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IIISSIOXS SUR LA RIVE ORIENTALE DU BERMEJO

Relation du T. R. Père Pierre Pellici de Lucca, Préfet apostolique des Missions Franciscaines du Giaco, en l'Amérique méridionale, au Rédacteur des Annales, sur l'état de ces Missions et sur l'Association catholicocivilisatrice, fondée par lui dans l'intérêt des sauvages de la Confédération

Argentine1.

La rive orientale du Bermejo, qui porte le nom de Grandi ou Plaines de Manso , est une plaine vaste et fertile, qui, du Nord au Sud, s'étend depuis les collines d'Oran jusqu'au Paraguay, et, du Levant au Couchant, depuis le Pilcomajo jusqu'au Bermejo. Plus aérée et plus ouverte que la rive occidentale, elle présente, avec ses champs immenses et ses bois touffus, de plus grandes ressources, et son climat est si doux et si salubre, qu'on n'y découvre jamais sur la terre le triste aspect de l'hiver; car elle est continuellement revêtue d'une verte et luxuriante végétation. Le Bermejo, sortant de temps en temps de son lit, l'inonde de toutes parts, de manière à former comme une grande mer, et ça et là de petites îles, qui sont les points plus élevés que les eaux n'ont pu couvrir. En se retirant, le neuve laisse sur le terrain des espèces de bassins, de lagunes et d'étangs, dont l'eau en certains endroits court la plus grande partie de l'année, ne se desséchant que dans les derniers mois de l'été. C'est dans ces plaines sans fin qu'on trouve réunis beaucoup d'Indiens Chiriguanos, Matacos et Tobas, qu'on pourrait amener facilement à se soumettre aux règles d'une société chrétienne et civilisée, pourvu que des missionnaires en nombre suffisant voulussent s'en charger, et que disparussent les obstacles suscités par les chrétiens euxmêmes.

M Suite et fin. — Voir la livraison précédente, page 277

En Tannée 1856, à quarante lieues d'Oran et à huit de FEsquina Grande, commença à se former une colonie de Boliviens, à laquelle on donna le nom de Saint-Philippe et de Saint- Jacques. L'année suivante (1857), sur la demande de l'Excellentissime Gouverneur de la Province, deux de nos Missionnaires du collège de Salta s'y transportèrent, savoir, le Père Masea et le P. Daniel Micheliiii, envoyés pour en prendre soin par le Vice-Gouverneur avec des appointements de dix piastres par mois, afin de pourvoir à leurs besoins. Parvenus à leur destination le 27 décembre de la même année, ils furent reçus avec de grandes manifestations de respect et d'affection par les Colons et les Indiens, et songèrent immédiatement à s'arranger une demeure provisoire et une petite chapelle. Or, il arriva que, peu de temps après, le Bermejo, sorti de son lit, inonda comme. une grande mer tout le Chaco, à tel point que quelques endroits seulement un peu plus élevés que le reste du pays ne furent pas couverts par les eaux; c'est là que les Pères durent se réfugier, bloqués de tous côtés et sans espérance de secours, privés de ce qu'il fallait pour offrir le divin saciifice, comme de tout ce qui est nécessaire à la vie. De sorte que, pour ne pas mourir de faim, ils furent réduits à rechercher de Y Algaroubu et d'autres fruits sauvages, et à se nourrir d'aliments qui ne conviennent qu'aux indiens et aux animaux. Cette situation pénible dura jusqu'à pàques; alors le Père Daniel résolut de se rendre à Oran afin de s'y procurer, avec les dix piastres que le gouvernement allouait aux Missionnaires, tout ce qu'il fallait pour assurer leur subsistance, ainsi que des étoffes suffisantes pour vêtir les Indiens, petits et grands, hommes et femmes, qui tous étaient nuds. Mais il avait à franchir une route bien difficile, des lacs et des marais, des montagnes et des canaux à traverser, et il était accompagné de bons nageurs, sans lesquels, loin de jamais attendre son but, il aurait certainement trouvé la mort; le seul soutien de ces hommes généreux au milieu de tant de privations et de souffrances était l'affection des indiens et le désir qu'ils montraient de recevoir le baptême. Cependant quand, on dit ensuite à ces pauvres sauvages qu'avant d'obtenir cette grâce, il fallait qu'ils apprissent la doctrine chrétienne et les prières de l'Eglise, ils s'y prêtaient de mauvaise grâce, à cause de la honte que leur causait leur nudité, excepté les enfants qui accouraient en foule au catéchisme.

Le territoire du premier Cacique, nommé Ignace, contient environ huit cents indiens, sur lesquels le Père Daniel nous v* fourni la courte relation suivante, qu'il est utile de rapporter

ici : Ces indiens sont pauvres, grossiers, tellement ignorants dans les arts et les sciences, qu'ils savent à peine compter jusqu'au nombre de vingt. Ils n'ont d'idées que celles des choses matérielles, perçues au moyen des sens. De là vient que leur langue se borne à un très -petit nombre de mots. Ils n'ont attenne religion, si ce n'est que dans leurs assemblées et leurs janses ils invoquent avec de grands cris le démon, auquel ils s'adressent pour le consulter sur leurs maladies et sur les événements futurs, par le ministère d'un sorcier qui est leur médecin. Ils ne connaissent ni l'indissolubilité du mariage, ni la polygamie; s'ils sont ennuyés de vivre avec une femme, ils l'abandonnent pour s'unir à une autre; cela arrive assez rarement après ou' ils en ont eu un enfant, mais quand cela arrive, la femme abandonnée s'en venge en tuant la pauvre créature. Quant à la pauvreté et à la misère dans lesquelles ils sont plongés, il est impossible d'en donner une idée; pourtant ils ne s'en affligent nullement, au contraire ils sont joyeux et tranquilles, contenir de ce que leur fournit la Providence. Leur vêtement consiste en un morceau de toile rouge ou autre étoffe grossière dont ils s'enveloppent, leur maison est une cabane ronde, faite de branches d'arbre, couverte d'herbes ou de paille. Leur nourriture varie suivant les saisons; ils mangent du Chanar au mois de novembre, ensuite de Y ' Algarolba jusqu'à la fin de février, le reste du temps du Mistol etles légumes que produit la montagne, jusqu'à ce que les inondations du fleuve surviennent et leur fournissent une pêche abondante. Les hommes seuls s'y livrent, laissant aux femmes toutes les autres besognes. Sans sortir du territoire, ils ont l'habitude de changer souvent de résidence, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'ils brûlent leur hutte toutes les deux ou trois semaines, et le lendemain se mettent en devoir de la rebâtir quelques lieues plus loin; puis, après avoir ainsi voyagé pendant quelques mois, ils retournent à leur premier endroit.

S'ils tombent malade, leur médecin les traite avec des insufflations et des cris semblables au mugissement d'un taureau, et ils restent dans un tel état jour et nuit, sans autre nourriture qu'un peu (YA/garohba ou de poisson. Lorsque le malade est sur le point de mourir, les parents et jusqu'aux enfants commencent à faire, en criant autour de lui, un tintamarre infernal; dès qu'il est mort, ils le portent sur la montagne, où l'ayant déposé par terre, ils le couvrent de branches d'arbres. Après cela, les femmes du défunt entonnent une complainte très-lugubre, qu'elles répètent pendant huit jours, battant en mesure le Pìnp'nt,

sorte de mortier en bois rempli d'eau, avec un cuir bien adapté à l'on vertere. Ils croient que l'âme meurt exactement avec le corps, disant néanmoins qu'ils ignorent -entièrement

quelle est sa destinée. S'il arrive que le Missionnaire aille visiter les malades, ils se taisent et tout bruit cesse autour* d'eux. Un jour étant allé avec le Père Maseo visiter une femme malade, je lui demandai s'il lui plairait de recevoir le baptême; elle me répondit que oui. Je me mis donc à lui enseigner ce qu'il est nécessaire de savoir poui le recevoir; mais elle me faisait instance par instance pour que je ne tardasse pas à lui administrer ce celeste remède, parce qu'elle tenait à mourir chrétienne. En effet, tandis que mon compagnon lui donnait le mieux possible une instruction hâtée, je retournai à la chapelle chercher l'eau bénite, avec laquelle je lui administrai le sacrement du salut. Cela fait, chose admirable! à peine avais-je achevé les derniers mots de la formule sacramentelle, qu'elle expirait, de sorte que si j'avais tardé un seul instant, le temps m'aurait manqué pour agir. Là dessus il me parut opportun d'adresser une vive allocution aux indiens présents sur le malheur irréparable de ceux qui meurent sans recevoir le baptême; et pour ce qui regardait la vieille femme qui venait de mourir, ils ne devaient pas pleurer sa perte, mais plutôt s'en réjouir, vu qu'ils avaient lieu d'espérer qu'ils avaient acquis en elle une parente et une amie dans le ciel, laquelle prierait pour lenr conversion et leur bonheur. Tel est le récit du Père nichelini. Maintenant parlons des obstacles que nos pauvres Missionnaires rencontrent tant dans l'établissement que dans le gouvernement de ces Missions. Au mois de juillet 1S59, j'allai au Chaco, pour visiter la colonie de S. Philippe et S. Jacques, où je vis les indiens mêlés avec les chrétiens, qui malheureusement, outre leurs propres vices, avaient encore contracté ceux des pauvres gens à qui ils auraient dû être plutôt un sujet d'édification. Ainsi ils traitaient ces malheureux, non pas même comme des esclaves, mais comme des animaux sauvages, et ils se montraient si ingrats que, quoique nos Missionnaires instruisissent gratuitement leurs enfants, ils ne pouvaient en obtenir, par un sentiment de reconnaissance, ni un cheval, ni un conducteur pour se transporter dans une autre localité, afin de ne pas s'égarer dans ces déserts; ce qui fit que le Père Maseo, ayant dû pour cause urgente se rendre du côté d'Oran, erra toute une journée, en s'en revenant, perdu dans les landes du Chaco. Les terres de ce territoire avaient toutes été occupées parles mêmes individus, qui, à l'occasion du débordement extraordinaire du Bermejo, non contents des quatre

lieues d'étendue que leur avait concédées le gouvernement, en prirent une de plus dans la partie supérieure et l'occupèrent pareillement eux-mêmes. Ainsi, comme il n'y avait plus là de lieu assez élevé pour s'y réfugier pendant le débordement des eaux et y mettre en sûreté la mission et les pauvres indiens, le Père dont nous parlons se mit à parcourir les montagnes; mais n'y ayant point trouvé non plus de site convenable, il passa de l'autre côté du fleuve, et après avoir visité la Esquina grande, il retourna à Oran. Là, il informa le vice-gouverneur du véritable état des choses, et lui proposa de séparer les Indiens des Colons, en chargeant les Missionnaires de trouver en attendant un lieu propre à y recueillir les premiers et à former ce qu'on appelle une Réduction. Les Missionnaires s'enfoncèrent en conséquence courageusement dans les forets et les déserts, arrivèrent enfin à un endroit à trois lieues au nord de la colonie, où dans les années précédentes avait vécu un nommé Martiarena, massacré depuis par les Indiens, et convinrent avec le gouvernement d'y établir la Mission. Mais les Indiens, qui tous d'abord avaient promis de s'y transporter, firent valoir ensuite tant d'excuses et de difficultés, qu'on vit clairement qu'ils auraient beaucoup de peine à sortir des terrains habités par leurs ancêtres, où ils avaient vécu jusqu'alors. À cette occasion, ils se plaignirent des procédés barbares, des tromperies, des insultes, des injustices des chrétiens, qui ne tendaient à autre chose qu'à les dépouiller de leurs droits, môme de leurs droits naturels. Ces plaintes, entendues par les Colons avec une brutale indifférence, ne pouvaient qu'exciter la compassion des Missionnaires, qui, profondément désolés de ne savoir où fonder la Mission, prirent après en avoir délibéré entre eux la résolution de s'en rapporter au Gouverneur de la Province, pour qu'il leur fournit un terrain convenable. Cependant ne voyant plus le moyen d'aller en avant, ils demandaient de retourner à Salta, parce qu'il leur paraissait inutile de demeurer au milieu de mille souffrances dans le Chaco, sans pouvoir y faire aucun bien. Lorsque j'eus connaissance de tout ce qui se passait, j'en fis aussitôt à Son Excellence le Gouverneur le rapport suivant :

// ExCELLENTISSDIE GOUVERNEUR,

// Dans les plaines de Manso, près de la Tête du Tigre, au-delà des limites du domaine de Don Marc Apparizio, et à quelques lieues plus bas, vivent environ huit cents Indiens Chagiiares soumis au Cacique Ignace, que nos Pères Missionnaires ont

commencé d'initier à la vie et à la civilisation chrétienne; ces Indiens ont, de temps immémorial, été les possesseurs paisibles et légitimes de ce territoire, jusqu'à ce que D. André Mirandès, agent du gouvernement, l'ait demandé et obtenu à bail. Mais veuillez remarquer comment les choses se sont passées. Mirandès s'introduisit sous des apparences d'amitié près de ces pauvres Indiens, y fixa sa demeure et leur fit cadeau de quelques vaches; puis, s'étant associé avec plusieurs autres personnes au nombre de dix-sept, il demanda et obtint du gouvernement quatre lieues de terrain, le long du Bermejo, et autant en largeur, pour fonder une colonie jusqu'aux limites des possessions de Joseph Gnerreros, lesquelles se trouvent à une lieue au-dessous du lieu qu'on appelle Nado del Gallo. Il en est résulté que ces malheureux, en récompense de l'amitié qu'ils ont contractée avec les chrétiens et des services qu'ils leur ont rendus, ont perdu ces terrains que leurs pères et aïeux possèdent de droit naturel depuis des siècles, sans qu'il leur soit possible d'élever aucune réclamation.

// En outre, dans le courant de l'année, à la suite des débordements extraordinaires du Bermejo, qui n'alla point toutefois jusqu'à couvrir remplacement de la colonie, les chefs de ladite colonie demandèrent et obtinrent, par l'entremise de Joseph Guerreros et de Maria Cruz Guerreros,. un autre terrain de quatre lieues, en commun, en même temps qu'on donnait un terrain d'une demi-lieue à D. André Mirandès et à D. Marc Apparizio individuellement; et cela, tandis que huit cent quatre-vingts Indiens, anciens possesseurs du pnys, n'ont plus un pouce de terre, où ils puissent se bâtir leurs cabanes et se réfugier! Lorsque je visitai les deux rives du fleuve du Chaco, j'assistai avec l'arpenteur D. Louis Lopez à la délimitation des terrains assignés aux nouveaux habitants de la colonie; je les encourageai et les secondai de mes conseils; mais voyant cru'on ne laissait pas le moindre coin de terre aux Indiens, qui, de leur côté, ne voulaient pas se décider à suivre les Pères missionnaires, sur la rive opposée élu fleuve, je protestai contre une pareille iniquité, et je résolus de me faire leur protecteur auprès de l'Eccellentissime Gouverneur de la Province. Néanmoins, comme le Gouverneur et la municipalité de la ville d'Oran s'étaient engagés à obtenir eux-mêmes du gouvernement un terrain d'une demi-lieue à prendre élans les domaines dits Mercede $ Or do g nés , et un autre terrain d'égale contenance près de ceux de feu Martiarena, terrains abandonnés depuis longtemps; comme el' ailleurs je conservais quelque espoir de déterminer les Indiens à les occuper, j'ordonnai aussitôt aux Missionnaires de se transporter avec tous les

sauvages à ce siège de la nouvelle Mission, afin de ne point perdre la semaille et la récolte de l'année.

» En conséquence on se mit à l'œuvre dès le 4 octobre 185S, on ouvrit un chemin à travers les monts qui rendaient ce canton inabordable. Malheureusement, lorsque les Missionnaires invitèrent le Cacique à s'installer avec tous les siens en ce lieu, ceuxci firent mille objections, en prouvant bien qu'ils ne voulaient pas entendre parler du projet. Les principaux et plus anciens membres de la tribu se réunirent et tinrent conseil, puis, trois jours après, ils se présentèrent aux Missionnaires, et le plus instruit d'entre eux, qui connaissit l'espagnol, comme ayant servi dans la milice en Tucuman, s'exprima ainsi en leur nom : »?sous sommes bien pauvres, mais non des fainéants ni des paresseux; nous constituons au contraire la force des chrétiens, et nous sommes les bras de leur industrie. En réalité, y a-t-il un ehrétien qui augmente son patrimoine sans le travail des Indiens? C'est nous, c'est nous qui travaillons, et pour un si misérable salaire, que celui de deux mois suffit à grand'peine à nous procurer une paire de pantalons ou une vieille chemise, ou bien deux ou trois aunes de toile grossière, et parfois rien du tout, tandis que les chrétiens, au contraire, s'enrichissent de jour en jour davantage, en fermant les yeux sur notre pauvreté et notre misère et en s'abreuvant de notre sang! Mais cela serait peu de chose encore. On a amené ici quelques têtes de bétail qu'on nous a donné à garder; et comment nous en a-t-on récompensés? En s'emparant de nos terres à l'aide de mille prétextes, aliti de nous en éloigner, ^'importe, disions-nous! perdre la vie et jusqu'à la dernière goutte de notre sang, nous n'en sortirons ni vifs ni morts, C'est ici et non ailleurs, nos Pères, que nous voulons la mission. Oh! ne nous abandonnez point à la fureur des soldats! Il est vrai que nous nous enivrons souvent, et qu'alors nous nous livrons à des querelles où nous nous donnons la mort; mais dorénavant nous serons dociles à vos ordres, nous travaillerons, et nous construirons des maisons pour vous et pour nous, avec une belle église, comme celle de Tucuman , mais sur notre territoire! » Tel fut le discours de l'Indien. Les Missionnaires ajoutent : Certainement, si Dieu délie la langue des enfants à la mamelle, pour qu'ils annoncent la vérité, ce sauvage reçut de Dieu ce jour là un don pareil pour défendre le droit naturel des siens; car on aurait cru entendre parler un Cicéron. Eh bien! j'userai de ma qualité de Préfet de ces missions pour me constituer le défenseur de ces malheureux en m'adressant à l'Excellentissime Gouverneur; je demanderai qu'on répare l'inique usurpation

qu'on a faite de leurs terrains, contrairement au droit naturel et au bien public de la Confédération Argentine. En effet, selon le droit naturel, le premier occupant est maître des terrains abandonnés et déserts; cette propriété, il ne peut la perdre qu'à la suite d'une guerre juste, ou bien par une vente ou cession volontaire. Aussi le gouvernement lui-même met-il à ses donations la clause suivante : Sans préjudice des droits des tiers ou des plus anciens possesseurs . Or il n'est pas douteux que les Indiens n'aient été les premiers possesseurs de ces terrains, où leurs ancêtres ont vécu de temps immémorial, et après eux leurs descendants, et ces terrains n'ont jamais été ni cédés, ni vendus, ni conquis. Du reste, loin d'être hostiles aux chrétiens, ces pauvres Indiens désirent embrasser leur religion et leur genre de vie en société, tandis que les chrétiens, les trompant sous des apparences d'amitié, leur enlèvent leurs biens. Qu'on ne parle pas de la concession qui en a été faite ensuite par le gouvernement à ces cruels spoliateurs; cette concession est absolument nulle, puisqu'on n'y tient pas compte du préjudice des tiers, ni du trouble apporté à la jouissance des plus anciens possesseurs. Qu'on ne me dise pas non plus que les Indiens sont ineptes à posséder; car leur qualité d'infidèles ne les empêche pas d'être des hommes, des indigènes de la Confédération Argentine qui, comme tous les autres, doivent jouir des droits que la constitution de la République assure aux Juifs, aux Turcs, aux Protestants, aux hérétiques, aux incrédules. Il est évident, d'ailleurs, qu'une pareille spoliation est contraire au bien public de la même Confédération. En effet, supposons que le gouvernement refuse de leur faire restituer les terrains dont ils ont été dépouillés, qu'en résulterait-il? L'impossibilité de rendre la paix au Chaco, de civiliser et de convertir ces infidèles, qui se ligueront et s'armeront pour la défense de leur pays natal contre les chrétiens, et de là l'effusion du sang, la destruction des patrimoines déjà florissants, de sorte que personne ne sera en sécurité.

// Par tous ces motifs, pressé du désir ardent de voir les progrès de la société civile et la propagation de la foi catholique en ce pays, au nom de ces Indiens les Chaguares, je supplie l'Excellentissime gouverneur de vouloir bien leur faire restituer leurs terres, et en outre accorder dans l'intérêt des Missions un nouvel espace de quatre lieues, en aval et le long du Bermejo, dans le canton de D. Marc Apparizio, sans compter ce qui dépend de la juridiction du Cacique Ignace. En outre, je le prie instamment d'assigner, au-delà de la Mission des Indiens Chaguares , un autre terrain de quatre lieues le long du même fleuve,

pour rétablissement d'une autre Mission dans l'intérêt des cinq cents Indiens du canton du Cacique Patio, qui se montrent tout disposés à embrasser la foi et la civilisation chrétienne.

n Fr. Pierre M. Pellici, Préfet des Missions, n Salta, ce 22 février 1858. «

Maintenant, il m'est bien agréable de vous dire que le gouvernement a fait droit à toutes mes demandes, comme vous le verrez par les pièces dont je vous envoie copie1; il ne me restait donc plus qu'à m'adresser aux catholiques de la Province de Salta , pour les exciter à compatir au malheureux état de tant d'infidèles errants dans le Chaco, et dont un si grand nombre mouraient dans leur extrême misère, à les secourir et à coopérer à la noble entreprise dont je m'occupais. Je leur fis connaître la nécessité où j'étais de donner des vêtements à tant de personnes réduites àia nudité, des vivres à tant d'affamés, de construire des maisons pour les mettre à l'abri de la pluie et de l'ardeur du soleil, d'élever des églises, où ils pussent se réunir et recevoir des enseignements et des consolations; et je dois dire que tous ont répondu à mon appel par des dons si généreux en argent et en denrées utiles, qu'on ne pouvait rien voir de plus édifiant. En conséquence, au commencement de janvier 1859, je quittai Salta, je me rendis à Oran et à l'Esquina grande, et je m'y embarquai sur le Yapeur il Berme] o pour Corrientes, avec l'intention de visiter les deux rives du fleuve, de connaître les tribus sauvages qui les habitent, et de parvenir ainsi à mon but. Mais mon projet échoua, parce que le bas niveau des eaux du fleuve ne permit pas au Vapeur de s'avancer aussi loin qu'il l'eût fallu, de sorte qu'après quinze jours -de navigation, je fus obligé de retourner par terre à l'Esquina. Ayant donc abandonné le Bermejo, je franchis, au milieu de lacs et de marais, la frontière de Salta, du côté du fleuve Valle, je descendis au Tarage , et sur la rive du Salado je fis plus de dix lieues de chemin dans des détours continuels, et j'arrivai, après quatre mois de voyage extrêmement pénible, à la ville provisoirement capitale de la Confédération Argentine. Là j'obtins quelques secours du gouvernement national, qui donna même à celui de Salta l'ordre de me faire occuper les terrains de la Mission, j'établis la Société catholico-civilisatrice au profit des Indiens du Chaco; puis, sans

*) Ce sont les décrets du gouvernement datés de Salta, les 17 et 23 décembre 1858 et janvier 1859, sous les signatures de Guemes, Goytia et Uriburu.

plus de retard, je repris le même chemin avec deux maîtresouvriers, Fini maçon, l'autre mécanicien, et j'arrivai le 15 octobre à la Mission de l'autre côté du fleuve. Mais là ayant vu nos Pères Missionnaires, je trouvai que rien n'était fini, puisque le gouvernement ne les avait pas encore mis en possession des terrains qui leur avaient été concédés. Néanmoins, pour gagner du temps, je chargeai le mécanicien de visiter tous les environs et les divers cours d'eau et de voir s'il était possible d'y construire un moulin; mais comme il ne trouva aucun endroit propice à cet effet, je me dirigeai avec lui vers Oran, afin d'obtenir immédiatement la prise de possession des terrains, et de me procurer un bateau qui me permit de communiquer avec la Mission au temps des crues du fleuve. Effectivement le lieutenant du gouverneur décida qu'un arpenteur viendrait sur-le-champ avec nous pour mesurer et nous assigner les huit lieues de terrain qu'on nous avait concédées. En conséquence, ne voulant pas m'exposcr à rencontrer de nouveaux obstacles, je me rendis au mois de novembre à Salta, et je présentai à rExcellentissime gouverneur de cette Province l'exposé suivant, que, de son agrément, je porte à la connaissance du public.

" A rEvceUentïssime Gouverneur de la Province de Sali a.

» Le P. Pierre Marie Pellici, Préfet Apostoli que de la Mission du Chaco, epi se propose de propager la religion catholique sur les «'eux rives du Bermejo, et d'y encourager l'agriculture, ainsi que les autres arts de la civilisation, en en mettant les populations en communication entre elles, au moyen d'un canal navigable, en creusant des canaux d'irrigation, en construisant des moulins et en exécutant d'autres travaux, propres à amener les Indiens à la vie civile, s'adresse, avant de mettre la main à une si grande entreprise, à l'Excellentissime Gouverneur de cette Province, et le supplie, pour la sécurité et la célérité de l'affaire, de vouloir bien décréter ce qui suit :

// 1° Que les Indiens, qu'il se propose d'amener à la vie sociale, et les populations qui se grouperont n'étant point encore unis par les liens de la société et du christianisme, vivent, sous des lois en rapport avec leur situation, et sous la direction suprême, tant au temporel qu'au spirituel, du chef des Missions et de ses représentants; et qu'en même temps ces mêmes Indiens se choisissent et se nomment parmi eux un gouverneur, un sous-gouverneur, et d'autres fonctionnaires capables de former un tribunal et de rendre la justice; les Missionnaires leur apprendront à gou-

verner avec autorité et à se faire respecter de la multitude, ils les dresseront à l'administration de la justice et au maintien de Tordre et de la tranquillité publique.

h 2° Que cet état de choses dure jusqu'à ce que les Indiens soient suffisamment instruits et civilisés, et qu'alors le chef de la Mission les remette au gouverneur de leur province respective, et à l'Evêque Diocésain, pour qu'il les pourvoie d'un curé.

// S0 Qu'en attendant, les Pères Missionnaires, comme les villages qui se formeront, soient placés sous la protection immédiate et spéciale du gouverneur de la capitale , sans dépendre aucunement des municipalités et des autorités subalternes, de telle sorte que le chef des Missions communique directement avec le gouverneur.

" 1° Conformément à la requête présentée l'année dernière et à l'article précédent, le même gouverneur voudra bien ordonner qu'aucune autorité civile, militaire ou judiciaire ne se môle du gouvernement des Missions et des néophytes, et ne puisse en aucune façon molester ni ceux-ci, ni les pères; sauf toutefois à leur porter, en cas de besoin, le secours qu'ils réclameraient.

// 5° Que les fautes et les délits soient jugés et punis d'un châtiment convenable par le corps de magistrats qui sera établi en chaque village; de telle sorte pourtant que, si quelque indien commettait un homicide, et que l'on eût à craindre que les parents ou amis de la victime n'attentassent à la vie du meurtrier, les missionnaires le renverraient au juge immédiat, en protestant qu'ils ne décident rien quant au châtiment que le prévenu pourrait mériter, mais qu'ils ne le renvoient qu'afin de le soustraire aux périles qu'il courrait dans la Mission, et de le faire soumettre à une punition modérée. Lorsqu'ensuite ils auront à appliquer eux-mêmes la punition, ils y montreront toujours la commisération qui convient à leur condition de pères.

h 6° Qu'aucun Indien ne puisse sortir de la Mission sans l'agrément du Missionnaire. Ceux qui auront besoin de sortir pour leurs affaires s'adresseront à lui, et il leur accordera avec bonté un congé par écrit, pourvu qu'ils ne soient pas occupés à des travaux et à des emplois de la Mission; en ce dernier cas, du reste, ils recevront chaque mois une paie convenable soit en argent, soit en marchandises.

// 7° Que les terres destinées à chaque Bêduction lui soient garanties d'une manière absolue sans charges ou danger de contreprétentions, et que la possession des huit lieues de territoire déjà concédées aux Indiens des Caciques Ignace et Patio soit positivi-n eut confirmée.

n S° Mais comme au dessous de ce territoire de la rive orientale se trouvent plusieurs tribus indiennes des Caciques Esealante,

Anselme et Àntonin, que le père Préfet se propose également de réunir dans des villages , en ouvrant un canal navigable, qui y rende les communications faciles, et fournisse assez d'eau pour les irrigations, il demande que ces terrains, à partir des domaines du Cacique Patio jusqu'à l'embouchure du canal en question, soient assignés à la Rédaction des Indiens des Caciques sus-nommés 3 plutôt que donnés à des particuliers.

" 9° Comme d'ailleurs ce can d doit s'ouvrir et passer à travers le territoire de la colonie des saints Philippe et Jacques, et qu'il faudra faire des dépenses énormes pour le mettre en communication avec les autres canaux, dits Madrogones, l'exposant supplie l'Excellentissime gouverneur de vouloir bien décréter : d'abord, que dès aujourd'hui et à l'avenir il est défendu à qui que ce soit de s'opposer à la construction et à l'entretien dudit canal, et en même temps, que ceux qui y coopéreront auront le droit d'arroser les terrains leur appartenant qu'il traversera, à la seule condition de ne point priver la mission des eaux qui lui seront nécessaires; et en second lieu, que les Missions situées le long du canal jouiront exclusivement du droit de navigation, tant qu'elles resteront sous le gouvernement et la direction des Pères Missionnaires.

" 10° Que, conformément, à l'article premier de la loi additionnelle du 1 janvier 1859, les terres assignées à chaque Réduction indienne, dans l'intérêt commun, soient administrées por le préfet des Missions et ses subordonnés, tant que les Indiens resteront soumis à leur direction en qualité de néophytes; et que, lorsqu'eusuite elles auront été remises à l'autorité civile, ou à l'autorité ecclésiastique , elles soient réparties entre les individus de chaque Réduction,

" 11° Que, tant que les Indiens seront néophytes, aucun étranger ne puisse amener ou créer de troupeaux dans leurs terres, ni y fixer sa demeure, ni conclure avec eux de contrats sans l'agrément du chef des Missions ou de ses représentants; ceux-ci, direste, n'y laisseront entrer et résider que des personnes utiles et honnêtes, à l'exclusion absolue des gens oisifs ou déréglés dans leurs mœurs.

» 1£° Conformément aussi à l'article treize de la dite loi, le Père Préfet demande que l'on ne fasse ni donation ni vente des terres occupées parles sauvages, sans prendre son avis et celui des autres Missionnaires les plus voisins, afin qu'ils puissent dire si les Indiens qui y demeurent sont capables de se plier au genre de vie d'une société chrétienne.

u 13° Enfin, pour prévenir tout différend avec les divers curés voisins des Missions, et pour pouvoir en exécuter la fondation et en conserver le gouvernement suivant les prescriptions des Bulles apostoliques, le Père préfet prie le gouverneur de déterminer, de concert avec l'autorité Diocésaine, les limites du territoire qui sera soumis, sur les deux rives du Bermejo, à la juridiction ordinaire du même Préfet, et restera entièrement séparé et distinct de celui des Paroisses dépendantes de l'Archevêché, en remarquant que beaucoup d'Indiens sont épars en ces divers lieux, et que, si on les réunit sur certains points, il sera facile de les initier à la foi chrétienne et aux conditions de la société civile.

// Voilà ce que le Père Préfet expose à l'autorité qui régit la Province.

// Pr. Pierbe Pellici.

// Salta , ce 2£ décembre 1859. //

On fit droit à mes propositions et à mes demandes par les décrets des 12 et 17 janvier et '2 février 1S611, ci inclus; toutes les difficultés qui s'opposaient à mes projets paraissaient donc levées, quand tout-à-coup éclata dans Chaco une tempête qui faillit tout perdre; voici comment. Au mois de décembre 1859, Y arpenteur avait commencé, par l'ordre du gouvernement, à mesurer les huit lieues de terrain concédées à cette Réduction. 11 n'avait point encore achevé l'arpentage des quatre premières lieues, lorsque les habitants de la colonie des Saints Philippe et. Jacques, auxquels le même gouvernement en avait accordé trois dans la partie haute, se soulevèrent contre les Missionnaires, qu'ils accusaient d'usurper leurs terrains, tandis qu'en réalité les , Pères n'avaient fait que revendiquer les droits des Indiens. Un jour donc le Cacique Patio se rendit parmi ces malheureux et se mit à les séduire par ses paroles, en les engageant à ne pas consentir à l'arpentage et à ne plus souffrir les Missionnaires, puisqu'ils venaient pour les dépouiller de leurs terres, et pour en arracher leurs enfants, les vendre aux chrétiens, et les réduire à n'être que des bêtes de somme. A ces acusations spécieuses, qui se propagèrent comme l'étincelle électrique sur les deux rives du Bermejo, tous se levèrent, s' armant d'arcs, de javelots et de lances, et coururent vers l'arpenteur, criant qu'ils ne voulaient plus entendre parler ni de Missions ni de Missionnaires. Et

*) Rendus tous à Salta, et signés Joseph Manuel Arias, Solà, Goytia, et Garcia Zaza.

c'étaient ces mêmes Indiens qui avaient récemment fait demander au gouverneur des terres où ils pussent se réunir en société civile et chrétienne ! Quand ensuite ils revinrent de leur erreur, ils me l'avouèrent en présence de témoins, me nommèrent même les personnes qui les avaient séduits, et finirent par me prier de laisser parmi eux un de nos Missionnaires. Je m'adressai alors ouvertement au gouverneur, demandant qu'on infligeât un châtiment à celui qui, dans son intérêt privé, avait soulevé les Indiens, au si grand préjudice de leurs âmes et de la civilisation du pays; mais jusqu'ici ce crime est demeuré impuni ! Hélas! telle est la cupidité de ces hommes, qu'ils lui sacrifieraient bien public, patrie, religion, âme, et Dieu même! Ce que voyant, les colons , non contents d'avoir empêché le mesurage des terrains destinés à la Réduction , se mirent à menacer de détruire les nouvelles cases des Indiens, à piller les Missions, età tourmenter les Missionnaires sans défense de mille manières et par des vexations telles qu'on les forcerait à partir. D'après ces faits, il est facile de reconnaître que la coexistence de la Mission et des colonies est devenue impossible. Car, quel est le but des Missionnaires? D'amener les Indiens à la raison par la douceur et l'affection, d'adoucir leurs mœurs sauvages et de défendre leurs droits; de leur faire ensuite connaître par l'instruction leurs devoirs envers Dieu, envers la société, envers eux-mêmes; de les préparer, au moyen des arts et de l'agriculture, à la civilisation et au développement de la prospérité du pays; de soustraire, parles maisons d'éducation des deux sexes, les enfants àia mauvaise influence de leurs parents infidèles et barbares; de former une nouvelle génération d'hommes sociables et chrétiens, laborieux et soigneux des intérêts de la patrie autant que des leurs. Car on ne saurait fonder une civilisation véritable que sur la religion et sur la bonne morale, qui, protégeant les droits de chacun, tendent à faire des hommes heureux et non des esclaves. Qu'estce donc, si, en établissant des colonies, on ne songe qu'à dépouiller les indigènes de leur sol natal, à les tyranniser par la force, à se servir d'eux pour grossir ses bénéfices, et, en cas de résistance, à les chasser comme des animaux sauvages, et même à les tuer, ainsi qu'il est arrivé dans la colonie des saints Philippe et Jacques !

En effet, comme, en l'absence des Pères Missionnaires, une femme avait volé une nappe d'autel, un des colons, non content de la châtier à coups de fouet, l'étendit par terre en déchargeant sur elle un pistolet. L'année dernière (1860), un Indien infidèle fut mis à mort sans aucun jugement légal, seulement parce qu'on

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