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II

402 ANNALES DBS CAUGHQIS.

il déposait des comtes pseadonymes, quand il exdtait les divers comtes et les vrais barons à jurer fidélité à son fils Guillaume % cela était applaudi vers les rives de la Seine; quand il donnait aux Flamands^ qui envahissaient les frontières, un délai assez court poar se retirer ', ce qu'ils faisaient, cela flattait autant les Cauchois que tous ses autres sujets; quand la reineduchesse mettait au monde encore un fils qu'on nommait Henri ^, ce gage de tranquillité intéressait les sujets de toutes les parties du royaume et des duchés; quand enfin les États étaient assemblés pour jurer fidélité à ces héritiers du trône "^^ cette institution, qui faisait cesser les guerres privées , semblait à tous une preuve de Thabileté , de la vigueur, de la constance du souverain ^.

Henri s'habituait encore à rester à Rhoëm : c'était là qu'il assistait de préférence aux cérémonies eccl^ siastiques de la Purification^; c'était là qu'il étai( dissuadé par sa mère, par son épouse et par ses conseillers les plus intimes, de jouer le rôle de conquérant7 ; c'était là qu'il se hâtait de revenir quand il avait accordé au roi de France une entrevue à la frontière. Des souvenirs douloureux même allaient Ty ramener; c'était à Rhoëm qu'il perdait son fils aîné, et qu'il déposait de si précieux restes près de ceux de Henri I"^. Il ne quittait pas cette résidence quand le comte de Bretagne, Hoël, pensait témérairement à le troubler; il se contentait d'envoyer contre

(1] Chron. norm. ap. Duchesne, p. 990. — Math. Westm. ad 1154. — Sim. de Sismondi.

(2) Guill. de Neub. De reb. Angl., I. S. — M. Deppmg , t. 9 , p. a.

(3) Chron. norm. ap. Duchesne, p. 991. (i) Itf. Depping, t. 9.

(5) M. Sim. de Sismondi, t. 1, p. S69.

(6) Chron. norm. ap. Duchesne, p. 991. (7) Id. (8) Id. p. 99S.

ANNALES DES CAUCHOIS. i(^

lui un lieutenant % puis il divisait ses forces en attirant des seigneurs bretons ^. C'était de Rhoëm qu'il datait ses sages mesures^ et sur la répression du brigandage, et sur le titre de l'argent monnayé^*

On dirait que la littérature et les beaux*arts sont là comme des plantes prêtes à naître, sitôt que les orages politiques sont passés. Â peine Henri II a*t-il adopté un plan de tranquillité, que Gaimar et Geoffroi de Gonnor publient leurs écrits; que Benoit de Sainte-Maur prend le titre de poëte du roi; que le Normand Falcandus, trésorier du prince de Palerme, commence son histoire de Sicile 4; que Robert Wace> âgé de trente ans , qui est connu sous onze noms ^, répand son roman de Brut, lequel contient seize mille vers, et est tout à la fois la grammaire, la poésie et la chronologie de cette époque. Son œuvre intéressant la Normandie, le Danemark et l'Angleterre, jette sur leurs antiquités des lueurs qui les éclairent de la manière la plus pittoresque ^. Le Brut se lisait à la cour du roi 7 : il fait aujourd'hui les délices des antiquaires et des philologues; il sert à constater les règles, ou du moins les usages du langage de ce temps ^. L'écriture même, qui est une ronde courte, ayant beaucoup d'analogie avec les caractères de l'imprimerie actuelle, et par conséquent fort aisée à lire, est un objet de curiosité 9.

(1) Ghron. norm. ap. Duchesne, p. 991.

(2) C'est alors que des Despinay sont venus en Caiix. (3) Hoveden , p. 491. — Brompton, p. 1043. (4) Édit. 1550 , iQ-4. — V. aussi Script, rer. sic. — Dict. hist. v© Falcandus. — Servi n, t. 2, p. 270.

(5) Dict. bist. v» Eustace.

(6) Fleury, Hist. ecclésiast. — M. Leroux de Lincy, 2 forts vol. in-8, à Rouen , chez Pénaux , (7) Préface du roman de Rou , p. 10.

(8) M. Raynouard, introd. — M. Capeiigue.

(9) Mabillon , De re <ttplom. ssee. 12 et 13.

Asffsi Le diflficile, comme on Ta vu, poor le roi-dac, n*était pas de rendre son hommage féodal, mais d'obtenir les redevances à loi does par suite da même système '. Son empire était si étendu, si varié , de populations si diverses, qa'il fallait une volonté d'exécution bien positive pour être obâ sans mécontenter'. G)mme en Angleterre on aspirait surtout au repos, là n'était pas la difficulté^; au contraire, tout ce qui touchait à la France était excitée par elle, tout ce qui touchait à la Flandre avait des usages différents , ce qui avait TEspagne pour limites, affectait de la désobéissance.

Henri U allait faire un long circuit, lorsqu'il apprend que Geoffroi , peu satisfait de ses indemnités^, commandait une incursion dans le Maine ; il prend avec lui ses plus fidèles vassaux; il déclare donner à Geoffroi une pension, et lui assurer le titre de comte de Nantes ^, dont Hoël n'était plus digne; vite Geoffroi donne de nouveau l'exemple de la résignation. C'était en revenant, et comme s'il élevait un trophée, que Henri ordonnait la construction de l'abbaye du Yalasse^, et celle du monastère des Bons-Hommes dans la forêt de Rouvray 7. Rentré dans sa chère ville

Ao 4IS7 de Rhoëm, pour célébrer la Chandeleur^, il recevait la proposition , promptement accueillie , de protéger le comté de Flandre , pendant que le comte Thierry partait pour la croisade^. S'il s'absentait pour s'assu* rer des dispositions des Flamands, il en revenait sa-

(1) Sim. de Sismondi , 1. 1, p. i71. (2) Hume, t 1, p. 469.

(3) Hume , 1. 1, p. 462. (4) Toustain de Richeboorg, t. 2, p. 96.

(5) Id. — Hume, t. 1, p. 466.

(6) T. Duplessis. (7) M. Depping , t. 2, p. 193. (8) M. Depping, t. 2 , p. 8.

?<: (9) Servin , 1. 1, p. 288. — M. Depping , t. 2, p. 8,

ANNALES DES CAUCHOIS. i05

tisfait '• Malcolm et ses Gallois parlaient de rébellion ; Henri se rendait de Rhoëm à Barfleur, de Barfleur vers l'Angleterre*, et puis, comme on profitait de cette absence pour répandre le bruit de sa mort ^, il se hâtait de revenir, et montrant lui-même un jeune enfant que la reine venait de mettre au monde, qu'il nommait Richard, et qui sera surnommé Cœur-de- Lion, il détruisait jusqu'aux espérances des faotieux.

On va voir à quel degré de puissance la constance de caractère pouvait conduire : la haine même de Louis YIl se laissait fléchir par la politique. 11 consentait à un mariage entre sa fille Marguerite et Guillaume, fils aîné de ce duc de Normandie^, qui avait épousé son Éléonore; il se vantait d'en avoir le premier conçu la pensée. Il devait affecter de la tristesse en apprenant le décès du jeune prince ^.

La Bretagne voulait tenter une indépendance com- An m% plète, ou donner au moins l'exemple de la rébellion, pour empêcher les effets de la protection que Henri II voulait, à ce qu'il prétendait, assurer à un système communal ^, qu'étudiait son grand sénéchal Jean de Yansey ; elle prenait l'occasion du décès de Geoffroi qui s'était réduit au rôle de pensionnaire; elle était bientôt soumise aux armes du roi-duc. Conan , qui avait soulevé cette pensée, était heureux de marier sa fille à Geoffroi, troisième fils de Henri II 7^ enfant qui n'était pour ainsi dire qu'un emblème de réunion.

(1) Servin , t. 1 , p. 238. (9) Ghron. norm. ap. Duchesne , p. 9M et suivantes. (3) Hume, t. 1, p. 467.

(i) Cbron. norm. ap. Duchesne.

(5] Robert de Monte. —M Depping, t. S , p. 11.

(6) V. Touvrage de M. Chéruel , en 2 vol. in-8 , 1844.

(7) Hume, t. ly p. 468. — ToQsuia de Richebourg , t, 9 „p. 97.

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Une noavelle alliance , projetée entre la France et la Normandie^ au moyen du mariage de Mai^uerite, qd était âgée de quatre mois, mais qui devait avoir le Yexin, avec Henri, qui était devenu l'ainé des héritiers du trône d'Angleterre et de Normandie, et qui avait trois ans, allait calmer plusieurs cas de guerre '• C'était le moyen de rendre Gisors à la Normandie, sauf à laisser les templiers gardiens jusqu'à la celé* bration de la noce , et cela cadrait parfaitement avec la politique de Henri IL

Ainsi il est difficile de concevoir un homme à la fois plus brave de sa personne , plus actif et plus prévoyant que celui aux mains de qui d'abord le hasard avait remis le soin de tant de populations.

C'était en se jouant que si le seigneur de Thouars se montrait rebelle, Henri II se rendait à son château, le prenait, et en faisait raser les murs '• Revenu vers la Seine, il prenait ses divertissements d'une façon que l'histoire s'est plu à constater : il recevait le roi de France à Pacy-sur-Eure; il l'amenait pour visiter l'abbaye du Bec , qui était dirigée par le docte Tbibaud , en qui il avait tant de confiance que c^est lui qui a fait nommer chancelier Thomas Becket^. C'était là que Robert du Nenboui^, grand-justicier, venait de se retirer, après avoir donné sa fortune aux monastères et aux pauvres "i* Les deux rois passaient une nuit ensemble ; ils quittaient cette maison comblés de

(1) Soc. des ant. de Norm. 1835, p. 338.— Guillaume de Neubridge. «-Sim. de Sismoudi. — Robert de Monte. —Toustain de Eidiebourg, t. a, p. 99. — Rec. des Hist. deFr. t. 13, p. 305. — Ghron. norm. apud Duchesne , p. 997.

(2) Robert de Monta, 1158. -^ M. Depping, t. i| p. 16, 17.

(3) Guillaume dé NAngif, p. M.

(i) Cftroa.Éortii. tm iNieMne. «- Réèm de M^n «d 115t.

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béfiédictioDS, et entraient dans Rboëm avec un grand cérémonial '; là l'ancienne épouse de Louis VII recevait dans son palais ce monarque si difficile à définir.

Le roi de France étant retourné dans ses États ^ Henri II allait séjourner quelque temps en Angleterre, en s'embarquant à Cherbourg , où Éléonore le conduisait; mais, dès qu'il en avait la faculté, il revenait à son palais ducal de Rhoëm ^, près de ses enfants, dont il soignait Téducation.

Des pensées toutes politiques étaient là conçues par An ns» loi, et bientôt exécutées : il donnait le titre de duc de Normandie à son fils aîné, quoique si jeune ^; puis, au lieu d'imposer à chaque vassal cauchois, un service de quarante jours, ce qui se renouvelait si sourent que cela donnait lieu à beaucoup de murmures, il échangeait cette redevance contre des taxes à Taide desquelles il levait des troupes ^, dont le service était beaucoup plus durable , et ces seigneurs , restant davantage chez eux, se déshabituaient de la guerre. Gerberoi était rasé pour laisser plus de facilité entre la France et la Normandie ^ ; mais Neufchâtel était fortifié; Étrépagny de même. Si le comte de Dreux entrait dans le duché, Henri II ne tardait pas à reprendre Gisors^.

A la première occasion, Henri II convoquait tous les évéques, tous les abbés, tous les barons, pour décider entre les deux prétendants au titre de pape, Aleœander et Victor, lequel devait être préféré, et, au

(1) Robert de Monte. —M. Depping , t. a , p. 17.

(H) Cbron. Norm. ap. Dncbesne. (3) Masseville > t. i , p. 38.

(4) Rob. de Monté.-î- M. DeppiAg , t. 9 , p. 2&j^ $7.— Hume , 1. 1, p. *70.

(5) Servin , 1. 1, p. Ui. (6) Hume , 1. 1, p. 471.

mois de juillet, c'était Alexandre qui était reconnu'. Ao im Alors aussi il ordonnait Tachèvement de ce beau pont de treize arches , dont nous avons déjà donné la description^. Les templiers s*établissent à Rhoëm, près de Téglise Saint-Étienne des Tonneliers ^. On essayait, pour rendre la justice, d'un jury encore dans l'enfance ^^ et qui siégeait une fois par mois. On voulait imiter, pour la Normandie, le Domesday-Book , mais rien ne garantit que l'exécution de cette pensée ait été effectuéa^. Une chose bien plus certaine est celle du second ouvrage de Robert Wace , du roman de Rou, poëme de seize mille vers, dédié à Henri II, ouvrage qui valait une prébende à son auteur ^. Nous avon$ eu soin de relever dans ce poëme plusieurs faits curieux, et que la critique admet; nous ne ferons ici qu'une seule citation , comme pour fixer quel était le style, quelle était la forme des mots : nous citons l'étymologie du mot Normandie, différente, il est vrai, de celle qu'a conservée Ylstoire de li Norinan7; mais qui nous parait la vraie ^ :

Justez ensemie Narih è man^

Ensemie ditez donc Northman , •

Ço est hom de North en BomaDZ ;

De ço vint li uon as Normanz.

Normanz soient estre appelé ,

E Normendie k'ii ODt popié

Francheiz dient que Normendie,

Ço est la gent de North mendie ,

(1) Chron. norra. ap. Duchesne, p. 995 et seq.

(S) V. Lesguillez, p. 58. (3) Duplessis, t. S. — Périaax, Alm. 18S8.

(i) Rob. de Monte. — M. Depping, t. a, p. 31.

(5) Robert de Monte. — M. Depping, t. S, P* 32.

(6) Notes de M. A. Le Pravost, sur le roman de Rou. » Capefigue , p. 391 et suiT. (7) P. 9, de Nora , nom d*uue lie, de man, homme.

(8) P. 6, vers 111.

Poiz qu*à Rou fu otrié

E des Tformanz f u hébergié Newstrie sun non osterent , E Nonnendie Tapelerent.

Ce serait une chose d'érudition et de curiosité, d'histoire et de grammaire, que de rechercher les termes de Robert Wace qui sont encore restés dans le pays de Caux, dans le Yexin, dans le Roumois; on serait étonné du nombre qui est encore en usage; cela appartient à un tout autre plan que celui de nos annales; nous l'exécuterons peut-être un jour.

Attentif aux limites de tous ses voisins , aux fron- au um tières de son vaste duché , Henri faisait restaurer les châteaux-forts et soignait le personnel des gouverneurs ^ C'était dans une de ces inspections, qu'il passait les fêtes de Noël à Bayeux^. Sollicité par quel-* ques évéqueset quelques barons, il annonçait qu'on allait tenir un concile à Lillebonne, dont il aimait aussi la résidence^; le but au moins ostensible était d'abolir ou de restreindre les duels ^. Cette réunion à Lillebonne , pendant le carême ^, réunion dans An U9% laquelle on pensa à inhumer avec plus de pompe les restes de quelques membres de la famille régnante ^, lors de laquelle des dons furent faits à divers monastères, lors de laquelle on entendit aux projets de Henri H sur les duels , donna pourtant à celui-ci quelques vifs mécontentements contre l'archevêque de Rhoëm 7. C'était pour les refroidir, pour ne pas laisser sa colère s'échapper contre ce vieillard, qu'il pas-

Ci) Soc. des ant. de Norm. 1835, p. 339.

(S) Ghron. ap. Duchesne, p. 997. (3) Id., p. 998*

(4) Hénault , 1. 1, p. 456. (5) Robert de Monte. (6) Id.

(7) Hume , 1. 1, p. 478. — Fitz Stephen , p. 18.

sait en Angleterre , où il était reça avec de grandes démonstrations de joie % et qa'il se Eaisait donner des détails sur les derniers instants du Normand Adam de Brus 9 le petit-fils de ce Robert de Brus qui, parti avec 6uillaume4e-Gonquérant, avait transmis cent seigneuries à sa famille'.

Alors parait y pour la deuxième fois sur la scène, un nom ecclésiastique trop célèbre dans l'histoire de Henri II, celui de Thomas Becket. Il se plaisait à étaler son luxe en Normandie ^. La reine avait beau dissuader son époux de prendre pour confident si intime ^ celui qui abusait du titre de chancelier^, et qui, s'il quittait le gouvernement, devait rester homme d'église et partisan, le roi était aveugle dans sa confiance. La vie tout entière de Thomas Becket appartient à une autre histoire; nous ne la citons qu'accessoirement, et parce que les seigneurs normands voulaient, comme la reine, dissuader le roi de tant de confiance ^; ils lui faisaient entrevoir que l'abus pourrait, pins qu'aucune force militaire d'aucun prince Voisin^ nuire à sa grande puissance 7.

An U9» L'année 1 1 63 ne constate, pour ainsi dire, au milieu d'une époque si palpitante d'intérêt en ce qui concerne notre histoire, que deux faits : le premier, un traité avec la Flandre , lors duquel douze nobles de part et d'autre furent les plénipotentiaires, comptant parmi eux les Cauchois Richard-du-Hommet , con-

(1) Mft. des chaB. de Saint-Vietor, ap. Dadiene» p. 9M.

(2) Soc. des ant. de Norm. vol. de 1824 ^ p. 233.

(3) Hume , 1. 1, p. 476. (i) Hume. — Hénault.

(5) Fitz Stephen. •-> Hume. — Toustaia de Midiebourg, t. 9, |k 104. — M. Thierry. — D'Orléans, t. 1, p. IfS. (6) Lur^, raéritière de Guienne , p. 84 et a«iv. «^ M. Midielet , p. 100.

(7) Hume , 1. 1, p. 481.^ ]^*Oriétii% 1 1, p< ItT.

nétable^ et Régnauld de Saint-Valery ' ; le deuxième, ' le décès , à Rhoëm , de Guillaume , frère du roi Henri 11 \

L'année 1 1 64, au contraire, va rendre la Norman- a» uU die et l'Angleterre une vaste scène regardée par toute la chrétienté. La mort de Hugues, archevêque de Rhoëm et prélat savant, qui avait exercé les fonctions épiscopales pendant trente années ^, qui allait être remplacé, un an après, par Rotrou, natif de Beaumont-le-Roger 4, le mariage de Hameiin , frère naturel du roi, avec la comtesse de Varennes, dont le père venait de mourir à Jérusalem 5, étaient des événements intéressants, et pourtant semblables à bien d'autres; mais quand, par suite de la conduite de Thomas Becket , il fallait que Henri II allât sans cesse de Normandie en Angleterre, et d'Angleterre en Normandie; quand il fallait que lui, Henri, sollicitât, pour ainsi dire, l'assistance du roi de France^, contre ce favori dont il avait créé la fortune ; quand on voyait, dans tous les États de l'Europe, les partie divisés pour le monarque ou pour le prêtre 7, les barons pour leur seigneur, les prélats pour l'archevêque de Cantorbéry ^, Becket se retirant dans un monastère et le pape Alexandre déclarant soutenir ses intérêts ^; quand on voyait l'homme d'église qui semblait représenter toute la nation des vaincus lors de Tinvasion de l'Angle-

(1) Rob. de Monle. (2) Ghaa. de Saint-Victor^ tp. Duchesne, p. 999.

— Gbron. roth. Delamarc.

(3) Dom d*Acbery, cban. de Saint-Victor, p. 999.— Dom Martenne. (i) Masseville, t. 1, p. 331.-- Gilbert, p. 156. — Servin, t. 1, p, 16.

— Chron. des arcbev. — Eommeraye, p. 334.

(5) Gban. dé Saint-Victor, p. 999 et 1000. (6) Id., p. 1000.

(7) Guillaume de Nangis, p. 60. — m! Thierry.

(8) Hume , t. 1 , p.'469, 490, i9S.

(9) Hfttthlea P&ris. -^ Hutte, 1. 1, p. 600.

terre, et le prince qui, tout naturellement, jouait le rôle des vainqueurs ' ; c'étaient là des faits à recueillir par les historiens et les moralistes.

An 4m Une conséquence de la conduite du prêtre , c'est que des insurrections naissaient si subitement, que Ricbard-duHommet devait faire un appel extraordinaire à tous les barons normands, pour aller apaiser la Bretagne ^, et que le roi devait s'occuper du mouvement en Angleterre ^.

La reine Éléonore qui, par sa présence, inspirait le calme en Normandie, qui, en présentant à sa cour encore un enfant ^^ semblait offrir Temblème de ce calme, convaincue que les seuls barons fidèles étaient les Normands, et spécialement les Cauchois, en expédiait, autant qu'il était en elle, dans les pays insurgés. Elle voyait ses efforts et sa coopération récompensés lorsque Henri , rentrant par la basse Normandie ^, avec son grand sénéchal Bizet, venait recevoir à Rhoëm le roi d'Ecosse Malcolm et d'autres personnages importants, s' arrêtant toutefois une nuit et un

An 1166 jour dans sa chère abbaye de Jumiéges ^. Voyez à quelles oscillations la politique est sujette ! Des querelles sur les devoirs du vassal envers le seigneur renaissaient entre le roi de France et le duc de Normandie 7; Rhoëm, à son tour, allait devenir une résidence moins chère pour Henri II, sous beaucoup de rapports; un incendie dévorant plusieurs parties de la ville indiquait la malveillance de certains partisans ?; Roger,, le docte abbé de Saint-Wandrille ,

(1) M. Thierry, (s) M. Depping, t. a, p. 49. (3) Ibid. (i) Ms. des chan. de Saint-Victor, p. 1000. (5) U)id. — TousUiii de Richebourg. (6) Gban. de Saint-Victor. — Rob. de Monte. (7) aob. de Monte, 1166. — Velly, U 8, p. if9. (8) Ghron. rotb.

avant de mourir, venait indiquer au duc de combien dé personnes il avait à se défier; dans ce nombre était compris le prieur du Mont-aux-Malades *. Henri perdait sa mère, celle que l'histoire contemporaine An 4iot désigne sous le nom d'emperesse Malhilde, et qui, fille de roi, femme de roi, et mère de roi, tout en amassant de fortes sommes, avait constamment veillé à l'exécution des monuments qu'elle avait conseillé d'ériger ^. En vain Henri H voulait se distraire par un voyage qu'il faisait dans le Poitou, où son fils Henri venait le rejoindre; il revenait vers le Vexin normand, où le roi de France, sous prétexte d'un privilège de juridiction , commettait quelques dégâts et brûlait des villages, Andely, et les propriétés de de l'archevêque de Rhoëm. Henri H brûlait bien aussi quelques villages du Vexin français ^; mais ces tristes représailles, si odieuses aux peuples, n'étaient pas de véritables consolations. Là seule distraction qu'il trouvât consistait dans la distributicn des dons qu'avait recommandés sa mère.

Henri veut même ôter au roi de France tout sujet de querelle : il renouvelle la reconnaissance des droits

(1) M. Depping, t. 8, p. 66. — Langlois, p. t49.

{«) Farin, t. 1, p. 503. — Servin, t. 1, p. 230. — Pénaux, p. 96.— ChroD. roth. — Guillaume de Naugis. — Dumesnil; ces auteurs ne sont pas d^accord si U décès a eu lieu en 1166 ou 1167, et si les funérailles ont eu lieu à Bonnes-Nouvelles, à Sainte-Marie-du-Pré ou à Tabbaye du Bec. Nous inclinons pour cet endroit , qui est indiqué dans le manuscrit des chanoines de Saint-Victor, p. 101, et dans Toussaint Duplessis, t. 8. — M. Depping partage notre sentiment ; il cite les auteurs qui donnent ce détail , qu^elle est ensevelie dans un cuir de bœuf; des faits récents ont confirmé cette opinion sur la translation des restes de Mathilde en réglise de Tabbaye du Bec-Helloin , et Tétat actuel de la boîte qui les renferme; v. Journal de Rouen, et Bulletin de la Soc. de THist. de Fr. 1846. p. 393.

(3) Chan. de Saint-Victor, ap. Duchesne, p. 1001.** Massevilie.— Toustain de Richebourg , 1 9, p. 119.

Ui ANNALES DES CAUCHOIS.

de celui-ci; il y a plus^ on lui rend sa charge de grand sénéchal, enlevée par félonie ' ; il doit croire qu'il va enfin jouir de quelque repos ; c'est en Normandie qu'il reçoit deux légats envoyés par le pape pour s'assurer de ses dispositions quant à son triste Becket ^ ; il y a un siècle que l'Angleterre est conquise, et depuis ce temps des hommes vraiment politiques ont occupé le trône; eh bien, la rancune d'un seul prêtre fait craindre que la conquête ne s'anéantisse.

Aux premiers nonces en succèdent deux aatres, Gralian et Vivian, qui doivent aller rejoindre le duoroi en basse Normandie^. Leur arrivée occasionne un soulèvement des bourgeois de Rhoëm contre le clergé^; il se manifeste à la Haule ^. Le connétable Richard-du-Hommet ^ est attentif, et les nonces prennent le parti de pacifier d'abord la Normandie et la France, au moins pour quelques mois 7^ ce qui détruit tout d'un coup le pouvoir de Thomas Becket.

Henri II tient alors une cour dans son nouveau palais; il marie, au milieu d'une grande solennité, sa fille Malhilde à Henri duc de Saxe et de Bavière ^. Le pays de Gaux et le Yexin se plaisent à offrir des Aov& ou des redevances pour un événement de cette importance ^.

On conseille alors d'employer, et le duc emploie ces ouvriers qui venaient d'achever le magnifique pont de pierres, à commencer un haut fossé palissade, entre la France et la Normandie '^, sous le prétexte

(1) Velly, t. 3, p. 193. (8) Hume , t. t, p. 504. (3) Id. p. 507. (4) Chron. incl. Delamarc. (5) Haulla pro Hallà. (6) Mém. des ant. de Norm. t. 7, p. 247. (7) Toustain de Richebourg, t. 2, p. 113. — Robert de Monte. — M. Depping, l. 2, p. 55. (8) Ms. des chan. de Saint-Victor, p. 1002. (9) M. Depping. (10) Ms. des chan. de Saint-Victor, ap. Duchesne, p. UWS. -«- I>e

ANNALES DES CAUCHOIS. ia

d'empêcher les courses des pillards, réellement pour contenir le roi de France, qui ne pouvait rester tranquille, et parce que le fils de ce roi, qui allait porter le nom de Philippe-Ânguste, montrait déjà des dispositions guerrières.

Robert-le-Bossu, comte de Leicester et de Breteuil, sénéchal de Rhoëm, fait connaître au roi les noms des braves Normands qui viennent de trouver la mort dans la Fouille et la Calabre ' ; il conseille de penser désormais à la défense du duché, avant d'aller à la conquête, tout en restant sensible à la poésie du Normand Falcand, qui publiait une histoire de Sicile, et n'oubliait pas les guerriers de son pays '• Aussi le duc, en allant voir, à Saint-Germain-en-Laye, le futur roi de France, soit pour faire son devoir de sénéchal, soit pour présenter un de ses fils à cet emploi ^, étudiait ce prince, dont le caractère intéressait si fort son duché.

Revenu dans sa capitale, Henri II, s' attachant, au* tant qu'il était en lui, le clergé, et aussi par des sentiments de piété auxquels il n'avait véritablement pas dérogé, applaudissait à la fondation d'une église à Valmont, village tout récemment fondé 4, par les soins du sieur d'Estouteville ^, à celle d'une autre église à Bure, près de Neufchâtel , dont l'archevêque Rotrou faisait en personne la dédicace ^.

Caumont , ant., 1. 1, p. 200. — Mézeray, t. 8 , p. t03 et suivantes, place le fait en 1170.

(i) Guill. de Nangis, p. 71. (2) Dict. bist.

(3) Ms. des cban. de Saint-Victor, p. 1003.

(i) Soc. de THist. deFr. 1838. — T. Duplessis, t. 1. — M. Blancheton, Vues Pitt. des châteaux de Fr., p. 63, a eu soin de donner un dessin du cbàteau-fort , qui est encore réparé suivant le goût du xii* siècle.

(5) Ms. des cban. de Saint-Victor, p. 1003.

(6) Soc. des ant. de Norm., 1. 10, p. 3iM.

AS 4U9 Les CauchoiSy comme beaucoup d'autres sujets de Normandie y applaudissaient à leur prince ^ quand ^ après toutes les tracasseries de Thomas Becket, tout en se raccommodant avec lui ^ grâce à Tintervention d'Arnoul ^, il refusait le baiser de paix ^. Ils étaient enchantés^ quand ^ après le traité de Montmirail^ ils voyaient le fils de leur duc épouser la fille dû roi de France, sœur de Philippe Dieudonné ^, que Rigord a le premier surnommé de l'épithète d'Auguste. Ils étaient moins satisfaits de voir son fils Henri qui demandait d'être couronné, comme le fils de Louis VH, du vivant de son père ^. Ils craignaient de voir une couronne sur la tête du père, et une sur la tête da fils; ce n'était pas leur érudition qui leur enseignait que les sceptres anticipés sont rarement des gages de paix, c'était leur bon sens. Ils voyaient avec défiance le roi-duc penser à un partage entre ses fils, et assez disposé à se retirer à son palais de Bures, en basse Normandie^; on disait que peut-être c'était pour s'y reposer avec une belle mattresse nommé Rosemonde, ce qu'il traduisait en Rosa mundi^; Éléonore affirmait avec dépit que c'était là son seul but. On apprit tristement, autant qu'avec crainte, les désordres qui allaient nattre au sein même de la cour, et qui devaient succéder aux désordres nés de la puissance du clergé. A peine le roi est-il arrivé à Rhoëm, que des évêques anglais viennent se plaindre de Thomas Bec-

(1) ServiD, t. 2, p. 230. (2) Guill. de Nangis, p. 63. — Hume, 1. 1, p. 507, 508. — Matthieu Paris, p. 82. — L. Dubois, p. 286.

(3) Hénault , 1. 1, p. 156. — D'Orléans. — Servîn , 1. 1, p. 245. —Mém. de PAcad. des belles-lettres, c. 8, p. 538. — Velly, t. 3, p. 188.

(4) Farin, t. 2 , p. 84. — Hume , 1. 1 , p. 510. — Servin , 1. 1, p. 246.

(5) Toustain de Richebourg.

(6) Larrey, THéritière de Goienne.

ANNALES DES CAUCHOIS. Ul

ket * ; Henri dit , dans sa colère : « Par les yeux de Dieu, personne ne m'en débarrassera-l-iP ? » Quelques jours seulement se passent, et il apprend son as-> sassinat; on lui en raconte les détails^. 11 ne donnait pas Tordre de poursuivre les quatre hommes qui s'en étaient rendus coupables 4; il voyait dans cet événement une chance de tranquillité, et n'ordonnait pas que justice eût son cours; les Cauchois y voyaient une cause de nouveaux troubles. Gela ne se déclarait pas sur-le-champ, et le roi supposait qu'il pouvait fa- a* un cilement se retirer en basse Normandie, à Avranches^; il y restait pendant quelques semaines dans un repos du moins apparent; mais son fidèle archevêque de Rhoëm, qui entendait murmurer autour de lui, qui connaissait les dispositions de Tarchevéque de Sens à lancer un interdit sur la Normandie, vient le trouver et concerter ses plans avec lui. On demeure d'accord que l'archevêque de Rhoëm défendra l'exécution de l'interdit, s'il a lieu, jusqu'à la ratification du pape ^; que pendant ce temps on enverra à la cour de Rome une narration des faits, au nom du clergé de Normandie 7; que l'on fera part au souverain pontife de l'établissement de la dime saladine contre les infidèles^; que l'archevêque de Rhoëm lui-même fera partie de la députation, avec l'évêque d'Évreiix ^.

Tout ce qui a été prévu est exécuté : on disait Amm Oiême, dans la narration au pape, que le roi était

(1) M. Depping, t. i, p. 88, QO-^-Hénault , t. 1, p. 156.— M. Dumesnil.

(2) Veily, t. 3, p. 196, et les auteurs qu'il cite.

(3) Dufossé, Vie de Th. Becket. — Hume , p. 513. — Toustain de Rich. t. 2 , p. 119. (4) D'Orléans, 1. 1, p. 217. (5) D'Orléans, 1. 1, p. 222.

(6) Script, rer. franc — M. Thierry, t. 2, p. 38.

(7) Id,., p. 39. (8) Hume, 1. 1, p. 519. (9) Hume, p. 518. — TousUin de Riçhebourg, t. 2, p. 118. -^ Masseviile » t. 2, p. 57.

restée à la nouvelle de l'assassinat, trois jours enfermé dans sa chambre , parlant de saicide ; qu'il ne s'était calmé qu'en se décidant à prendre la croix'. L'archevêque de Rhoëm, qui venait d'obtenir une nouvelle circonscription de son diocèse*^ se voyant d'ailleurs appuyé par le fameux Barre et l'abbé dd Yalasse, était certain du succès. Les précautions étaient si bien prises que l'ambassadeur réussit , malgré l'ardeur de celui qui se disait primat des Gaules.

Deux cardinaux vinrent de Rome en Normandie et en Angleterre : après avoir vérifié plusieurs faits, ils vinrent trouver Henri. Un quasi concile eut lieu à Avranches le 22 mai : le roi s'agenouilla devant (é8 légats^; son innocence fut reconnue^; on lui parlât de la sanctification de Thomas, et, loin de s'y refuser, il fit son éloge dans les termes les pluàr expansifs^. Son zèle va plus loin : dans un condié régulier, il concède l'appel à Rome de toutes les décisions ecclésiastiques rendues dans ses États ^, sans distinction. Il promet de partir pour Jérusalem 7.

C'est à cette conduite curieuse que succède laf bulle, au moins aussi curieuse, d'Alexandre III, que M. Thierry a rapportée^, et qui ne parle pas plus qne Henri de poursuivre les assassins de celui que Ton no connaît plus que sous le nom de saint Thomas de Cantorbéry.

Le roi, désormais^ avait l'air de ne plus s'occuper que des moyens d'augmenter son revenu. Il retrou-

(1) M. Thierry, t. 2 , p. 46. (â) Pommeraye, p. 10.

(3) M, Thierry, t. 2 , p. 47, 48. (4) Toustain de Ricbeb., t. S, p. 119.

(5} Hume, t. l,p. 520.

(6) Rob. de Monte. —M. Depping, t. 2» p. 165.

(7) Dict. des conciles, v» Avranches. — Mém. de la Soc. trclié<>l. d'Avranches, 1842. — Senin , détails^ p. S»i, 992* (6> T, t , p. Si.

ANNALES DES CAUCHOIS. m

vait^ disait-il, d'anciens biens ducaux '; il donnait une -rode besogne à Guillaume de Saint-lean, son grand sénéchal '.

Ses goûts tnililaires avaient pourtant un certain aliment : Tinvasion de quelques aventuriers en Irlande, r autorisait à rassembler les hommes de guerre, et à traverser la nier^; mais il a le tort d'emmener avec lui sa belle Rosemonde : il a un tort aussi grave, celui « d'être jaloux des succès de l'un de ses fils dans cette même guerre 4. Celte maîtresse, dont nous venons de parler, excite hautement èa jalousie ^; elle parvfent à irriter les enfants contre le père : celui-ci veut la faire incarcérer; le mandat est si précis, qu'elle est forcée de fuir déguisée en homme ^. Ce fils du roi, ao urs celui même qui avait excité un sentiment si blâmable, veut protéger sa mère à cette occasion; il demande le gouvernement réel, effectif de la Normandie 7; au refus de son père, il va réclamer la protection du roi de France, et il est accueilli par lui. Celui-ci va même jusqu'à faire fabriquer un scel au nom de Henri III, pour l'apposer sur des chartes qu'on se hâtera de publier. Le roi de France félicite les autres enfants de Henri II, de se réunir au prétendu Henri IIP.

Cependant le roi-duc donnait à tous les châtelains An 4174 l'ordre de mettre leurs châteaux en état de défense 9;

(1) Robert de Monte. ^ M. Depping , t. a , p. 99.

(2) Toustain de Richeb., t. 2. — M. Depping. (3) Hume, t. 8, p. 1. (4) Id., p. 12. (5) L'Héritière de Guienne. — Michaud , Biogr. univ.

v«> Éléonore. — Dict. hist. v» Rosemonde.

(6) L'Héritière de Guienne.

(7) Roger de Hovcden. — M. Thierry, t. 2, p. 59. —Script, rer. franc, l. 12. (8) Ap. Duchesne, p. lOOi. —M. Thierry, t. 2 , p. 63, 66,

6S, dô. ^L'Béitière de Guienne.

(9) M. Depping, t. 2, p. U6.*M. Richard, Réponse S M. Fatlue, p. 13.

itO ANNALES DES CAUCHOIS.

il engageait Tarchevêque deRhoëm à prêcher Tobéissance ' et à prévenir ses fils qu'il sera très-sévère. En attendant, il faisait saisir Éléonore en Aquitaine, et la faisait jeter en prison ^ ; il entretenait une correspondance active avec Alexandre III. Rosemonde mourait empoisonnée dans une maison royale, après avoii' donné le jour à deux fils, dont l'un était Jeffrey, archevêque d'York, et l'autre Guillaume , comte de Salisbury^; il la. faisait inhumer, non sans quelque solennité, à Oxford; il la remplaçait par une autre maîtresse. Lui qui avait eu le projet de donner effectivement à l'atné de ses fils le nom de Henri m, avec l'Angleterre, la Normandie, l'Anjou, le Maine; de donner à Richard la Guienne et le Poitou; à Geoffroi, la Bretagne; à Jean, l'Irlande^; qui même avait déjà fait couronner Henri, par l'archevêque de Rhoëm, à Wincester^; rompant ces liens (qu'il avait voulu former malgré le dissentiment de ses amis les plus dévoués), va faire ouvertement la guerre à ses enfants^. Le roi de France, avec son Henri III, avec Hugues, Bigot et Richard de Morville, Normands favorables à son projet 7, passe encore une fois la frontière de Normandie, néglige les petites places fortes, arrive sons les murs de Rhoëm et en fait le siège ^. La ville était

(1) M. Depping, t. 2, p. 120. — M. Richard, Réponse à M. Fallue, p. 13. (2) Gervasius Dorob.— M. Thierry, p. 70. (3) Diceto. — Dict. bist. y» Rosemonde. (4) Hume , t S, p. 17.

(5) D'Orléans, 1. 1, p. 2î6. — Servin, t. 1 , p. «57.

(6) Guill. de Nangis. (7) M. Depping, t. 8.

(8) Script, rer. franc, t. 13, p. 160. — Roger de Hoyeden. — Bened. Petrob. — L'Hérilière de Guienne, p. lOi. — Diceto, p. 578. — Brompton, 1098. — Farin, t. 1 , p. 452. — Toustain de Richebourg, t. 2, p. 131, 132. — D'Orléans, 1. 1, p. 240. — Hume, t. 2 , p. 33, 34. —Servin, 1. 1, p. 253, 25*. — M. Thierry, t. 3, p. 98. — M. Depping, t 2 , p. 189. — L. Dubois, p. 240.

remplie de guerriers. Pendant les chaleurs d'août^ les escarmouches les plus fatigantes^ les sorties les. plus vives ont lieu. Suivant les expressions de Hume^ Louis ^ désespérant de s'emparer à force ouverte d'une place défendue si courageusement, essaya de là surprendre par un stratagème qui^ dans ce temps de superstition^ ne lui fit pas honneur; il proclama une suspension d'armes^ sous prétexte de célébrer la fête de Saint-Laurent^ réellement pour profiter de la sécurité des assiégés y supposant que chacun se livrerait ou à la féte^ ou au repos^ dans les deux armées. Les assié-

gés négligèrent de poser les sentinelles Mais des

prêtres, du haut d'un clocher, virent du mouvement dans le camp français; ils sonnèrent, et les guerriers armés à la hâte, non-seulement repoussèrent l'assaut, mais tuèrent beaucoup de monde au roi de France, et le lendemain, 11 août, Henri, qui avait traversé vivement la mer, qui était venu tout le long de la rive gauche de la Seine, passant le pont nouveau, après avoir recruté sur son chemin et à Émendreville tout ce qui lui était fidèle, entrait dans là ville, sans prendre de repos, faisait une sortie immédiate, forçait Louis VU à la retraite; et celui-ci, qui ne voulait pas rentrer dans Paris sans avoir fait beaucoup de mal, qui déjà avait ravagé le pays de Caux, et notamment les fermes de Jumiéges ', pillait encore vers la haute Seine, et faisait suivre son invasion d'une famine cruelle ^. Henri H forçait donc bien Louis VH et ses protégés à se retirer, même à fuir ^ ; mais le mal n'en était pas moins fait. Un légat venu

(1) Masseville, t. a, p. e3. —Desbayes, p. 57. (9) Ap. Duehesne, p. 1004.

(3) Sim. de Sismondi.

ttl ANNALES DES CAUCHOIS*

de Rome^ pour rétablir des sentiments pieux dans cette famille, ne pouvait pas faire que tant d'autres familles n'eussent pas soufTert à cause de leurs divigions ^. On voulait bien d'une réunion qu'on jurait devoir calmer la Normandie, la France, le Poitou, la Bretagne; la conférence avait même lieu entre Trye et Gisors, sous un orme qui a eu une grande célébrité, que l'on assure avoir eu plusieurs toises de circonférence ^. Le père semblait disposé à la franchise; le docte Radulphe ou Ranulphe de Glanville, l'archevêque de Rhoëm et Guillaume de Mandeville ses ambassadeurs, avaient des pouvoirs très- étendus pour en finir; mais, dès que le roi de France voyait le calme prêt à renaître et l'espoir de conquérir quelques parties de la Normandie s'évanouir, il rompait sous le moindre prétexte^. Henri, qui avait laissé encore une fois les rives de la Seine à des hommes sûrs pour aller défendre le Poitou, revenait bientôt en Normandie. Dans toutes ses courses, il amenait prisonnières et sa femme et sa bru , la fille du roi de France ^ ; à Rhoëm , il avait eu soin de faire enfermer Éléonore dans une tour de son palais^, et de la recomfuander à William Fitz Andel, son grand sénéchal; mais il était temps qu'il all&t vers une autre partie de la Normandie pour forcer Louis VII, qui avait attaqué Yerneuil , à prendre la fuite ^, et prompte-

(1) M.Thierry, t. 2, p. 74.

(2) D'Orléans, 1. 1, p. 234. — Mém. de la Soc. des ant. de Norm. 1835, p. 341, dit à Gisors. —Ridulf. de DicetOiap. script, rer. fr. t. 13.— Cron. de 1581. —M. Thierry, p. 75.

(3) Brompton , p. 1093. (4) M. Thierry, t. S.

(5) Servin, t. S, p. 354.

(6) Mézeray, t. 2, p. 104 et si^ivantes. •::- Jouroal dç Louyiers, 17 novembre 1838. — L'Héritière de Guienne , p* l.QO ^ suiv, , place ce siège en 1173.

^en|. ^enri n'était pas moins ^Bureux dans une autre ppinte en Bretagne^

La m^i}leure alligace pour les enfants , malgré les tprts de leur père, était donc encore la sienne. C'est à Falaise que leurs amis communs se réunissaient; qu'on faisait entendre qu'il valait miei^x unir tant d'efforts contre les infidèles, dont la mort du roi Amaury rele- Tait les espérances % et que la jalousie, juste ou non, de la reine, ne devait plus être un ferment de guerre civile; c'est à Falaise que, dans des conditions dont les témoins étaient l'archevêque de Rhoëm et Richard du Hommet, on parvenait à entrevoir la paix. Au fond, on la croyait durable^, quoique les conditions, ^nsi que le fait remarquer d'Orléans, en fussent bien O^oins avantageuses a^x enfants que ce qui leur avait été offert auparavant.

Une fois la guerre terminée , ou du moins suspendue, chacun cherchait ses indemnités. Les moines de Jpmiéges obtenaient, par exemple, la moitié de Trubleville (Turbida-Villà) à une lieue sud-ouest de Barentin, et ils avaient soin de faire confirmer la donation par le pape Eugène IIP; on tâchait de se faire exempter d'impôts; chacun venait indiquer ses pertes; mais Henri II comprenait bien que c'était à .des pensées générales plus vastes qu'il fallait surtout recourir, suivant l'impulsion de Robert Blanches-Mains son grand sénéchal ^. Abandonnant lui-même les mauvais exemples qu'il avait donnés, il redevenait législateur : il établissait des peines contre les voleurs, les

(1) Lenain de Tillemont, Vie de saint Louis, 1. 1, p. 304.

(2) M. Depping. — HuDie , t i , p. 26. — D'Orléans, 1. 1, p. 840.

(3) Soc. des ant. de Nqrn., t. IQ , 1930, p. 36» : ce village est aujourd'hui confondu avec le bourg de SainirFaêr. (4) M. de Toustain.

m ANNALBS DBS CAUCHOIS.

feax monnayeurs^ les incendiaires '• Les habitants de Rhoëm qui^ tout récemment, avaient tant soaifertde ce genre de crimes , qui venaient de voir treize paroisses réduites en cendres ^, applaudissaient à ce nouveau rôle du roi d'Angleterre, duc de Normandie; quand ils entendaient proclamer qu'un incendiaire aarait la main droite et le pied droit coupés ^, ils étaient satisfaits , et rebâtissaient avec un peu plus de sécante leurs maisons de bois.

Henri II était encore approuvé quand , au lieu de l'épreuve par le duel » il autorisait un jugement par une assise de douze francs tenanciers ^; c'était poor lui une satisfaction de voir de nouveau quelque penchant à des actions pieuses. Accompagné de Robert Blanches-Mains, il assistait à la dédicace de la noavelle abbaye du Bec, par l'archevêque de Rhoëm ^ Heureux d'accorder à son fils Henri de séjourner en Ao 117* Normandie^, il croyait que tout allait suivre un cours rationnel. Ce n'était pas seulement en Angleterre qu'il essayait des juges ambulants pour décider les contestations civiles, c'était dans tous ses États, et cela avait pour but d'attacher à la propriété 7. Déjà il s'occupait de vérifier s'il n'était pas utile de rendre la défense plus solide aux limites, et de diminuer le nombre des chàteaux-forts appartenant à des barons. Ce n'était pas pour retirer aux hommes l'occasion de la défense personnelle, puisqu'il fallait que tout homme qui possédait un fief justifiât qu'il était possesseur d'une lance,

(1) Hume, t. 2, p. 37. (2) Farin, t. 1, p. 509.

(3) Hoveden , p. 549.

(4) Gianville , 1. S , c. 7. — Hume, t. a , p. 38.

(5) Âp. Duchesne, Ms. des chan. de Saint-Vietor.

(6) Bened. Petrob. — M. Depi^ag, t: 2, p. 164.

(7) Hoveden. — Hume , t. 2, p. ^.

ANNALES DES CAUCHOIS. i35

d'an bouclier, d'une cotte de mailles et d'un casque, et qu'un homme non possédant fief, mais possédant en immeubles seize marcs d'argent, devait avoir la même armure'; c'était pour faire des agriculteurs au dedans, et des guerriers aux frontières.

Le créancier du seigneur n'avait plus le droit de saisir les biens du vassal , qui n'était ni solidaire avec ce seigneur, ni caution : celte loi si remarquable émanait d'un conseil tenu à Verneuil et composé de prélats et de barons normands, anglais, manceaux^ tourangeaux et bretons^. Le duc ne devait plus, à l'avenir, avoir le droit de retenir les bénéfices ; c'était là \ine concession spontanée , et propre à faire chérir le roi qui la faisait 3.

Pendant que Henri parcourait ses États pour tâcher de rendre généraux les effets de son ordre, il accordait une grande confiance à Gilbert Mallet, puis à Raoul de Tancarville 4. Il confiait ses châteaux à la surveillance des d'Estouteville ^ ; il faisait réparer les forts et y plaçait des garnisons^; puis, revenant vers ces lieux où la science du gouvernement^ s'était d'abord révélée en lui, sous les auspices de sa mère, ad un c'était de Rhoëm qu'il datait sa charte ou ordonnance sur la ghilde ou association relative à la navigation de la Seine 7, puis ces autres dispositions si aptes à favoriser le commerce fluvial, et qui, tout en laissant subsister les tours et murailles, tendaient, sous iforme de privilèges , à rendre les habitudes de la ville de

(1) Cbron. Gerv. et autres auteurs cités par Hume, t. a , p. 39.

(2) Hume, t. 2, p. il, et autres auteurs qu'il cite. — M. Depping, l. 2 , p. 178 , place le fait en 1177.

(3) Daviel , p. 36. (4) T. Duplessis.

(5) M. Depping. (6) Masseville , t. a, p. 67. (7) M. Chéruel , p. 6».

m ANNALES DES GAUCpOIS.

Rboëm ' tout à fait au commerce. C'était à l'arche^ véque de Rboëm ^ aux évoques , aux comtes, aux barons qu'il adressait une autre cbarte, par laquelle il ordonnait une jouissance usufruitière au profit d'un fidèle serviteur Willelmus de Heroweur, et il la faisait signer par Robert d'Ostranville et Joscelin de BailleuP.

Il aimait bien mieux désormais s'occuper de ces matières, ou même assister à ces représentations religieuses du moine Geoffroi, qui étaient l'origine du tbéàlre ^, que de penser à la croisade; il comprenait bien, lui dont les États étaient si divisés, qu'il ne pouvait pas, sans préjudice pour tous et pour lui, faire une longue absence. Aussi, si l'arrivée d'un cardinal venu de Rome, en août, pour lui rappeler qu'il avait pris la croix , et en même temps lui faire comprendre qu'on pouvait mettre son royaume en interdit, si cette arrivée le troublait, il gagnait du temps en envoyant une ambassade à Rome, en se trouvant avec le roi de France à Ivry, et en promettant la réciprocité des engagements^, sans toutefois une envie bien réelle de les exécuter. Même quand il passait, au mois de décembre, en Angleterre, et quand il semblait confier l'administration de la Normandie à Louis YII , il avait encore soin de désigner pour ses lieutenants tout ce qu'il savait d'hpmmes les plus dévoués à lui seul, et ne se pressait pas d'aller à" l^ croisade ^ . An U7B Henri voulait bien ceindre l'épée à son fils Geof-

(1) M. Chéruel, p. 139, 140, 153, 170.

(2) Mém. de la Soc. des ant. de Nom., t. 7, p. 180.

(3) HénauU , t. 1, p. 157.

(i) M. Depping , t. %, p. 179. (5) Id., p. 180.

ANNALPS DES CAUCHOIS. |27

froi'; iDâis^ pour lui, il aimait bien mieux parcourir ces belles campagnes de Gaux^ ses belles abbayes, ses châteaux du Roumois, ses châteaux d'Angleterre. Au décès d'Anfred, abbé de Saint-Wandrille, il veillait à le faire remplacer par Walterius ou Gaultier II, homme d'un bon exemple pour ses religieux *. Il était satisfait de voir l'archevêque de Rhoëna qui allait consacrer, avec Richard, l'évéque de Goutances, l'église de Lassay ^. Il encourageait Robert de Fécamp dans le projet d'écrire l'histoire de Rhoëm 4, Renouf de Glanville dans la composition de son traité des lois et coutumes d'Angleterre ^ et d'un résumé, pour la Normandie, des formes judiciaires ^ qu'on appellerait aujourd'hui code de procédure. Il allait jusqu'à recommander partout une belle écriture : nous avons sous les yeux des feuilles de ce temps qui sont admirables 7,

L'impôt de monnéage, qui se percevait de trois ^ns en trois ans, l'impôt des aides«-chevels ^, étaient régularisés dans des assemblées pour ainsi dire habituelles.

' La nouvelle de la paralysie de Louis VIP, après An ui9 son retour du pèlerinage au tombeau de saint Thomas de Gantorbéry**^, n'était pas fâcheuse pour Henri; c'était une chance de plus de ne pas partir pour la croisade. Il ne pouvait pas croire que le fils de ce singulier roi, prince alors âgé de quinze ans", et qu'on allait sacrer, eût un avenir brillant devant

(1) L'Héritière de Guienne. (2) Laoglois, p. 149. (3) Soc. des ant. de Norm. 1826 , p. 98. (4) Ghron. incL rolh. aut. pel;^m^rc. [h) Soc. djss ant. de Norjn. 1839, p. 158. (6) M. Depping, ti SI , p. 336. (7) Musée de Rouen , 1844. (8) Soc. des ant. de Norm., t. ia,p. 473. (0) Sim. de Si^mcM^di- (16) Bened. f etpb. -r M. Oepping, t. 8, p.. ^f3. (11) ^énm\U

4i8 ANNALES DES CAUCHOIS.

lai. Pourtant y lorsque eu sa qualité de duc de Normandie , il eut assisté au sacre à Reims ^, comme ayant droit à porter la première bannière carrée^; lorsqu'il eut été à portée déjuger de près du physique et du moral de ce jeune roi , il conçut des craintes sérieuses.

AB 4IS0 L'apoplexie , puis la mort du roi de France ^^ à la date du 18 septembre 1180, Tarrivée à la cour de Normandie de beaucoup de juifs et de la mère de Philippe-Auguste 9 qui se plaignait de celui-ci^, la menace de Richard ^ si sa mère ne recouvrait pas sa liberté 9 les prétentions du jeune roi de France quant au Yexin ^, dans une entrevue à Gisors , même après avoir reçu Thommage, homagium osculi^j tous ces faits mettaient Henri II dans la nécessité, malgré son grand âge^ de retrouver toute sa vigilance et d'oublier sa promesse quant à la croisade.

An H8I S'il envoyait sou fils Jean en Hybemie^, s'il cassait l'élection de l'évéque de Goutances par le chapitre de Rhoëm et le remplaçait par Robert du Neubourg; s'il autorisait certaines donations faites à Rhoëm par Robert, comte de Meulan, en faveur de diverses abbayes de Normandie, et à Jumiéges^; s'il surveillait le remplacement du Normand Arnould, évéque de

(1) Moréri, vo Pair. (8) Senrin, t. 1, p. 858. — Belleforest , Ann. de France. — Hénault, t. l,p. 157.

(3) Toustain de Richebourg et la Chron. de Duchesne , p. .1004, placeot à tort ce décès en 1176 ou 1177; — M. Depping, en 1181 ; — les auteurs les plus exacts constatent notre date: Hume, t. 2, p. iS; — Hézeray; — Massevilie, t. 2, p. 70; — Sim. de Sismondl; — Velly, t. 8; — Hénault , p. 160.

(i) Velly, 1, 8. — Toustain de Ricbebourg. — Sim. de Sinoondî, t. 1, p. 282. (5) Hume, t. 2, p. 43. (6) L'Héritière de Guiennéi

(7) Velly, t 3. (8) Duchesne, p. 1004.

(9) Dupiessis, t. 2. — Soc. des ant. de Norm., t. 7, p. 140i

Lisieux^ qui^ se sentant mourir^ donnait sa démission'; s'il prétait quelque attention à ce qu'on lui racontait des derniers instants du pieux Laurent^ qui de Dublin s'était retiré près d'Eu *, cela prouve encore une fois son goût pour les choses de détail. D'autres parties plus sérieuses de son administration étaient de favoriser la noblesse en fondant le prieuré de Saint- Julien pour y mettre les filles lépreuses de noble race, en leur donnant le manoir qu'il avait dans la forêt de Rouvray, en leur promettant des terres d'une grande valeur avec franchise d'impôts et subsides ^j de favoriser ceux qui n'étaient pas nobles , en promettant et facilitant l'envoi de leurs enfants aux écoles de Paris ^; ei, après avoir reçu à sa cour les principaux des juifs, d'accorder dans Rhoëm un clos destiné à tous leurs coreligionnaires^ (clos qui a encore aujourd'hui le. nom de rue aux Juifs); et surtout de forcer la reine mère du roi de France de s'en retourner avec son fils ^.

Il s'entendait avec le pape Lucius III pour que le^miss clergé normand n'exigeât pas certaines dimes7. Il se plaignait de la tenue de Philippe- Auguste , lequel , ouvertement enfin , excitait ses fils contre lui^.

Dans la tournée qu'il faisait en Normandie, il répé-

(1) Dict. hist. — V. Épllres d'Amould , ia-8, 1585.

(8) D. Lebœuf. — Dicl. hist.

(3) V. cette charte. — Charte de Gautier de 1183. —Bulle d'Honoré 111. — Ord. de 1269. — Lettre de Charles V de 1366. — L'échange avec les religieux de Sainte-Catherine-du-Mont , du 18 juillet 1600, avec le catalogue des prieurs de Saint-Julien , dans Faiin , t. 3, p. a09 et suivantes, jusqu'à 217.

(i) Hénault , 1. 1, p. 158. (5). Farin , t. 1, p. 46 , 95.

(6) Velly, t. 3, p. 265. (7; Soc. des ant. de Norm. 1834, p. 410, 411.

(8) ToustaindeRichebourg, t. 2, p. 137. -^Sim. de Sismondi, t. 1» p. 285. — Hénault, 1. 1, p. 160.

tait C6Ô plaintes devant les princes , seigneurs et prélats qui raccompagnaient ou le visitaient '; mais lorsqu'il apprenait la prise de Jérusalem par lé sultan Saladin ^, le principe d'une paix s'établissait encore une fois avec Philippe- Auguste : le 12 des kalendes de février 1 1 83^ on demeurait d'accord d'aller à la Terre-Sainte^. Puis, lorsque la mort eut enlevé, le 11 juin, à Limoges, le fils du duc, Henri, que Louis VII avait déjà nommé Henri HI ^, après avoir fait venir à Rhoëm, dans un sac, les dépouilles de ce fils qui, au moment de son agonie, demandait la bénédiction paternelle ^, après avoir assisté aux prières faites par Gautier, le nouvel archevêque, une querelle quant à la dot de la fiancée de ce fils s'élevait de nouveau avec le roi de France, et une conférence^ n'en éteignait pas les vraies causes. Henri II voulait bien envoyer à Yincennes des daims, des cerfs, des chevreuils; il voulait bien en soigner luimême l'embarquement sur la Seine et les adresser à son jeune seigneur 7; rien ne lui coûtait en fait de devoirs féodaux, de même qu'il se montrait enchanté de confirmer la donation faite par Robert de Meulan de la chapelle du Torp à l'abbaye de Jumiéges, à chai^ d'y entretenir deux religieux ^ ; mais il s'obstinait à rester dans ses États. Alors Geoffroi revenait à son père 9; il abandonnait le fameux Bertrand de Bom, qui avait servi ses passions et celles de sa mère;

(!) Bened. Petrob. (2) Duchesne, p. 1004. (3) Id.

(4) M. Thierry. — D'Orléans, p. 247. — Toiistain de Richebourg, t. J, p. 138. — Farin, t. 1, p. 8;. —Bened. Petrob. ad 1182. —M. nepping, t. 2 , p. 203. — L'Héritière de Guienne place à tort le fait en 1180.

(5) Ghroo. des archev. de Rouen. — Farin, t. 1, p. 84, — Seivin. — L. Diibois, rësomé , p. 241 . — Hume , t. 2 , p. 44. (6) M. Depping.

(7) Velly, t. 3. (8) Duplessis, t. 2. (9) M. Thierry, p. i\i.

ANNALES DES CAUCHOIS. m

celle-ci y reconnaissant enfin ses fautes et se justifiant de Timpotation qui lui avait été faite d'avoir empoisonné Rosemonde^ sortait de prison. La famille était réconciliée '• Pour montrer sa disposition à la con- An im fiance 9 résultant de cette réconciliation ^ et pour réunir toute sa famille contre Philippe-Auguste , Henri II, lorsqu'il s'absentait de Normandie ^ déléguait ses pouvoirs à Greoffroi, assisté de sa mère, pour gouverner en son absence^; il accueillait les projets de ce fils sur le droit d'atnesse, dont plusieurs publicîstes regardent l'admission comme fort utile alors, droit dont il est l'inventeur, et qui n'a cessé en Normandie que par la révolutiori de 1789^. Il le laissait placer sur le siège métropolitain de Rhoëm^ Gaultier de Goutances , ce prélat remarquable qui a mérité le surnom de Magnifique; il lui proposait, avant de le nommer, de recevoir pour sénéchal Guillaume de Tancarville ^, et pour chambellan Etienne de Matignon, fils de Denis de Matignon, d'une vieille famille normande^. Il lui faisait part, en termes bien sentis, du décès du célèbre Robert Wace7, ce poëte historien dont la fidélité nous a été si précieuse. Dans ses voyages, et quand il était à Bures, il adressait h Geofifroi une charte en faveur de plusieurs prieurés, signée par ses confidents les plus remarquables, et qui existe encore avec ses lacs de soie rouge , verte et blanche ^. Il lui faisait part du projet d'imiter l'usage

(1) M. Thierry, p. 120. (8) Bened. Petroburg. — M. Depping, t. J, p. 208. (3J Pasquier, Recherches de la Fr. — Velly, t. 3, p. «91.

(4) Gilbert. —Masseville, t. 1, p. 332. — Servin, 1. 1, p. 16. — Pommeraye, p. 373. (5) T. Duplessis. (6) Tableaux de Tliorigny.

(7) Notice sur Robert Wace, en tète du Roman de Rou , par M. A. Le Prévost. — Dict. hist. vo Wace.— Montfàucon , 1. 1, p. 627.

(8) Soc. des ant. de Norm. t. 7, p. 9i.

4di ANNALES DES CAUCHOIS.

de paver les rues empuanties, usage qui commençait à élre suivi eu France ' et surtout à Paris. 11 lui faisait comprendre Timportance du château-fort de Gisors, qui était l'objet constant des désirs de Philippe-Auguste f et lui recommandait de faire travailler au fossé extérieur, aux portes , aux ponts, à la tour ^, à l'arsenal.

AB 4I8S Des voyages de Henri II dans tous ses États ayant pour résultat de s'assurer de la disposition des esprits, quant à la croisade, le confirmaient dans la pensée qu'une expédition devait avoir lieu^ mais* que rien n'exigeait encore sa présence. Quand il venait en Normandie avec le patriarche de Jérusalem, Héraclius, et avec le grand maître des Templiers, lesquels apportaient les clés du Saint-Sépulcre ^, il ne contrariait pas leurs inspirations, au contraire il s'en montrait ému ; il racontait après eux les détails du massacre des hospitaliers et des templiers en Orient ^, mais il pesait bien s'il devait partir comme chef; et le décès de Geoffroi, le plus habile de ses fils^, décès qui avait lieu à la cour de France, dans un tournoi, décès qui devenait pour la Normandie un si grand fait politique, le retenait encore. Le penchant trèsprononcé de Richard, son quatrième enfant, pour la cour de Philippe-Âugusle, malgré ses recommanda- An i486 tions , ou bien la conduite de ce Richard , quand il

(1) Hénault, t. 1, p. 162. — Content d'Orville, Précis de la vie privée des F r. — Laquer rière, t. 2 , p. 35. (2) V. détails de ces travaux , Soc. des ant. de Norm. 1835, p. 343 , Mém. de M. Deville.

(3) Toustain de Richebourg , t. 2, p. 139. —M. Depping , t. i, p. SIO.

(4) Velly, t. 3, p. 312.

(5) Hume, t. 2, p. 45. — D'Orléans, t. 2, p. 2i8. — Roger de Hoveden. — M. Thierry, p. 121. — Sim. de Sismondi place la date du décès en 1186, le 19 août, 1. 1, p. 286.

venait en Normandie, le détournait d'avoir en celui-ci l'entière confiance qu'il venait d'avoir en Geoffroi*. Il était évident que Philippe-Auguste n'inspirait à ce Richard et à son frère Jean, qui se moquait lui-même de son surnom de Sans-^Terre, que des sentiments d'irrévérence envers leur père * ; ce roi allait jusqu'à leur faire entendre qu'il avait des troupes à leur disposition contre lui ^. Son but, qui paraissait être de ne reprendre que Gisors et quelques parties du Vexin^, était véritablement la possession de toute la haute Normandie. Aussi, lorsqu'en revenant sur le continent ^ Henri essuyait une tempête dans laquelle des bâtiments de sa suite faisaient naufrage ^, lorsque la conjonction de toutes les planètes avait lieu vers ce moment^, en France comme en Normandie beaucoup étaient disposés à attribuer de si effrayants présages, les uns à l'impiété des enfants, les autres à la dureté du père, et l'on en augurait de tristes résultats.

D'autres causes politiques venaient occuper Henri, et il n'en pouvait être distrait par la réception que lui faisaient ses comtes et ses barons , pas plus que par l'offre de l'abbé de Saint-Michel, Robert, de lui dédier un livre des abbayes 7 : la mort du dernier descendant du Normand Guîscard, duc de Calabre, la nouvelle que les Sarrasins reprenaient une vigoureuse offensive en Judée, la défense du pape de se battre si ce n'est

(1) Roger de Hovedeir, p. 121. (2) Sîm. de Sismondi , 1. 1, p. 285.

(3) Servio , 1. 1, p. 261.

(4) Guill. de Nangis, p. 83. — Hénault. — D'Orléans, t. 1, p. 249.— Nous ne voyons pas à quelle source M. Michelet, p. 103, a puisé que le roi de France a acquis le Vexin.

(5) M. Depping, p. 218. (6) Delalande, Mondes de Fontenelle. (7) Dict. hist. — Dom d'Achery.

pour une croisade % réioquence de Tarchevéque de Tyr, qui venait prêcher cet armement*, forçaient Philippe -Auguste et Henri d'avoir qne conférence. C'était encore à Try e-Château , et nous en avons pour témoin Guillaume de Tyr 3. Là ils prenaient la croix; là ils arrêtaient de frapper des impôts tout semblables; les chants de circonstance étaient entonnés par les hommes de leurs suites; mais au fond Henri n'était pas plus disposé.

Les nouvelles successives de la bataille de Tibériade^ de la prise de la personne de Lusignan, la disparition de la vraie croix, la barbarie de Saladin, qui, | de sa main , avait décapité Renaud de Châiillon , la prise de Ptolémaïs, la prise même de Jérusalem ^, ne pouvaient avoir assez de force pour détoarner Henri de la défense de ses propres états : tout ce qu'il pouvait faire était de sembler se préparer, et de dire qu'il

serait précédé à Jérusalem par Richard et Jean , ses fils 5.

C'est à l'époque de cette croisade que Ton fixe l'usage d'entourer les chevaux de bardes de fer, comme l'introduction des armes parlantes ^. On favorisait ce dernier usage, comme une bonne institution, au milieu de tant de centaines de combattants, comme on favorisait les fondations d'abbayes par ceux qui partaient, et en cette année, par exemple, celle de

(1) M. Depping, t. a, p. 219. (2) n'Orléans, 1. 1, p. 850. (3) Roger de Hoveden. — Masseville , l. 2 , p. 75. — M. Thierry, p. 185, 188.

(4) HénauU, 1. 1, p. 164. — Sim. de Sismondi, t. 1, p. 187.— 1,'Héritière de Guienne, p. 146, 147. — Guill. de Nangis, de 84 à 88. — M. Paris, p. 100. — Hume , t. 2 , p. i7. '

(5) Velly, l. 3.

(6) Ménestrier, Blason, p. 4. — Soc. des ant. de Norm. 1834, p. 31.— M. Deville, Dissertation sur les sceaux de Richard. — Soc, des ant. de Normandie, 1830, p. 80.

AHNALES PES CAUCHOIS. 435

Lillediea % par Renault et Gautier de Pavilly. Henri accordait à Philippe-Auguste de lui présenter son protégé pour élre abbé de Satnt-Wandrille ^; il était en- An im chanté de la trêve conclue jusqu'en 1189^; il avait Tair, en un mot^ de se fier en ce même Philippe- Auguste qui naguère avait encouragé une lutte impie entre ses fils et lui.

L'opinion parlait de l'établissement d'un impôt pour suffire à la guerre contre Saladin; et lors d'une assemblée au Mans, l'archevêque de Rhoëm avait prêché pour son diocèse ^ que ceux qui ne partaient pas payassent la dlme des revenus; Henri accordait cela volontiers, et ajoutait que les croisés ne payassent pas d'intérêt des somm^ par eux dues ^; il voulait bien de tout cela, pourvu que ce fût de même en France, et, pour éviter la question du départ, il passait sans cesse de Normandie en Angleterre , d'Angleterre en Normandie. Dans une de ces courses, le Tréport, cette embouchure voisine de Cayeux où tant de sinistres ont eu lieu , était témoin d'un naufrage auquel il échappait comme par miracle^. A peine débarqué, comme il entendait dire que Philippe- Auguste, malgré la trêve et de concert avec Richard^, pillait les frontières du Yexin , il rassemblait des seigneurs cauchois, les joignait aux Gallois, qui avaient couru des dangers avec lui , et ravageait les parties indéfendues de la France, dans les environs de Saint- C3air-sur-Ëpte7. A chaque incident de cette nature, il

(1) Duplessis, t. 2. — Farin. — Neustria Pia.

(3) Langlois, p. 149,150. (3) Bened. Petrob. — M. Depping, t. a, p. 230. (4) Beoed. Pelrob. 1187. — M. Depping, t. 2 , p. 223. ~ Hume, t. 2, p. 48. (5) Gerv. Dor.— M. Depping, t. 2, p. 226.

(6) Hurae, t. 2, p. 48 el suiv. (7) Pbilippidos, 1. 3, p. 167 et suiv.— M. Depping, l. 2, p. 227.— M. Thierry. — D'Orléans, t. 1, p. 2.')3,

avait raison de se féliciter de sa résolution intérieure : certes j il ne méritait pas le reproche qui pouvait être fait alors souvent aux rois ', de désirer une croisade nouvelle y au préjudice de leurs sujets.

Le projet de mariage d'Alix, fille de Philippe, avec Richard*, projet qui, suivant le vœu constant de Philippe, devait mettre les deux Yexins dans sa main, avait-il le pouvoir de rétablir une paix si facile à troubler? Le peu d'empressement de Henri II donnait de nouveau de Tirritation à son fils, et le portant à la cour de France, il s'y livrait à tous les désordres de la jeunesse la moins retenue.

Pourtant enfin, Philippe-Auguste et Henri Plantagenet se croisent, à la persuasion de l'archevêque de Tyr ^. Ils sont promptement imités par les plus influents de leurs sujets, et aussi par une foule plus nuisible qu'utile. Les Templiers et les Hospitahers envoient des vengeurs contre celui qui a versé le sang de leurs pieux et braves frères 4 ; le roi de Sicile équipe une flotte; toute la chrétienté est en mouvement; Richard va partir avec le roi de France. Henri AD 44S9 pourtant, comme s'il eiit eu conscience qu'il allait être dupe, ou qu'il fût irrité d'agir contre ses propres projets, éprouvait un combat intérieur. Il provoque encore une conférence, dans laquelle c^est Jean qu'il propose de marier avec Alix, en lui abandonnant toute la Normandie : Philippe rompt encore ^. Dans ce trouble, Henri semblait s'en remettre, sar

(1) Hume, p. i8.

(a) Rymer, 1« vol. — D'Orléans, t. 1, p. 853. (3) Guill. de Nangis, p. 91. — M. Deville, Chàteaa-GaUlard, Notice. — Soc. des ant. de Norm. 1835, p. 147.— Sim. de Sismondl , 1. 1, p. (i) Guillaume de Nangis, p. 9S. — Verlot , Hist. des chev. de Malle. ^ (5) 1«. Thierry.

ses démêlés avec son fils, au légat et à Tarchevéqae de Rhoëm qui envoyaient des messages fréquents à Richard ' pour le ramener ; tout ce que l'on pouvait gagner^ c'était qu'il ne quittât pas la France.

Tandis que Henri écrivait son testament en langue normande ^^ des insurrections éclataient dans ce vasle royaume, qui comprenait l'Angleterre, l'Anjou et le pays des Basques, et cependant Philippe- Auguste levait des centaines de mille hommes dans TEurope. Henri traîne ainsi pendant la fin de l'année 1188, et le commencement de 1 1 89 ; il veut encore une conférence à Azay, sur le Cher; cette foia, il consentirait bien au mariage de Richard, et renoncerait au Berry en sa faveur^, mais voilà qu'Éléonore, qui avait de l'ascendant sur l'esprit de Richard, détourne celui-ci de cette union ^, pour lui faire épouser une princesse de Navarre. Jean, à son tour, qui semblait être plus fidèle à son père, l'abandonne aussi, et conspire ^ ; le père en est ému jusqu'au fond de l'âme ^; il prononce sa malédictiop contre les fils qui lui restent; malade, irrésolu , troublé, après avoir lu une liste de conspirateurs 7, il se fait porter à Ghâteau-Chinon , au commencement de juin ^; il n'a autour de lui que quelques serviteurs et nul de ces seigneurs qui avaient fait la guerre près de sa personne, et presque sous son bouclier; ils étaient dans leurs châteaux à disposer des

(1) M. Thierry, t. 3, p. 138. — Roger de Hoyeden.

(8) Hénault , 1. 1, p. 64, dit en langue romane. V. les doutes de Toustain de Richebourg, t. a, p. Ii8. (3) M. Thierry.

(i) L^HériUère de Guienne. (5) M. Depping, t. a, p. 23i. — Matthieu Paris. (6) M. Sim. de Sismondi , 1. 1 , p. 386.;

(7) Velly, t. 3, p. 314.

(8) Roger de lioveden. -^ M. Thierry, t. 3, p. 145.

iaé ANNALBS DBS CAUCHOIS.

armes et des troupes pour leurs fils qui partaient pour la Terre-Sainte ; le mattre de tant d'états n'atait près de lui ni un seul des cinq princes dont il ayait eu le berceau dans son palais, ni ses trois filles dont deux étaient reines % ni aucun de ses bâtards; il fait pourtant prévenir Richard de venir à lui, car il se sentait mourir ; même quand il ferma les yeux , Richard n'était pas là ; le cadavre va être abandonné; en sorte que quand Richard IT, surnommé depuis Cœur-delion, arrive enfin , il le voit étendu, ayant encore du sang qui suintait par le nez ; il se prend la tête dans les mains, repasse sans doute en cette posture les souvenirs de toute sa vie, et, peut-être ému pour la première fois par la piété filiale, il pense à conduire au tombeau , le 6 juillet 1 1 89 ', ces restes d'un monarque qui, pendant dix-sept ans, avait fourni l'exemple des fatigues les plus vives, des émotions les plus cruelles, des dangers les plus réels, des tribulations que le trône seul peut offrir, et qui sont si propres à consoler une philosophique médiocrité !

Dès que son père est inhumé, Richard-Cœur-de- Lion vient au château de Rhoëm ; Jean-sans-Terre, son frère, les évêques et barons du duché s'y rendent aussi. On trouve cent mille marcs d'argent dans les

(1) Hist. et CroD. 1581, p. 154 , 155. —Matthieu Paris.— Velly, t 3.

(9) L*Hist. et Gron. de 1581 et M. de la Sicotière , v. t. iS de la Soc. des an t. de Nôrm., Guillaume de Newbridge, Gmllaume de Nangis, PoUdore Virgile, Baronius, placent le décès en 1190; — Matthieu Pftris, en 1189; — Hénault, 1. 1, p. 161; — Lenain de Tillemont, t. 1, p. S35; — Masseville, t. 9, p. 7ë, au 6 juillet 1189; —M. Depping, t. 9, p; U5, en 1189; — Dict. de TEure, p. 89, aussi ; — Louis t)ubois, p. S49 , 6 juillet 1189^ à cinquante-cinq ans; — Toustain de Richebourg , t. S, p. 115, dit le 6 juillet , ou suivant le nouveau style, le 17 juillet à cinquante-huit ans; —M. Thierry, t. 3, p. i%5; — Roger de HoTeden , p. «54 ; — Sun. de Sismondi, t. 1, p. 38«; — d*Orléans, t. 1, p. i59;-^S«nr!l|, 1. 1, p, i6Sj e juillet 1189; — fstia dit en 1|90, t f, p. 84,

ÂNNâLÈS DBS CAUCHOIS. 439

coffres de la couronne ' ; le duc reçoit le serment de féauté des seigneurs^; mais il fait saisir la personne d'Etienne de Tours, sénéchal d'Anjou, trésorier de Henri H, qui allait mettre la main sur le dépôt à lui confié ^. Le jour de Sainte-Marguerite 4, Richard prend l'épée sur l'autel de la cathédrale *; il distribue trois cents muids de vin ^; il laisse un bâtard de Henri U prendre possession de Tarchevêché d'Yorck, et Jean , à qui il donne beaucoup de numéraire, prendre le comté de Mortain en basse Normandie 7. Il s'embarque à Honfleur, passe quatre mois en Angleterre ^, se fait sacrer le 3 septembre, consolide l'échiquier^ et revient par Douvres *°.

L'avènement est l'occasion d'un concile tenu aussi à Rhoëm , lors duquel on défend aux ecclésiastiques de servir de vicomtes"; on autorise l'usage de placer dans les cimetières des petits fanaux de pierre, ou pour empêcher les délits nocturnes , ou pour garantir dé la frayeur "; on réprime la dissipation des' clercs; mais on use d'injustice envers les juifs '3. On tâche -d'abolir le duel '^.

(1) Home , t a, de 64 à 109. — Hoveden. — Matthieu Paris.

(2) Cron. de 1581, p. 156. (3) M. Thierry, t. 3. — Toustaia de Richebourg, t. a, p. 151. (4) M. Depping, t. 2, p. 245. — Pommeraye, p. 437. — Massevilie , t. 2.

(5) L. Dubois, résumé, p. 244. — Gbron. roth.—Servin, 1. 1, p. 263. — Toustain de Richebourg, t. 2, p. 151. — V. Hist. de Richard-Cœurde-Lion , par Duboulay, 1. 1, Acad. de Aouen, p. 35.

(6) Farin, t. 1, p. 84. (7) Hume, t. 2, p. 66. —M. Depping, t. 2, p. 245. — Cron. 1581, p. 156. — Toust. de Richeb., p. 152.]

(8) M. Dôville , Dissert, sur les sceaux de Richard , Soc. des ant. de Norm. 1830, p. 61. — Cron. 1581. — Servin, 1. 1, p. 263.

(9) Floquet, t. 1, p. 23. (10) A. Thierry, t. 3, p. 180.— Toustain de Richebourg , t. 2 , p. 154. — L'Héiitière de Guienne , p. 147 et suiv.

(11) M. Depping , t. 2 , p. 245. — M. Thierry, Réc. Mérov., p. 402. <12) Soc. des ftflt. de Norm., 1. 12 , p. 888. (13) Toustain de Richebourg, t. 2, p. 155. (14) Bessin,Con4;. roth.

Richard; qui, loin d'imiter son père^ ne pense qu'à partir pour gagner des titres de sainteté vers Jérusalem ; se hâtait de signer une foule de chartes dans un intérêt général ou individuel ' : la plus importante de toutes est cette collection nommée Rôles d'Oléron ^; puis on peut citer encore celle qui crée le droit de varech ou vrac en faveur de Saint-Étienne de Caen ^ ; et celle portée encore en faveur de Saint- Étienne^, datée du 20 mars, qui n'était pas encore signée par Henri, laquelle, confirmant les donations de 6uiIlaume-le-Conquérant, donnait à cette abbaye la rivière et le port de Dives avec le droit d'y construire des vaisseaux; elle était écrite par Jean d'Âlençon, vice-chancelier du duc, en présence de Guillaume da Hommet, connétable, et du sénéchal Guillaume, fils de Raoul, et elle nous est restée en entier. On lui demandait de ratifier la fondation d'une abbaye à Bonport , abbaye où sont encore aujourd'hui recueillis des débris précieux, abbaye dont l'histoire particulière est curieuse : le duc y consentait de suite ^. En An 4490 février 1190, on l'invitait à donner les mains à un concile tenu par l'archevêque Gaultier, lors duquel, dans trente-deux canons , on répétait les articles da concile de Latran ; il y consentait , et l'on soustrayait le clergé aux tribunaux temporels, excepté pour les grands crimes ^. Il favorisait le comte d'Eu, qui donnait à l'abbaye de cette ville une partie de forêt où

(1) Musée des aut. de Rouen. ^ Soc. des ant. de Norm. 1899, p. 61.

(2) M. Estancelin , p. 68. — Isambert.

(3) Pasquier. — Soc. des ant. de Norm. — M. Depping, t. S, p. i58.

(4) Soc. des ant. de Norm. 1834, p. S79. (5) Neustria Pia.— Duchesne, p. 1Q5S. — Ms. de Lemallre.

(6) Gbron. norm. ap. Duchesne, p. 1005. — Soc. des ant. de Norm. 1634, p. 47. — Neustria Pia, p. 99,

étaient des monuments déjà antiques ^ A Rhoëm^ Richard avait reçu l'ambassade de Philippe-Auguste, qui lui faisait part du vœu de se croiser et lui donnait rendez-vous à Vézelai pour Pâques *. On décide que la dime, toujours nommée saladine^ exigée sur les fruits, le foin, le lin, le chanvre, les fromages, la progéniture des bestiaux, pourra être exigée ^; on vend des offices de judicature, des dispenses de se croiser 4j on fait des règlements sur la police maritime, sur les poids et mesures^. Le nouveau duc traitait sa mère avec respect, et, par ses conseils, il promettait d'épouser la sœur du roi de France, en reprenant pour dot Gisors et tout le Yexin. Il faisait épouser par son frère la riche héritière du comte de Glocester ^ , ce qui ne Tempéchait pas de se nommer Jean-sans-' Terre.

Pour dissiper tant de haines accumulées autour du trône, Richard-Cœur-de-Lion videl es prisons, fait des libérés autant de chevaliers croisés 7^ et leur promet que bientôt il va se mettre à leur tète. Il vend une partie de- ses domaines, pour couvrir les dépenses de l'expédition vers la Terre-Sainte ^.

Enfin , l'acte le plus* solennel de cette époque est consacré à Vézelai ^. Richard , qui a fait préparer tant de bataillons, tant de bannières, et dont le panache est si brillant, qui a la cotte de mailles, la capeline, le pot de fer sans nasal, le bouclier suspendu au cou

(1) Soc. des ant. de Norm. 1895 , p. 15. (2) Soc. des ant. de Norm., t. 9, 1835, p. 125. (3) BessiD , Goncil. rotb. prov. pars 1*.

(4) TousUin de Richebourg, t. 2. (5) Masseville, t. 2, p. 91. — M. Depping, p. 260. — Thiessé, résumé. (6) Roger de Hoveden.— Bened. Petrob. — M. Depping , t. 2 , p. 2i8. — D'Orléans, t. 1.

(7) Bened. Petrob. (8) k. Thierry, t. 3, p. 179. — Hoveden.

(9) Hume, t, 2,p. 70,

m ANNALES DBS CAUCHOIS.

par une courroie ' , va prendre le bourdon bénit à Saint-Martin de Tours, pendant que Philippe-Auguste le prend à Saint-Denis; il envoie une flotte l'attendre sur les côtes de la Méditerranée , en longeant le Portugal *; il part pour la Terre-Sainte, c'est-à-dire pour la troisième croisade ^, concertée avec le roi de France, Tempereur Frédéric Barberousse et tant d'autres princes chrétiens ^; il prend avec lui Gautier Yinisauf, pour écrire Thistoire de l'expédition ^. Que ne nous a-t-il transmis les noms de tous les Cauchois , de tons les Normands qui étaient présents à ce serment fait par le roi d'Angleterre , de défendre les droits du roi de France comine cetujo de sa propre ville de Rhoêm, à celui fait par le roi de France, de défendre les droits du roi d'Angleterre, comme sa propre ville de Paris ^l Que ne pouvons-nous suivre tant de seigneurs, tant de guerriers, même dans leurs querelles ^ même dans leurs désordres à Messine 7. Ne serait-il pas piquant de réciter les disputes de Richard et de Tancrède^? Ne serait-il pas curieux de joindre aux noms des Debuat, des d'Osmond, desd'Estouteville, tant de noms aujourd'hui oubliés! Mais les croisades particulièrement ont mérité des historiens^. Le moment solennel

(1) Deville, Soc. des ant de Normandie , 1S30, p. 61.

(2) D^Orléans, 1. 1.

(3) Pnid^bomme, Dict. hist. — M. Michelet. — Ghron. roth. Delamarc. — Toustain de Ricbeb., t a, p. 972. — L. Dubois, résQoié.— Architeis du monastère de la Gava. — Bulletin de la Soc. de THist. de France , novembre 1845, p. 188. — Soc. hist. de Naples, Arcbives.

(i) Sim. de Sismondi. (5) H. Deppitig, t. i, p. 16^.

(6) Roger deHoveden. — -M. Thierry, Se vol. p. 188.

(7) Guillaume de Nangis, p. 98. — D'Orléans, 1. 1. —A. Thierry, t. 3, p. 189. — Roger de Hoveden , p. 677, — Senrin, t 1.

(8) SerYin, t. 1, p 965. — TousUin de Ricbeboorg, t. 9. •^ttaaséi» ville, t. 2 i p. W.

(9) Roger de Hoveden est contemporain. -«> f. atàii II. Mfbbànd,

poar nous est celai où tous ces voisins des rivés de l'Océan vont s'embarquer sur les flots plus bleus de la Méditerranée , sous la conduite de Richard de Gamville '. L'antique Marseille ^ entend les fils des Cauchois couverts de leurs armures neuves, entonner leurs chants; les cheveux courts, la barbe rase, Richard se fait reconnaître en agitant son casque en l'air. Les chaleurs du mois d'août, en Provence, ne peuveni détourner tous ces guerriers septentrionaux des fatigues auxquelles ils se sont voués.

Éléonore de Guienne, cette princesse dont les aventures sont si bizarres, elle qui, de reine de France, était devenue prisonnière pendant tant d'années, qui avait assisté à la dernière croisade, avec tant de t)ompe, et qui ensuite avait été jalouse d'une jeune fille, ayant recouvré tout son ascendant, était, malgré son grand âge, investie du gouvernement de l'Angleterre ^, de la Normandie et des états qui en dépendaient; elle usait du sceau de Richard à son gré; elle était en relations presque quotidiennes avec le pape, avec l'empereur, avec les ministres de Philippe-Auguste; elle s'entendait avec le Normand Guillaume Longchamps, évéque d'Ély, créé chancelier par Richard '^, avec Guillaume et Raoul, anciens sénéchaux de Normandie qui venaiêht d'être réinvestis de cette fonction^; elle envoyait à Richard le montant des biens qu'il avait vendus ^; elle décidait la rupture du projet de mariage de celui-ci avec Alix, et elle favori-

Hist. des croisades. —D'Orléans, t. 1. — Desbarres, Hist. de Richard. — Rymer, sor la paix entre Richard et Tancrède.

(1) M. Depping, p. 958, 2((0. (9) Sim. de Sismondi. — Hume, t. 9, p. 78. (8) D*0rléansj t. 1.— Biogr. univ. art. Michaud; — Pierre de Blois. (4) D'Orléans, t. 1. (5) Gron. de 1581.

W Hoyeâen.— M. A. Thierry, t. 3, p. 179.

Ui ANNALES DES GAUGH01$.

sait son union avec Bérangère, fille du roi de Navarre ^ 44fi Elle racontait y comme régente, les événements dont son fils Tinstraisait; par exemple : la prise de Ttle de Chypre, les chaînes d'argent imposées an prince vaincu ^ , la prise de Saint-Jean-d'Âcre , opérée le 13 juillet ^y celle de Ptolémaïs, lors de laquelle les Normands, et spécialement les Cauchois, s'étaient tant distingués, en perdant Raoul deCoucy, Bernard de Saint-Valery , Hugues de Goumay et Geoffroi, comte d'Eu ^; mais elle ne disait rien de cette colère, de cette rivalité et de cette jalousie odieuse de Philippe-Auguste envers RichardCœur-de-Lion ^, jalousie qui empêchait la prise de Jérusalem^. Son administration avait déjà assez de peine à établir le 21 mai, indépendamment de la cour du roi qui s'assemblait dans le cloitre Saint - Gervais 7^ un bailliage et un siège présidial à Rhoëm ^; à homologuer une forme nouvelle des actes publics^, par suite des conseils de son sénéchal ^^ ; à réprimer les mauvaises conséquences d'une rumeur à Londres, contre le chancelier Longchamps", lequel était forcé de fuir sous un déguisement burlesque. Les vieux guerriers cauchois, pères de ceux qui combattaient vers Jérusalem, laissaient succéder une vive inquiétude aux applaudissements qu'ils avaient donnés aux croisés^ quand on apprit les rivalités qui existaient entre le

(I) Servin. — Hoveden, p. 688. — Hume, t. S , p. 7T. (2) Id.

(3) Guill. de Nangis, p. 100 à 102. — Sim. de Sismondi. — Hénanlt, 1. 1, p. 166. — Thierry, t. 3, p. 190. — Senrio, t. 1, p. 965, place le fait en 1190. M. Deppiog dil le 12 juillet.

(4) Toustain de Ricbebourg, t. 9, p. 179. — L. Dubois, p. 245.

(5) Sim. deSismondi. (6) Hénault, 1. 1, p. 167.

(7) Floquet , Hist. du parlement , 1. 1, p. 13. (8) Flambeau astronom. (9) Soc. des ant. de Norm. 1831 , p. 2. (10) Id., p. 12.

(II) M. Thierry, t. 8 , p. 199, 203. — Joust. de Ridieb., t. J, p. 184.

roi de France et le duc de Normandie> quand on sut ces brouilles qui rangeaient les Templiers du côté de Philippe, les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem du côté de Richard; quand on eut le détail des cruautés de Richard envers quelques prisonniers "; quand on sut que, le 3 août, le roi de France s'était embarqué * pour revenir en France, se prétendant atteint d'une maladie suspecte de poison , laissant à la vérité quelques milliers d'hommes à Richard, mais dans le but évident de profiter de l'absence de ce rival perpétuel pour fomenter ses projets sur la Normandie^. Le puissant archevêque de Rhoëm , qui avait été si utile en Angleterre lors de Tinsurrection élevée contre le chancelier, quittait Londres et revenait vers les bords de la Seine, comme pour bénir Delamare, abbé de Jumiéges 4, remercier ce nouveau titulaire du fief en Caux qu'il donnait à ses moines, assister à la fondation du monastère du Novum Castrum in Braïo (Neufchâtel en Bray^), et revoir sa métropole; mais son voyage était beaucoup plus important et tout politique. Il savait que Philippe-Auguste avait des vues sur la haute Normandie ^; que Jean-sans-Terre voulait se faire recevoir à Rhoëm : son rôle était plein d'activité 7; il se hâtait de publier les prodiges de valeur qu'avait faits Richard-Cœur-de-Lion devant Jérusalem, les souffrances qu'il avait éprouvées à cause de la chaleur ®, la circonstance lors de laquelle il s'était

(1) D'Orléans, t. 1, p. 986 etsuiv.

(a) Chron. de Norm., ap. Duchesne, p. 1005 et suiv. — Sim. de Sismondi. — Hame , t. 2, p. 78. — Toustain de Richebourg, t. 2, p. 178.

(3) Toustain de Richebourg, t. 2, p. !82. — D'Orléans, t. 1, p. 290.

(4) Deshayes, p. 59. (5) Soc. de THist. de Fr. (6) Hénault. (7) Thierry, t. 3, p. 228.

(8) M. Depping, t. 2, p. 275 et suiv.

mesuré en personne avec Saladin % les actes de fidélité de ses compagnons^ et spécialement du brave Guillaume de Préaux*; l'élection d'un roi de Judée, quoique le pays ne fût pas tout entier reconquis^. Pes courriers partaient incessamment pour la Terre- Sainte et en revenaient; il faisait rapporter un ordre par Richard-Cœur-de-Lion à Longchamps, qu'il avait si justement dénoncé, de le consulter ainsi que quatre ^utres dont il avait dit les noms, et faisait part au duc de Taccueil sardonique fait à cet ordre par 1^ chancelier ^^ qui ne pensait qu'à l'élévation de sa famille, en abusant du sceau de son roi. Il envoyait encore un exprès pour annoncer à Richard que son frère Jean tenait un conseil comme s'il était déjà roi; que Longchamps avait fui déguisé. Il recevait à la place de celui-ci le titre de grand justicier^, avec le droit de saisir les clés de tous les châteaux royaux; et il accordait aux citoyens de Londres le droit de faire une commune ^. L'archevêque s'entendait trèsbien avec Eléonore, et leurs personnages allaient prendre un bien autre intérêt quand le roi de France, veuf d'Isabelle de Hainaut , pensant à former un mariage tout politique 7, ne dissimula plus ses prétentions sur le Yexin et le pays de Caux, malgré les représentations de la noblesse française^ et le refus même de celle-ci de concourir à l'attaque arrêtée par lui^. On sut que Philippe, se moquant de la reine d'Angleterre, de son duché comme de son royaume

. (1) D'Orléans, t. 1, p. 993. (2) Id., p. 994. (3) Hénault.

(4) Hume, t. 9, p. 83.— M. Thierry, t. 3, p. 194. — Bromptoo, 1993.

(5) Will. Heming, p. 53. — Hume, t. 2, p. 84.

(6) Roger de Hoveden , p. 702. — Jd. Thierry, t. 3, p. 201.

(7) Leroux de Lincy, Moniteur du 9 janvier 1847.

(8) Masseville , t. 2 , p. 106.— Hume , t. 9, p. 8i, 85.

ANNALBS PES CAUCHOIS. 447

de Chypre % prenait pour prétexte de son attaqae le manquement de parole de Richard-Cœur-de-Lion envers Âlixy sa sœur, et voulait commencer ses exploits par Gisors, Évreux et le Yaudreuil % oubliant de dire que lui-même avait consenti à k rupture du projet de mariage pour une somme d'argent^. Il fallut rappeler tout ce qu'on pouvait de vieux guerriers au An 4499 secours de la patrie : les institutions du pays plus en-> core que le duc étaient en danger.

Jean-sans-Terre essayait de se faire accueillir à Rboëm. Les habitants de cette ville, les seigneurs des environs qui savaient qu'il avait cédé à Philippe- Auguste toute la rive droite de la Seine, excepté Rhoëm et deux lieues autour^, avec la rive droite de riton^, approuvaient le refus d'Éléonore, même de le recevoir ^. Ils applaudissaient au caractère de leur archevêque 7, et celui-ci mettait* en relation directe la duchesse avec la cour de Rome^, Pendant que l'on apprenait la prise de Césarée, celle d'Ascalon, le combat glorieux livré entre Jaffa et Jérusalem^, la mort d'Osmont de Sotteville*®, pendant que Ton racontait le danger couru par Richard- Cœur-de-Lion, qui n'avait été sauvé d'une embuscade, où il allait tomber au pouvoir des musulmans, que par le sang-froid de son cher Guillaume de Préaux, lequel s'était fait prendre à la place de son roi, en criant en arabe : Je suis le rùi^^; ils

(1) D'Orléans, t. 2 , p. 289 et suiv. (2) Guill. de Nangis, p. 99 et suiv. — Cbron. norm. ap. Duchesne , p. 1005 et seq.

(3) M. Thierry, t. 3 , p. 187 et suiv. — Hoveden , p. 688. (4) Rymer.

(5} M. Depping, t. 2 , p. 237 et suiv. (6) Servin, 1. 1, p. 269.

(7) Thierry, t. 3, p. 223.— D'Orléans, t. 1 , p. 300. (8) V. Rymer, 1. 1, p. 72 et suiv., des actes de cette correspondance. (9) D'Orléans, t. 1.

(10) M. Depping, t. 2, p. 280.— Michaud, 1825. (11) M. Depping.^ Toustain de Richeb., t. 2, p. 186. — Porameraye, préf , p. 10.

448 ANNALES DBS CAUCHOIS.

puisaient dans ces beaux traits ^ pour enseigner à ceai de leurs enfants qui étaient restés avec eux des exemples de fidélité, de désintéressement, de vigilance. Le comte Robert de Leicester, chevalier croisé, jurait de s'ensevelir sous les murs de la capitale de la Normandie plutôt que de la rendre'. Pendant que Gui de Lusignan, ancien roi de Jérusalem, commençait en Chypre, soutenu par des Normands, une monarchie qui devait durer trois siècles ^, les chefs de famille de Normandie ne voulaient pas laisser périr cette monarchie commencée par Rollon; ils concevaient déjà l'espérance de voir revenir leur duc avec ses Cauchois, ses Anglais, ses seigneurs du Vexin, du Roumois et de la basse Normandie, en apprenant qu'il avait signé une trêve de trois ans trois mois trois semaines et trois jours avec Saladin ^, tout en stipulant pour les chrétiens la faculté de visiter Jérusalem 4, et en oyant raconter qu'une partie de la flotte était rassemblée à Marseille et n'avait qu'à faire un cabotage le long des côtes pour rentrer par la Seine^; ils se flattaient de punir la conduite de Philippe, qui, pendant ce temps, annonçant tout haut le projet de joindre enfin la Normandie entière à la France, s'était fait livrer le château d'Arqués^, répandait ses troupes autour de Rhoëm 7, prenait Gisors, Évreux, Ivry, Pacy-le-Vaudreuil. Ces vieux Normands, tandis que les Français allaient à Aumale, à

(1) Toustain de Richebourg , p. 200. — Hume , 1. 1, p. 93. —Matthieu Paris, p. 122. — Servin. (2) Guillaume de Nangis, p. lOi.—- TousUin de Richebourg, t. 2 , p. 190. —M. Depping ,1.2.

(3) TousUin de Richebourg, t. 2, p. 191. — Servin, 1. 1.— M. Depping place à tort la trêve en 1192.

(4) Uume, p. 88, 89, 90.

(5) D'Orléans, p. 301 et suiv.

(6) Notice, 1845. (Tj Hénault. — D'Orléans, p. 307.

Neufchàtel, à Ea'; des forteresses étaient détruites de toutes parts '• Ridiculisant le surnom d'Auguste, les Cauchqis répondaient à ses calomnies, et voulaient que le surnom de Sans-Terre fût efifectivement le titre de celui dont il se faisait l'allié ^, et avec lequel , sans gène, il déclarait la Normandie confisquée^. Déjà ils savaient que leur duc , prenant au plus court et voulant traverser TÂllemagne, s'était embarqué sur l'Adriatique^; de longs jours se passaient dans cette résolution, vraiment louable, dans cette attente pleine d'intérêt ; mais quelle fut leur position quand ils apprirent, ainsi que toute la chrétienté, que Richard qui avait quitté la Terre-Sainte le 9 octobre, qui s'était embarqué avec vingt compagnons, avait été jeté à la côte ^ et avait fait naufrage près d'Aquilée ; qu'il avait été séparé des siens, qu'il s'était travesti, tantôt en pèlerin 7^ tantôt en templier^; qu'on ignorait même s il était en prison , s'il vivait ! puis , quand ils eurent la certitude que, le 20 décembre H92, il avait été saisi, livré par le duc d'Autriche, Léopold, à l'empereur Henri VI 9, qu'il était retenu prisonnier; quand on leur racontait que Blondinus de Nesle avait découvert sa prison , en chantant une romance qu'il avait composée avec lui*®; qu'il fallait

(1) Soc. des ant. de Nonn. 1835, p. 353. — D'Orléans, p. 315 et suiv. ^Hume, t. 2, p. 94.

(9) Guill. de Nangis, p. 104.

(3) Hume, p. 85, 87. (4) Hume, t. 9, p. 9i. (5) Hume, p. 89. (6) Sim. deSismondi, t. 1, p. 991. — Hist. des archev. de Rouen, p. 40i. (7) Hume, p. 90.

(8) M. Thierry, t. 3, p. 914. — Servin, 1. 1. — Hénault, t. 1, p. 167.

(9) Guill. de Nangis, p. 103. — A. Thierry, t. 3, p. 915.— Servin. — Hénault, t. 1, p. 167. — M. Depping, t. 9 , p. 311. — Hoveden.

(10) Dicl. hist. v> Blondel. — Toustain de Richebourg, p. 901. — Ce point est contesté; aussi ne le livrons-nous au lecteur que sous la forme

m ANNALES DES CAUCHOIS.

cent mille marcs d'argent pour sa rançon; que Jeansans-Terre voulait donner de l'argent ponr qu'on le retint ' , n'aspirant qu'à être roi d'Angleterre ^, et Philippe- Auguste à être maître absolu, et non pas seulement seigneur direct de la Normandie ^; qu'il paraissait vouloir régulariser ses actions en accusant Richard de prétendus crimes, devant une prétendue diète ^; leur position politique devint aussi fausse que désespérée.

An 1495 Dans ces situations, quand des rois n'ont pas assez de vigilance^ ou quand d'autres traitent les peuples comme une propriété, ceux-ci reprennent presque toujours le sentiment de la défense et de la dignité; ils pensent à s'unir. Le besoin des règlements devenait général; le droit communal gagnait^; les ecclésiastiques se repentaient de vouloir afficher trop de puissance^. Ce n'était pas sous la forme d'un impôt, mais par une contribution volontaire, que chacun voulait coopérer à la rançon du duc Richard ; toutes les corporations apportaient leurs offrandes : l'escuage et le hédage étaient un mode d'exécution 7. Nous savons exactement quelle a été la part de plusieurs abbayes^. Soixante-sept otages ont été offerts, jusqu'au moment de la rançon^. La commune de Rhoëm

d'une narration faite dans le temps, et sans vouloir donner à Topera dont Grétry a fait l*admirab]e musique , plus d'autorité qu'il n'en doit avoir.

(1) D'Orléans, t. 1, p. 300 et suiv. — M. Thierry, t. 3 , p. »19.— Roger de Hoveden, p. 733. — Servin.

(8) Hume , t a, p. 93 — Cron. de 15S1, p. 157. — Rymer, t. 1, p. ». (3) Hume, p. 91. — Math. West., p. 258. (4) Hume, U a, p.9B.—

Hoveden. — M. Depping, t. 2 , p. 320.

(5) Y. M. Chéruel , Origine de la commune de Rouen. — Les copies de pièces authentiques recueillies par lui sont ici d'une grande utilité.

(6) M. Depping, t. 2, p. 298. (7) Id., p. 323. (8) M. Deshayes, p. 60.

(9) Toustain de Richebourg. — M. Depping, t. 2, p. 327 et suiv.

se défendait des attaques de Philippe-Auguste et le repoussait de manière à obtenir bientôt une trêve'. On chantait^ en combattant^ une romance en l'honneur du Cœur-de-Lion ^ ; on ne permettait pas en son absence l'exercice du privilège de la fierté^; les chanoines s'irritaient y les habitants détruisaient des constructions faites par eux sur la place de la cathédrale ^; les Dieppois se défendant contre les attaques des par^ tisans de Jean-sans-Terre usaient du feu grégeois , importé du Levant ^^ et en revanche ils établissaient des droits communaux ^ et des coutumes spéciales à leur bourgage^. Ce fut le Normand Alain Tranchemer qui fut chargé de préparer une galiote pour aller porter la rangon et rapporter son maitre et son roi 7. On était satisfait en Normandie de ce vertige dont Philippe avait été saisi lors de ses secondes noces ^^ de la rupture de son mariage, et de la colère de la cour de Rome contre le roi de France ^.

Le 4 février 1 1 94 enfin est la date de la liberté de An Am Richard, au moyen d'une rançon de cent cinquante mille marcs d'argent '°j le 13 mars est celle de son débarquement à Sandwich"; Tranchemer a exécuté sa noble mission : il a conduit en Allemagne Gautier,

(1) M. Deviile, Gh. Gaillard, p. i, et auteurs quMl cite.— Hume, t 2 , p. 93 , 94 — Matthieu Paris, p. 132. — Sim. de Sismondi , 1. 1, p. 291. — Toustain de Richebourg. — Rigord , De gest. Ph. Aug.

(2) M. Thierry, t. 3, p 226. (3) M. Floquel, Hist. du priv. de St.- Rom. (4) Soc. d'Émul. 1828, p. 153. (5) Inst. hist. 1835, p. 19i.

(6) Bulletin de la Soc. de THist. de Fr., mai 1843, p. 58.

(7) M. Thierry, t. 3, p. 230. (8) Leroux de Lincy.

(9) Hénault. — Leroux de Lincy.

(10) Guillaume de Nangis, p. 104. — L. Dubois. — Sim. de Sismondi. — Servin. — Thiessé , Hist. de Norm., p. 193.— D'Orléans porte le chiffre seulement à cent mille.

(11) L. Dubois, résumé. — M. Thierry, t. 3, p. 230. — M. Depping fixe la date au 20 mars, t. 2, p. 331.

I5i ANNALES DES CAUCHOIS.

révêque de Rhoëm^ et la reine Ëléonore en personne^ qui portaient eux-mêmes la rangon ; il a rapporté son roi ^ La première pensée de celui-ci, qui, comme on Ta remarqué avec justesse, était plus un chevalier errant qu'un roi^ était dans sa joie, d'ofiFrir un duel à Philippe-Auguste , duel que celui-ci se gardait bien d'accepter; sa seconde pensée était de se faire couronner encore une fois ^, à Londres , en avril ^, puis il voulait vérifier le personnage de Robin Hood^; il ne pensait qu'à faire reprendre par Guillaume Longchamp, qui Tétait venu voir dans sa prison, son titre de chancelier d'Angleterre ^; qu'à confisquer les biens de Jean, qu'il faisait excommunier^. Maison lui donne le conseil d'agir en roi de deux grands royaumes. S'assurer de l'alliance du pape Gélestin et du roi d'Ecosse; équiper une flotte de -cent vaisseaux et revenir en Normandie par Barfleur^; reprendre pas à pas toutes les places que Philippe-Auguste avait occupées, depuis Gisors jusqu'au Mont-Saint-Michel », et le réduire en fuyant à incendier Évreux^^j féliciter Verneuil, qui avait tenu tête à Philippe- Auguste"; porter le théâtre de la guerre vers la Saintonge, et ménager enfin la Normandie qui avaittant souffert"; forcer Philippe à penser lui-même à défendre son royaume de France ''^; faire avec l'archevêque de

(1) Hame, t. S, p. 98. — Hist. des arcbev. de Rouen, p. 191,

(2) Thiessé , résumé de THist. de Normandie , p. 187.

(3) M. Paris, p. 122.— D'Orléans» 1. 1. — Hume, t. 2, p. 99, 100.

(4) Touslain de Richebourg. (5) M. Thierry, p. 225.

(6) Masseviile , t. 2 , p. 97. — M. Thierry.

(7) Toustain de Richebourg.

(8) Rigord , De gest. Phil. Aug. — D'Orléans, 1. 1.

t9) Toustain de Richebourg. (10) Guill. de Nangis, p. 104.

(11) Journal d'Évreux et de Louviers. (12) M. Thierry, l. 3, p. 258.

(13) Chron. Norm. ap. Duchesne, p. 1005.

Rboëm l'échange d'Ândely pour en faire une citadelle de premier ordre, capable d'arrêter désormais toute invasion de ce côté'; faire reprendre Gisors, l'objet constant des entreprises de la France^; faire cerner Arques par les Dieppois, telles sont les inspirations politiques auxquelles il obéit. Il exécuta même, pendant quelque temps, tout ce qui pouvait assurer ces sages combinaisons ; mais ensuite, quand Gisors, de nouveau attaqué par Philippe-Auguste, obtenait un mois avant de capituler, il ne venait pas àêon secours et la place était forcée^; il fallait que Philippe-Auguste ravageât de nouveau le pays de Caux et le Vexin , et renforçât Arques 4, pour que Richard vint; il prenait de sa main un homme qu'il croyait Philippe-Auguste lui-même, et qui, en riant, lui déclara n'être que Alain de Roussi, un pauvre vavasseur ^; dans tout cela-> il agissait comme un des hommes les plus braves qui aient existé; il justifiait son surnom; mais ses pensées politiques, ses manières d'exécuter les hautes pensées des autres, étaient étroites, et sans volonté constante d'exécuter un plan.

Le seul événement qui ait montré de l'ensemble , des vues générales , mais dont probablement la pensée première ne peut être attribuée à Richard , et est réclamée par Robert de Leicester, est la bataille de Freteval, entre Châteaudun et Vendôme. On réunit tout ce qui avait intérêt à sauver le duché de Normandie, la dot d'Éléonore et le royaume d'Angleterre; on prépare l'événement d'avance, pour que

(1) Gbron. norm. ap. Duchesne, p. 1005.

(a) Cron. 1181. (8) Gron. 1581.

(4) Notice sur Arques, 1845. (5) Gron. 1581.

Phi lippe- Auguste lui-même vienne là^ y amène toutes ses forces^ et renonce ^ s'il est convaincu , à ses projets d'invasion. RichardCœur-de-Lion , personnellement, n'entrevoyait que le moyen d'avoir un duel avec Philippe-Auguste', en présence des deux armées. L'action a duré plus d'une journée : à la fin, à la grande satisfaction de Richard, Philippe-Auguste fuit avec Jean son auxiliaire; il manque d'être pris, revient vers Paris*. Le désordre, après le massacre, a été tel, que les archives de la France sont tombées aux mains du roi normand, et c'est même de ce moment que date l'usage de les laisser à Paris ^, dans un monument public. Un triste effet, mais qui démontre bien le caractère de Jean-sans-Terre , c'est qu'il a quitté Philippe- Auguste et a fait égorger à Évreux trois cents soldats de celui-ci ^ pour s'en vanter auprès d'Éléonore et de Richard; un effet plus louable, et qui a eu lieu aux applaudissements de toute la cité de Rhoëm, c'est que le jour de l'Ascension deux prisonnierâ ont levé la fierté de saint Romain ^, an milieu d'un concours immense de peuple; un effet plus grand, c'est qu'une trêve d'un an a été stipulée et accordée ^.

On aime à prédire avec quelle rapidité tout le Roumois, tout le pays de Caux, vont être mis à portée de réparer leurs forteresses et de cultiver leurs champs

(1) Pommeraye, p. 408. ^ Servin , 1. 1, p. 178.

(5) Hume, t. 9, p. 100. — Toustain de Richebonrg. » Guillaiime de Nangis place le foit en il95.

(3) Hume , t. a, p. lOO , lOl. — Servin, 1. 1, p. 971. — II. Tbien7, t, 3, p. 256. — Todstain de Ricbebourg. — M. L. Duï>ois, p.* 249, 250.

(4) D^Orléans, t. 1, p. 333 et suiv. — Toustain de Ricbebourg. ^ L* Pubois. (5) M. Floquet , Hist. du privilège de Saint-Rôm.

(6) Hume, t. 2, p. 101.

(car c'étaient alors deux choses inséparables!) Tillières, Évreux, la côte d'Aumale, le comté d'Eu, Neufchàtel et tout le Vexin ou, suivant la chronique de 1581 ', le Veulquessiriy sont réparés. Philippe- Auguste a bien tiré vengeance de Fontaine-le-Bourg €t du Vaudreuil , qui avaient cédé au seul nom de Robert de Leicester, et il a fait celui-ci prisonnier ^ ; mais enfin il va feindre d'abandonner ses prétentions sur la Normandie.

La pensée dominante désormais dans l'esprit de Richard-Cœur-de-Lion ne sera pas de régler les finan* ces, la marine, de veiller à la réparation des désastres, à la conservation de ses États héréditaires, à sa vraie gloire, ce sera la vengeance. Il va vouloir aller infliger à Henri YI les représailles de la prison qu'il lui a fait subir; aussi, pour y parvenir, c'est lui qui, le premier, a parlé de trêve avec la France^. Lors de cette trêve, signée à Verneuil le 23 juillet 1 1 94 , il aura eu la faiblesse de céder à Philippe- Auguste, et Louviers, et Acquigny, et Pontde-l' Arche, et Léry, et même la forteresse et le comté de Longueville, dans le pays de Caux^j il n'aura point parlé d'Arqués, c'est-à-dire qu'il fera renaître chez le roi de France la pensée de reprendre tout le Vexin, le pays de Caux et toute la rive droite de la Seine jusqu'à la Picardie. Richard jurera de ne fortifier que le Neufbourg, Neufchàtel, Couches et Breteuil^. Il livrera Pacy avec une somme considé-

(1) Cron. de 1581, p. 158 et suiv.

(S) Hume, t. S, p. 100.— D'Orléans, 1. 1, p. 330. — Tonstain de Richehourg. — Guillaume de Nantis place le fait en 1195.

(3) Servin, 1. 1, p. 279.

(4) MasseTille,t.9, p. 115.

(5) Roger de Uoveden. —M, Depping, t. S, p. 340.

rable, sealement pour délivrer Robert de Leicester ^; il cédera le fief d'Eu à son frère Jean-sans-Terre % bien que ce soit placer celui-ci de manière à troubler sans cesse le pays de Caux^ ou à fuir suivant sa volonté^ par le Tréport; mais parce qu'il a consenti à épouser en secondes noces la sœur de Philippe- Auguste ^ Alix, que lui il avait dédaignée^.

Le but principal de rassemblée que Richard-Cœurde-Lion a tenue à Rboëm le jour de Noël 1194<a AB im été encore une fois sa vengeance sur Henri YI; son plus grand bonheur , c'est lorsque Tempereur lui a envoyé une ambassade, apportant une couronne d'or, demandant alliance, et qu'il a pu répondre en envoyant Longchamps son chancelier ^.

La trêve avec la France, le traité avec Henri VI, aboutissent à un singulier traité de paix : Philippe- Auguste et Richard le stipulent réciproquement, en des termes que nous avons encore^; elle est signée à Louviers, le 14 janvier 7. Philippe- Auguste ordonne à ses baillis de faire rendre à l'archevêque de Rhoëm et aux églises de Normandie leurs biens confisqués ^. Le 1 5 du même mois, Richard, au Yaudreuil, accordait à Saint-Taurin, près d'Évreux, des droits spéciaux, en rappelant les privilèges des moulins de Louviers^. Le 1 8 , il signait un contrat d'échange de Cônteville

(1) Hoveden. — M. Depping, t. 9, p. 342.

(a) M. Depping, t. 2 , p. 3iS. (3) L. Dubois.

(4) M. Depping, t. 9, p. 313 et suiv. (5) Roger de Hoveden.

(6) Isambert, Lois fraoçaises, 1. 1, p. 185.

(7) Rymer, 1. 1, p. 91. — Hume, t. 9, p. 109. — L. Dubois» p. 9S0.^ D'Orléans la date de 1196. — Masseville date la paix de Louyiers du 8 mai, t. 9, p. 118.

(8) Isambert , Lois fr., 1. 1, p. 185. — Pommeraye» p. 4|0,

(9) M. Deville.

contre le Pont de l'Arche '; puis, quand il voudra occuper Arques , qu'il prétend devoir lui être restitué, Philippe-Auguste y viendra, affirmant qu'il ne l'a pas cédé *. Il poussera jusqu'à Dieppe, brûlera la flotte de Richard, et réduira la ville en cendres^. Il sera enchanté d'apprendre que dans Rhoëm les bourgeois sont en querelle avec les chanoines, à l'occasion mesquine du mur dont nous avons parlé, mais parce que cela occasionne un inceodie ^ et un désordre dans la capitale de son rival perpétuel.

La guerre est recommencée par ce fait, et nécessairement sur les frontières de Normandie. Philippe prend Aumale, et Richard Nonancourt^; Philippe estmis-en fuite et manque de tomber à l'eau ^; Richard est blessé près de Gaillon, dont on voit le nom pour la première fois 7. Il voulait fortifier Andely, et puis l'archevêque s'y opposait, parce que c'était son domaine; celui qui avait si bien défendu la Normandie, se sauvait à Gambray, mettait son pays en interdit, avait des relations avec Philippe-Auguste ^. Quels tristes efifets cela devait amener à cette époque ! Sur l'appel porté au pape, malgré le voyage de l'archevêque à Rome, celui-ci était condamné à accepter Dieppe, Louviers, la forêt d'Alihermont et des mou- Ci) Dacbesne, p. 1054. — Archives de Rouen ; v, M. Deville. (9) Soc. des ant. de Norm. 1826, p. 41. —V. les détails da siège de Dieppe , A. Duchesne, t. 2, p. 381. — Hist. des ducs de Norm., éd. 1840, p. 96. —Notice sur Arques, 1845.

(3) M. Vitet, Hist. de Dieppe. — Servin , p. 272. — Rigord, De gest. Philippi. — Roger de Hoveden. — Guill. Armor. De gestis Philip. Aug. — Estancelin, Recherches, p. 114. —Nouvelle Minerve, 1835, p. 328.

(4) Lesguillez , p. 76.

(5) Guillaume de Nangis.

(6) Toustain de Richebourg. (7) Acad. de Rouen , 1844, p. 108. (8) Pommeraye» p. 416.

Iin6 sur RobeCy au lieu d'Ândely '; mais la Normandie était privée de ses sages conseils. Le seul événement calculé, c'est que Richard employait toute son activité à faire le Château-Gaillard^.

Un autre ecclésiastique, l'évéque de Beauvais, cousin du roi Philippe-Auguste, soutient celui-ci, et porte môme la cotte de mailles et le haubert; il est pris les armes à la main , par Marcador, et amené bu duc de Normandie. Richard le fait jeter en prison ; l'évéque se plaint au pape; le saint -père demande une explication à Richard; celui-ci lui envoie la cotte de mailles de l'archevêque ; alors le pape répond avec bon sens et philosophie à l'évéque : Si vom aviez eu la miirej bon; mais c'est un casque, cela ne me regarde pas^, et Richard, plus satisfait de cela que d'une victoire, traîne partout son prisonnier avec lui et répète le mot du pape.

Acte bizarre! L'empereur d'Allemagne, qui avait maltraité Richard, voulant attaquer Philippe -Auguste, faisait un traité d'alliance avec le premier ^. Un général normand se rendait vers Issoudun, prenait cette ville, cela amenait la paix^, qui était signée là; mais qui ne devait pas être plus sérieuse que les autres.

KnuH La famine redevient la position nécessaire d'un pays où les récoltes ne sont plus l'objet des soins de

(1) D*Orléans, t. 1, p. 337 et suiv.— M. Depping, t. 9, p. 370.— Servin , p. 874. — Pommeraye , préface , p. 11. — Rymer, 1. 1. — Rad. de Die. —M. Deville, Hist. de Château- Gaillard. — TonsUdii de Richebourg place le fait en 1196 , t. s, p. S13.

(a) Servin, p. 87*. — M. Deville, p. 11.

(3) D'Orléans. — Toustain de Richebourg^ t. 3, p. S14 et soir.

(i) Rymer, 1. 1, p. 01.

(5) GuiU. de Nangis, p. 105. — Servin , p. iTI et soiv.

l'habitant y où les flottes sont incendiées , où le crédit est nul y où les inondations ne peuvent être contenues ', où personne n'ose même spéculer sur les grains : c'est la misère seule qui a amené la paix du 14 janvier 1196, signée encore à Louviers ^. Sans nous occuper de l'anecdote du serpent qui aurait surgi pendant qu'on signait ce traité^, remarquons que rarement un pays a été aussi triste que celui dont nous nous occupons l'était alors , et pourtant , on ne peut trop le répéter, c'est un des plus beaux du monde; c'est que Richard cessait d'être digne de l'attachement que lui portaient ses sujets. L'Angleterre elle-même, qui n'était pas le théâtre de la guerre, étail ruinée et par les contributions en hommes et en argent, et par les insurrections de toutes parts ^. Quelle durée les habitants pouvaient-ils espérer encore pour un traité par lequel Richard, reprenant à la vérité le château d'Arqués, Eu, Aumale, Neufchâtel et Beauvoir^, abandonnait Gisors à jamais, laissait démanteler Andely, et quittait Vernon et Gaillon.

Il voulait imiter Philippe-Auguste, qui, tout en combattant, veillait à ses anciens domaines; mais seulement en se montrant un des plus grands appuis du système féodal ^; ainsi il avait créé un connétable de Normandie en la personne de Guillaume de Hommet; pour tenir, en son absence, toute la noblesse ad nvr dans la plus stricte obéissance, il avait créé la charge de grand sénéchal en faveur du sire d'Allouville,

(1} Farin , 1 1, p. 506. (S) M. Deville, p. 7. —M. P. Dibon , p. li.

(3) Toustain de Richebourg , t. a. — Rymer, — Rigord — Sandenon , Brussel, cités par M. Depping, t. S, p. 3i9.

(4) Thierry, t. 3 , p. 259 et suiv.

(5) Tousfôin de Richebourg, t. S, p. SOO.--M. Deville, Dissertation sur les sceaux de Richard. (6} Sim. de Sismondi , 1. 1, p. i99.

homme qui s'était distingué dans là croisade^ et qm depuis devait encore reprendre le harnais % principalement pour faire excuser ce qui était redevance de vassal à seigneur. Gomme on avait abusé de son sceau en son absence , tant par la faute de la reine que par celle du chancelier, il disait que son scel avait été perdu en Allemagne, et en prenait prétexte de le faire changer et de demander à ses vassaux la vérification de leurs lettres anciennes^. Cest même à cette nouvelle formalité, qui rapportait de nouveaux droits, que nous devons plusieurs chartes bien conservées : celle du 1 6 octobre , ou répétition de la charte de 1195, relative à l'échange avec l'archevêque de Rhoëm; celle de fondation de l'abbaye de Saint- Georges de Boscherville ^, en date du 1 1 mai , où se voient encore le personnage ayant un casque à visière avec la barbe , et au .revers les trois lions Passant ; celle de l'abbaye de femmes à Fontaine-Guérard (fons Guerardi^); celle de l'abbaye de Bellosanne^, fondée par Hugues de Gournai ^; l'ordonnance sur le droit d'escuage 7, celle d'institution du marché de Duclair datée du 28 août 1198^; celle du couvent de Beaulieu^; la fondation de l'église paroissiale de Samt-

(i) Feuilleton du Mémorial du 5 janvier 1839.

(S) Hume , t. S , p. iOi à 109. — Spelman. — Hoûar^l. ^ Toustain de Richebourg. — Duplessis. —Matthieu Paris. — M. Deville, Dissertation, p. 19, place le fait en 1198.— Archives de la préf. de Rouen.— M. le Maître de Louviers en a une quMl tient de M. Decretot. — M. P. Dibon, Essai sur Louviers, p. 16 et 152.

(3) M. Deville, Dissertation sur les sceaux de Richard-Gœar<le-Lion.

(i) T. Duplessis. — Ann. de la Soc. de THist. de Fr. 1838.

(5) T. Duplessis. (6) Pommeraye , p. iS8.

(7} A. Daviel , et tous les auteurs qu*il cite, p. iS.

(8) Deshayes, p. 61, et observations sur le marché de Jumiéges, in^ , 18S9, (9) Duplessis, t. 9. — Pommeraye, p. i3i.

Denis ^; la confirmation de dons considérables faits par Jordan du Hommet, évéque de Lisieux, à plusieurs églises ^. Il n'imitait pas les ordonnances qui créaient en France les archives, les collèges, les halles; mais tout ce qui était féodal, il le copiait : il ne vou-* lait pas se laisser surpasser en cela plus qu'il n'avait voulu l'être devant Jérusalem. Il avait peut-être une bonne raison de ne pas imiter les hôpitaux , c'est que nulle part il n'y avait autant de léproseries qu'en Normandie, et que les abbayes aussi étaient des lieux de charité, d'hospitalité, de refuge pour les malheu* reux^; spécialement, l'abbé Richard, de Jumiéges, qui était vieux et penché vers la tombe, avait bien réglé les secours pour une partie du duché.

Comme Richard voyait que Philippe-Auguste tâchait de gagner par des présents et des promesses des seigneurs normands , il en usait de même envers plusieurs comtes français 4. La guerre ne devait pas tarder à éclater et à redevenir plus inhumaine encore. C'était en crevant les yeux des prisonniers qu'on les rendait désormais inaptes au service militaire^. Philippe-Auguste prenait Aumale, faisait détruire ses forts ^; puis Jean méritait un peu mieux de la Normandie en se battant bien contre lui, à Reauvais^. Richard était légèrement blessé près Gaillon, et le lendemain il battait Philippe-Auguste à Gisors ^, faisait Mathieu de Montmorency prisonnier, et forçait même le roi de France à se sauver, répétant tous ses

(1) Servin , 1. 1. (S) Chron. norm. ap. Duchesne, p. 1005 et sui?.

(3; Deshayes, Hist. de Tabbaye de Jumiéges.

(i) D'Orléans, 1. 1, p. 8iÔ. (5) Hume, t. 2, p. 103 et suit.

(6) Noël , 1. 1, p. 4t.

(7) Cbron. norm. ap. Ducbesne.

(8) Roger de Hoveden. — Servin. » M. Depplng , t. i , p. 359. *

sarcasmee contre ce perpétuel rival'. Il quittait celte partie du Vexin, mais en emportant , ainsi que ses compagnons^ un grand butin ', pour aller réprimer km 4IM des désordres en Bretagne ^.

La Bretagne calmée en quelque temps par la fermeté , la rapidité du duc^ la fidélité de ses comtes, tous vont revenir vers les limites de la France, vers la Seine; et si les Gallois se sont abandonnés à quelgnes actes de barbarie envers les vaincus, du moins l'esprit d'obéissance a été parfait. Richard tenait sa cour à Château-Gaillard ^. Entre Vernon et Gamaches, Philippe -Auguste avait le dessous^; il essayait en vain de reprendre ou de détruire le Château-Gaillard. Il n'était pas plus heureux à Gisors; seulement il pouvait venir jusqu'à Acquigny^. Qui sait ce que serait devenu le sort de chaque peuple, quand la guerre avait lieu , sans motif autre que le ôaractère des rois, quand les frontières étaient si faciles à envahir, quand la seule profession un peu lucrative était d'être sur un cheval de guerre, ou d'être écuyer de quelque comte? La religion aura l'avantage de faire cesser cette cruelle destinée : le prince de Capoue, légat de Rome, excite à la paix 7 ; le saint-siége intervient entre les deux rois chrétiens ; un rapprochement pacifique va avoir lieu; l'archevêque de Rhoëm suivra les instructions du pape^; les deux rivaux ne se parleront pas de trop prè$; par suite de la proposition, l'entrevue, qui serait un curieux sujet

(1) D'Orléans, p. 341 ctsuiv.— L. Dubois, p. S51.

(2) Guillaume de Nangis, p. lit.

(3) Touslain de Richebourg, t. 2.— M. Depping, t. S, p. 360et suiv. (i) M. Depping et auteurs cités, t. 2, p. 379.

(5) Uogcr de Uoveden, 119S. (6) Guillaume de Nangis. (7) Toiistain de Richebourg. (8) Rymcr, t. 1, p. 33.

de tableau 9 aura liea entre Andely et Yernon, le 16 janvier 1199; Richard sera en bateau sur la Seine, ^q^^m Philippe-Auguste sera sur le rivage, à cheval* ; les bases de la paix sont arrêtées; une trêve est signée pour cinq ans ^, et le fils de Philippe doit môme épouser une nièce de Richard : elle doit ayoir Gisors pour dot^; chaque seigneur revient avec ses fils et ses varlets au giron domestique.

Si Richard eût eu le sentiment de ses plus chers devoirs, il eût songé aux bienfaits de la paix; rétablir les finances, soulager le cultivateur, protéger le commerce, récompenser les guerriers fidèles, soigner Téducation publique, faire des règlements sur la salubrité des villes, remplir le trésor, autrement que par des impositions arbitraires, et trouver dans le bonheur des sujets le moyen inaperçu de faire des économies, tel eût dû être son plan et le but de son indomptable patience. Nous allons voir quelle sera sa conduite; mais aussi quel sera son sort et celui du pays, dont il possédait les destinées. On a bien un règlement pour l'accroissement de la ville de Rhoëm , l'agrandissement des limites, de manière que les paroisses de Saint-Godard, de Saint-Laurent et de Saint- Ouen, qui n'étaient pas dans les murs, y sont entrées; que la porte Sainte-Âppoline a été reculée jusque devant l'échiquier, et s'appellera porte d'Aubevoie ^, et que les nouveaux fossés ont été où l'on voit aujourd'hui la rue Befifroy^; on a bien un autre règlement

(1) D*Orléans, 1. 1, p. 345. — Roger de Hoveden , ad 1198. — M. Dep- i ping, t. a, p. 385 et suiv.— V. Tableaux de Versailles. — L. Dubois, p. 253 et sulv. — Toustain de Ricbeboupg , p. 819, 2î0.

(2) Guillaume de Nangis.— Toustain de Richebourg. — Masseville, t. 2 , p. 122 , date le traité de 1198.

(3) Hoveden. (4) Farin, 1. 1, p. 20. (5) Lesguillez, p. 20.

sur les clercs ecclésiastiques^ mais pour empêcher de les poursuivre en justice séculière , si ce n'est pour V0I9 incendie^ homicide ^; on en a un autre par lequel il se réserve à lui seul de statuer sur les usuriers^. On a bien une loi par laquelle il reprend l'unité des poids et mesures qui avait été violée ; une pour éclairer les boutiques obscures; mais il défend d'entrer dans ses forêts avec arcs , flèches et lévriers, sous peine de bannissement; on a bien un sceau pour la commune de Rhoëm, représentant un léopard passant^; on a bien, pour détruire un peu les effets de la guerre, la création d'un ordre de la Trinité pour la rédemption des captifs"^; on a même des monnaies d'argent, tandis que les autres ducs n'en avaient pas eu depuis Rollon^. Mais le duc de Normandie n'est pas plus tôt délassé de sa dernière course contre Philippe-Auguste, que, las de vivre avec ses conseillers et ses hommes de finance, il veut aller porter la guerre dans le Brabant, sous le moindre prétexte, pour une statue d'or qu'il prétend avoir été trouvée et qu'il réclame, ou dont il réclame la part du seigneur^. Le 28 mars, il reçoit une blessure à Tépaule, près du château de Chalus, de la main de Bertrand de Gourdon 7; il consent à peine à se faire panser; la maladresse même de son chirurgien rendant sa position désespérée, il meurt au bout de quelques jours*, le 6 avril, pardon- Ci] Math. Westm. an 1100. (S) Hoûard, tab. chron. p. xt. (3} Musée de Rouen » 18U. (4) Velly, t. 3 , p. 538. (5) Ainsworth, sa correspondance avec Tauteur. — M. Depping, t. %, 'p. 397. (6) M. Depping, t. S, p. 39S. — TousUin de Richeboarg, t i, p. S20 et suiv. — Servin , p. 278,

(7) Hénault, t. S , an 1199. — Chron. norm. ap. Duchesne, p. 1005 et seq. — TousUin de Richebourg, t. 2 , p. 232. — D'Orléans, 1. 1. — Velly.

(8) Cron. 1581. — Servin, t. 1, p. 278. — Hénault , t. 1, p. 161.— D'Orléans, t. 1.— -Dict. hist. — M. Depping, t.2, p. 303. — Hume, 1. 1,

nant à celui qui Ta blessé , laissant un bâtard , Philippe^ puis un héritier, Arthur, âgé de treize ans, fils de Geoffroi, son frère aîné , qui avait des partisans ' ; mais laissant aussi un frère, et Jean, surnommé Sans- Terre, qui, pendant l'expédition en Terre-Sainte, avait voulu faire le roi, et, se prétendant légataire des droits de Richard, allait reprendre son rôle ^. Haï des Normands, méprisé des Anglais, hors d'état de tenir contre les pensées constantes de Philippe-Auguste , ou , disons mieux, apte à les encourager par la mobilité de son caractère, c'étaient là ses précédents.

On répand le bruit que Richard a ordonné par son testament, d'abord, qu'on distribuât beaucoup de choses aux pauvres, puis, qu'on plaçât son corps à Fontevrault^; mais qu'on apportât son cœur à Rhoëm 4. Bientôt ceci est exécuté, avec une solennité qui met bien des milliers de Normands à môme de réfléchir sur les conséquences du trépas d'un personnage si important. Ceux qui prenaient part à la cérémonie, comme ceux qui en étaient les simples spectateurs, étaient profondément émus, à cause des conséquences manifestes de l'événement, plus encore parce qu'ils avaient entendu dire que le cœur de Richard était beaucoup plus gros qu'un autre ^. L'épi-

p. 103. "^ M. Sim. de Sismondi dit que le 26 mars est le jour de la blessure. — y. Variantes sur la mort de IRichard , Soc. d'Émul. 1828, p. 6. —M. Deville, p. 49.— L. Dubois dit le 3 avril ; — L. Thiessé, le 6, p. 199 ;

— Senrin , le 6 ; — Guillaume de Nangis mentionne seulement Tannée ;

— Masseville dit, 5 avril, t. 2, p. 12i.

(1) Hénault. — Sim. de Sismondi , p. 302. — Toustain de Ricbebourg.

(2) D'Orléans, p. 347. (3) Guillaume de Nangis.

(4) Deville, p. 49. — Toustain de Ricbebourg, t. 2, p. 222.— Cbron. rolb. — L. Thiessé, p. 198. — Dict. hist. v° Richard. — Chron. norm. ap. Duchesne, p. 1005 et seq. — L. Dubois révoque en doute Texistence du testament , ainsi que L. Thiessé.

(5) Toustain de Ricbebourg , t. 2, p. 223.

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