PREMIÈRE PARTIE
HISTOIRE ANCIETsTTsTE.
EMPIEE GEEC.
Suite de la Mission tendant à ramener les Grecs à l'unité de l'église Eomaine, et remplie par les Frères Mineurs Pierre de Moras, Pierre de Crest, Simon d'Auvergne, Boniface d'Ivrée, Eustache d'Arras , Lambert de la Couture, Jean Parastron, Jérôme d'Ascoli, Bonnegrâce de St-Jean, Eaimond, Bérenger et Bonaventure de Mugello.
Quoique les négociations nouées avec les Grecs par cinq Franciscains dont Ton ignore les noms,, et continuées ensuite par leurs confrères Rodolphe, Ayinon, Laurent et Jean de Parme, afin de ramener ce peuple à l'unité de l'Eglise Romaine, dont il avait fait la folie de se séparer, n'aboutissent à aucun résultat1, on ne cessa d'employer les moyens propres à conduire à un but si important. Ainsi, après la mort de Jean Va tace et de son fils Théodore Lascaris, on voit le S. Siège faire de nouvelles tentatives à la suite des démarches, peu sincères du reste, de Michel Paléologue. C'est ce Michel Paléologue qui, nommé gouverneur et régent du fils de Théodore, à peine âgé de huit ans, se rendit bientôt le maître absolu de l'empire, après avoir fait crever les yeux avec un fer brûlant au malheureux pupille confié à ses soins, et l'avoir enfermé dans une forteresse.
Mais avant de raconter comment cela se passa, il est bon de rappeler quelle était à cette époque la situation de cette pauvre Eglise grecque. Il suffira de dire qu'elle était gouvernée en même temps par trois Patriarches. L'un d'eux était Arsène, qui occu-
a) Voir la 4* livraison de la première année des Annales,, p. 237 et suivantes.
pait le siège de Constantinople au moment où Paléologue fut nommé gouverneur du fils de Lascaris. Quand il vit le tuteur du jeune empereur disposé à prendre définitivement sa place, il quitta son siège, sans vouloir néanmoins renoncer à la dignité Patriarehale, et se retira dans le petit monastère de Pascasio près de Nicée. Nicéphore, métropolitain d'Ephèse, se fit alors elire par Michel, en prétextant les refus réitérés qu'avait faits Arsène de retourner à son poste. Mais, à la mort de Nicéphore, Paléologue rappela Arsène, qu'il ne tarda point toutefois à chasser de nouveau, parce qu'il ne put en obtenir l'absolution du crime qu'il avait commis sur le fils de Lascaris. Puis, il chargea les évêques de lui donner un successeur, qui fut Germain, métropolitain d'Adrianople. Quelque temps après, il manifesta aussi à ce dernier le désir ardent d'obtenir l'absolution que lui avait toujours refusée Arsène. Mais se laissant tout-à-coup aller aux soupçons que fit habilement naître dans son esprit Joseph, abbé du monastère de Galesion, contre Germain, dont il ambitionnait le titre, Paléologue lui demanda brusquement sa démission. Germain essaya d'abord d'opposer quelque résistance, jusqu'à ce que, n'osant plus combattre la volonté impériale, il consentit à abdiquer et se retira dans sa maison particulière, rue de l'arsenal, le jour de la fête de la Sainte Croix. En même temps l'empereur fit procéder les évêques à une nouvelle élection, qui tomba, comme c'était naturel, sur l'abbé de Galesion, et celui-ci lui donna aussitôt l'absolution désirée1!
On ne saurait dire jusqu'à quel point des intrigues et des crimes de ce genre augmentaient encore les désordres du schisme. Eu effet, on voyait des moines en grand nombre courir le pays et prendre le parti du Patriarche exilé; d'autres qui jouissaient d'une grande réputation de vertu, et appartenaient soit au monastère de Galesion soit à d'autres, abandonnaient leurs couvents pour vivre en leur particulier, et dédaignaient de communiquer de quelque manière que ce fût avec le Patriarche Joseph, qu'ils accusaient d'avoir trompé Germain et d'avoir encouru l'excommunication lancée par Arsène contre quiconque accueillerait et absoudrait l'empereur.
Malheur à toi, Eglise grecque, si toutefois tu mérites encore ce nom au milieu de tant de désordres qui ne te laissent ni unité ni honneur! Certes tu ne parais ni appartenir ni te rattacher à la divine institution du fils de Dieu! Ce qui en fait le signe, ce qui en constitue le caractère, c'est non la division, mais l'union des esprits, non la brigue et le triomphe des artifices
') Voir notre Histoire universelle des Missions Franciscaines, livre II, eli. 11.
humains dans l'élection des ministres sacrés du sanctuaire, mais la probité, la maturité et la légitimité incontestable des actes qui concourent à cette élection !
Cependant Joseph s'appliqua à chercher le moyen de calmer par la douceur l'irritation de ses moines; mais désespérant bientôt d'obtenir le résultat désiré, il songea à invoquer l'autorité de l'empereur, se persuadant à tort que la force pouvait suppléer là où le droit seul devait prévaloir. En conséquence, l'empereur chargea l'Acropolite Georges, grand logothète, de punir les récalcitrants; c'était un homme d'une grande valeur, mais d'une conscience peu délicate, qui, les ayant fait arracher de leur tranquille retraite, ordonna qu'ils fussent suspendus en l'air, fouettés et cruellement déchirés. Il poussa ses excès si loin que l'empereur lui-même finit par regretter Germain, le précédent patriarche. Cependant le nombre des partisans d'Arsène augmentait de jour en jour, même parmi ceux qui ne l'avaient jamais vu. En effet, la persuasion qui s'était généralement répandue que Joseph avait encouru l'excommunication troublait les consciences de beaucoup de personnes, qu'il cherchait en vain à rassurer, en prodiguant, grâce à la généreuse protection de l'empereur, le plus de faveurs qu'il pouvait. C'est pourquoi il prit enfin le parti de ne plus se soucier de tous les bruits qui pouvaient courir sur son compte à Constantinople, et résolut de parcourir l'Anatolie, où il se flattait de gagner des hommes d'une grande vertu, qu'il savait avoir scandalisés, eux aussi, par sa conduite. Muni de l'autorisation de l'empereur, il s'y rendit en grande pompe et se mit à visiter ces illustres personnages, entre lesquels le plus recommandable par sa doctrine et sa vertu était jSméphore Blemmida. // Plus que tout autre, leur dit-il, j'éprouve une grande affection pour Arsène, que je considère comme le vrai Patriarche, et je regarde comme nul et non avenu tout ce qu'à force de manèges, on m' a fait faire jusqu'ici. Seulement, ajoutait-il, il faut bien que quelquun veille au gouvernement de son Eglise. Or, personne dans la situation actuelle n'est plus propre à ce rôle que moi, qui puis m'appuyer sur la faveur spéciale de l'empereur, même pour détourner de la tête des partisans d'Arsène les maux dont ils sont menacés, et pour apporter le meilleur remède possible aux autres besoins non moins graves de notre Eglise ! »
Aux paroles il ajoutait la séduction des présents, qui produisaient, il est vrai, un certain effet favorable dans l'esprit de ces vertueux solitaires, mais non dans celui de Blemmida, si l'on en croit Pachymère; c'est que c'était là un vrai sage, entièrement
Jéiaclìé des choses terrestres, chez lequel aucun événement, quel qu'il fût, ne pouvait exciter la moindre passion, comme si déjà son Ame avait vécu séparée du corps et de l'atmosphère terrestre. Jugeant donc les choses telles qu'elles étaient, sans faire acception de personne, Bleramida, voyait clairement qu'on avait commis une injustice à l'égard d'Arsène, et que par conséquent la promotion de Joseph n'était qu'une inique usurpation; cependant il n'y trouvait pas de quoi s'étonner beaucoup, tant, il était accoutumé au spectacle de ces vicissitudes des destinées humaines! Ainsi, quoiqu'il n'appuyât point le patriarche intrus, il recevait ses visites et ne lui témoignait aucun mépris; il le pria même de signer son testament et de le soumettre à l'approbation de l'empereur1.
Telle était la situation de l'Eglise, ou plutôt des églises grecques, considérées dans le temps qui s'écoula entre la mission qu'y accomplit le B. Jean de Parme et le Concile de Lyon en 1274. Serait-ce donc là par hasard l'Eglise fondée par Jésus- Christ sur le roc, et contre laquelle il est écrit que ne prévaudront jamais les portes de l'eufer2? ISTous avons déjà vu, au contraire, et nous verrons de mieux en mieux, en avançant, que cette église n'est qu'un édifice bâti sur le sable mouvant de la politique mondaine, que déplace à chaque instant le souffle des passions humaines; navire dépourvu de mats et de gouvernail, sans pilote ni ancre d'espérance solide, jouet des tempêtes et des pirates, où tout est livré aux caprices d'un homme qui s'appelle empereur! Car c'est l'empereur qui change à son gré les patriarches de Constantinople, comme les derniers rois des juifs changeaient les derniers Pontifes de Jérusalem; de telle sorte que, dès les premiers jours du schisme, l'usurpation de la dignité patriaichale, même de l'aveu des schismatiques les plus discrets et les plus zélés, était devenue un mal habituel sans aucun remède. Il n'y aurait qu'un remède efficace : ce serait de revenir à l'unité catholique par la soumission à l'Eglise de Ptome, mère et maîtresse de toutes les églises. Malheureusement, les Grecs ont tellement vicié leur nature, ils ont l'intelligence si aveugle et le cœur si malade, qu'ils ont toujours plus de peur du remède que du mal3. Il en faut d'autant plus admirer les tendres et maternelles sollicitudes de l'Eglise catholique, qui n'a jamais cessé de faire toutes les tentatives possibles pour ramener dans son sein
') Pachymère, livre A', chap. 28.
2) Math. XVI, cap. 18.
3) Rohrbacher, dans son Histoire universelle de l'Eglise, livre LXXIV.
ces enfants égarés. C'est elle qui a provoqué notamment tant d'efforts laborieux qu'ont déployés les Franciscains > et qui a excité le zèle infatigable avec lequel ils ont travaillé au salut des âmes; car elle est une mère indulgente qui ne désespère jamais. Tout ce qui précède suffira pour bien l'aire connaître à nos lecteurs la trempe d'esprit de Paléologue, qui, une fois arrivé au trône, se promit bien de n'en descendre, quel que dût être l'avenir; ainsi, en même temps qu'il cherchait à s'y maintenir, en employant à l'égard de ses sujets toute sorte de manèges et d'artifices, il intrigua près des Latins pour les détourner des projets de vengeance immédiate que leur avait inspirés la perte de Constantinople. Il s'empressa donc d'écrire au Pontife Urbain I\T, assis sur la chaire de St-Pierre depuis 1261, et dans la lettre qu'il lui envoya avec quelques présents par Maxime Alufarclo, Androide Muzalone et Michel Abalante, il l'appelait pape de l'antique