les fortifications avaient été détruites en partie; Guillaume, maître d'Arqués, fait construire un fort nouveau d'une grande étendue, d'un accès inabordable, qui sera, par la suite, le

(1) Guill. de Jum., p. S79. (ft) Deudemarre. ^Gaill. de Jnm., L T, ch. 86. (3) M. Vatout, p. 26.

(i) Biogr. unlY. — rLiquet, Notice sur Dieppe et Arques, (ft) llas6eviUe,t. t, p.iSS.

(6) M8. chez M. Hubafid.

(7) M. Michelet. (8) Hume, 1 1, p. 112. -^ GuiU. de lu».

ÀNKALPS DES CAUCHOIS. f»

tl)éàïr0 de grands éyénemeDts S Simultanément, Guiljnardy 1q ob^f de la fprteressQ de Moulineaux, sise à quatre lieues dç Rhpëmj Tavait livrée au roi de frsipce ; Guillaume venait vers la place, et ce gouverpeur abandonnait la partie ^^ même avant que le duc fût arrivé, et au seul bruit de la capitulation d'Ârques.

La jeune duchesse, qui avait avec elle son pèreAnioso Baudouin I comte de Flandre, ne pensait plus qu'à visiter les manoirs de son épou^. Après avoir ordonné la reconstruction du fort de Gaillefontaine^, ^VQir séjourné longtemps à Eu ^, et présidé à la fondation de l'église du Tréport, qui subsiste encore en partie avec son architecture originale ^, elle allait au p^rc où est aujourd'hui Teuclos des chartreux; delà elle se rendait au ^ois-Guillaume ^ puis au bourg de (.yons; §t c'était là que le duc, en présence de Manger, archevêque de Rhoëm , de Guillaume , évéque d'Évreux, de Rodolphe de Toësny, devant la porte de l'église Saint -Denis, signait la charte de l'abbaye d'Ouche ^. Ils y étaient encore, avec leur cour^ quand on vepait apporter à signer la charte de fondation de Saint-^Évrould , diocèse de Lisieux7.

Si le roi Edouard, qui avait pour le duc de Nor* An 4054 mandie des sentiments affectueux et sincères^ si différents de ceux du roi de France, éprouvait des troubles, décrits avec détail dans les historiens de la Grande- * Bretagne^, Guillaume prenait de ses barons cauchois

(1) V. Notice sur le château d'A^^ues, 1845, qi^ se \eQcl à Arquas au profit des pauvres^ p. 9. — Dessin des ruiaes d'Arqué, par Lecarpeutler, eu 1821. (2) Deudemarre.

(3) Noël, 1. 1, p. 39. (i) M. Estancelio, p. i.

(5) Dupleœis, 1. 1 , p. 16. C«) Ordéric-Vital , J. 3, p. 94 et p. 467, apud Ducbfisne. (7) Deudemarre , p. 100.

(8)'Hume, 1. 1. —BiDg^jr de HoYeden. — Tli. Eudbpnie, t. 1, p. 9»U -^

OQ du Yexin, ou du Roumois, passait en Angleterre, sur des vaisseaux de guerre et des vaisseaux marchands; calmait tout par la présence de ce renfort, et se promenait ensuite avec le roi d'Angleterre dans toutes les places les plus remarquables ^ ; il y laissait de ses Normands , que les partisans de Godwin traitaient de parasites *. Un Normand devenait évêque de Londres ^. Le duc assurait, à son retour, qu'Edouard lui avait promis son héritage 4. Comme l'archevêque de Cantorbéry, Robert, qui était un des turbulents, avait été chassé des Iles Britanniques, on le laissait se retirer à Jumiéges^; puis on lui permettait d'aller demander sa grâce à Rome; quand elle était obtenue, on le laissait encore séjourner dans cette abbaye alors si brillante, et il y terminait sa carrière^. An losi Le roi Henri forçait encore de s'occuper de lui. Il pénétrait en Normandie par deux endroits , la vallée d'Évreux et le Vexin. II déclarait vouloir reprendre cette provincp plutôt que de souffrir une alliance intime des Iles Britanniques avec la Normandie ; il envoyait même Regnauld de Clermont saccager une partie du pays de Bray7; Guy de Ponthieu, pour faire diversion, marchait vers la Picardie ; alors Guillaume, se fiant sur Gautier Giffard pour défendre le pays de Caux ^, sur le Cherbourgeois Gerberot, sur son chambellan Raoul, sur Robert, comte d'Eu, et sur Roger de

Will. Malmesb. — logulf. Croyl. — M. Thierry, 1. 1, p. «07. — Baudot de /uilly.

(1) Hume, 1. 1, p. «13. — Will. Malmesb., p. 80. — Deudemarre, p. loa. — Roger de Hoveden, p. i«. («) Thierry, t. 1 , p. «19. (3) IWd.

(i) Hume, 1. 1, p. 2U. — Deudemarre. — Notes de M. A^ Le Prévost sur Robert Wace , t. 2 , p. 100. — Cbron. de Norm., p. 94.

(5) Guill. de Jum., 1. 7, ch. 31. — Deshayes, Hist. de Jum., p. 50.

(6) Masseville , t. 1, p. 181. (7) Robert Wace, vers 9910 à 9930.— Deddemarre, p. 110. (8) Robert Wace, vers 9958.

ANNALES DES CAUCHOIS. 1»i

Mortemar^ reprend l'ofiFensive. Guy de Ponthieu est son prisonnier et sera détenu deux années; les troupes de Regnauld sont dispersées , et le roi de France forcé de demander la paix ; tout en se retirant % Guillaume au «ow se reportait contre les Manceaux*.

Ce mélange fréquent des populations , soit par lei^ alliances, soit même par les combats, amenait une fusion de la langue ou mauvais latin des Normands , avec la langue ou mauvais français que parlaient les habitants de Tlle- de- France. On assiste, pour ainsi dire, à la naissance de la grammaire et du dictionnaire normands^ quand on voit Pàppias publier son Vocabularium latinum , lexique mêlé de quatre langues ^. Si c'était à ce moment que Guillaume Calculus, ou Guillaume de Jumiéges écrivait ses mémoires en latin, en cent pages in-folio ^^ c'était aussi celui dans lequel se formait le français que va bientôt améliorer Robert Wace.

Il y avait aussi une époque , presque mathémati- au 4054 quement indiquée , où les mœurs du clergé devaient provoquer une grande réforme. Elles étaient telles, et cela n'a pas manqué d'arriver à diverses autres dates, qu'elles donnaient naissance à un schisme réel. Les schismatiques faisaient, par leur bonne tenue, la critique des hommes d'église : ainsi Bérengier l'hérésiarque , ou du moins celui que les ecclésiastiques seuls qualifiaient ainsi, était reçu avec distinction par Mathiide^, dont la conduite était irréprochable. Mais Mauger, leur ennemi acharné, bien qu'il préten-

(1) Robert Wace , vers 10100 à 10130. (i) Id. vers 10810. (3) Hume, t. 1, p. SOO. — M. Depping , t. 9 , p. 229. (i) Dict. hist. Il a été imprimé à Milan, en U76, in-fol. (5) Duchesne, de la p. 215 à la p. 817. («) Pommeraye, p. 2M.

ykt A^^AL^S DE8 CAUCHOIS.

An 40BS dit avoir un lutin % était exilé à Jersey ^^ par çlécision du concile de Lisieux que présidait le légat du pape, ^ l'on appelait à sa place, d'abord le savant Lan*franc qui refusait , puis le sage Maurile , abbé de Fécamp, ancien professeur en AUemague , ancien chef d'une corporation religieuse à Florence. Ce nouvel archevêque faisait prier à Notre-Dame devant les corps de Rollo et de Guillaume Longue - Épée ^ ; il employait son éloquence à exalter les succès des fils de Tancrède et l'investi ture que leur donnait le pape des beaux pays par eux conquis'^, ce qui satisfaisait la sage et pieuse duchesse.

Un concile provincial assemblé à Rhoëm statuait fHir les mauvaises mœurs, les mauvaises habitudes, les mauvais exemples de certains membres du clergé^. Si Manger, essayant de revenir, occasionnait quelques (soulèvements, il périssait en route abandonné^.

Alors, satisfait sous plus d'un rapport, instruit déjà par l'expérience, Guillaume, voulant que la Bretagne et le Maine fissent une soumission positive et telle qu'il soutenait avoir été stipulée jadis du temps de lioUo, déclarait qu'il allait réunir de grandes forces. Le roi de France, de son côté, peut-être pour faire diversion, parlait encore de reprendre la Nor-

(1) Robert Wace, vers 9660.

(S) Robert Wace , yers 9700. » Deudemarre, p. 8i. ~ Toustain de Rickebourg, t. t, p. 498.-- Prud'bonme, p. SHIT. — I^'Aimvaire c^ i^t fifancbe, 183i, dit(|fue c'est à Guernesey, qui était ain» uoe tle nonnande, et recule le fait de deuf ans. — Guill. dé Jum., 1. 7, ch. Si, dit à Guer- Mmy, Gbernevvia. — IfasseviUe , t. 1, p. iSi, dit aussi à ^lemes^.

(3) Pommeraye, p. 25i. — Deudemarre.

(4) Sim. de Sismondi, t. 1, p S09.

(5) Bessio, Obsenratioas sur le coocile de Roven. -^ M. Diepping , t. 9, p. 916. — Concilia Rot. prov. auct. Jul. Bellasio t717, catajôgMO Massise, p. 396. — Pommera^re , p. iM. » Dict. 4e6 conciles, p. A4$,

(6) R#b. W9ce. ^ fislbert dit qm'ik s^ ao^é^

ANNALBS DES CAUCHOIS. %êi

mandie. Déjà même Henri ^ portait vers Évreux., ]!.isieux et Caen. Guillaume y allait^ principalemeat avec des Cauchois % confiant un corps d'armée au comte d'Eu ^, et battait les troupes du roi en sa pré* sence. Harold, ce fils du faux Godwin, dont les projets sur l'Angleterre sont si bien expliqués dans Hume ^, avait entretenu ces idées d'agression chez le roi de France; alors Guillaume, qui sut qu'une tempête l'avait jeté chez le duc de Ponthieu^ fit dire qu'il demandait^ et au besoin qu'il exigeait qu'on le remh entre ses mains, sauf rançon^. Il l'obtenait, et d'Eu, où il lui avait été remis , il amenait cet otage précieux dans sa ville de Bhoëm^. Il lui faisait voir cetle^ belle cathédrale à la veille d'être terminée^; il le promenait dans ces bourgs qui s'agrandissaient, et qui, au 4056 presque tous étaient décorés de chapelles récentes, d'une architecture assez heureuse , «auf des sculptures baroques, mais à la mode; il lui montrait les dispositions de cette nouvelle église de Saint-Georges*de- Boscherville que Raoul de Tancarville, son chambellan, venait de fonder7. On assure que rentré à Rhoëm, il lui confiait le grand secret de ses vues sur l'Angleterre, et du testament projeté d'Edouard en sa faveur; que Harold , dans une fausse position , et craignant de se montrer opposé, semblait approuver tout cela.

(1) Ordéric-Vital , 1. 6, p. 639. — Bfézeray, t. i, p. 38i. — Deudemarre. E^Mrt Wtice , vers tOi#Q et soi v.

(9) L. Tbiesfié, p. 112. (3) Tome 1.

(i) Le Prévost, Hist. de Guill.-le-GoBq., 1. 1 , p. 20d et saiv.

(5) Guiil. de Jum., I. 7, ch. 3t.-- Hume, t. I, p. 215. — Rob. Wace, vers lOKOi. — WilI. Malmesbory, p. 98. — Hoveden, p. U9. — Brompton , p. 947. — Deudemarre place le fait en 1058. — Thomas de Walsâagh ham. -r Montfôocon, Sur la tapi3serie de Bayeux.

(6) Cbron. des archev. de Rouen. — Gbron. Roth. Deltoiaic. — 'Pmnt meraye. (7) Duplessis, t. 2 , dit en 1952 , •* M. Desnile, m MM #• IM5.

Gaillaume alors , non-seuiement parlait de lai donner en mariage' sa fille Agathe, qui venait de naître % mais on assure qu'il exigeait un serment de fidélité devant Tautel de Sainte Marguerite-jouxte-Jumiéges; puis^ après le serment , il montrait des reliques de saint Ouen cachées dessous ^, ruse et capitulation de conscience , relevées par les historiens anglais , et au surplus assez dignes du temps; toujours est-il que Harold ne jurait pas de bonne foi, et concevait intérieurement le moyen, une fois libre, de dégager sa conscience et d'équivoquer sur le serment^; que de son côté, semblant compter là-dessus, le duc o£frait au roi de France de rendre réciproquement les prisonniers, à condition, comme ii y en avait plus de Français que de Normands, qu'on rendrait au duc le château de Tillières. La paix était encore une fois conclue à cette condition si avantageuse pour le brillant Guillaume^.

An mi Après une année assez calme , consacrée à la joie de guerriers revenus de leur prison et jouissant des embrassements de leurs familles, et aux dispositions de Guillaume pour mûrir ses projets sur TAngleterre, projets qu'entretenait toujours Edouard ^; la mise en état du fort de Tillières, une conspiration de Jérôme

An 4m Bures, issu de Richard-sans-Peur, lequel, soutenu encore par le roi de France, prétendait avoir des

(t) Will. Blalmesbury, p. 93.— -Hume, t. l^p. 216.»Eobert Wice, vers 10830.

(2) Tapisserie de Bayeux.— A. Le Preyost , sur Wace, p. tlS.

(3) Rob. Wace. — Wili. Malmesbury, p. 93. —Hume, 1 1, p. St6.— Ordéric-Vitai, t. 1, p. 112.— Brompton, p. 9i7. — Thomas de Walsiugham. — Gbron. de Norm., p. 95.

(4) Hume, t. 1, p. S16.— Le Prévost, Hlst. de GuiU.-le Ckmq. t. 1, p. i07. (5) Deudemarre.

(6) Baudot de Juilly.

ANNALES DBS CAUCHOIS. S85

droits sur le doché, occupaient quelques instants ' • Les projets sur les Iles Britanniques eurent enfin de Téclaty lorsque le duc en entretint positivement les États à Lillebonne ^. Il ne prenait pas d'autre organe que le sien pour faire cette communication. Déjà vainqueur, déjà chauve avant Tâge ordinaire ^, doué d'un bel organe, d'une figure régulière 4, il avait de l'ascendant, et comptait bien obtenir tout ce qu'il demanderait; il allait même jusqu'à invoquer, selon les traditions naïves du passé ^, une comète, comme présage de succès^. La position n'était pas encore assez bien tracée; les comtes, les barons, toutes les classes ne voyaient, à vrai dire, que les inconvénients du projet : on attribuait ces vues à l'ardeur guerrière et aux succès de Guillaume. D'ailleurs, il reçut une forte diversion : le duc de Bretagne, ne voulant plus faire l'hommage dû par la province au duc de Normandie, il fallut y aller et le réduire. Guillaume emmenait Harold avec lui ij le traitant toujours comme son futur gendre; ils allaient ensemble à Dol, dont le gouverneur, le comte Rivallon, était fidèle ^; ils donnaient l'assaut à Dinan qui capitulait^; et, après cette nouvelle preuve de la fermeté de Guillaume, il était permis à Harold, armé chevalier'®, et ayant juré fidélité à Guillaume comme à son roi ", de retourner en

(I) Toustain de Richebourg , t. 1, p. SiO. (S) Deudemarre.

(3) Deudemarre. (4) V. au musée de Caen un portrait de 6uill.-le- Conq. avec ses armoiries. — V. à la Bibl. roy. des estampes.

(5) Celte expression appartient à M. Laurentie, préf. de l*Hlst. de Fr.

(6) Deudemarre, p. U3.

(7) Tapisserie de Bayeux , seizième tableau. — Deudemarre.

(8) Tapisserie de Bayeux , dix-huitième tableau. — Deudemarre.

(9) Tapisserie de Bayeux , tableaux dix -neuvième et vin^ième.

(10) Tapisserie de Bàyeux, vingt-unième tableau.

(II) Tapisserie de Bayeax^ vingt-troisième tableau.

3t6 ANNALES DES CAUCHOIS.

Angleterre S où , transigeant facilement avec sa conscience > il divulguait les projets do Normand, mais développait aussi les siens , qui étaient de succéder pour son compte au roi Edouard.

AS 4Mf Guillaume jugea qu'il fallait capter les sufTrages et préparer sa grande opération par des actes qui prouvassent qu'il n'était pas seulement un guerrier. Secondé par son secrétaire logulphe ^ il s'occupait de la régularité des juridictions^ des lois de police; il recommandait surtout de punir la calomnie ^. Il promettait de siéger lui-même de temps en temps^ parce que la justice se rendait en son nom , et que Tart de rendre à chacun ce qui lui appartient lui semblait une belle mission.

Si le roi de France voulait faire sacrer Philippe , son fils^ à l'âge de sept ans^, en lui nommant pout tuteur le comte de Flandre; si Ton faisait pour cela une grande cérémonie, le duc de Normandie s'y rendait avec Gérold, son grand sénéchal, beaucoup de ses comtes ^ et de ses autres compagnons d'armes cauchois , bas-normands , du Yexin et du Roumois. On lui disait , dans ce contact avec les hommes qui se mêlaient du gouvernement en France, que, malgré le bon exemple de l'archevêque de Rhoëm, il y avait éVt Normandie > comme en France, de grands abus, de grands vices même dans le clergé ; il était le premier à consentir à un concile général ponr les réprimer. C'est dans la ville dé Caen, laquelle prenait une véritable importance, qu'il rassemble^ pendant quatre

(1^ Deudemari-e.— M. Thierry, l«'yol., p.iiS.— TaiMiBeneëe vingt-quatrième tableau. (2) Dict. hist.

(3j Deudemarre. (.4) Hénault, 1. 1 , i^ IM. (5) Deudemane. (6) Soc. des ant. de Norm.» i. ta, p. 9Èi. --Bm^Iib. --MiidiiQme.

ANNALES DES CAUGHOII^. ^

jours, tous les évé(}U6s, tous léë chef^ d'abbayés, tôud les comtes , tous les barons^ tous les hauts fonctiôtw noires. On fait apporter les corps embaUiûés de saint Romain, de saint Ouen, de saint Sever, de saint Loup^ de saint Taurin, de saint Lô, et l'on pose les fonder mettts de cette église qui doit leur servir de sépulcre. On définit les abus dont ne se doivent pas rendre coupables les serviteurs de Dieu ; et, chose notable, parce que cela deviendra bientôt plus étendu , on y règle que tout ecclésiastique devra être rentré le soir aprèi VAve Maria et cmvtita son feu ' ; on y annonce que le pape a déclaré une constitution qui défère Télection du souverain ponjife à des cardinaux de l'église ro-* maine, soumis au célibat ^.

Presque toujours à cheval, Guillaume parcourt une au iom partie de son beau duché. 11 va vers le père de Mathilde; mais il se hâte de revenir, et séjourne encore une fois à Caen; il loge avec Mathilde dans cette belle abbaye de Saint-Étienne où chaque pavé représèn-*tait les armes de la majeure partie des maisons de Normandie ^. Le mari d'Ariette était décédé près de deux ans auparavant : il y fait célébrer les noces dé cette veuve, sa mère, avec Hesluiti ou Hellouin, sêigtieur de Contèville ^, qui avait été si utile à la Noi^ mandie; et, à cette occasion, il donné à i'abbâ^ cinq villages ^.

A Rhoëin, il favorisait Tâugiiientatidii de l'abbàye

(1) L. Thiessé assure que le couvre-feu a été une disposition générale; V. )). lli. •(-^neiideihàrte. — Lé Dict. des conèiles ne mè&tiônné pas ëelulci. — Soc. des ant. de Nôrm. 1839, 1840.

(2) Sim. de Sismondi, 1. 1, p. 906.

(3) Deudemarre. ^ (i) Deudemarre.

(S) Ganià Christ., t. il. -«-H. 0e)i|>i&g, 1. 1, p. 107.

de Sainte-Catherine , par l'acquisition de terres consîd^bles aax environs , que l'on pouvait évaluer à cent acres '; il donnait à un couvent , dans le pagus Rothomagensis , Saint^Âubin-la-Chaussée '. Le comte du Maine lai léguait ses États, et Guillaume ne se dissimulait pas que cela pouvait lui susciter une guerre nouvelle : il s'y disposait tout en jouissant de la paix , tout en encourageant Geoffroy de Preuilly, qui rédigeait le code de la chevalerie ^. 11 lui fallait bien peu de temps pour aller à Saint-Cenery ^, et malgré sa forte position, malgré une assez vive défense, y entrer précédé de son nouveau sénéchal, Gaultier Giffard.

Le 5 août, il apprenait le décès de Henri, roi de France, mort la veille ^ à Vitry en Brie. Le successeur était déjà en possession du trône; il se promettait bien de tâcher d'obtenir de lui une alliance moins variable, tout en s'empressant d'offrir son hommage. An 4061 II se rendait la magistrature favorable, en venant luimême présider cette cour du roi, ou cour de l'échiquier de Rhoëm , cette juridiction qui est le germe des parlements^, et qui a laissé des rôles, monuments irrécusables pour l'histoire. C'étaient des distractions pour lui d'aller fonder, sur la rive gauche de la Seine, une abbaye qui, depuis, a porté le nom de Bonne-

(1) V. le Cbartrier de M. de Belbeuf. — Soc. des ant. de Nonn. 1884. (t) A. Le Prévost , Ant. de Norm., !!• vol., p. 19. (3) Toustain de Richebourg. (4) Id.

(5) Ordéric-ViUl dit par erreur 1059, 1. 1, p. 74. — Guill. de Jum. — Sim. de Sismondi, 1. 1, p. 197. ^ Deudemarre.— A. Le Prévost, sur Rob. Wace, t. %, p. 94. ~ Hénault dit sur la flo de ranoée 1060.

(6) Hoiiard, Dict. de dr. normand , v» Échiquier. » V. Mém. aux Arch. de TAcad. de Rouen. —M. Floquet, Hist. du parlement de Norm., 1. 1, p. 9 et 10.— L. Thiessé, Résumé, p. 116:— Masse ville, t. 3, p. 373, 374.— Paul Emile. — Mathieu Paris.— Pithou.— Chopin. — Basnage. — Ducange.

Nouvelle % et, sur la rive droite, l'abbaye de Sainte Victor-en-Caux*. Là, il encourageait le Cauchois Ursel, qui voulait acquérir de la gloire en Orient ^^

Libre de ses instants, et ne perdant pas de vue ses au m2 projets ultérieurs, il prenait avec lui une suite imposante, s'embarquait à Calais, débarquait à Douvres, allait entretenir le zèle d'Edouard et dicter son testament; il revenait par la Bretagne^.

Ceux dont les professions, les besoins, les habitudes étaient de manier des armes, partaient, sous la conduite de Roger, rejoindre Robert Guiscard dans la Fouille ^.

Les libéralités du duc et de la duchesse , les dons ^ ^ocg de presque tous les seigneurs, les offrandes de toutes les classes, avaient permis de terminer ce vaste monument , connu aujourd'hui , sinon comme une des merveilles , au moins comme un des plus beaux monuments du monde , la cathédrale de Rhoëm. L'archevêque Maurile en faisait la dédicace le 1 •' octobre. On y plaçait le corps de RoUo , on appliquait sur le tombeau une épitaphe en vers latins, en présence de Guillaume , de la duchesse et d'une foule de personnages remarquables^. Robert, comte d'Eu, sortait de cette cérémonie pour aller poser les fondements de l'abbaye de Saint-Michel-du-Tréport 7, et Ingulphe, pour entrer dans le monastère de Fontenelles, et se préparer aux études historiques^; Guillaume, pé-

(1) NeustriaPia. (2) Duplessis, 1. 1, p. 112.

(3) L'yst. de li Normans, p. 12. (4) Baudot de Juilly. (5) Dict. hist.

(6) Ordéric-Vital , p. 363 , apud Duchesne. — Pommeraye, — Deudemarre. — Chron. Rothom. —M. Depping, 2® vol., p. 147. — Servin , 1. 1, p. 148, 149.— Gilbert, p. 14.

(7) Pommeraye.— DumousUer, dans la Neustria Pia , fait remonter le fait à 1056. (8) Dict. hist.

nétré de pensées encore plus durables dans la mémoire des hommes que les monuments eux-mêmes , pénétré de la vraie clémence , en sortait pour pardonner à la rébellion du comte de Tosny^ et restituer ses biens à son héritier Rodolphe ' •

An îm Autre résultat de la paix : Guillaume fondait des foires et des marchés nouveaux; c'est de cette époque que date la foire du Pré ou d'Émendreville , qui avait lieu le lendemain de TÂscension sur la rive gauche de la Seine y en face de Rhoëm^^ et qui semblait déjà indiquer que la ville devait s'asseoir sur les deux rives. Eudes au Capel, le nouveau sénéchal*^, y commençait ses fonctions^. Il réformait les abus occasionnés par les retards dans les tavernes , ou par la mauvaise conduite du bailli lui-même.

Si les Manceaux forçaient le duc de revêtir son armure de guerre ^^ il ne passait pas beaucoup de temps à les corriger : il en prenait l'occasion de bâtir une tour au Mans^ pour les tenir en respect. Si Geoffroy de Mayenne paraissait vouloir lui disputer ce droite il en était promptementpuni^ par la destruction même de la ville de Mayenne; Guillaume recueillait le grand héritage de Robert de Yassy 7.

An 4068 Deux frères, mais deux jeunes rois. en Espagne, lui demandaient de devenir ses gendres; ils venaient à sa cour^.

Une maladie sérieuse , et telle que le brait qui s'm

(1) Deudemarre. (2) Farin, 1. 1, p. 70. (3) Toastain de Eîclieb« (i) Sur les fonctions du sénéchal, Hoùard , Dict., t. i, p. 190 ; et Coutumes anglo-norm., 3» vol., p. 3i0 à 345, Rouen, 1776,

(5) Robert Wace, vers 10190 et suivants. ~ Notes de M. A. Le Prévost. — Deudemarre. — Ordéric-Vltal, L 3.

(6) Robert Wace, vers 10217.

(7) Ordéric-Vital, 1. 3, trad. Guizot.— Deudemarre (8) Deudemarre.

répandait donnait à Gonan , duc de Bretagne ^ malgré les conseils de son fils, la velléité dé s'insui^er', menaçait-elle le duc de Normandie; les guerriers, leb magistrats, les personnes de toutes les classes priaient pour lui , pour cet homme qui avait ratnenè le bonheur, avec l'ordre et la gloire^; et lui, gouvernant toujours, même au sein de la maladie, profitant dé cette disposition des esprits , il faisait reconnaître son fils aîné pour son héritier, et obtenait facilement le serment de fidélité \ Un parent de son père , le comté de Mortain , avait beau jouer le rôle de séditieux , Guillaume le faisait battre et donnait son comté à Robert, comme lui fils d'Ariette 4,

Les événements allaient grandir. Quand, pour se relever de sa maladie, il pensait à marcher vers là Bretagne , il apprenait la mort de Conan par le fils même de celui-ci qu'il accueillait à Rhoëm. Ce qui était bien autrement intéressant, à très-peu de jours de là, au commencement de l'année 1066, partant {]iour IflAnioee chasse dans la forêt de Rouvray 5, quand il était à s'exercer à tendre l'arc, avec le fils de Guillailme dé Breteuil et autres damoisels, dit Robert Wàce^, art! parc 7, c'est-à-dire à cet enclos notnmé depuis le prieuré de Sain t-Julieû, près ChevîUie®, où existé encore une chapelle si curieuse^, où l'on vient de fonder un établissement intéressant pour l'éducation des jeunes détenus, un chevalier, parti d'Angleterre après la mort d'Edouard, quand les États venaient

(1) Guill. de Jum. — D*Argentré. (2) Deudemarre. (3) Id.

(4) Guill. de Jmù., 1. 7, c. 19.

(5) Le Prévost, Hist. de Guill. -le-Conq., t. 1, p. 817.

(6) Vers 10990. (7) Robert Wace, vers 10983.

(8) A. Le Prévost, Ant. de Norm., t. 11, p. 20.

(9) Palgrave, p. 469. — Note de M. A. Le Prévost.

d'annuler le testament de celui-ci, envoyé sur un bâtiment frété tout exprès % après s'être excusé de n'être pas venu plus tôt, parce que les ports d'Angleterre étaient fermés *, vient lui annoncer avec mystère* cette mort récente^, arrivée le 3 janvier^; l'élection rapide de Harold, son sacre même par l'archevêque Stigand ^, que le pape avait suspendu de ses fonctions^. Guillaume, d'abord très-soucieux, renonçait à la chasse; il venait précipitamment dans sa capitale 7, où des bâtiments marchands confirmaient la nouvelle ^ ; Auber de Crespon et Guillaume de Breteuil relèvent son moral ^, il secoue les restes de sa maladie : en même temps qu'il envoie, lui à qui le souverain pontife n'a rien à refuser, faire décider à Latran, dans un concile, que l'Angleterre lui est adjugée '^, il fait abattre les plus beaux arbres des forêts pour construire, avec rapidité, des navires", qui devaient porter tant d'hommes, tant d'armes, tant de munitions. Il se livre à ses vastes projets; le frère deMathilde vient les encourager ". Hoël le Breton et SiUstrie son fils lui promettent de se rendre à son armée '^.

Ici, comme on le comprend, nous abordons une partie de l'histoire qui, à la vérité, a son point de

(I) Deudemarre. (S) Baudot de Juilly.

(3) Guill. de Jumiéges recule le décès à 1065. — Ordéric-Vital, 1. 6, dit 1066. (4) Baudot de Juilly.

(5) Deudemarre.— M. Thierry, t. 1, p. 859. — M. A. Le Prévost, sur Wace, t. 2, p. 109.— Hume, 1. 1, de 221 à 353. — Tapisserie de Bayeux,

ableaux 29, 30, 3i. — M. Michelet, ChroD. anglo-norm.

(6) Ordéric- Vital , 1. 3. (7) Baudot de Juilly. — Palgrave. 0. . (8) Baudot de Juilly. (9) Id. — Palgrave, p. 470.

(10) Ordéric- ViUl , 1. 3. —M. Michelet, p. 82.

(II) Tapisserie de Bayeux. (12) Ordéric-Vital , 1. 3. (13) Thierry, t. 1, p. 421.

départ de Rhoëm y mais nous ne saurions nous dissimuler qu'elle a un intérêt immense , qu'elle a été traitée par des écrivains supérieurs. Comment penser que l'on peut ajouter aux pages de Gildas, d'Orléans, da Beda, de Gibbon, de Malmesbury, de Roger de Hoveden^ de Hume, de Robertson, et surtout du sage et méthodique Baudot de Juilly? Il y a pourtant un point de vue sous lequel cette époque n'a été que peu traitée : c'est son effet quant à la Normandie : il rentre tout à fait dans notre cadre et nous nous y restreignons; nous allons parler de l'expédition contre l'Angleterre, comme les habitants du Roumois, comme les habitants du pays de Caux en parlaient en 1 066, et pour ainsi dire au point de vue de Duclair, de Lillebonne, de la ville d'Eu, du Tréport, en complétant Guillaume de Jumiéges et Ordéric-Vital. Un ouvrage plein d'intérêt, d'érudition, de hautes pensées, écrit avec un grand charme de style, Y Histoire de la conquête, par M. Thierry % avait, pour ainsi dire, pour but, comme l'auteur l'avoue *, de satisfaire une affection particulière pour des événements relatifs à des populations négligées , dont l'histoire est presque complètement ignorée^; il compare l'état des Anglais sous les Normands à l'état des Grecs sous les Turcs; il entre dans tous les détails relatifs à la conquête^; il en énumère les conséquences jusques à nos jours, pour l'Angleterre, l'Ecosse, l'Irlande et le continent; tout cela est fait avec philosophie, éloquence; mais, dans sa bonne foi, le savant auteur avouerait que l'on ne trouve pas là l'histoire de la garde de Guil

(1) 3 vol. in-8. Paris, Didot, 1825.

(3) Introduction, p. xi]. (3) Introduction, p. xj.

(4) Introduction , p. xx.

%H ANNALBS DES CAUCHOIS.

laume^ c'est-à-dire celle des Caachois et de leurs voisins y pas plus que dans Mathieu Paris , écrivain britannique contemporain % ou dans les essais de Saint-Foix'. C'est là ce que nous cherchons à restituer.

L'estime y les applaudissements mérités par Guillaume, la résolution du pape avaient fait changer bien des opinions sur la conquête de l'Angleterre , et sur Tattribution du titre de roi des Iles Britanniques au bâtard duc de Normandie. Depuis le 5 janvier ^, qui était la date de la prise de possession de Harold, et depuis les actes de cruauté exercés envers des matelots et des soldats normands qui avaient été jetés par la tempête sur les côtes d'Angleterre ^, plusieurs voulaient concourir à la défaite de l'usurpateur ^.

Tous ces Cauchois, tous ces Normands, tous ces Français qui avaient été à la cour du roi défont, ou qui avaient accompagné Guillaume, en 1 062, disaient tant de choses curieuses sur le pays, le duc déclamait avec tant de force contre le parjure de Harold, que le goût de la conquête semblait devenir à la mode. Des bourgeois de Rhoëm offraient des avances d'argent^. En Angleterre, beaucoup de nationaux étaient irrités de la prise de possession au préjudice d'Edgar, neveu du roi 7, bien qu'on eût consulté les États^. Un des frères de Harold, Tostic, était parmi ses adversaires les plus prononcés, et venait se ranger

(1) Dict. hist. (S) Tome 9 , p. 17.

(S) 1|. A. Le Prévost, sur Wace, t. 9, p. 119. — Hoâaid , Loi^ an^^ norm., pré&ce. — Hume, 1. 1. (4) Guill. Pict., p. 204. — Hume, p. 987.

(5) Voltaire, Essai sur les Mœurs, 1. 1, p. 561 , met en doute les droits de Guillaume. (6) Le Prévost, Hist. de GuilL-le-Gonq., 1. 1, p. 991.

(7) Baudot de Juilly. (8) Baudot de JuiUy dit qii*oa t consatté les États; Deudemarre le nie.

ANNALBS DES CAUCHOIS. 295

SOUS la bannière de Guillaume ' ; il n'attendait même pas que celui-ci fût prét^ pour équiper quelques bâti-» ments^ et faire une guerre de partisans autour des Iles Britanniques ^.

Guillaume avait assemblé un conseil privé , composé des seigneurs dont les noms suivent : Robert , comte de Mortain^ Odo, évoque de Bayeux^ ses frères; Auber, comte de Breteuil, Percy, Robert, comte d'Eu, Roger, comte de Moutgommery, Gaultier Giffard, comte de Longueville, Roger, comte de Beaumont^; quelques-uns d'entre eux voulaient bien encore le dissuader d'une telle entreprise, toujours comme excédant les forces de la Normandie; mais enfin Guillaume établissait qu'il devait régner, parce que le roi décédé était son cousin, comme issu d'Emma ^ sœur de Richard son aïeul et tante de Robert son père^.

L'opinion de ceux qui devaient voter le secours n'était pas formée encore; le duc fait publier ses droits; il envoie chez les princes voisins; il pense à semer les dissensions en Angleterre , à faire une diversion du côté du nord. Un Cauchois, le comte de Longueville, part comme ambassadeur, pour engager Harold à éviter les combats; cependant Guillaume empruntait de l'argent et faisait achever ses vaisseaux, ce qui donnait une grande activité dans les ports ^. Enfin on assemble les évêques de la province et les États à Lillebonne^. Le comte de Breteuil en fait

(t) Deudemarre. (9) Id. (3) Baudot de Juilly.

(4) Guill. Pict. apud Duchesne, p. 199. « Deudemarre. — Chron. de Ptorm. ' (5) Baudot de Juilly.

(6) Robert Wace, vers lllTO. — Pommeraye. — M. Thierry, 1. 1.-* M. A. Le Prévost, notes, p. 1S8. — M. Thiessé doute, p. 116, sic*est à Rouen ou k LiUdxNuie.

t96 ANNALES DES CAUCHOIS.

l'ouverture : il flatte les suffragants en leur disant que la Normandie est vraiment trop étroite pour un peuple si vaillant ' ; malgré cela la majorité préfère qu'on reste paisible^. Le huitième jour de la tenue des États, Guillaume se rend, en personne, à l'assemblée. Les évéques décident que le prince est fondé à soutenir ses droits ^ ; le comte de Breteuil offre quarante vaisseaux^; d'autres suffragants traitent celui-ci de perfide : Guillaume sort irrité.

Le lendemain, il appelle, l'un après l'autre, les membres des États dans son cabinet. Il leur fait comprendre, individuellement, ce qu'ils n'entendaient pas étant réunis^. Une nouvelle et plus nombreuse assemblée est convoquée; c*est même la plus grande qui ait eu lieu, en ce genre, vers cette époque^. Guillaume trouvait, en cette occasion, ces élans d'éloquence qui appartiennent à tous les grands hommes, et qui sont communicatifs; il faisait remarquer que son cher Lanfranc avait décidé ses moines à offrir des subsides 7; que son beau-père promettait le secours des Flamands ; que si le roi de France, âgé de treize ans, ne promettait rien ^, c'est qu'il était hors d'état de comprendre l'importance de l'expédition; qu'on s'exposait à voir renvoyer d'Angleterre tout ce qui était Normand 9. Sa péroraison annonçait le secours de Dieu, qui ne permettait pas que le parjure restât impuni; il finit par entraîner l'adhésion de la majorité.

(1) Baudot de Jailly. (8) Voltaire, Essai sur les Blœnrs.

(3) Oorsel, p. 316. (i) Baudot de JuUly. — Voltaire» Eesai sur les Mœurs. (5) Baudot de Juilly. — Palgrave, p. 478.

(6) Robert Wace, vers 11170. — Pommeraye. — M. Thierry, t. 1. — M. A. Le Prévost, notes, p. 128. (7) Deudemarre.

(8) Robert Wace , vers 11330. ^ Deudemarre. (9) Robert Wace, vers tioee à 11080. — Deudemarre, deuxième édit. in-li , ehei A1190.

Alors le comte de Breteuil dit que ses quarante navires seront munis d'hommes et de vivres'; le comte de Bayeux, frère naturel du duc^, fait la même promesse^; l'évêque du Mans offre trente navires; Tabbé de Fontenelles^ douze cavaliers cauchois^ de belle taille et bien armés, ayant cent marcs d'argent pour leur entretien 4; le seigneur du Vaudreuil promet des archers^ ; Vuldus de Gournay, alors à Metz, fait promettre en son nom de venir trouver le duc avant son départ ^; il n'y a pas de Normand un peu riche qui ne fournisse son navire à rames et à voile i ; un clerc enregistre les soumissions de chacun^; une taxe s'établit sur les biens; le moindre abbé envoie sa cotisation : Gilbert, l'archidiacre de Lisieux, qui avait été adressé au pape Alexandre II, rapportait un des gonfanons de l'église romaine , et un cheveu de saint Pierre^. Hoël, comte de Nantes, le fils de Gonan, demandait où il fallait envoyer des hommes '°, et les remettait sous la conduite de son fils Fergant. Des Germains s'engageaient spontanément, tant Guillaume

(1) Baudot de Juilly. — Le Preyost , Hist. de Guill.-le-Conq., t. 1, p. 222, 223. (2) Ordéric-Vital , 1. 3.

(3) tlhron. de Norm., p. 99. — Robert Wace , vers 11305.

(4) Ingulf.y Hist. abb. Croyl. — Deudemarre, deuxième édit.

(5) Robert Wace , vers 13637.

(6) V. Hist. de la généalogie de Raigecourt, 1 vol. iii-4 , 1777. — Arrêt du conseil d'État , du 27 janvier 1674 , qui mentionne Vaillance de Hugues de Gournay, arrière-petit-fils de YuXàuê^ avec la sœur du comte de Yermandois, nièce de Philippe I«r, et la lettre du conservateur de la Bibl. de Metz à Fauteur, du 27 janvier 1846.

(7) Tapisserie de Bayeux. — Histoire navale d'Angleterre, depuis 1066 jusqu'à 1734 , par Lediard, 1751, 3 vol.

(8) Palgrave, p. 473.

(9) Voltaire, Essai sur les Mœurs, t. 1 , p. 562. — Deudemarre, p. 224. — M. Thierry, t. 1 , p. 268. — Louis Dubois, Résumé, p. 135. — Baudot de Juilly. — Masseville, 1. 1, p. 190.

(10) Baudot de Juilly, p. 91. — Deudemarre.

surer des logements un peu éloignés les ans des autres.

Tandis que les uns attribuaient les vents contraires à la comète y qui, suivant Texpression d'un contemporain S re^p^endûsat^ comment la lune, pendant quinze nuits j d'autres affirmaient que cela n'était que la prédiction d'un changement de règne ^. On conçoit quel était le rôle encore si important, quoique secondaire, des frères de Guillaume, de Roger, comte de Beaumont, de Guillaume, comte de Montfort, des comtes de Touques, d'Avranches, d'Ëstouteville, de Senlis, de Joui, d'Eu, d'Arqués, de Mortemar, de Haqueville, deFécamp, d'Aumale, du vieux Néel, vicomte de Goutances, réconcilié avec Guillaume, du sire de Forges^, du comte de Villiers^, qui va devenir la tige des Leicester, de Percy, qui n'était pas riche alors et qui doit transmettre de grands biens à une longue postérité^, du sire d'Espinay^, des seigneurs de Longueil et de Laigle 7. On conçoit que de dispositions disciplinaires il faut pour contenir soixante-sept mille hommes de combat, et vingt mille ouvriers ^.

Les vents permettent, après un mois, de sortir un peu, et la flotte se trouve bientôt disposée : mais une brise de l'ouest^ la dirige encore mal vers Saint- Valery; non pas Saint-Valery-en-Caux , mais Saint- Yalery-sur-Somme, ou en Ponthieu'®, dont le seigneur

(1) LTstoire de ly Normans, p. 10. » Ordério-Vital, 1. 8. — Chron. de Norm., p. 1^0. — Tapisserie de Bayeux , tableau 32.

(5) Guill. de Jumiéges, 1. 7, c. 31.

(8) Soc. des ant; dq Norm. 1839, p. 176. (4) Dict. faist v<» Leicester. (ft) Dict. hist. vo Percy. — Hist. de la maison de NorthumberiaBd.

(6) L'héritier du sire d'Espinay existe encore. V. sur cette fomiile Guil.-le-Tailleur, — Holingshœd , — Decourcelles, en 59 p. iii-4, 1830. — Laine, brocb. in-8. (7) Baudot de Juilly.

(8) Baudot de Juilly. (9) Guill. de Jum., 1. 7, c. 84. — Ordéric-ViUl. (10) Guill. de Jum., loc. cit. » Robert Wtce, i.%, p. 148, 146.— Mo-

ANNjALES DES CAUCHOIS. 304

était cousin du duc de Normandie ^ Quelques jours de calme et de vent debout faisaient craindre que l'entreprise n'avortât. Un homme superstitieux dit qu'il n'est pas étonnant que le bon vent soit refusé, qu'on a oublié d'invoquer saint Valéry, le patron du lieu d'où l'on veut sortir; la remarque est portée à Guillaume; il en profite pour employer le temps à réaliser un certain cérémonial ; il assemble un grand conseil ; la matière est mise en délibération * ; on décide d'invoquer saint Valéry, dont on a les reliques; le corps, tiré de la châsse, est placé à découvert, exposé sur un drap d'or^. On fait de solennelles invocations; on les répète; cela prend un peu de temps; tout à coup, dans la nuit du 28 au 29 septembre, le vent change de direction 4; une brise légère se manifeste de grand matin; le duc de Normandie, le prétendant à la couronne d'Angleterre, dormait, ses soldats, ses marins l'éveillent par leurs chants; il se montre radieux; chacun est à son poste en quelques instants. Les trois mille bâtiments cinglent vers les Iles Britanniques, tandis que plus de quatre-vingt mille hommes poussent des cris de joie dans les airs.

Le 29 septembre ^, c'est-à-dire en quelques heures,

réri, — Tapisserie de Bayeux, tableau 38. — Palgrave, p. 477. — M. Thiessé dit : Le rendez-vous est à Dives et de là à Saint-Valery-sur^ Somme. V. p. 118.

(1) M. A. Le Prévost , sur Robert Wace, t. 2, p. 872.' — L. Dubois , Lisieux, p. 93. (2) Robert Wace, vers 11580. — Deudemarre. — L. Thiessé , p. 119. (3) Palgrave , p . 477.

(4) LTstoire de ly Normans, p. 10. — Deudemarre, p. 239. — M. Mennechet.

(5) Ordérip-Vical, l. 3. —Notes sur Robert Wace, t. 2, p. 146. — Dict hist. vo Guillaume. —Moréri. —Deudemarre. — Sim. de Sismondi, t. 1 , p. 28 , dit 25 septembre. —Voltaire, Essai sur les Mœurs, dit 14 octobre. V. p. 152. — La Notice sur la tapisserie de Bayeux, le 22 septembre. -* Le Prévost dit fin de septembre.

30i ANNALES DES CAUCHOIS.

la flotte abordait y en grande partie ^ à Pennévissel^ Pevenesa, Pavensea, Pemsey ou Pevensey '. De suite une partie de l'armée était occupée à diriger les chevaux; une autre à ranger les provisions, une à tirer les bâtiments à terre ; puis chacun se rangeait sous son étendard. Si Guillaume, sortant le dernier, trébuchait, et si un seigneur normand le lui faisait remarquer : C'est que je prends possession, répondait le duc ^, et le mot courait dans tous les rangs. Le reste de la flotte effectue son débarquement; la construction d'une redoute en terre est ordonnée; la garde en est confiée à un fort détachement; on marche ensuite, avec de nombreux approvisionnements 3, et en bon ordre, vers Hastings^. On y arrive sans obstacle, et l'on y pose une des fortifications construites en Normandie ^. Quatorze jours se passent et l'on n'est pas attaqué, Guillaume et ses frères continuent des exercices aptes à rendre l'armée en état de soutenir une bataille générale ^. On leur rapjorte que, pendant ce temps, Harold est distrait par ce frère dont nous avons parlé ; que le 7 octobre , il a eu un engagement fatigant à un endroit qui a pris le nom de Pons belli 7; enfin, on annonce son arrivée vers Hastings, et Ton est sur ses gardes. Si Harold envoie vers Guillaume un religieux, portant une invitation, et, au besoin, un ordre de sortir de l'Angleterre, le Normand, par

(i) Notes de M. A. Le Prévost sur Wace. — Baudot de Juflly. — Ofdéric-Vital , 1. 3. — Palgrave, p. 478. — Thîessé, p. 120.

(2) Deodemarre.— Masseville, 1. 1, p. >91.— Robert Wace, vers 1171S. — Thiessé , p. 270 à 308. —La flotte n'a point été brûlée comme on Ta dit : V, Baudot de Juilly.

(3) Tapisserie de Bayeux , numéros 40 , il , i2 , 43.

(4) Tapisserie de Bayeux, numéro 40. — Deudemarre. — Rob. Wace, vers 11618. (5) Tapisserie de Bayeux , numéro 45,— Baudot de Juilly.

(6 Tapisserie de Bayeux, numéro 44. (7) Palgrave.

ANNALES DES CAUCHOIS. â03

sarcasme ou pour la forme, lui expédie un autre moine, Mairgot ou Margot % de l'abbaye de Fécamp, pour lui dire qu'il l'attend avant de partir. On assure que Harold a voulu frapper ce Cauchois, mais qu'il en a été empêché par le comte d'Yorck; que rougissant, enfin il a dit : Je vais Valler trouver. Des deux parts on se dispose donc à une véritable bataille : le 14 octobre en est la date à jamais célèbre pour les Cauchois^. Les trente mille hommes d'Harold craignaient la trahison; ils étaient tristes ^, et leur attitude se reflétait sur le visage de leur prince; au contraire, la gaité, l'entraînement se répandaient dans les rangs des Normands. Si le valet d'armes de Guillaume lui plaçait son armure à l'envers, le duc en riait : Ah! disait-il, c^est que je change de costume pour devenir roi^f et cela était encore une espèce de refrain qui courait jusqu'à la dernière file. Les mots d'ordre éi^ioni virilement et sagement ^. On chantait même la messe avec gatté ^.

Pouvons-nous nous empêcher, avant de nous livrer aux impressions d'une action générale , de penser à l'émotion, aux palpitations que devaient éprouver les parents de tant de guerriers qui, tout à l'heure, portés sur des nefs fragiles , allaient se battre à coups de flèches, à coups de massues, allaient rouler sous les pieds des chevaux ! Quel peintre , plus habile que celui qui esquissa les tapisseries de Bayeux sur une

(1) Robert Wace, vers 11938.

(2) Masseville, t. 1. — Deudemarre. — Biogr. univ. — Loais Dubois, p. 142. — Toustain de Richeb., t. 1, p. i34. — L'advocat , vo Gaillaune. — Notice sur la tapisserie de Bayeux. — Ghron. de Norm., p. 102, 103. — Guill. Picl. ap. Duch. p. 200. — Ordéric- Vital , 1. 3, l. 5.

(3) Deuderaarre, p. 56 et suiv. — Baudot de Juilly.

(4) Deudemarre. (5) Ordérîc-Vital, 1. 3. (6) Ordéric-ViUl.

30i ANNALES DES CAUCHOIS.

longueur de deux cent quatorze pieds ^ éclairera ce champ de bataille où le sang va couler pendant toute une journée! N*estr-on pas satisfait aussi, après huit cents années y d'avoir dans cette tapisserie un bulletin dont la véracité est incontestée ^ ?

Il est certain qu'en marchant vers Guillaume , Harold eut la pensée d'envoyer des bâtiments pour tâcher de faire brftler sa flotte , et que le Normand y avait rois bonne garde.

Préparé , comme tous les siens , à la mort par la prière, Guillaume monte sur son cheval' d'Espagne'; ce n'est pas encore le signal de l'attaque; il faut que le duc ait fait déployer la bannière apostolique, et qu'il ait donné à Vital l'ordre de sonner la chai^. Puis, comme pour répondre par l'enthousiasme, le trouvère Taillefer, qui a obtenu l'honneur de porter le premier coup, entonne la chanson de Roland^, dont tous répètent le refrain en marchant en masse. Le corps d'armée] qui entoure Guillaume est tout entier composé de Normands^; c'est le Cauchois Toustain, du bec Grespin, près Montivilliers , qui porte le drapeau aux Léopards ^, et la cavalerie forme l'arrière-garde^.

On n'est pas longtemps sans se trouver en face de

(1) Biblioth. des estampes. — M. Depping, U i» p. 151. — Ductrel, 1776. — -Beziers, 1773. « Acad. des belles-leUres, t. • et 8. — MoDtfimcon. — Robert Wace, vers 13150. — Plaquet, Essai sur la tapiaserie de Bayeux , de la p. 75 à la p. 90. — L. F. Delaunay, Mémoires.

(2) Robert Wace, vers 18675.

(3) L. Thiessé , p. 183. — Deudemarre. — L. Dubois» p. 145. —Soc. de ruist de Fr., 1. 11, p. 30. —Tapisserie de Bayeux.

(4) Robert Wace, vers 12600, 13150.

(5) Ordéric-Vital, 1. 3. — Chron. de Norm., p. 107. — M. A. Le Prévost croit que c'est Toustain du Bec aux Caucbois, près Tvetoty p. 198 du 2" vol. du roman de Rou.

(6) Deudemarre.

Harold^ qui est monté sur une hauteur^ et dont on reconnaît le casque et le bouclier. Ce choc en masse est suivi de milliers de d,uels^ et il semble que chacun ait choisi son adversaire pour aller en chercher un autre dès qu'il sera débarrassé du premier. En voilà pour des heures entières.... Tout à ,coup la scène change; Guillaume, ne pouvant pas venir à bout de débusquer Harold, entouré de palissades, imagine d'ordonner une retraite; on va jusqu'à faire courir le bruit que le duc de Normandie est blessé à mort; un simulacre de désordre s'opère. On conçoit que de présence d'esprit il faut pour être maître d'un pareil mouvement! Harold descend dans la plaine; c'est alors que Guillaume, la tête découverte , parcourt les rangs, appelant tous les chefs par leur nom , montre son bouclier, et fait remarquer qu'il n'est que légèrement blessé '. On revient avec furie; vingt Normands ont résolu de marcher serrés vers Harold ^. Celui-ci est frappé -au front d'une sagette; il a l'œil droit crevé ; puis il est blessé à la cuisse et tombe à terre ^. Toustain du Bec-Crespin, Guillaume Mallet de Meynières, le baron de Duclair, s'élancent la visière baissée, et entraînent l' arrière-garde vers les deux frères de Harold , Léofwin et Gurth, qui veulent le dégager 4. Léofwin même pensait déjà à jouer le rôle de roi à la place de Harold; le baron de Duclair le perce de sa lance ^. Le duc Guillaume s'est exposé à

(1) Tapisserie de Bayeux, numéro 55.» Rob. Wace, vers 12930, 13880.

(2) L. Dubois, p. 148.

(3) L'Ystoire de ly Norm., p. 10. — Tapisserie de Bayeux, numéro 57. — Baudot de Juilly. — Mézeray, t. 2, p. 45, éd. 1685. — Deudemarre. — L. Dubois,p.l49. — Robert Wace, vers 13298, 13940.— L. Thiessé,p. 124.

(4) Palgrave, p. 496. (5) Chronique de Normandie, p. 109, 110.— Deudemarre. — Ancienne Chronique citée par Masseville, t, 1, p. 316.

Page 1