II
ce point qu'il a ea trois chevaux tués sons lui , notam* ment son cheval espagnol ^ et que son armure a été brisée. Son frère Odo, révéque, qui combattait avec une massue ^y a ramené un corps d'armée qui fléchissait 3; Tautre, le comte de Mortain, sans cesse aux côtés de Guillaume , lui aidait à remonter à cheval ^. Ensemble ils mettent Gurth hors de combat ; l'étendard anglais est renversé^. Ce n'est qu'à minuit , ce n'est qu'après des prodiges de valeur, de part et d'autre y que les Normands et leurs alliés restent maîtres du champ de bataille , inondé de sang , éclairé par des flambeaux ^. Quelle imagination suffira à se représenter combien chacun était harassé, déchiré, meurtri , et quel devait être l'aspect d'un repas fait après minuit , au milieu de cette scène ! Six mille treize des compagnons de Guillaume étaient là gisants, et soixante-sept mille six cent soixante-quatre Anglais autour d'eux 7.
Guillaume était reconnu roi d'Angleterre par la victoire. Le lendemain de la bataille d'Hastings, il montre des sentiments dignes du trône, en permettant aux femmes des vaincus de venir, avec leurs pauvres enfants, reconnaître les cadavres des chefs de famille. Il refuse seulement la mère de Harold ^, parce qu'il
(1) Deudemarre. — L. Dubois, p. 150. — Goill. Pict — Will. de Malmesbupy. —A. Le Prévost, t. 2, p. 280, â8S. — Baudot de Juilly.
(2) Tapisserie de Bayeux.
(3) Robert Wace, vers 13250.
(i) Id. vers 13765.
(5) Robert Wace, vers 13945. — Guill. Pict. — Will. Malmesbary.— A. Le Prévost, s. Wace, p. 278. (6) Tapisserie de Bayenx, noméros 52, 53, 54. — Massevilie, t. 1, p. 197.
(7) Chron. de Norm., p. 110. — Baudot de Joilly rédnît le nombre des morts à vingt-quatre mille.
(8) Palgrave, p. 50i. — Ordéric- Vital, l. S. — Baudot de Juilly nie le fait.
prévoyait qu'on voulait élever uo monument qui serait une espèce de protestation contre sa puissance; mais, en même temps, il donne Tordre à Guillaume Mallet de l'enterrer avec soin sur le rivage ^ On assure qu'il a chassé de son armée un soldat qui avait insulté à ce cadavre ^.
La religion venant mêler ses consolations aux cris du triomphe^ on a fondé non un temple^ mais un monastère dédié à Saint-Martin ^ sur le lieu de la bataille^. Dans ce monastère, on a lu longtemps les noms des chefs qui avaient suivi Guillaume ; Ordéric- Vital s'est plu à citer le nom de ses abbés.
On pense combien, le lendemain de cette action décisive, partaient de courriers pour la Normandie. On assure que l'église, non loin de Rhoëm, sur la rive gauche de la Seine , où la duchesse était à prier quand on lui annonça la victoire , doit à cet événement le nom de Notre-Dame-de-Bonnes-NouVelles 4. Le duc, qui ne se donnait pas encore le titre de roi ^, adressait au pape la bannière de Harold , en échange de ce gonfanon protecteur qui avait toujours été aqx premiers rangs ^. Le surlendemain il passait en revue, il félicitait tous les corps d'armée, il complimentait tous les chefs, et, sans prendre d'autre repos, il marchait vers Douvres 7. Si le fort résistait, le duc ne pouvait empêcher un de ses corps d'armée de brûler une partie de la ville; mais il promettait^ d'indemniser ceux qui ne voulaient pas résister, et il tenait
(1) Baudot de Juilly. (2) Id.
(3) Guill. de Jum., l. 7, c. 37. — Chron. de Norm., p. 113. — Deudemarre. — Ordéric-Vital , 1. 4. — Ducbesne, p. 1023. — Mennechet , t. 2. p. 40. (4) Hoùard.
(5) M. Depping, Hist. de Nonn., 1. 1, p. 5. (6) Deudemarre.
(7) Ordéric-Vital, 1. 3. — Deudemarre.
parole, c'est un Anglais qui Talleste'; il décidait ainsi les habitants de Cantorbéry à se rendre sans coup férir *.
Tout en punissant Yorck et Oxford ^, il craignait bientôt qu'une dyssenterie épidémique ne décimât son armée et ne paralysât sa conquête; on lui annonçait d'ailleurs que la capitale de TAngleterre voulait élire pour successeur d'Harold le comte d'Oxford , précisément à cause de la résistance qu'il avait opposée; mais bientôt les Cauchois et les autres virent venir ce que leur duc appelait une forêt mouvante : des députés de Kent , portant des rameaux , voulaient bien se soumettre au vainqueur, ne demandant que la conservation de leurs lois ^ ; puis, après une pointe hardie faite par cinq cents cavaliers normands ^, Londres même faisait offrir ses clés ^. Des marches moins longues rétablissaient la santé du chef et des soldats. Quelle joie, d'ailleurs, pour les Normands, d'être les conquérants de l'Angleterre !
L'entrée dans Londres va être fixée au jour de Noël 7 : on devra s'y rendre en six corps d'armée. Cependant arrivaient du continent les femmes, les enfants des vainqueurs. Ce n'étaient, en attendant, que des fêtes, des chasses ou des promenades, l'oiseau sur le poing ^; et puis, le jour de la Nativité de Jésus-Christ, ces guerriers, parmi lesquels les Cauchois aiment à compter : le comte Mallet de Grâville, le comte Robert d'Eu, Vuldus de Gournay, le sire
(1) llume, 1. 1, p. 289. (2) Deudemarre. (3) Blasseville, 1. 1, p. SOT. (4) Le Prévost, t. 2. (5) Hume, p. 289. — Guill. Pict. p. 205.
(6) Guill. Pict., p. 205. — Hume, p. 289. — Ordéric-Vitfl^l , 1. 3.
(7) La Chron. de Norm. dit le 22 octobre, — M. A. Le Prévost, le 25 décembre, p. 887, et M. L. Dubois aussi, p. 152.
(8) Deudemarre.
Hugues de la Marre, près Yvetot, le sire de Saint- Martin , le sire du Bec-Crespin , Gaultier Giffard de Bolbec et sire dé Longueville, le sire de Garenne, le sire d'Arqués, le sire Martel de Bâqueville, le sire de Bréville, le sire de Préaux, Luce de Bolbec, le sire de Rouville, le sire de Touques, le sire de BondevillQ, le sire de Roumare, celui de Saint- Denis, celui du Hom ou du Houlme, celui de Saint- Aubin, le sire de Gouy, le sire de Tourville, le seigneur de Driencourt, le chambellan de Tancarville, le seigneur de Vatteville, le comte de Bray, le sire de Cailly, le sire de Buchy, le jeune Robert d'Estouteville, Guillaume de Varenne de Saint-Aubin-le-Cauf, Robert-le-Grosvenor, enfin le roi d' Yvetot prenaient, avec leur duc, possession de la capitale de l'Angleterre ^ .
La noblesse anglaise déclarait hautement qu'elle n'avait aucune répugnance à obéir au courage qui respectait ses lois^, et de suite Guillaume prétait, sans difficulté, le serment stipulé par l'évêque Aldred, relatif aux libertés du pays conquis ^, et à l'obligation
(1) Deudemarre. — Moréri, v» Longueville. — Le Prévost, t. 2, Hist. de la couq. — Anselme et Dufourni, 1726. — Ducbesne, p. 1124. — Chron. de Norm., p. 110. — Masseville, t. 2. — Langlois, Hist. de Saint-Wand., p. 165, 166.— Ms. chez M. Hubard, à Neufchfttel.-- Rob. Wace, vers 12500 et suivants, jusqu'à 13770, et les éclaircissements de M. A. Le Prévost. — Vide suprà. Généalogie des descendants de Vuldus de Gournay. — V. Ms. Bigot, cité par Masseville. — Le dernier descendant de Robert Grosvenor est décédé en février 1845 /propriétaire d'assez de maisons pour faire une ville : v. Journal des Débats du 23 février 1845.
(2) Baudot de Juilly. — L. Thiessé, p. 127.
(3) Soc. des ànt. de Norm. 1826, p. Ixxxviij.— Nagerel, f> 111.— Guill. Pict., p. 202. — Deudemarre. — Ygltaire, Essai sur les mœurs, p. 563. — Malmesbury, p. 271. — Robert Wace, vers 1*130. ;— Hume. — Tbiessé, p. 126.
de gouverner les Anglais par les lois d'Edouard^ sans dépendre en rien du roi de Jrance y en restant d'accord avec le pape. En un mot, Guillaume était coaronné roi y et sacré à Westminster le 26 du mois de décembre '.
Un des premiers soins qui l'occupaient^ après avoir réprimé quelques troubles excités même le jour du sacre 'y après avoir donné ses ordres sur la division des pouvoirs, sur le mode d'assurer l'exécution des lois, après avoir distribué de grosses sommes à ses troupes 3, était d'envoyer en Normandie et en Italie de ces objets qui lui étaient offerts par les villes d'Angleterre^; c'était à Rhoëm qu'il faisait consigner ces contributions apportées avec les trésors d'Harold, dont on ne lui disputait pas la propriété^.
On comprend que nous n'avons pas la prétention de rappeler maintenant ces dispositions générales da chef d'un si grand royaume, même en ce qu'elles intéressaient le pays de Gaux; il faudrait presque citer chacune des lois anglaises; mais on ne peut s'empêcher de remarquer Tattrait pour les riches Gauchois, d'aller jouir de la victoire de leurs enfants joints aux autres Normands, aux Bretons, aux Français qui avaient combattu avec eux. Ainsi Ton va voir bientôt près du sire Mallet de Grâville devenu shérif du Yorckshire ^, le comte d'Eu, le seigneur d'Arqués,
(1) Hume et les^ntorités qu'il cite, p. 890.— Ordério-Vitftl, L 4.* Goill. de Jum., p. S06. --Sim. de Sismondi. — Chron. de Nom., p. lit. Baudot de Juilly.
(2) M. DeppiDg, 1. 1. p. 7. (8) Hume, 1. 1, p. iM. (i) Deudemarre.
(5) Hume, t. 1, p. S9i. — Guill. de Jum., p. 909. — Ordério-Viul, p. 500. — Deudemarre, p. 59. — Ms. Noël, à PAcadémie de Rouen, numéro 3. (0) Note de M. A. Le Prévost sur Wace, t. 9, p.
le seigneur d'Aubigny, celui d'Aumale, le sire de Bolbec, les sire de Bretteville, du Bec, de Biville, de Claville, d'Estouteviile , de Limézy, de Pavilly, de Biainville, et surtout le comte de Gaux, acheter ou recevoir en don des terres en Angleterre, et par suite y amener leurs familles, importer pour leur part le langage, les usages, les mœurs, les costumes du pays de Caux ^ Chacun usait, abusait même de la faveur de Guillaume; un seut, le Gauchois Guilbert d'Auffay, avait agi avec un désintéressement tout à fait pur ^, et revenait dans son château , sans avoir recueilli autre chose que de la gloire.
Edwin et Moscar, fils du comte Elfgar, les plus puissants de tous les Anglais par la naissance et les richesses , demandaient pardon au roi d'avoir médit de lui, et se confiant en sa clémence, s'attachaient tellement à sa personne qu'ils étaient du premier voyage en Normandie ^.
Lors de ce premier voyage aussi, Guillaume-le- Conquérant donnait aux abbayes de Longueville , de Valmont, de Jumiéges, de Saint-Georges-de-Boscherville, de Saint-Victor, de Saint-Wandrille , et à tous les monastères qui avaient contribué à cette guerre , ou qui avaient prié pour son heureux résultat, des prieurés, des titres, des terres, des dépendances de l'autre côté du détroit^. On conçoit quelle importance va prendre le port de Dieppe , qui sera le point de communication le plus fréquenté entre la Normandie
(1) Note de II. A. Le Preyost sur Wace , t. 2 , p. 9&i , 272. — - Deudemarre. — - Ordéric-Vilal , 1. *, 1. 5. — Baudot de Juilly.
(2) Ordéric-Vital,1.5.
(3) OrdérioVital, l. 4. p. 159.
(4) V. une brochure in-S, intitulée la Commission des archiyes d'AngU aux savants et antiquaires français, Paris, Quyot et Scribç, 1$34.
et les Iles Britanniques ^ Puis^ ayant à peine eu le temps de jouir des applaudissements de ses compatriotes y le duc-roi retournait dans le pays conquis pour soigner le choix du personnel , pour proposer des lois de police sur les maisons de prostitution '. Afin de conserver chez ses soldats et leurs chefs l'habitude de porter l'armure guerrière, il réglait les tournois ^y où ce n'était pas seulement un mérite de montrer sa force, mais aussi un juste orgueil d'étaler ces armoiries qui avaient brillé à Hastings. Comme s'il eût voulu être toujours au milieu de ses comtes, de ses chevaliers, jusqu'au moment où l'Angleterre serait complètement calme et soumise, il ne demeurait pas dans Londres ; mais il avait choisi un beau domaine à Bercing, et ses troupes étaient campées tout autour 4.
Créant soixante mille fiefs, dont trois cents au profit d'un de ses frères, comte du palais, neuf cent soixante-treize au profit de Robert deMortain, deux cent quatre-vingt-dix-huit au profit de Guillaume de Varennes, un nombre considérable au profit de Guillaume d'Évreux et de Robert d'Eu , du Cauchois Giffard, devenu comte de Buckingham^, Guillaume donnait aux Normands les domaines dont les titulaires avaient péri à Hastings, et maintenait tranquillement ceux qui reconnaissaient son autorité. Le nouveau maire du palais , son connétable , Hue de Mortemer, son sénéchal Auber, étaient surtout char-
(1) V. un article fort curieux sur Dieppe à cette époque, dans la Nouvelle Minerve, 1835, p. 328. (2) Deudemarre.
(3) Ménestrier, p. 616. — Moréri, vo Tournois. (*) Deudemarre.
(5) Ordéric-Vital , 1. *. — Domesday-Book. — Sim» de Sismondi. — L*abbé Le Prévost, t. 2. — A. Le Prévost, t. S, p. 286 de Robert Wace. Gbron. de Norm., p. 113. — M. Depping, 1. 1, p. 19.
gés de faire respecter les coutumes de chaque localité ; mais à condition que l'on ferait le service, avec chevaux et armes, à la première réquisition'.
Quel charme alors pour le vainqueur, lorsque , ad imt revenant , au printemps de 1 067 dans son pays de Caux ^, répandre ses faveurs à la moindre occasion, il assistait à la dédicace de Tabbaye de Jumiéges et séjournait une semaine chez Tabbé ^, jouissant de l'ordre produit par sa fermeté et par son indulgence. Peut-on supposer qu'il n'a pas encouragé Guillaume de Jumiéges, qui recueillait alors ses notes, et commençait même son histoire des ducs de Normandie'^? qu'il n'eût pas quelque plaisir à exciter le modeste Lanfranc, l'ancien prieur de l'abbaye du Bec, a accepter l'archevêché deRhoëm; et, à son refus, de le forcer d'aller à Rome^ faire confirmer l'élection de Jean II? Peut-on supposer encore qu'il n'était pas accueilli avec ivresse, quand, pour célébrer les Pâques, en sa ville de Fécamp, il réunissait des prélats, des guerriers, des magistrats en foule ^? qu'il n'était pas béni, quand, rentrant à Rhoëm, il donnait à l'abbé de Sainte-Catherine le moyen d'acheter cent acres de terres et de bois, tout près de son abbaye 7, et quand, allant faire une promenade à Lillebonne, où il se plaisait beaucoup ^, il ordonnait la construc-
(1) Rymer. (2) M. Dèpping, 1. 1, p. 12. — Guill. Pict.
(3) Guill. de Jum., l. 7, c. 38. — Pommeraye.— L. Dubois, p. 155.— Deudemarre. — Deshayes, p. 50. — Chron. de Norm. dit en 1068.
(4) Deshayes. — Duchesne, ms. à la Bibl. de Rouen.
(5) Pommeraye , Vie de Jean II , p. 362 et suivantes. — Gilbert. — Masseville. — Ordéric-Vilal , I. 4.
(6) Servin , 1. 1, p. 185. — Noël, Ms. à Tacad. de Rouen. — Ordéric- Vital , l. ♦, p. 160, t. 2 de la trad. de M. Guizot.
(7) Chartrier du marquis de Belbeuf.
(8) Raymond , Lettre sur les ant. de la Norm. in-8 , 1826.
Uon de ces voûtes ogivales que nous devions , un jour, voir jointes aux ruines romaines ^ ?
Si l'on éprouvait un peu de jalousie de voir transporter en Angleterre les pierres nécessaires à l'édification de l'abbaye d'Hastings^; si beaucoup de Cauchois craignaient de voir la Normandie absorbée par l'Angleterre, Guillaume s'empressait de calmer ces sentiments, en donnant à son frère Odo le titre de vice- roi 3, en recevant à Rhoëm l'ambassade de Philippe F'", roi de France ^; il fallait presque une insurrection, une révolte, pour que le vainqueur abandonnât quelques semaines son duché pour son royaume^; il fallait la mort de son frère Robert, pour qu'en septembre il s'embarquât à Dieppe ^, avec son grand sénéchal Baudouin , qui devait séjourner bien plus longtemps dans le pays conquis pour tacher d'y introduire les institutions judiciaires si bien réglées en Normandie.
Guillaume est à peine débarqué à Wincenese 7, qu'il apprend que beaucoup d'Anglais quittent leur patrie pour venir habiter la Normandie ^. L'enthousiasme avec lequel il est accueilli fait naître chez lui la pensée d'appeler la duchesse-reine, Mathilde, à venir visiter ses nouveaux États. C'était déjà une mode de traverser le détroit à la moindre occasion; mais quelle flottille pompeuse quittait le pays de Caux, AD 4068 lorsque Mathilde allait visiter l'Angleterre et la par-
(1) M. Depping, t. 8, p. 212. —M. de Caumont, Cours d'ant., ch. 7.
(2) A. Le Prévost, sur Robert Wace, t. 2, p« 289.
(3) Masseville , 1. 1, p. 208. (4) Toustain de Richeb., 1. 1, p. 467.
(5) Deudemarre.— Sharon Turner. — L. Dubois, p. 155. — Toustain de Richebourg, 1. 1, p. 467. (6) Ghron. de Norm., f» 113 verso.
(7) Deudemarre. — M. Depping , 1. 1. •— M. Lud. Vitet, p. 34.
(8) M. Deppijig, t. l,p. 23.
courir, la couronne sur la tête ' ! Quel luxe marquait ses pas ! elle était accompagnée d'une foule de Nor^ mandes et d'Anglaises de distinction; son poëte, Guy d'Amiens ^ avait à peine le temps de suffire à tant de tableaux, et la Normandie ne fut pas plus indifférente que l'Angleterre à la nouvelle qui se répandit bientôt que la reine était enceinte ^. Les fils de Harold étaient déjà si loin d'avoir aucune chance de posséder le royaume de leur père, que, sur le bruit du débarque^ mont de l'un d'eux, Guillaume ne daignait pas y aller lui-même 4, et le faisait repousser par un de ses lieutenants.
Presque tous les conquérants ont éprouvé que, chez les populations soumises, la partie la plus difficile à capter est celle qui est vouée à l'exercice du culte religieux. Sa patience, ses lumières, sa modestie, sa soumission apparente , mais qui laisse percer l'espoir d'un meilleur temps, ont souvent décontenancé les guerriers les plus fermes et les plus actifs. Guillaume avait eu le projet de soumettre l'église anglicane en faisant venir de la croix d'Halton ou de la croix Saint-Leuffroi , en Normandie, Guitment, moine fort instruit, d'un caractère très-prononcé, doué d'éloquence , et qui devait avoir le gouvernement de tout le clergé anglais, sauf la soumission au saint-siége ; mais Guitment avait refusé après avoir séjourné quelque temps dans les Iles Britanniques; il y avait deux causes de ce refus : la modestie de Guitment, mais aussi c'est qu'il voulait devoir son poste à l'élection
.(1) Deudemarre.
(2) Ordéric-Vital, 1. 4, trad. Guizol , p. 178. — Dict. hist. v» Guy.
(3) M. Dépping, t. 1, p. 81.
(4) L. Dubois, p. 155.
des ecclésiastiques et dod aa gré seul du conquérant '• Ainsi le projet de Guillaume avait été ajourné; mais il avait voulu au moins récompenser ce sage en l'appelant à l'archevêché de Rhoëm ; sa modestie avait refusé encore : le pape seul pouvait le contraindre à être évêque en Italie ^. On aime à recueillir ces tradi* tions de désintéressement.
Les savants d'une autre catégorie ont donné moins de peine au nouveau roi. Il en allait être des langues parlées au delà et en deçà du détroit comme du temps de la conquête de Jules-César et du temps de celle de Clovis, c'est-à-dire que les langues allaient se faire tant d'emprunts respectifs qu'elles devaient presque se confondre : les restes de la langue latine mêlés à celle des Saxons et à la langue norvégienne ou danoise , formaient un patois qui allait devenir une langue avec des règles , et que l'on peut nommer la langue normande ^ ; ce mélange toutefois n'empêchera pas le discernement des racines , comme un esprit ingénieux l'a exercé à travers les siècles 4. A cette époque, un des secrétaires de Guillaume, Ingulphe, ancien moine de Saint -Wandrille, tenait des notes devenues si précieuses ^.
Tout devient si solidement organisé, que quand des Danois veulent essayer aussi une conquête en Angleterre , Anglais , Normands , obéissent à la voix d'un même chef pour les repousser, sauf à s'approprier leurs haches ou norrècheSy qui entraient aussi
(1) Ordéric-Vitaï,l.4. (î) Ibid.
(3) Sim. de Sismondi. (4) M. Aug. Thierry.
(5) Ingulfi hist. inter rer. angl. script, p. 903. — Biogr. univ. v« Ingulpbe. — Dict. hist. — Bellarmin , De script, eccl. — Vossius , 1.8. — Moréri. — La ChroD. de M. Paris remonte à cette date et finit en 1973. V. la trad. de BrohoUes, 9 vol. in-8.
dans rarmure anglo-normande ^ Ce chef qui les avait conduits était notre Guillaume Mallet, qui avait perdu beaucoup de ses compatriotes *, et rentrait dans son château cauchois, assez triste, quoique vainqueur, et parce qu'il avait perdu Comyn son ami, et parce qu'il n'avait pu empêcher des excès ^, voulant désormais passer le reste de sa carrière dans la vie privée.
On se représente facilement que la Normandie était An mo alors le pays le plus célèbre du monde, à cause de ses victoires , à cause de sa civilisation , de sa riche culture, des trésors envoyés par Guillaume, de ses hommes célèbres, de ses constructions, et même à cause de l'établissement des siens dans l'Angleterre, dans la Fouille, dans la Calabre, dans la Sicile 4. Ceux qui restaient dans le pays de Caux ne pensaient qu'à construire de ces belles demeures qui indiquent l'aisance, le calme, le repos. Les fils aînés de ces familles épousaient de riches Anglaises et donnaient de belles légitimes à leurs sœurs, pour qu'elles ifussent demandées en mariage par des seigneurs d'outre-mer. Avec le goût de ces belles alliances naissait naturellement la recherche des longues généalogies ^; dans aucun pays de France, il n'a été aussi développé. Autre pensée de calme , du moins en Normandie : une solennité littéraire était instituée sous le nom de fête de la Con-
(1) Bulletin de la Soc. de THist. deFr. 1845, p. 7.
(2) L. Dubois, p. 156.
(3) Ordéric-Vital , 1. 4. — Hume, 1. 1, p. 307. — Hoveden , p. 450. — Matthieu Paris, p. 5. — Sim. de Sismondi. — L'Yst. de ly Norm., f» 10, c. 3. — Chron. de Norm., p. 113.
(4) Sim. de Sismondi, t: 1, p. 210. — V. Poëme de Guill. de la Fouille. — Dict. hist. vo Guillaume , v*» Tancrède, — Moréri , v» Sicile. — De Bazancourt , Hist. de la Sicile sous la domin. des Normands, 2 vol. in-8. ~ Tb. Fasel. — Ant. de la Salle. — Hubert Goltzias.
(5) Hume, 1. 1, p. 293. —Sim. de Sismondi.
ceptioD, OU fête aux Normands^; Jean de Bayeux, rarchevéque, lui donnait une teinte religieuse : c'était à Toccasion d'un prétendu miracle opéré eo faveur d'un docte abbé, Elpin, envoyé en Danemark par Guillaume, et qui avait fait un vœu lors d'un naufrage , qu'elle était instituée. L'habitude de lire des . poésies a donné naissance aux palinods, à l'académie de la capitale normande. Les séances ont eu lieu dans l'église dédiée à saint Jean, dont la fondation remonte à cette époque ^. Ce qui est surtout la plus grande démonstration de calme, c'est que l'établissement solide des autorités judiciaires fut importé en Angleterre : cet échiquier, sur l'étymologie duquel des volumes entiers peuvent avoir été écrits 3, fut importé, et comme Guillaume en avait manifesté le désir, .puis donné l'ordre, on plaidait en normand devant les autorités judiciaires 4. En revanche , c'est de cette époque que date l'acceptation par le duc du droit de la commune, imité du droit anglais, que réclamaient tant de villes de France, et qui allait entrer dans la constitution du pays ^.
Les arts n'ont pas manqué de recevoir leur encouragement, leur gloire^, jusqu'aux modes qui indi-
(1) Ghron. de Norm., p. 116, 117: détails curieux sur Le Puy. — Se^ vin, 2« vol., p. 23. — Marcbangy, Tristan, t. 3, p. 42.
(2) Laquerrière, t. 2, p. 248. — Le Puy de la Conception, 1 vol. iii-12, très-rare, v, catalogue Riaux.— M. Ballin, Notice sur les palinods, en 101, p. 1834. — L^abbé Delarue , Essai sur les bardes. — Langlois, sur les vitraux de Saint-Jean. — M. Depping , t. 2, p. 234.
(3) Thierry, 1. 1, p. 418.— Noël, ms. Acad. de Rouen, troisième cahier.
— M. Floquet, parlement de Norm., 7 vol. in-8.
(4) Spelman. — Ed. Coke. — Hume, 1. 1 , p. 321. — Fortescue , ch. 48.
— Voltaire, Essai sur les Mœurs, p. 564, 565. — Lecoq de ViUeray, 1767, ms. à la Bibl. de Rouen. — Selden. —Thierry, t. 2 , p. 175, t. 3, p. 542.
(5) Sim. de Sismondi. — Tb. La vallée, 1. 1, p. 250. (6) Sur une prétendue statue de Guill. Y. Soc. des ant. de Norm., 1. 1, p. 167.
quaient Tintention de Guillaume de mélanger les deux peuples; c'est, on l'assure, aux Irlandaises, que les Cauchoises ont emprunté ces hautes coiffures qui ont duré jusqu'à nos jours ^.
Un concile présidé par Guillaume, bien que cela déplût à beaucoup d'ecclésiastiques , fut le commencement d'une opposition prononcée contre la volonté trop absolue du conquérant. Lorsque le docte, l'éloquent Lanfranc , obéissant à ce prétendu concile , se rendait, le 4 des kalendes de septembre^ en Angleterre, il regrettait les habitudes de la cour de Normandie ^, tout en prenant possession de son archevêché de Cantorbéry, dévasté par la conquête ^. Il se sentait atteint d'une tristesse qu'il manifestait à ses amis. Il en fut de même du Normand Thomas, quand il apprit qu'il était nommé à l'archevêché d'Yorck 4. Ces sentiments , nés de la frayeur , augmentaient quand on entendait dire qu'il y avait eu une conspiration en Angleterre; quoique le roi en fît poursuivre sévèrement les coupables ^ , on comparait cette position à Tétat de joie, aux réjouissances de Normandie, et la mode de passer en Angleterre diminuait sensiblement. Lorsqu'aux fêtes occasionnées par le mariage ad iot4 d'Eudes, comte d'Aumale, avec la sœur de Guillaume^, on donnait des festins, la comparaison se faisait tout naturellement avec les souffrances de
(1) Estrup, Voyage en Norm., Copenhague, 1821.
(2) M. Thierry, t.. 2, p. 17.
(3) Ordéric-Vital , p. 520 , et p. 203 de la trad. Guizot , t. 2. — Hict. hist. yo Lanfranc — Id., t. 20, p. 97. —M. Depping, 1. 1, p. 48, 50.— M. Thierry, t. 2, p. 18 et auteurs cités.
(4) Hume» 1. 1, p. 319. — Matthieu Paris, p. 6. — Brompton, p. 970. — M. Thierry, t. 2, p. 18.
(5) Deudemarre. — Hume, p. 319. — Hoveden. — Florent Wigom.
(6) Dict. hist. de Th. Corneille, r> Aumale.
beaucoup de parties de l'ADglelerre, même avec l'état des Manceaux soulevés par les intrigues du comte d'Anjou ^ Aussi nulle part on n'exécutait , comme
An imdans ce pays^ les volontés du prince sur les formalités à employer pour la réception d'un chevalier normand ^, sur les heures de sortie des moines ^, sur les prohibitions de mariage ^. Un concile tenu à Rhoëm contenant vingt et un articles fort curieux concernant les mœurs ^ , n'éprouvait aucune opposition. Le couvre-feu lui-même, ou cet usage de fermer les boutiques à une heure fixe, était admis comme un usage imposé à l'Angleterre par la conquête , et il a duré près de huit siècles ^.
An 4m La publication des lois par le crieur public 7, l'institution d'un sceau pour chaque autorité ^ amenaient et l'usage dans les communes de faire publier les actes, et la demande d'un sceau pour la moindre localité ^, sauf à choisir une tour, un animal^ une ancre ou tout autre emblème. Il n'était pas de seigneur qui n'eût son cachet , comme le duc avait son écusson , consistant en une figure royale, le casque en tête, l'épée à la main et montée sur un cheval de bataille^. Une foule de chartes particulières étaient accordées '®; spécialement les sires de Gournay étaient dans l'en-
(1) Masseville, 1. 1, p. 809.
(2) Thierry, t. 2, p. 55.
(3) Toustain de Richebourg , 1. 1, p. 496.
(4) Prud'homme.
(5) Ordéric- Vital, I. 4. — Dict. des conciles.
(6) Ladvocat. — Voltaire, Essai sur les Mœurs.— Ghroniqae de Nonn.
(7) Ordéric-Vital, l. 4. — Soc. des ant de Norm. 1839, p. 168.
(8) Add. hist. de la Soc. de THist. de Fr. 1840.
(9) Id., p. 153. — Musée de Rouen. — Ainswortb , illustrations of Uie anglo-frencb eoinage , 1 vol. in-4.
(10) M. Deville, — Bulletin de la Soc. de THist. de Fr. 1843, p. 58,
chantement d'avoir obtenu leurs armures noires'.
Si les moines de Saint-Ouen voulaient troubler la tranquillité de leur pays par des scènes offensantes envers Tarchevéque Jean , et l'arrachaient de Tautel parce qu'il voulait officier suivant un certain rite ', Guillaume 9 qui était au Mans, donnait promptement l'ordre de régler le point litigieux par un concile spécial ^; puis, apportant lui-même son influence près de ce concile 4, sauf à en référer au pape Grégoire VII, quand les moines étaient corrigés, il profitait de l'occasion pour faire de sa fille Cécile une religieuse qui devait être un jour abbesse de Fécamp ^. Retournant ensuite en Angleterre par le Tréport, pour reprendre sa vaste administration, il séjournait en route chez le comte d'Eu, et devait, en mémoire de l'accueil qu'il y recevait, créer un comté dans les Iles Britanniques qui porterait le nom de comté d'Ewe^.
Si un prince fidèle à Guillaume lors de la conquête, le duc de Bretagne, parent de celui qui avait le manoir d'Elinghal 7, était menacé d'une révolte , il ordonnait aussitôt aux Normands d'aller à son secours, et cela n'éprouvait aucune difficulté ^. 11 recevait la nouvelle de cette exécution en même temps que l'ad- ad ion hésion du pape à toutes ses mesures ^, et c'était encore une nouvelle joie pour lui de faire la dédicace de la cathédrale de Bayeux avec Mathilde
lO
(1) Voyage Pilt. en Fr., p. 38. (2) M. Depping, t. 2, p. 218. — Toustain de Richeb., 1. 1, p. 497. — Cbron. roth. place le fait en 1076.
(3) Pommeraye. — Dict. des conciles, — Ordéric- Vital le date de 1075.
(4) Noël, ms. (5) Ordéric-Vital, 1. 5. — Pommeraye. —Deudemarre. — Toustain de Hichebourg.
(6) Benoît de Sainte-Maure. — > Domesday Book.
(7) Thierry, t. 1, p. 420.
(8) Ordéric-Vital, apud Duchesne, p. 503. — Toustain de Richebourg, t. 1 , p. 473. (9) Ordério-Vital , 1. 5. (10) Pluquet, p. 54 et 354.
Une cause d'inquiétude commençait pourtant à poindre ^ même en Normandie : les hommes riches qui n'avaient pas participé à la conquête, et ceux qui n'avaient pas profité des libéralités qui Tavaient suivie y entretenaient cette crainte que la Normandie ne fût absorbée par TAngleterre et Rhoëm par Londres. Le duc avait beau augmenter le droit de bourgage normand au point qu'un esclave séjournant un an et un jour dans une ville devint libre '; il avait beau venir faire de belles parties de chasse dans le pays de Caux, et créer des faveurs pour ceux qui le recevaient ^, une espèce de frayeur ramenait encore sur le continent beaucoup de Normands ^. Robert Courte- Heuze, son fils aîné, ne passait même pas pour étranger à ces manœuvres ^; on disait qu'il voulait aussi se faire appeler roi^, qu'il répandait le bruit que ce n'était que la conséquence d'une promesse faite par son père^, et qu'il était bien temps de l'exécuter. D'autres mécontents faisaient naître des raisons de jalousie dans le cœur de la reine; on parlait, avec malice, d'une certaine Anglaise^. Ce fut à ce point que Raoul de Montpinçon, le grand sénéchal , eu prévint Guillaume.
Une querelle élevée entre les fils de celui-ci, chez Roger Ghaussiègne , à Laigle, n'avait guère d'autre motif que ces bruits^. Toujours est-il que Robert
(1) Leg. Guill. Conq. 66.— Cberuel , p. 160.
(2) A. Passy, Discours du 14 septembre 18i5, p. 6.
(3) L'abbé Le Prévost, t. S, p. 364.
(*) Saint-Foix. — Ordéric-ViUl, p. 5*6.— Masseville, 1. 1, p. «11.
(5) Ladvocat , v» Guillaume.
(6) Mézeray, t. 4, p. 406. — Ordéric-ViUl , p. 5*5.
(7) L'abbé Le Prévost , t. 2 , p. 373 et suivantes.
(8) L'abbé Le Prévost, t. 2, p. 90 et suivantes. — Ordéric-Yital, K ♦. — M. Depping, 1. 1 , p. 101 .
Courte-Heuze est venu vers Rhoëm^ et s'en serait emparé sans la présence d'esprit et l' habileté de Roger d'Ivry, le gouverneur *, et sans le secours de Rotrou , comte du Perche ^. Robert, après avoir fait quelques voyages en Lorraine, en Aquitaine, en Gascogne , se retirait dans la partie de la Normandie qui touche à la France; il fallait que son père fît venir des renforts de la partie qui touche à l'Océan ; que, tout en ordonnant de construire la fameuse Tour de Londres^, et d'autres citadelles, il appelât les sei-Ao^ws gneurs cauchois les plus fidèles pour résister aux partisans de ce fils. Il fallait qu'il publiât une protestation franche contre cette promesse de céder son duché 4 ; qu'il priât le pape Grégoire de prêcher la soumission à ses enfants ^; qu'il prit enfin la résolution de marcher pour les soumettre.
Essayant d'abord de les diviser, il envoyait à Robert le sage Lanfranc, le conseiller de presque toute sa vie ^; il l'exhortait à ne pas fournir de tristes pages à l'histoire 7. Tout en déclarant qu'il avait peur de déplaire à Dieu en combattant ses fils, il déclarait aussi qu'il n'était pas juste qu'il cédât. Tout en pardonnant à Mathilde d'avoir envoyé de l'argent à Robert, il menaçait de sévérité, même la reine^ si elle continuait^. Enfin, sachant qu'aidé par le roi de France, son fils est à Gerberoy; qu'il est reçu par
(1) L'abbé Le Pfevost , t. 3, p. 97. (S) Soc. des ant. de Norm. 1835, p. 119. (3) Ladvocat. — L. Diib<ris, p. 154. — Guide de la Tour, 1841.
(4) Ordéric-Vilal , 1. 5.
(5) Grég. Ep. ap. Depp., t. 1 , p. 128.
(8) Ordéric-Vital, p. 570.— M. Thierry, t. a, p. IM.— Duplessis, t.«.
(7) En cette année commence la composition de TYstoire de ly Normans, par Amat, 1 vol. in-8, Renouard, 1835, publié par la Société de mistoire de France.
(8) Ordéric-Vital , p. 571, — M. Tliierry, t. a, p. 105.
le vicomte Elie % Guillaume, qui avait été forcé de passer quelques jours eu Angleterre, repasse la mer, débarque à Dieppe*, marche à Gerberoy. Tout le monde sait les détails de ce combat impie, lors duquel le fils blessa le père et eut beaucoup de peine à se laisser désarmer par les évéques normands ^.
Guillaume, triste, abattu, déchu même de ces pensées de gloire qui l'avaient enivré dans sa jeunesse, semblait ne plus vouloir s'occuper que de religion. Il enviait le sort de ce Bruno, qui, terminant ses études à l'abbaye du Bec , allait fonder dans les Alpes cette Chartreuse que nous voyons encore 4. Qu'il eût désiré avoir les facultés littéraires de ce Guillaume Galculus, qui se flattait d'achever bientôt ses sept livres de l'histoire des Normands ^î Soigner Télévation d'un autre moine du Bec sur le trône archiépiscopal ^, faciliter la translation du corps de saint Romain, de Téglise de Saint-Godard à la cathédrale de Rhoëm 7, visiter son cher (Sontard , plus comme directeur en matières ecclésiastiques que sous son titre de médecin ^, telles étaient ses occupations quotidiennes. On assure qu'il a concouru à l'épitaphe si originale de Jean 11^; qu'il a excité la donation, par Raoul de Tancarville, à l'abbaye de Jumiéges , de divers biens situés sur l'autre rive de la Seine *^.
(1) Ordéric-Vilal , p. 571. — M. Thierry, t. a, p. 105, 106.
(î) Masseville, 1. 1, p. 213. (3) M. Thierry, p. 106.— Bfasseville, 1. 1, p. 213. — Ordéric-vilal, 1. 5. — M. Depping, t. 1, p. 131, et les autears qu'il cite. (4) Hist. des ordres religieux , t. 7, p. 372.
(5) Biogr. univ. — Duchesne. — Mercure , 1723.
(6) Lebrun des Marettes, in-8 , 1679. — Gibert. — Pommeraye , p. 276. — Servin. (7) Ordéric-Vital , p. 304. — Pommeraye , p. 12».
(8) Deshayes, p. 53. — Dumesnil. (9) Ordéric-Vital, 1. 5. (10) Duplessis. — Mabillon. — A. Le Prévost, notes, p. 17. — Masseville,!. 1, p. 287.
Si Guillaume convoquait à Liliebonne tous lesAa^oso évéques^ les abbés ^ les comtes^ en un mot tous les grands de la Normandie, c'était pour s'occuper, de préférence, des matières ecclésiastiques. Défendre aux prêtres d'avoir aucune femme chez eux , régler l'amende à payer par celui qui abandonnait son habit, régler la forme du serment, fixer la dimension des cimetières, étaient des choses qui l'occupaient beaucoup plus que la gelde ou distinction des tenures, que la punition des époux qui abandonnaient leurs conjoints, que le frein à mettre aux brigandages de quelques grands ' .
La mort de Richard, fils de Guillaume, qui lui était toujours resté soumis, et s'était tué en chassant ^, le plongeait dans une tristesse d'une autre nature. Enfin il devait être accablé par le décès de Mathilde, cette ad iosi épouse si digne du trône , sauf quelques désobéissances, justifiées par l'amour maternel^, et qui emportait les regrets de tousses sujets. Il fallait, pour tirer Guillaume de son abattement, l'invasion du roi Malcolm, qui voulut profiter de cette torpeur 4, ou bien cette originalité de Odo, l'évêque de Bayeux, qui pensait, comme frère utérin du roi d'Angleterre, à se faire déclarer pape ^ ; ou enfin la volonté ferme de
(1) OrdéPic-Vital , 1. 5. — Duplessis, t. a. — D'Anville, p. 39*. — Oursel, p. 219. — Soc. des ant. de Norm. 1839. — Durand, t. 4. —Lettre de M. Pardessus à M. Marnier, 1839. — Bessin , Conciles. —M. Depping, t. 1, p. 117. — Acad. de Rouen, 1844. — Journal dessalants de Norm. 1844. — Houard, préf., p. xiv.
(a) Deudemarre. (3) Guill. de Jum., 1. 7, ch. S6. — Toustain de Richebourg. — Ordéric-Yital place le fait en 1085.
(4) Deudemarre.
(5) Dict. hist. vo Guill. !«'.— Fleury, Hist. eccl., 1. 68, numéro 63.-^ Thierry, â» vol. p. 116.<-Spelman, p. 337. — Ordéric-ViUl recule le fait de quatre ans.
faire exécuter le Domesday-Book, rôle censier ou dénombrement aussi exact qu'incroyable, dit Hénault, dont la rédaction devait durer six années , que nous ponvons comparer au cadastre de notre époque, et qui se peut présenter comme un des faits normands les plus notables '. On a de T orgueil à retenir, parmi les noms de ceux qui ont terminé ce grand travail , Alain de Bourville, le sire de Berville, Duputel, Raoul de Hotot, Guillaume Mallet ^.
Les vues du conquérant redevenaient tout à fait politiques : mélanger les Bretons et les Normands, les Anglais et les Cauchois; punir la calomnie, se réserver la décision des hautes matières ecclé^astiques^; réunir les plus puissants seigneurs de sa cour à Oissel , à l'occasion d'un concile ^ ; reprendre les détails de l'administration, étaient des occupations ou des distractions précieuses.
An 4085 Après avoir fait exécuter un monument funéraire en l'honneur de Mathilde ^, il semblait que ce fût une consolation pour lui que ce devoir accompli; mais, chose malheureuse, c'est que, ne sentant plus sa volonté tempérée, éclairée par des conseils, souvent si sages, se proclamant nettement le prince le plus puissant ^, il allait jouer un tout autre rôle. Il décidait selon son propre sens presque tout ce qui faisait question, ne voulant plus consulter personne; il exigeait des impôts exagérés, même de ses anciens
(1) Soc. des ant. de Norm. 1824, p. 189. — Hoûard, t. 1 de» Omit, aiigl^nonn., p. 195 à 260. —L'abbé Le Prévost , de la p. 100 il la p. fSO. |
— L. Thiessé , p. 130.
(8) Deudemarre. (3) Gall. christ, t. 11.— M. Depping, t. 2, p. 248. lUchelet, 1. 1, p. 164. (4) Bessin.
(5) CktOB. de Norm., p. 90. -«• Deudeautrre. •» M. Vatoot , Bo > p. 47.
(6) L'abbé Le Prévost, t. 2, p. 110. —Aug. Thierry, t. »,f. ISI.
compagnons d'arnoies ' ; faire valoir qu'on était un des vainqueurs d'Hastings, était s'exposer à la dérision i. Robert, comte de Meulan, donnait le Torp aux moines de Jumiégès; le roi le trouvait mauvais, et disait que c'était à lui de disposer de tout 3. Une année va s'écouler dans la publication d'ordres trop sévères sur la conservation du gibier; dans la prohibition des nouvelles du dehors. A peine savait-on le sac de Rome par les Allemands 4. On ne portait plus aux fêtes occasionnées par la prise d'armes de Henri, le dernier fils du roi^, le luxe, inéme l'intérêt que l'on aurait manifesté quelques années auparavant.
Guillaume a-t-il la velléité de repasser en Angleterre, peu de ses anciens compagnons demandent à l'accompagner ; il fallait qu'on leur dît que des Flamands, des Danois, des Norvégiens voulaient délivrer les Anglais; que déjà dix-sept combats avaient été livrés en trois jours, que le Normand Cumin, gouverneur d'Ecosse, avait été tué; que des milliers de Normands tombaient^, pour qu'ils traversassent aussi le détroit. Quand le roi ordonnait aux vaisseaux le long de la Seine, de se rallier, de faire des croisières, on l'exécutait; mais on stipulait des récompenses, et l'on commençait à reprocher au maître d'être la cause de ces troubles. Quand il levait des troupes nouvelles, qu'il logeait chez les seigneurs^ chez les ecdlésiasti-
(1) Matthieu Paris, p. 8. —M. Thierry, t. â, p. 122.
(2) M. Thierry et les auteurs qu'il cite , t. 2 , p. 122.
(3) Gali. Christ. — Hist. ms. de Jum., appartenant à M. Caui&ont. — Soc. des ant. de Norm. 1836 , p. 450. (4) Ordérîc- Vital, 1. 7. — ii. Gaultier d'Arc, in-8, 1830. (5) M. Depping, 1. 1, p. 142.
(6) L'abbé Le Prévost, t. 2, p. U. — lkapih Thoiras. -— L. Thiessé, p. 131. — M. Thierry, t. 2, p. 147, et les auteurs cités.
ques, dans les couvents; quand il établissait une taxe de douze deniers pour cent acres de terre ^ sauf aux Normands qui payaient à se faire rembourser par les serfs anglais^ il mécontentait et les Normands et toutes les classes d'Angleterre ' . Voilà le conquérant sur la défensive.
En Angleterre, on ordonne strictement aux naturels de prendre le costume des Normands *, et même de se raser la barbe comme eux, pour en imposer davantage aux Danois en faisant croire l'île plus peuplée de soldats du conquérant. Le roi fait enfer- An 1086 mer ses chartes et ses monuments les plus précieux à la Tour de Londres ^ ; il va passer en revue tous ses chefs, toutes les troupes qu'il avait demandées, et, grâce à tant d'énergie, au moyen de la corruption dont il use envers plusieurs de ses ennemis ^, de la division qu'il sème entre eux, d'actes multipliés de rigueur 5, il repousse toute invasion des Danois et de leurs alliés. Il vit bien cependant qu'il ne fallait pas mécontenter davantage ses Normands ; mais il flatta leur amour-propre et les ramena peu à peu, en faisant renouveler le serment de tous ses hommes d'armes, de tous les feudataires de sa conquête^, et, à cette occasion, leur adressant de ces compliments qu'ils aimaient tant; en publiant des ordonnances sur le service militaire, sur les gardes de nuit, sur la protection spéciale due aux Normands^ sur les franchises,
(1) M. Thierry, t. 2, p. 149, 150. — Wilkins.
(a) Script, rer. Danic , t. 3, p. 350, cité par M. Thierry, t. %., p. 151.
(3) Courrier du 7 août 1843.
(4) M. Thierry, t. 2, p. 163, et les auteurs qu'il cite. —L'abbé Le Prévost, t. a, p. 14. (5) L. Thiessé , p. 132.
(6) Mathieu Westmonast, et chronique sax. cités par M. Thierry, t. a, p. 157.
sur la tenue des manoirs ' ; en faisant publier tous ces actes dans cette langue qui va dans quelque temps être celle de Robert Wace, que nous pouvons nommer aujourd'hui la langue normande officielle^, et dont il y avait des écoles en Angleterre ^.
Vers le printemps de 1087, Guillaume, laissant sa ^n ^^^'' couronne d'or déposée en Angleterre, revient en Normandie^. Son excessif embonpoint le fatiguait; lui, qui comme tous les hommes de guerre aimait l'exercice de la chasse aux bêtes fauves ^, il y avait renoncé ; lui, qui avait été appelé le meilleur cavalier de son temps ^, il s'était blessé en montant à cheval 7; il éprouvait le besoin de se soigner, de faire diète, et ces détails de sa santé lui attiraient les épigrammes du roi de France^. S'il allait à Mantes, s'il y restait au lit, cela lui valait encore que le roi de France demandât s'il allait bientôt faire ses couches ; mais aussi il en éprouvait une violente colère, et il permettait aux barons qui l'accompagnaient d'aller piller près de Vernon, d'aller commettre des excès dans la jolie vallée de Pacy-sur-Eure 9 : il y a plus , il demandait pour prix de ces épigrammes Pontoise, et il l'obtenait; il envoyait Ascelin Gouël en prendre possession, au mois de juillet ^^.
Puis, rentrant à Rhoëm au commencement d'août, il va languir dans son palais. Pour jouir d'un meil-
(1) Reibold, cité par Hénault, t. 1, p. 130. — M. Thierry, t. 3, p. 160 et suivantes, et les auteurs qu^il cite.
(2) M. Thierry, p. 163, et le passage d'inguif , qu'il cite.
(3) L'abbé Le Prévost, t. 2, p. 121. (4) Deudemarre.
(5) Ordéric-Vital , 1. 7, p. 656. —Deudemarre.
(6) Guill. Pict. ap. Duchesne, p. 179. (7) Robert Wace, vers 14184.
(8) Id. vers 14188. — Deudemarre. — Thierry, t. 2, p. 176.
(9) Deudemarre.
(10) Robert Wace, vers 14209. — L. Thiessé , p. 137.
lear air et entendre moins de bruit^ il se fait transporter, au commencement de septembre, an prieuré de Saint-Gervais, hors la porte Cauchoise '. Il fait venir souvent de Jumiéges son cher Gontard *, et de Lisieux l'évêque Gilbert ^; Herluin, veuf d'Ariette, ne quittait pas le duc ^. Comme celui-ci pressentait que la fin de sa carrière approchait, il appelle beaucoup de seigneurs avec Guillaume et Henri ses fils^; Robert Courte- Heuze était à Abbeville^, près du roi de France. Pensant au sort de ses vastes États, à la possession de ses grandes richesses, spécialement de celles qui étaient à Londres 7, et à l'ingratitude de son fils atné, le roi commence un discours, que nous appellerons testamentaire, dans lequel, rappelant les dates de sa vie, les noms de ses premiers instituteurs, sa reconnaissance envers Turquetil son gouverneur, le combat du Val des Dunes, la conspiration de Manger, il parle de son inquiétude sur l'Angleterre. C'est alors qu'Henri lui fit cette question : « Que me laissezvous? — Le trésor de Winchester, reprit Guillaume, ou cinq mille livres d'argent, monnaie anglaise^; Robert comme aine aura la Normandie, il a déjà reçu le serment de beaucoup de barons ^; Guillaume aura l'Angleterre, et tu seras plus qu'eux'". » Le roi mou-
Ci) Ghron. de Norm., f» 120 recto. — Deudemarre, — Pommeraye. — Boberl Wace, vers 14aî4. — Ordério-Vital, 1. 7, aïK Duch., p. 556.— L*âbbé Le Prévost , t. 3 , p. 144 , dit à Heraientrade.— Thiessé, Résokiié, dit à Fécamp. — Liquet explique le non in domoêuû.^M, DesiWù, Saintr-Georges, p. ai. — V. Texplication de M. Depfiiiig, 1. 1, p. 1S8, 154.
(S) Deudemarre. — Deshayes,p. 54. — Ordérie-Yhal , 1. 7, tp. Ducb., p. 657. (3) Deudemarre.— Ordéric-Vital» 1.7. (4) Deudemarre.
(5) Ordéric-Vital, 1 7. (6) HisC. et cbron. de Fform. p. ItS.
(7) M. Thierry, a« vol. — Chron. de Norm., p. 180.
(8) Guill. de Jum. (9) Ordéric-YiUl , ap. Ducb., p. 668.
(10) Cbron. de ^tm.^ p. 190. ^ 0etid6illftrfe.«AH P^dMiféi!^^^>«B[oiert
rant envoie une lettre à Lanfranc par ce même Guillaume, son fils \ pour lui dire d'aider le jeune roi; il la scelle encore de son sceau ^. On lui demande dô délivrer des prisonniers, il y consent de suite; mais il s'explique, quoique bien lentement; il veut excepter l'évêque de Bayeux, ce frère ingrat qui avait troublé sa vie^; on le prie, il donne des raisons; on réplique, il cède et fait remarquer que son entêtement n'était jamais de la barbarie 4; mais il fait venir ce frère, et lui fait entendre à quelles conditions il accorde sa grâce ^.
Chaque jour Guillaume entendait la messe; chaque jour toute la population, qui reprenait de l'affection pour le conquérant, demandait à ceux qui l'avaient chantée, servie, des nouvelles d'une santé si intéressante. Tous ces nombreux monastères fondés par lui députaient pour savoir si l'on devait espérer ^. L'abbé de Sainte-Catherine-du-Mont 7 était chargé de leur répondre.
Le 5 des ides de septembre ^ , le roi entend une cloche sonner; il demande ce que c'est, on lui ré-
Wace, p. S93, yeû t4S3t et suivants. •— Masseville, 1. 1, p. 221, 223, 318.
— Ordéric-Vitaly i. 7, p. 657, 658 , apud Dachesne. — Toustain de Ricbe^ bourg, p. 184.
(1) Ordéric-Vital, 1. 7. (2) Id. (3) Id., 1. 4 et 1. 7.
(4) Deudemarre. — Ordéric-Viial , 1. 7.
(5) Cbron. de NoriD., p. 120 , 121. — Robert Wace , t. 2 , p. 296.
(6) Guill. de Jum., 1. 7, e. 22, 23. (7) Ordéric-Vital , 1. 7.
(8) Ordéric-Vital, l. 7 et 8. — Robert Wace, t. 2, dit te 10 ; — la Chron. de Norm. dit le 6 septembre ; —Deudemarre, le 17; — Pommeraye, le 9; —
— M. Sim. de Sism<mdi, le 9 ; — Hénault, id., p. 180; — L. Dabois, Résumé , le 9; — Mennechet, id.; — Servin , t. 1 , p. 194, ne fixe pas le jour ;
— L. Tbiessé , p. 138 , le 9 ; — Desbayes, le 9 ; — Dumesnil , le 9 ; —l'abbé Le Prévost , p. 300, t. 2 , le 9; — - Masseville , le 8; — le Dict. bist., le 10;
— Mézeray, le 8 ; — Pinnok's Guide, le 10 ; — Guill. de Jum. dit le 4 des ides de septembre, c'est-à-dire le 10 ;— Ladvocat le 10.<-Vatout^ Eu^ p. 47*
pond « C'est prime »; il se lève et veut faire sa prière; il fléchit, il roule et succombe ^ Une espèce de vertige s'empare des assistants ^ ; chacun se retire dans son couvent, dans son église, dans son château; armes, meubles^ bagages, tout est dispersé. Un homme pourtant fait son devoir , Gontard fait revenir le clergé de Rhoëm, il rappelle Henri. On embaume le corps ^, on le fait enlever du prieuré de Saint-Gervais, on le fait embarquer et porter à Caen^. Henri suit les restes de son père ^, il envoie rapidement à Rome la nouvelle de cet événement ^. L'abbé de Jumiéges, l'abbé de Fontenel les, l'abbé de Sainte-Catherine-du-Mont 7, l'abbé de Bernay accompagnent le corps; l'abbé Gilbert vient au-devant. Un incendie se déclare dans la ville et trouble à la vérité le convoi ^; mais on va d'abord au feu, puis on revient à la cérémonie funèbre. C'est à la fin du sermon qu'a lieu cette scène, que chacun sait, d'Âsselin qui réclame le terrain même de l'église , scène bientôt apaisée par une quête ou collecte qui produit, selon les uns, 100 livres d'argent^, selon les autres, 60 sols de rente ^^; puis vient ce tableau si dégoûtant, c' est-adire que Ton éprouve l'impossibilité de plier le corps dans son cercueil; enfin la bizarre remarque de cette
(1) Guill. de Jum., 1. 7, p. 292. — Deudemarre.
(2) Ordério-Vital , 1. 7. —Robert Wace, 1. 2 , p. 299.
(3) Deshayes. (4) Robert Wace , vers 14380.
(5) Guill. de Jum., p. 292.
(6) Ordéric-ViUl , l. 7. (7) Id.
(8) Deudemarre. — Robert Wace, p. 301. — Chron. de Normandie, f> 12r, verso. (9) Dict. hist.
(10) Ordéric-Vilal , 1. 7. — Robert Wace , vers 14410 à 14460. —De la Dangie révoque le fait en doute. — Cbron. de Normandie, p. 131, verso. ~ Du Haillan.-<- Deudemarre. — Belleforest. —Masseville, t. 1, p. 225, 319. — L'abbé Le Prévost , t. 2 , p. 312.
odeur royale (dit un auteur '), qui avait fait fuir tous les assistants.
Détournons les yeux de ces piteux détails comme des violations de cette tombe qui ont eu lieu ^; fixons en quelques mots la position politique de l'Angleterre, de la Normandie, et spécialement du pays de Caux.
Guillaume avait eu neuf enfants de Mathilde ^ : Cécile était abbesse de Caen; Constance était femme du comte de Bretagne; Adèle était comtesse de Blois, elle était mère d'Etienne, qui a été roi d'Angleterre 4; Agathe était celle qui avait été promise à Harold, et qui était décédée, jeune encore, fiancée au roi de Galice^; la dernière était morte en bas âge. Les fils étaient ce Richard tué à la chasse, ainsi que nous l'avons noté ; Guillaume-le-Roux , qui devenait roi d'Angleterre; Henri, qui n'avait qu'une somme d'argent, mais dont le rôle avait bien été prévu par son père; enfin Robert Courte^Heuze ou Courtes-Cuisses^, qui devrait seul nous occuper comme duc de Normannie 7, mais dont l'avenir va être enchaîné à celui de ses frères.
Le duc de Normandie riait d'abord de la conduite An 4m de Guillaume, lequel s'étant embarqué à Touques^, ne se hâtait d'arriver à Londres que pour séduire Guillaume du Pont-de-l' Arche, gardien des trésors de Winchester; mais quand il sut que son frère avait
(1) Deudemarre. — MasseTille, 1. 1, p. 193 et suivantes.
(2) Pinnok's Guide to knowledge.
(3) Chron. de Norm., p. 121 verso, 199 recto, et p. 79. — Ordéric-Vîtal, 1. 6. (4) Ordéric-Vital , l. 5.
(5) A. Le Prévost, sur Wace, notes, t. 9 , p. 119.
(6) Robert Wace, vers U471 . (7) Guill. de Jum. 1. 7, c. 91, 99. — Hénault, 1. 1, p. 139. (8) Guill. de Jum.» ap. Ducb., p. 999.
pris possession de ses nombreux châteaux % que dixsept jours après la mort de son père ^ il se faisait déclarer roi y tandis que lui il avait à peine le temps de venir à Rhoëm prendre possession de son duché ^, et laissait Henri s établir à Coutances^, ses pensées changèrent.
Beaucoup de ces hommes qui n'avaient pas ëté d'avis de la conquête vivaient encore , et faisaient bien remarquer que désormais , si un esprit supérieur ne changeait les choses, la Normandie n'aurait plus qu'un rôle secondaire à jouer. One foule de ces jeunes seigneurs, qui avaient toujours flatté Robert sur sa vaillance et son affabilité ^^ ne prenaient avec lui possession du pouvoir que pour assouvir leurs passions, leurs caprices ^. Ainsi, Hélie de Saint-Saëns épousait une fille que Robert avait eue d'une courtisane, mais à condition qu'on lui abandonnait le comté et la citadelle d'Arqués 7. Le plus désordonné en ce genre était Odon Stigand , devenu grand sénéchal. Aussi la première pensée qui vint au duc, c'est qu'il était de son honneur, comme aîné, de désobéir au testament de son père , de se faire déclarer roi d'Angleterre, et il jura par les anges de Dieu qu'il y réussirait^. L'évéque de Bayeux l'y encourageait 9.
Robert comprenait bien qu'il n'avait pas assez de
(1) Uisi. et Chron. 1581 , p. 1S3.— M. A. Le Prévost, première note sur le roman de Rou , p. St.
(2) Ladyocat, y» Guillaume. —Dix-huit jours, selon le Dict. hist.— Sim. de Sismondi, t. i, p. 221. — Le 27 septembre 1087, selon L. Dubois.
(3) Guill. de Jum., 1. 7, c. 2. — Annuaire de Tfiure , p. 89. — Méseray, p. ill. — Masseville, t. 1, p. 229.
(4) Guill. de Jum., 1. 7, c. 2. (5) Ordéric-Vilal , L 8.
(6) Guill. de Jumiéges, l. 8, ap. Duchesne, p. 293. — Ovdérîc-ViUl, 1. 8 , p. 663. (7) Notice sur Arques, 1845.
(8) Masseville, 1 1, p. 230. (9), Hist. et Gbroo. 1681, p. 183.
ressources pécuniaires pour cette entreprise; il cédait pour 3,000 livres d'argent, à son frère Henri, Coutances et Avranches, avec le titre de comte du Cotentin '. Ses généraux étaient cet Odon, le grand sénéchal, puis son oncle, que Guillaume avait si sévèrement puni parce qu'il avait prétendu être pape^, puis Guilbert d'Auffay, fils de Richard de Hugleville ^. Leurs lieutenants étaient le comte de Boulogne et le comte de Morlain. Odon, aidé du comte de Mortain, traversa la mer avec des troupes; mais ce fut plutôt au 4089 en corsaire qu'en prince du sang, et après s'être rendu maître de Rochester, il était même forcé de revenir 4 à la suite d'une capitulation ridicule, hué, conspué, ne donnant l'exemple que de la dissipation ' et des dérèglements ^. Guillaume-le-Roux suivait les sages conseils de Lanfranc; il se faisait couronner le 26 septembre 1088^. Le pays si paisible, si glorieux, si opulent il y a quelques mois , allait être déchiré par les factions 7^ par les soldats sans discipline. Etienne d'Aumale se regardait comme indépendant en son château d'Eu ; beaucoup de seigneurs, entre la Seine et la mer, étaient pour le roi d'Angleterre^. Pour une querelle entre la comtesse d'Évreux et la au ^m comtesse de Couches , les deux seigneurs leurs maris prenaient les armes 9. Cela durait plusieurs semaines,
(1) Guill. de Jum., p. 293. — Ordéric-Vital, p. 665. — Masseville, 1. 1, p. 23S. — L. Dubois, p. 174, six mille marcs. — L. Thiessé, p. 144. -« Notes sur Ordéric-Vital , t. 2, p. 206.
(2) Hist. et Chron. 1581 , p. 123. ^ Masseville, t. 1 , p. 232. •* L. Thiessé , p. 144. (3) Ordéric-Vital , 1. 8.
(4) Masseville , t. 1, p. 232. — L. Dubois place le Tait en 1089; — Ordéric-Vital, en mai 1088, p. 667.
(5) L. Dubois, p. 173.
(6) Chron. 1581, p. 123. (7) A. Hugo , Fr. Pitt.
(8) Ordéric-Vital , 1. S. (9) MassevUle , 1. 1^» p. 232 , 233.
et les terres traversées par leurs partisans étaient désoléesy et sans indemnité. Des bandes de nialfaiteors étaient presque organisées; on n'entendait parler que de meurtres^ d'incendies, d'actes d'immoralité et d'irréligion'. Le pape Urbain II , né Français^, avait beau faire prêcher la concorde par des émissaires français y normands même, il n'obtenait rien; il ne pouvait pas empêcher le duc d'augmenter, par suite des conseils de son oncle y les impôts ^ , que Ton ne pouvait solder que grâce aux anciennes économies. Il ne pouvait pas davantage empêcher que ces particuliers enrichis pendant la possession de rAngleterre, ne fussent volés ou dépouillés par des soldats vagabonds^; les ManceauXy les bas Normands s'insurgeaient^. C'est un singulier portrait que celui du duc deNormandie, tracé d'après natui*e par Ordéric-Vital : il le représente au physique gros et court, mais ayant quelque grâce; au moral^ courageux, mais inconsidéré, éloquent en demandant, diffus en promettant , miséricordieux y mais trop faible en rendant la justice ; prodigue, tout en comprenant que la fortune était indispensable dans sa position ^; bien sous le casque y puis incapable sous une couronne. Ce portrait ne décrit-il pas ce que devait attendre le pays, de celui qu'il représente 7?
Un nouveau sénéchal, Guillaume de Crespon, n'était pas meilleur administrateur que le précédent; il donnait au duc Robert second le conseil de dépouiller les archevêques de Rhoëm de la possession de
(1) Ordéric-Vital ,1.8. (2) Bf . Mennechet , t. S , p. 46.
(3) Masseville , p. 230 (4) Ordéric-Vital , 1. 8, p. «64.
(5) L. Dubois, p. 177. (6) Ordéric-ViUl, 1. 8, p. 664, ap. Dildi.
(7) Note sur Robert Wace , A. Le Pre?ost , p. 906.
GisorsS parce que l'archevêque d'alors avait déplu à Odo, et puis parce qu'il était riche. Âumale était prise et reprise par les partisans de Guillaume et de Robert ^. Le seul acte que Ton regardât comme d'une bonne administration était la nomination de Lanfranc au poste le plus éminent de T abbaye de Saint-Wandrille^; mais cela devait durer peu. Un fait douloureux encore était la mort du sage Guillaume de Jumiéges^ qui a recueilli tant de faits authentiques^; heureusement Ordéric-Vital continuait dans l'ombre les noies de son histoire ecclésiastique ^.
On comprend que deux années si dissemblables de An 4090 celles que l'on passait dans le pays de Caux et le Roumois, après la conquête, avaient découragé, désuni, ruiné les habitants; mais quelle imagination se représentera facilement le pays, quand on se souviendra que Guillaume, le nouveau roi d'Angleterre, se disant appelé par les seigneurs normands, voulait déposséder Robert de son héritage^, et réunir^ non plus l'Angleterre à la Normandie, mais celle-ci à l'Angleterre. Ses partisans lui livraient Saint- Valéry; encore un peu ils le rendaient, en 1090, maître de Rhoëm. Cette ville, qui regrettait son commerce tel que l'avait établi la communication quotidienne avec l'Angleterre, était divisée; les négociants préféraient voir la Normandie et l'Angleterre dans la même main; les seigneurs craignaient pour leurs châteaux une sorte de conquête.
Le duc , averti , tâche de se réconcilier avec ceux
(1) Deviile, Hist. du Gbâteau-Gaillard, p. 3
(2) Voyage Pitt. dans Tancienne Fr. (3) Langlois, p. 149.
(4) Biogr. univ. (5) V. Trad. Guizot, a vol. in-8, et Ordéric-Vital , ap. Duch. (6) Masseville, 1. 1, p. 233.