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du péril que vaniteuse et hautaine quand il a disparu 3 inspirent un véritable dégoût, F esprit se repose et s'édifie au spectacle de la charité non -seulement patiente et longanime, mais encore héroïque de l'Eglise romaine, toujours mère tendre envers un fils égaré, même quand elle s'en voit perfidement trahie, non moins qu'au spectacle de l'apostolat actif et laborieux des Franciscains, continuellement employés par les deux parties dans des négociations de ce genre. En effet, ce sont des Franciscains qu'envoie l'empereur grec, eux qui peuvent librement passer d'Orient en Occident, grâce à la réputation d'hommes d'une vertu parfaite et entièrement incapables de tromper, dont ils jouissaient dans tout l'univers. Ils échappaient d'ailleurs aux lois sévères que s'appliquent, dans leur défiance soupçonneuse, les nations belligérantes, avec une rigueur telle qu'il n'est permis à personne de passer sur leur territoire respectif, si ce n'est pour de graves raisons reconnues et acceptées par l'autorité militaire1.
Ce sont encore des Franciscains, c'est-à-dire Eustache d'Arras et Lambert de la Couture, que Louis de France envoie aux cardinaux qui gouvernaient l'Eglise Romaine après la mort de Clément IV, pour leur exposer les propositions faites par Paléologue; le roi très-chrétien avait du reste répondu à celui-ci, en attendant, qu'il ne lui appartenait pas de se poser en juge en semblables matières, ni de prendre le rôle d'arbitre; que néanmoins il ne manquerait pas de recommander vivement la solution de l'affaire à Rome, où il avait confiance que toute proposition raisonnable de paix serait accueillie avec bonté'2.
Mais, dira-t-on peut-être, quel mérite pouvait donc être attaché à ces ambassades, ou plutôt à ces voyages des Franciscains, puisqu' eux-mêmes, et le Saint-Siège, et les potentats catholiques n'ignoraient pas qu'il ne devait en résulter aucun avantage pour l'Eglise dans le sens de l'union , et qu'ils seraient, au contraire, comme ils l'ont été, tout à fait inutiles, les Grecs ne songeant qu'à gagner du temps, afin d'assurer par l'indépendance de leur empire celle de leur Eglise? À cela nous répondons que ce mérite est celui qu'eurent les premiers Prophètes, quand ils se présentèrent pour prêcher les divins commandements en Israël , bien que les Israélites à la tête dure et au cœur incirconcis3 se refusassent à les recevoir et allassent jusqu'à les lapider et à les
r) Fleury, Hist. ecclés. 1,-eo citato.
-) Wadding, Annales, tome IV, armée 1270; Fleury, loc. cit.; Rohrbacher, Hist. univers, de l'Eglise, liv. LXXIV.
3) Actes des Ap. VII, 31.
mettre à mort de mille autres manières. On peut par conséquent très-bien appliquer à cette nation schismatique les paroles suivantes de Jésus-Christ, par lesquelles, justifiant le ministère de ses envoyés, il reproche à Jérusalem leur insuccès :
// Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes, et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous sis ailes, et tu ne l'as pas voulu! Voilà que votre maison restera déserte! Car je vous le dis : Vous ne me verrez plus désormais, jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur1! » En fait, les Grecs figurent bien ce peuple abandonné et condamné à s'avilir, à se pervertir de plus en plus en lui-même, depuis qu'ayant brisé les liens qui l'unissaient à l'Eglise universelle, il a voulu puiser dans sa propre vertu le principe de la vie; et déjà il n'est personne qui n'avoue que sa résurrection spirituelle et civile est absolument impossible, tant que se tournant vers le Vatican, et demandant à rentrer dans le sein de sa mère l'Eglise, il ne dira pas cette parole de salut, que pour son grand malheur il n'a jamais voulu dire : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!
Reprenons maintenant notre récit, en disant d'abord qu'après une vacance de trois années, le Saint-Siège eut enfin un chef visible de l'Eglise en Théobald Piacentino, archevêque de Liège, alors en pèlerinage aux Lieux-Saints. Cette élection, comme ou le sait, fut principalement l'œuvre d'un Frère Mineur, c'est-àdire de Saint Bonaventure2, qui, avec l'autorité de son nom, détermina les cardinaux divisés à y concourir, afin que la chrétienté ne restât point plus longtemps dans une pénible attenti1, au grand préjudice de la religion. Le nouveau pontife se nomma Grégoire X. On raconte que, faisant ses adieux aux chrétiens d'Orient, au moment de retourner en Occident, il s'écria comme David : Si jamais je t'oublie, ô Jérusalem, que ma droite s'oublie elle-même' que ma langue s'attache à mon palais, si je ne me souviens pas de toi, si Jérusalem n'est pas toujours ma première joie3. Or, un des premiers soins de ce pape fut de renouer les négociations tendant à réaliser cette réconciliation si désirée des Grecs avec l'Eglise Romaine, et il chargea de préférence les
') Matth. XXIII, 37, 38, 39.
2) Panuin, dans ses additions à l'ouvrage de Platina-Ciaconius, Pontificat de (irégoire X; Mariana, livre III, chap. 31 ; Wadding, dans ses Annales, tome IV, année 1271.
3> Psaume CXXXVI.
Franciscains de s'en occuper de nouveau, et en conséquence d'annoncer son élection à l'empereur, en l'invitant à envoyer des nonces au prochain concile qu'il convoquerait le plus tôt possible à Lyon pour le rétablissement de la foi1. Paléologue, plus que jamais alarmé des armements de Charles, roi de Sicile, résolut immédiatement de députer à Grégoire un Frère mineur, né en Grèce et nommé Jean Parastron'-, très-versé dans sa langue maternelle et très-zélé pour Fœuvre de la réunion. Celui-ci discutait souvent ce sujet avec le patriarche de Constantinople et les autres évêques, qui paraissaient l'écouter volontiers, peut-être à cause de la grande estime qu'il montrait pour les cérémonies et les usages de leur église. Aussi, dans les lettres que Michel avait remises à ce religieux pour le pape, manifestait-il l'espoir qu'à son retour en Syrie, il passerait par Constantinople où il serait reçu avec honneur, et où il était même à penser que sa présence ne serait pas peu utile à la cause de l'union.
On ne saurait dire de quelle joie ces témoignages de soumission affectueuse remplirent l'âme de Grégoire, qui aimait à les attribuer à un cœur droit et sincère, et partant à espérer que l'Eglise ne tarderait pas à remporter heureusement un véritable triomphe. Ayant donc appelé devant lui Bonaventure de Bagnorea, Ministre-Général de tout l'ordre des Franciscains, il com-
*) Fleury. Histoire, ecclésiast., livre LXXXVI.
-i Pachymère, liv. V, cbap. 51. Voir aussi Wadding [Annales,, tome IV, année 1270î, et le père de Gubernatis (dans Le monde Sêraphique, tome Ier des anciennes missions, liv. Ie, chap. V), qui parlent également de ce frère Jean et de sa mission ; seulement ils le confondent avec celui du mont Corvin , de la Pouille, célèbre missionnaire en Tartarie et en Chine, comme on peut le voir aux livres II et III de notre Histoire universelle des Missions Franciscaines. Ici ces auteurs nous paraissent s'être évidemment trompés, puisque Pachymère, historien contemporain, affirme expressément que ce frère Jean était natif de Grèce, à moins qu'on ne le prenne comme appartenant à la nation grecque, malgré son origine italienne, parce quii y avait à cette époque beaucoup de Grecs dans la Pouille, portion du pays qu'on appelait la Grande-Grèce; car en ce cas, la différence viendrait seulement de la dénomination diverse que l'un donnerait d'après l'habitation, et l'autre, d'après le lieu de naissance du religieux ou d'après la résidence de sa famille. Quoi qu'il en soit, une autre difficulté reste : c'est que Jean du mont Corvin écrit de Pékin en 1305 qu'il a cinquante-huit ans, tandis que né, comme l'on en est sûr, en 1247, il aurait à cette époque, à peine atteint sa vingt-unième ou vingt-deuxième année; or, est-il croyable qu'étant si jeune, et même pas encore prêtre, il eut été chargé d'une mission si grave et si importante? Pour nous assurément, nous ne le croyons pas, et nous nous confirmons dans l'opinion que Parastron n'est pas le même Jean que celui du mont Corvin.
inença par vanter la sainteté, la prudence, la science des grandes a flaires, L'adresse à les traiter, le zèle à les pousser et à les terminer qu'avaient montrés les Franciscains, et dont il avait lui-même eu des preuves en Orient; il dit qu'il les avait vus infatigables dans les travaux de l'apostolat, entièrement dévoués au culte des Saints-Lieux, très-agréables aux infidèles, amis des Grecs, promoteurs très-habiles et très-puissants du véritable honneur de Dieu, et que, puisqu'ils étaient ainsi les missionnaires désignés pour les affaires difficiles, il lui proposait d'en choisir quelques-uns pour Constantinople, afin de concourir à cette œuvre de la réconciliation de l'église grecque si ardemment désirée par le monde entier. En conséquence Saint Bonaventure s'empressa de lui présenter quatre de ses religieux, savoir : Jérôme d'Ascoli, Raimond Bérenger, Bonne-Grâce de Persiceto, et Bonaventure de Mugello1.
Le premier, né à Lisano près d'Ascoli, dans les Marches (d'où il prit son nom), entra dès sa première jeunesse dans l'Ordre Séraphique. Comme ses parents, qui étaient très-pauvres, mais pleins de la crainte du Seigneur, ne pouvaient pas lui faire continuer les études pour lesquelles il avait une grande inclination, il se réfugia dans le couvent des Franciscains, qui lui donnèrent spontanément et généreusement cette culture de l'esprit et du cœur qu'il lui était impossible d'obtenir dans l'intérieur de sa pauvre famille, et qui lui procurèrent, outre d'excellents maîtres, le logement, le pain, les vêtements et tout ce qui est nécessaire à la vie. Aussi s'attacha-t-il si fortement à eux, qu'il voulut revêtir leur habic sacré, ne retenant que le nom qu'il avait porté dans le siècle. De leur côté, les religieux furent enchantés de ces dispositions du jeune homme, parce qu'ils admiraient en lui non- seulement les rares talents dont le ciel l'avait orné, et l'amour le plus passionné de la science, mais encore une telle délicatesse de conscience et un goût si fervent pour les choses de Dieu, qu'ils ne tardèrent pas à se convaincre qu'il jetterait un nouvel éclat sur leur institut. Ils ne se trompèrent pas; car, à peine eut-il prononcé ses vœux solennels et se fut-il consacré aux études philosophiques et théologiques, qu'il acquit bientôt une si grande réputation, qu'appelé aux épreuves du doctorat, il en sortit d'une manière assez brillante pour qu'on le chargeât d'enseigner dans les principales chaires que des religieux de l'ordre occupaient au dedans et au dehors de la province.
l) Wadding, Annales, tome IV, année 1273; :1e Gubernatis, dans Le monde Sëraphique, tome I" des anciennes missions, livre I", chap. V; Fleury, Hist. ccclés. livre LXXXVI; Rohrbacher, id. liv. LXXV.
Dans la suite saint Bonaventura le nomma ministre provincial en Dalma tie; et ce sont ces fonctions qu'il exerçait, en montrant une rare droiture et une rare habileté, quand il fut appelé à remplir à Constantinople la haute mission dont nous parlons' ; il fut enfin élu ministre général de tout l'ordre, puis cardinal, et pontife suprême de l'Eglise universelle sous le nom de Nicolas IV.
Quant au deuxième et au quatrième nonces, c'est-à-dire aux frères Raimond, Bérenger et Bonaventura de Mugello (en Toscane), nous n'avons pu nous procurer des renseignements particuliers qui nous missent à même de les dépeindre au moins sommairement à nos lecteurs; mais nous pouvons dire qu'en général leur vertu et leur sagesse en firent de dignes compagnons du premier et du troisième; c'est-à-dire du Père Bonne-grâce de Persiceto, sur lequel des écrivains de l'ordre nous ont laissé les détails suivants : Eu faut de la Province Franciscaine de Bologne, il était un religieux d'une grande perfection et même d'un extérieur fort agréable, comme son nom l'indique; pieux, intérieur, exemplaire, savant et parlant avec une telle douceur que la manière de prêcher de nul autre de son temps ne fut aussi agréable aux auditeurs que la sienne2. Elu ministre général de tout l'ordre des Frères Mineurs dans le chapitre général qui eut lieu à Assise en 1279, il le gouverna à la satisfaction de tous pendant environ six ans, augmentant l'éclat qui le rendait si brillant, comme il sera prouvé par ce que nous dirons plus tard des Missions franciscaines dans la Tartarie et autres contrées de l'extrême Orient. Il termina ses jours à Avignon, ville de France où il se trouvait en passant pour retourner en Italie, au retour d'un chapitre général célébré en Germanie. La réputation de sainteté de sa vie a laissé à la postérité ce fait historique, savoir qu'au moment de sa mort toutes les cloches de la ville sonnèrent d'ellesmêmes3.
») Marc Antoine, dans Les douze fondements, etc. — Mazzara, dans ses Légendes Franciscaines, tome X; — Hubert, dans son Ménologe, etc. au io août n* 2.
2) « Vir equidem religiosus, et juxta nomen suurn mira gratia praedietus; pius, devotus, vitœ exemptons, eximiœ mentis, et sermonis dulcedine cunctis populis gratissimus. » Arthur Du Moutiers, Martyrolog. Francis, die il martis.
3i Capitulum generale apud Argentinensem provi nciam celebravit in Germania, quo peracto, Galliam petiit, illicque apud Avenionem anno 1284 sancto fine quievit, cum ordinem gubernasset serapjiicum annis sex : ad cujus obitum campanœ ex se mirabiliter desonarunt, nemine ad opem conferente, in testimonium singularis perfectionis et felicis transitus illius. — Artur, Martyrolog. Francise, die II Mart. Sanct. Antonia. III part, bistor. tit. XXIV, capit. 9. Gonzag. De Origi. Serapta. religion, in general, ord. Min. Marc, ab Ulysip. chron. part. II, lib. IV, cap. 13. Wadding, ad ann. 1277.
Tels étaient les hommes que Tordre des Frères-Mineurs fournissait à l'Eglise dans toutes les circonstances; hommes d'une profonde piété et d'une sagesse rare, qualités qui sont les deux moyens par lesquels les ordres religieux acquièrent de la grandeur et qui seules, aujourd'hui comme toujours, pourront les mettre en état de se maintenir à la hauteur de la mission que le monde attend d'eux.
Les cjiiatre nouveaux nonces ayant donc été présentés par leur général, saint Bonaventure, au pape Grégoire, qui les connaissait comme très-propres à remplir la délicate mission dont il les chargeait, il leur donna sur le champ conçé pour Constantinople, avec sa bénédiction et une lettre dont la teneur est plus bas, à l'adresse de l'empereur Michel Paléologue. Il y ajouta des instructions, sur lesquelles ils pussent se régler en traitant les questions difficiles qu'ils auraient sans doute à soutenir avant d'en venir à la conclusion de la paix, si toutefois les Grecs, agissant avec perfidie, ne s'entêtaient point à refuser tout accommodement.
Voici le texte de la lettre. >< Au magnifique et illustre empereur des Grecs, Michel Paléologue, la giace du Seigneur dans le présent, de laquelle les fruits lui procurent la gloire dans l'éternité! Celui qui, lorsque les temps furent accomplis1, a appelé, par son ineffable miséricorde, de l'Orient un oiseau et des terres éloignées un homme pour faire sa volonté2, a bien voulu également, dans le temps où nous faisions un voyage de dévotion en Orient, nous confier la fonction de son vicaire, figurée comme prophétiquement dans l'image citée ci-dessus, dans le but de soutenir les droits de l'Eglise entière, non par aucun mérite existant en nous, mais par sa seule bonté. Ensuite, après avoir mis dans notre cœur ce penchant à la paix, qu'il y a développé lors même que nous étions encore dans une position moins élevée (et nous ne pouvons ne pas l'avouer dans la persuasion que nous en avons) et a aimé encore à augmenter de plus en plus ces dispositions dès l'instant de notre élévation, afin que nous travaillions avec ardeur à en faire sentir l'avantage à tous les hommes qui, sur la terre, sont rachetés par le sang de Jésus -Christ, à ceux surtout qui ont l'honneur de pouvoir se glorifier du nom de chrétiens. Véritablement nous pensons que ces désirs ou plutôt ces vœux de notre cœur contribueront beaucoup au salut des âmes, qui nous préoccupe vivement, tant par zèle pour elles, que parle devoir du ministère pastoral dont nous sommes investis. C'est pourquoi, dès qu'il nous fut possible, au milieu des périls de la saison d'hiver, de traverser la mer et d'aviser aux moyens de
i) Ad Galat. IV, 4. — 2) Isaî. ALVI, II.
communiquer avec nos frères les cardinaux de la Ste-Eglise romaine, pour nous aider de leurs conseils.
» Nous considérâmes avec douleur la scission de l'Eglise universelle, figurée dans le filet du pêcheur Pierre, lequel, par l'abondance excessive de la pêche, allait se déchirer1 . Mais cette scission ne pouvait préjudicier à la foi pour la défense de laquelle celui qui toujours est infailliblement exaucé de Dieu a assuré qu'il avait fait une prière dont l'effet ne pouvait jamais manquer"2; elle intéressait plutôt les fidèles eux-mêmes qui en subissent les fâcheuses conséquences. C'est pourquoi nous nous sommes mis incontinent à réclamer de toutes nos forces le secours de Celui qui est la pierre angulaire, sur laquelle les deux murailles se joignent pour former un seul édifice, un temple saint élevé au Seigneur3, afin que, lorsqu'il dit lui-même à l'Aquilon : donneles moi, et au Midi : ne les retiens pas, Xotre Mère la Ste-Eglise ramène ses fils des pays éloignés, et ses filles des extrémités de la terre4, qu'elle prenne plus d'espace pour y placer ses tentes, qu'elle déploie davantage les couvertures de ses pavillons, qu'elle en allonge les câbles et en rive les doux, de sorte que, s'ctendant à droite et à gauche, elle parvienne à gouverner toutes les nations et à peupler les villes désertes3. Ainsi, ce qui était déchiré sera rejoint, ceux qui étaient tombés seront relevés, ceux qui étaient ennemis seront réconciliés. Les ruines seront réparées, les causes de division supprimées, et la multitude des fidèles se rassembleront de nouveau dans l'unité de la foi et dans le lien de la charité et de la paix. Nous demandons donc par nos profonds soupirs et nos larmes au dispensateur de tout bien, sur l'unité duquel repose l'unité de la foi, fondement de l'unité de la hiérarchie ecclésiastique (puisqu'il est écrit : Un seul Seigneur, une seul foiG) , nous lui demandons de réintégrer dans son unité la sainte Eglise catholique, en rassemblant en un seul corps dans son sein, dans une même foi entière, une espérance ferme et une charité sincère, outre les Grecs et les Latins, tous les peuples de l'univers. Or, comme, s'il plait à Dieu de seconder nos vœux, la réunion tournera au profit de tous, nous voulons, d'accord avec tous nos frères les cardinaux, travailler à la procurer avec toute la sollicitude possible et toutes nos forces. Suivant leur conseil et celui d'autres personnes fort prudentes, à qui les intérêts de la vérité sont chers, nous avons résolu de convoquer et comme de fait nous convoquons un Con-
i) Luc. V, 6. — 2) Idem. XXII, 32. — 3) Ephes. II, 20. *) Isai. XLIII, 6. — s) Idem. LIV, 2. — *) Ephes. IV, 5.
oile général pour les calendes de mars de Tannée de l'incarnation de Noire Seigneur 1:27 1-. A ce Concile seront invités par lettres particulières tous les princes catholiques de l'univers et les prélats de l'Église. On y traitera du moyen de pourvoir d'une manière efficace au secours de la Terre- Sainte, ainsi que de la réforme des mœurs actuellement si dégénérées, soit dans le clergé, soit dans le peuple, indépendamment d'autres points que nous espérons devoir, par le secours du Seigneur, profiter à tout le troupeau chrétien. Dans cette résolution nous nous étions proposé, il est vrai, de vous écrire sans retard et de vous envoyer des nonces, dès le moment de notre détermination. Seulement, après réflexion, nous crûmes qu'il était expédient d'attendre (ce qui ne se fit pas sans une certaine inquiétude) la réponse que vous nous enverriez à la suite de ce que vous a écrit et fait savoir, par le canal d'Apocrisiaires spéciaux, notre prédécesseur d'heureuse mémoire Clément IV. Et voilà que nous arrive porteur des meilleures nouvelles notre cher fils, le père Jean Parastron, de l'ordre des Frères-Mineurs, envoyé par vous, pour nous remettre votre lettre si pleine de respect pour notre personne, et epii ne nous a pas causé peu de satisfaction! Vous vous y montrez touché du grand plaisir que nous vous aurions l'ait en passant sur vos terres, lors de notre retour du pays d'Orient, et des témoignages d'honneur que nous aurions reçus de vous et des vôtres; puis, disant combien vous avez regretté que la chose ne soit pas arrivée, vous nous y invitez à prendre en considération l'amour et le zèle que vous nourrissez dans votre empire pour l'union et la paix du peuple chrétien. Tous nous y prévenez en outre crue le même religieux, très-agréable à votre nation, nous exprimera de vive voix le respect que vous portez au saint Siège Apostolique, la douleur que vous font ressentir les schismes perfides epii s'enracinent dans l'Eglise de Jésus-Christ, ainsi que les vœux ardents que forme votre cœur pour la paix et l'union du peuple chrétien, et votre zèle contre tous les ennemis de la croix. Nous devons donc accorder à ce Franciscain toute la foi que nous accorderions à l'empereur parlant en personne ! — En vérité, elles nous sont bien agréables et bien chères ces preuves de votre dévouement à notre personne, surtout, lorsque nous pensons combien notre louable dessein de mettre un terme aux divisions qui régnent dans le troupeau de Jésus -Christ, en rétablissant l'unité eie la foi et de la charité catholique, dans les sentiments d'une obéissance sincère au Siège apostolique et à l'Eglise romaine votre mère, contribuera à la gloiie de Dieu, profitera à votre peuple même et à votre salut et satisfera plei-
nement notre cœur. Ali! nous vous en conjurons donc, en attendant, que ce noble désir ne se ralentisse point; qu'elles ne demeurent pas sans effet, ces nombreuses et belles promesses que, par l'intermédiaire de plusieurs nonces, vous êtes connu pour avoir faites à l'Eglise, votre mère. Considérez plutôt avec attention comment Celui qui est le vrai chef du corps mystique ou de l'unité ecclésiastique, selon cette parole de l'apôtre : Nous sommes tous un seul corps en Jésus-Christ1, étant à la veille de sa passion, pria d'une manière particulière pour obtenir cette unité : Je veux, dit-il, ô mon père, que tous ne soient qu'un, comme nous ne sommes qu'un'2. Or, si suivant l'autorité de l'Ecriture-Sainte ses desseins ne sauraient être frustrés de leur effet, et si sa volonté doit s'accomplir, il est certain qu'une telle union doit se réaliser dans son temps.
//Ne différez donc plus, et hâtez-vous d'exécuter vous-même une chose qui ne peut manquer de s'accomplir un jour. Hàtezvous de penser à l'incertitude et à la brièveté de la vie humaine, et n'ajournez pas davantage une affaire si avantageuse, de peur que par malheur il ne vous arrive, tout en gardant la même volonté de bien faire, de n'avoir plus la force de l'exécuter. Travaillant d'un cœur prompt et généreux à cette union des Grecs et des Latins dans la profession d'une même foi et d'une charité inébranlable, ouvrez à vos sujets et aplanissez à votre postérité la voie de la paix et du salut, et par une œuvre si utile et si sainte vous acquerrez un mérite incomparable pour le ciel. Ah ! pensez comment, pour ce seul mérite, vous vous présenterez avec une sorte d'intrépidité et d'assurance, au dernier jugement, devant le juge suprême et redoutable, lorsque vous vous verrez entouré d'une innombrable multitude, ramenée par vos soins au sein de l'Eglise, multitude resplendissante de vos mérites et de ceux de cette Eglise. Pensez au siège que vous occuperez dans cette majestueuse réunion de peuples, comme vous serez affectueusement accueilli au milieu de cette compagnie joyeuse que, sur la terre, vous aurez ramenée au bercail de Jésus-Christ. Lui qui est le bon Pasteur, bon au point de donner sa vie pour le salut de ses brebis, vous introduira dans son délicieux tabernacle, où vous entrerez transporté d'une joie immortelle. Que vous êtes heureux, puisque, le Seigneur vous ayant appelé pour un événement si merveilleux, vous pouvez d'une part en usant efficacement du pouvoir qui vous a été accordé à cet effet et, d'autre part, en employant avec une pieuse industrie tous les
*) I Cor. XII, 13. — 2) Joann. VII, 21.
moyens propres à vous conduire à ce but, vous arriverez au suprême degré de cette récompense que tant d'autres ont taché d'obtenir par tant de voies diverses; et iinalement vous vous assurerez la jouissance de la gloire éternelle qui doit être pendant votre vie le terme auquel tendent toutes vos pensées.//
On voit ensuite comment, en conséquence d'une sage détermination mise par les papes Urbain et Clément, prédécesseurs du Pontife régnant, il fallait dans les traités commencer par les matières de foi, conformément à la formule qu'eux-mêmes avaient arrêtée1. Puis il continue ainsi son raisonnement : // Or, voulant tourner toute notre attention à cette affaire préparée avec tant de maturité et de prudence par nos dits prédécesseurs, et ne voyant aucun motif de rien changer à une règle de conduite que nous devons au contraire regarder comme la notre, nous vous avons envoyé à cette fin en qualité d'Apocrisiaires nos chers fils le père Jérôme d'Ascoli, le père Baymond Béranger, le père Bonnegràce, de S. Jean de Persiceto, le père Bonaventure Mugella, de l'ordre des Frères-Mineurs, hommes pauvres, selon l'esprit, il est vrai, mais riches dans la foi, lesquels, ayant méprisé les biens et les vains plaisirs du monde, se sont engagés à suivre Jésus-Christ riche et pauvre en même temps, en marchant dans la voie de ses commandements, et imitant autant qu'ils le peuvent, dans leurs œuvres, la suprême sagesse. C'est pourquoi nous vous prions, nous vous conjurons et nous vous exhortons en Jésus-Christ, notre Seigneur, fils unique de Dieu, par le mystère de sa croix, par l'immense bienfait de la rédemption et par la charité de notre cœur, d'accueillir avec bienveillance ces religieux, ayant en vue, comme un vrai croyant, Celui qui, auteur du salut et de la paix, les a procurés aux nations2; Celui qui, parlant du haut des Cieux3, les a fait annoncer par le ministère des anges aux hommes de bonne volonté, et qui depuis, conversant avec eux, les leur a enseignés par ses paroles et par ses exemples. Secouru par de telles inspirations, travaillez à rentrer dans le bercail du Seigneur et à y conduire avec vous les fidèles et le clergé. Ah! faites que par ce moyen vous parveniez à obtenir votre repos et le leur; détournez de vous les graves périls spirituels et corporels qui nous environnent, et évitez les maux et les pertes qu'amènerait certainement une guerre que nous prions Dieu d'éloigner. Créez-vous au contraire des mérites pour l'éternité, en menant
i) Ceux qui désireront la connaître n'ont qu'à consulter les Annales de Wadding, à l'année 1267. — Raynald. ibid.
2) Psalm. LXVIII, 12. — *) Luc II, 14.
à bonne fin cette union des Grecs aux Latins, que vous assurez être déjà la principale de vos sollicitudes, et en acceptant avec un cœur humble et. sincère, en confessant en présence des mêmes religieux, nos Àpocrisiaires, la loi prescrite dans toute son intégrité et dans toute sa pureté immaculée, en même temps reconnaissez la suprématie de l'Eglise romaine, en rentrant spontanément sous son obéissance, et en y ramenant avec un égal respect le peuple et le clergé. Après toutes ces choses, il conviendra que, comme tous les princes catholiques, vous veniez au Concile annoncé. Car nous désirons et demandons, dans les graves questions qu'il y aura à débattre, profiter de vos avis, soit que nous les recevions de votre propre bouche, si vous pouvez y assister en personne, soit que vous nous les transmettiez par l'organe de mandataires distingués par leur autorité et leur prudence, que vous chargeriez de déclarer en votre nom vos sages sentiments. Quoi qu'il en soit, rien qu'en cette union si désirée dans la susdite profession de foi et en reconnaissant la suprématie de Rome, vous aurez donné un cachet de vérité incontestable au zèle dont, par parole et par écrit, vous vous montrez si animé pour cette union. De plus, par ce moyen vous concilierez notre bienveillance et celle de nos frères les cardinaux comme de tous les Latins, et vous pourrez, par suite, compter sur d'autres faveurs dans les négociations pendantes, afin de conclure un traité d'alliance entre les deux nations. Lue fois les racines de zizanies arrachées, la discorde apaisée, nous userons d'autant plus volontiers de notre autorité, pour consolider cette alliance, que nous pourrons davantage condescendre à vos vœux sans remords de conscience. Car tous les dissentiments qui nous séparent aujourd'hui de vous auront disparu, vous aurez revêtu la robe de l'innocence avec l'anneau que vous mettra au doigt la même profession de foi ; soyez même certain que nous avons cette affaire tellement à cœur, et que nous en désirons si ardemment le succès, que nous comptons pour rien, quelque rudes qu'ils soient, les travaux nécessaires pour y réussir; au contraire nous sommes tout disposé à n'y rien épargner, ni peines ni fatigues1. /<
Que pouvait jamais dire de plus le Vénérable Pontife de Rome? Et qui ne verra dans cette lettre- combien il était intérieurement prêt à tous les sacrifices, pourvu seulement qu'il put maintenir l'unité et la sainteté de la Poi que le Seigneur lui avait donnée en dépôt? Mais ce n'est pas tout, il faut encore ajouter à cela que si, à cause des péchés du peuple, le moment d'un
r) Voir Wadding et Raynakli , lue. cit.
événement si heureux n'était pas arrivé, le Pape néanmoins ne voulait pas abandonner ses tentatives en désespérant du succès; au contraire il ne cesserait de les redoubler avec une nouvelle ardeur, supportant tous les ennuis jusqu'à la fin, toujours disposé à accueillir les députés, avant et après le Concile, selon qu'il serait plus agréable à l'empereur, espérant toujours trouver enfin le moyen de conclure des traités de conciliation et de paix1. Sainte Eglise de Jésus-Christ, combien tu nous parais sublime dans ces diffusions de l'ineffable charité dont ton cœur est nourri ! Véritablement il n'est point d'exemple d'un amour semblable à celui-là, forçant par toute sorte de doux moyens des fils rebelles à courir et à se jeter en versant des larmes dans le sein maternel! Enfin, le pape Grégoire termine ainsi son admirable lettre : // Mais puisque nous avons souverainement à cœur de régler autant qu'il sera possible une affaire de cette importance dans ce même Concile, nous prions instamment Votre Altesse de vouloir bien congédier sans délai les mêmes religieux nos Apocrisiaires, afin qu'ils puissent nous rapporter vos réponses positives avant que commencent les opérations tlu dit Concile, et que nous puissions nous-mêmes fixer comme il convient les matières des questions qu'on devra y traiter2. /.-
Xous ne savons pas au juste l'effet que produisit sur l'esprit de Michel Paléologue cette lettre capable assurément de toucher tout cœur en lequel ne serait pas éteint tout amour de la religion; mais l'histoire nous apprend qu'ayant un jour rassemblé le patriarche Joseph, tous les évêques et autres membres distingués du clergé, il en parla avec eux très-sérieusement, comme un homme fortement préoccupé d'une affaire de la plus haute importance, usant comme il le fesait toujours, de quelques paroles menaçantes. Il prouva qu'il n'y aurait pour les Grecs aucun danger à traiter avec les Latins, leur rappelant comment l'empereur A atace lui-même et les évêques avec le patriarche Emmanuel promirent de célébrer la messe avec eux en faisant mention du pape, à condition seulement que celui-ci s'engagerait à ne pas envoyer de secours aux Latins, qui déjà étaient maîtres de Constantinople. Il fit voir ensuite que la situation présente des choses différait de ce qu'elle était jadis. Il rappela les lettres des évêques de ce temps, qui, loin d'accuser les Latins d'hérésie sur quelque point, ne demandaient qu'une chose, savoir de retrancher du symbole l'addition Filioque, tout en la laissant dans leurs autres écrits; et qu'au reste ils n'avaient fait aucune difficulté de com-
a) Ibidem, ibid. — 2i Wadding et Raynaldi , loc. cil.
muniquer avec les Latins dans les principaux sacrements, ni môme de les admettre parmi eux, dans le cas où ils consentiraient à embrasser leur rit, en en changeant la langue. Qu'y a-t-il contre les canons, disait-il, à nommer le pape dans les prières publiques, puisqu'il est d'usage d'en nommer d'autres que les papes, ' pourvu qu'ils soient présents? Et c'est aussi une chose de peu d'importance que de l'appeler frère et primat, puisque le mauvais riche appelle Abraham du nom de père1, quoiqu'il en fût éloigné de toute manière. Or, si nous consentons à lui donner ces titres, nous ne nous sentirons guère pressés de passer la mer pour aller plaider à une si grande distance2. Après avoir entendu l'empereur exposer ainsi son opinion sur ce sujet, il viendra sans doute à l'esprit de chacun de penser que le patriarche aura voulu se prononcer en faveur de l'union. Loin de là, il avait été indigné de ce qu'il entendait, attendant avec une douloureuse impatience que Jean Yécco, archiviste de son église, prit la parole pour le réfuter. Chose pitoyable à dire ! Ce prélat demeura indifférent, si non peut-être hostile, à la lettre touchante que le père Jérôme et ses compagnons avaient apportée de la part du pape, autant pour lui que pour l'empereur.
Son cœur ne fut nullement ému des chaleureuses exhortations que les Franciscains y ajoutèrent en lui remettant en main la dépêche pontificale, préférant ainsi, comme chacun le voit, que son Synode lut présidé par l'empereur, qui bientôt deviendra son pape/ s'v présentera, non plus pour y exposer les motifs de la paix de l'Eglise avec l'autorité de l'Evangile, de l'histoire et de la raison, mais pour intimer ses ordres, sous l'habit d'un colonel d'armée, avec le bâton à la main, l'épée au côté, les bottes aux pieds, menaçant celui-ci, celui-là, de l'exil ou de la mort, s'il osait lui désobéir, et s'y fera ensuite représenter dans la chaire de président par un général de cavalerie3. Juste et digne punition pour celui qui a honteusement rejeté la paternelle autorité de Jésus-Christ! Mais, contre l'attente du patriarche, l'archiviste garda le silence, de sorte qu'il lui intima, sous peine d'exeom^ munication, l'ordre d'exprimer son sentiment sur les Latins. Alors Yecco, aimant mieux s'assujetir à la peine temporelle qu'à la punition spirituelle, se mit à parler ainsi : » On a eu raison de dire que ceux qui portent le nom d'hérétiques ne le sont pas toujours en réalité, et qu'au contraire d'autres le sont, quoiqu'ils
») Luc, XVI, 24.— 2) Pachym., Liv. V, chap. 12.
3) Aujourd'hui dans l'Europe civilisée, cela se vérifie ponctuellement en Russie avec un singulier surcroît d'honneur et de respect pour la prétendue foi orthodoxe !