‹ Annales des missions franciscaines Volume 1Chapitre 6 sur 67 · DEPART DE MISSIONNAIRES · texte numérisé non relu

DEPART DE MISSIONNAIRES

Septembre et Octobre 1860.

Pour la Chine : le Pere Grdgoire de Castellazzo de la Pro vince de Bologne. Pour la Terre-Sainte : les Peres Jean-Ma rie de Palerme, de la province de Valmazzara, en Sicile, Joseph de Monbarruzzo de la Province d Ombrie et Roger- Francois d Avignon. Pour 1 Albanie : le P. Barnabas de Persignano de la Province de Toscane. Pour Terre-Neuve, dans 1 Ame rique Septentrionale : le P. Henri de Scanno, de la Province des Abruzzes ; ce dernier, de retour des missions, se trouvait a Rome pour ne gocier des arrangements.

Ouatriemc Partie*

Voyage de Callao aux tribus infidetes des Zapari et des Givari, entrepris par le Pere Emmanuel Castrucci de Vernazza, Vicaire Apostolique de I Ordre des Freres-Mineurs de I Observance reformee, dans I Amerique Meridionale.

(ANNfiE 1845.)

Le 29 aout 1845, nous nous embarcames au port de Callao (pres de Lima au Perou) sur le brigantin N. Elias qui se rendait a Huanchaco. Ce ne fut pas sans eprouver une profonde douleur que nous nous separames de ce bon peuple qui nous avait prodigue les t^moignages du plus sin cere attachement. Mais Dieu nous appelait a la conversion des intideles; nous devious ^center ses inspirations malgr<-

la tristesse que nous ressentions en quittant cette terre hospitaliere oil j avais du naguere me reTugier, abandonnant les Missions pour mettre ma vie en surete . Apres trois jours de navigation, nous arrivames a Huanchaco; la mer dtait si orageuse que nous fumes sur le point d etre submerges par les flots en de barquant.

La population de Huanchaco, comme celle de Callao, s accroit ou diminue selon la saison, car c est un rendez-vous de bains pour la plupart des fashionables de Trujilo ; mais, en temps ordinaire, elle ne s eleve pas au dessus de 700 ha bitants dont 1 industrie principale consiste dans la peche : le chef-lieu de la Province appelee Terre de la Liberte , en est e loigne de deux lieues.

Trujilo, c est le nom de cette capitale, une des plus anciennes cue s du Perou, ou j arrivai le 3 septembre, est le siege d un Archeveche qui tire d elle sa denomination. Cette ville est situee dans un endroit delicieux ; ses rues spaeieuses et bien alignees sont ceintes d un cordon de murs exterieurs: les habitations sont en general bien construites. Elle renferme dans son seiri une universite, un seminaire, plusieurs dtablissements d utilite publique ou de bienfaisance, une cathe drale et quelques dglises de second rang dont la plus remarquable est sans condredit celle des Car melites dechausse es, toute resplendissante d or. Population : 7,000 habitants.

Apres y avoir sejourne jusqu au 15 septembre, je me remis en route, et j arrivai, quatre jours apres, a la montagne de Campana qui jouit d une mauvaise reputation ; le pillage et 1 assassinat y sont en permanence ; la chaleur devenant insupportable, je me hatai de gagner Oscope, ville de 1,300 ames. Cette contreea recu depuis peu une colonie de laboureurs qui deTrichent son sol brulant mais salubre ; le froment et les legumes croissent en abondance.

Le 23, je continuai mon voyage a travers des landes ddsertes et si arides qu on n y rencontre pas la moindre source d eau pour temperer 1 ardcur d un soleil lorrefiant dont les

rayons tombent d aplomb sur la tete. Je souffris ce jour-la des tourments incroyables.Enfm,le 24, parvenu aux confins du pays de Cascas, je fis lialte pour me delasser un peu des fatigues de la route a I ombre de bosquets frais et touffus ; les citronniers (Citrus Aurantium) y croissent a cote* des lauriers (Laurus Persea) et d autres arbres fruitiers qui entretiennent en ces lieux une delicieuse fraicheur. Apres un court repos, j escaladai le mont Mayurco, assailli par un orage epouvantable ; la pluie tombait par torrents, de sinistres dclairs sillonnaient la nue et le tonnerre melait sa voix menacante aux mugissements de la tempete ; cela dura jusqu a mon arrivee a Contumaza, peuplade d environ 2,000 ames, campe e sur un sol accidente et rocailleux qui produit neanmoins en abondance des patates, de 1 orge et du froment; de nombreux troupeaux de boeufs et de moutons paissent en libertc ; aussi les habitants sont-ils renomme s pour leurs tissus en laine et en coton.

Le 27, presse de partir, je poursuivis mon itineraire sans songer a me remettre des fatigues de la veille et sans calculer les dangers que nous pouvions courir. II nous fallut traverser d affreux precipices, cotoyer des abimes profonds, et cela, embarrasses par un me chant vehicule que notre guide conduisait dans des sentiers etroits et scabreux, au risque de perdre la vie. Nous arrivames ainsi a la bourgade Sainte- Catherine, contre e si funeste a cause des fievres tierces qui y regnent qu on 1 a surnomm^e le tombeau des etrangers.

De la, gravissant le mont S l Christophe, nous passons, le 29, les Cordilieres, et nous entrons en descendant dans la ville de Cajamarca, chef-lieu de la province de ce nom. Cajamarca, 1 ancienne residence des Incas, jadis tres-florissante, n offre plus aujourd hui que quelques vestiges de son ancienne splendeur monumentale. G est la que le der nier souverain, Atakualpa, perdit la vie avec Tempire, le 3 mars 1532, par le fer d un assassin. La ville est assise dans une belle vallee, aux pieds des Cordilieres; population: 9000 habitants. J ai observe^ en passant plusieurs belles egliscs

digues reellemerit d une attention speciale, entre autres celles de S te Catherine, de S 1 Francois della Recoletta, et de Bethle em, toutes construites en pierres travaillees et d une belle architecture.

La contre e environnante est tres-remarquable par ses mines d argent et ses bains d eau thermale qui sont d une efficacite particuliere dans les maladies nerveuses et autres affections. On y montre aussi quelques ruines de 1 antique palais des Incas, dont il reste meme une salle entiere ; on nous fit voir, sur la montagne S te Apollonie, un magnifique siege a bras taille dans un bloc de pierre vive; la tradition rapporte que ce fut sur ce siege que les Indiens transporterent un jour leur souverain de Cuzco a Guito ou il se rendait pour son delassement. J ai eu 1 honneur de m y asseoir apres lui. J ai trouve la temperature assez variable, le sol tres-fertile et d une richesse dont n approche aucune autre terre du Perou. Six jours apres, je gagnai Celendin, village de 2,000 habitants, bati dans un site tres-pittoresque; le sol, comme a Cajamarca, y est d une feconditd surprenante et les tissus de laine ou de soie fabriques par les indigenes jouissent d une edlebrite meritee. Le 13, traversant le fleuve Maragnon j arrivai a Balsas sur les trois heures de 1 apres-midi.

II y regne, me dit-on, une chaleur insupportable qui occasionne un grand nombre de fievres malignes ; cette nouvelle me jeta dans de nouvelles apprehensions et m obligea d accele rer ma marche pour e chapper au fle au ; je .m e loignai done en toute hate pour aller planter ma tente sur le mont Errapata, a quelque distance de la, afin d y gouter un peu de repos.

Le 14, nous descendons a Tambo Viejo par une cote tresrapide couverte de petits bois de figuiers d Inde sauvages ; le 15, nous traversons la seconde chaine des Cordilieres, surpris par un froid tres-intense et une pluie battante, sans pouvoir nous rendre compte de ce changement si subit dans la temperature ; le 16, nous arrivons a Leymebamba, petit hameau de 200 habitants presque tons muletiers; nous touchions aux sources du fleuve Utchubamba.

Apres un court arret, nous nous remimes en route pour aller passer la nuit a Luamilla ; enfin do la, visitant sur notre passage quelques mise rables et chetives bourgades, nous enframes, le 19, a Chachapoyas, petite ville de 3,000 ames, siege de 1 Archeveche de ce nom et chef-lieu du de partement des Amazones. Elle est assez connue pour ses mines de sel gemme, ses manufactures de toile blanche et les tissus que les femmes confectionnent et qui sont reputes les meilleurs du Pe rou ; le tabac y est 1 objet d une grande cul ture et le sucre qu on y fabrique est d une superiority exceptionnelle. La ville renferme plusieurs e glises et une cathedrale sous le vocable de S l Francois. Pendant mon sejour, j ai vu executer un autel en pierre blanche semblable a de 1 albatre ; c dtait un don de Monseigneur Joseph Marie Arriaga, 1 illustre archeveque de ce diocese ; les vertus excellentes et les talents de cet eminent Pre lat lui ont concilie la veneration de tout son peuple qui trouve en lui un beau modele a suivre et un bel exemple de la vie parfaite. Le couvent des religieux sert en meme temps de palais archiepiscopal et de se minaire.

Le 31, je parcourus une route bordee d une foret de Cannes a sucre qui aboutissait a Taulilla, petit village de 700 ames aux pieds du mont Piscohuagnuna, dans un lieu tres-humide mais abondant en troupeaux et en patates. Le 2 novembre, nous passons la nuit a Cueva apres avoir beaucoup souffert de la pluie et de la boue ; le jour suivant, nous rencontrons encore les memes inconvenients en traversant la troisierne chaine des Cordilieres sur la cime du Piscohuagnuna ou les oiseaux ne sauraient vivre au milieu de Fair subtil qui court sur cette elevation. Son soinmet est convert de glaces e ternelles qui y entretiennent un froid piquant ; nous nous abritames dans 1 auberge de Bagasar pour passer la nuit.

Le 4, nous recommeiiQons notre peregrination, tou jours poursuivis par le vent et la pluie. En traversant une riviere assez rapide sur un pont compose de deux mise rables planches, ma mule trebucha et iaillit me pnvipiicr dans le

courant. La prend naissance la montagne Mayanas sillonnee par une route sur laquelle on rencontre, a chaque pas, des arbres renverses qui barrent le passage au voyageur ; la terre y est tres-fangeuse a cause des pluies abondantes qui ne cessent de tomber, etles arbres bauts et puissants, ne rencontrant pas d appui suffisant finissent d ordinaire par se fendiller et tombent au moindre souffle. Ce ne fut pas sans beaucoup de peines et de sueurs que nous parvinmes jusqu au village d Yumbite, oil, pour comble de malheur, nous regumes, durant la nuit, la visite d un tigre dont nous faillimes devenir la proie.

Le 6, nous poursuivons notre course au milieu des memes dangers et des memes obstacles que la veille : a mi-chemin, nous rencontrames un Indien conduit par deux homines armes qui s etaient empares de lui a Chachapoyas au moment ou il venait de faire perir sa femme sous les coups de baton. Puis, laissant derriere nous la riviere Noire, nous entrons a Rioja, bourgade de 1,500 ames occupant un site tres-avantageux. La temperature y est alternativement chaude etfroide quoique salubre ; la terre y produit du tabac, des platanes, yucas etc. les habitants sont surtout habiles dans la confec tion de chapeaux de paille et de jonc.

Le 7, nous traversons deux petits bourgs, Habana et Calzada, renommes pour la meme Industrie ; puis, apres avoir passe dans un canot deux petites rivieres, la Rioja et 1 Indoche, nous touchons a Moyobamba, siege de Feveche de Mayanas et chef-lieu de la Province. Cette ville est batie sur une hauteur ; elle a la forme d un echiquier et est environnee partout de profonds fosses ; 1 aspect en est tres-pittoresque. Du cote du Nord, coule le fleuve Mayo qui offre a 1 oeil du spectateur un tableau ravissant quand il se couvre de barques nombreuses chargees de provisions destinies aux habitants de la cite 1 . Les principales productions du sol sont : le tabac, le cafe, le sucre, les platanes, les yucas, patates etc. ; mais on n y trouve ni vaches, ni chevres, ni troupeaux dont 1 existence est ici compromise par la pre-

sence d un petit ver nomme subyacaro, lequel, apres s etre iritroduit entre la peau et les membranes cellulaires des animaux, y provoque de grosses tumeurs qui occasionnent la mort. En revanche, les habitants sont tres-industrieux, principalement les femmes qui travaillent artistement les tissus en lin et autres ; les hommes s occupent a tresser des chapeaux de paille et a rouler le tabac en cigares ; popu lation : 6,000 ames.

Nous fumes force s de prolonger notre se jour dans cette ville jusqu au 15, faute de muletiers ; puis nous nous eloignames en compagnie du signor don Pietro Vasquez qui nous te moigna toutes sortes d egards; nous le quittames apres avoir traverse en canot la riviere Mayo pour continuer notre route vers 1 interieur dupays. Pendant trois jours, nous fumes obliges de cheminer par des senders apres et rocailleux, sous une pluie battante qui ne discontinuait pas ; arrive s a la riviere Pumayam bordde de rochers escarpe s entre lesquels les eaux encaisse es roulent avec fracas, on nous passa, autour du corps, une corde attache e a la rive oppose e; cette traversee perilleuse fait naitre un sentiment d e pouvante involontaire ; les Indiens euxmemes, accoutume s a ce mode de passage, ne 1 exe cutent jamais sans frayeur; pour moi, je refusai de me servir de la corde, mais cette imprudence faillit me couter cher ; car, sans le prompt secours de mes compagnons, j aurais infailliblement subi le sort de beaucoup d autres dont de petites croix placees ca et la sur des tombes voisines m annoncaient la triste fin.

Mais ce danger passe, nous ne tardames pas a rencontrer d autres difficultes ; la pluie nous accompagna jusqu au vil lage de Chimbagauso oil nous fumes heureux de pouvoir nous reposer; le 19, nous dumes escalader plusieurs cimes de montagnes couvertes de bois e pais ; a la descente, ce furent encore de nouveaux obstacles ; 1 homme le plus courageux aurait ete saisi d effroi a ce moment critique ; la montagne se terminait tout d un coup par une roche verticals ;i

la crete de laquelle e*tait attachee une longue corde faite d eeorces d arbres. II fallait se laisser glisser jusqu en bas le long de ce fragile appui. L operation se termina toutefois sans accident et nous poursuivimes notre chemin en traversant la riviere Cachipuerto, jusqu au territoire de Balsapuerto, residence du Gouverneur General des Missions. Le village, situe aux bords du Cachiaco, ne compte pas plus de 150 habitants; le climat y est chaud mais salutaire et favo rable a la culture des salsepareilles, de Forge, des yucas, des platanes, des arbres a cire et a vanille etc. C est Ik que j ai vu, pour la premiere fois, les femmes porter le manteau danslequel elless affu blent; par dessous cevetement, ellesont une tunique noire et leur corps est entierement bariole de diverses couleurs.

Quatre jours apres, nous remontions en canot le Cachiaco sur lequel nous passames une partie de la nuit, car il nous fut impossible de ddbarquer jusqu k Vadero ; pendant que nous nous livrions au sommeil, les eaux accrues soudainement inonderent les rives, et force nous fut de continuer en bateau notre voyage ; le 26, nous touchions au bourg de Muniches. Durant tout le temps que dura notre navigation, nous ne cessames pas d etre harceles par deux nouveaux ennemis, c etaient, durant le jour, les moustiques qui nous livraient de rudes assauts et, le soir, les cousins qui avec leurs picotements tyranniques nous empechaient de fermer 1 oeil. - - C est la que j ai vu pour la premiere fois aussi un grand cerf (Cervus Ances) que les Indiens venaient de capturer: on en tue beaucoup en ces montagnes pour la composi tion de certains medicaments reputes tres-efficaces.

Partis de la, le 31, nous arrivames, apres huit heures d une descente rapide, a Yurimaguas, au confluent du Cachiaco et du Guallaga; c estlesiege d un Vicariat General des Missions. Le terrain y est tres productifet fournitprincipalement le ca cao, Forge, le drier, le vanillier, le platane, Fyuca, etc. ; mais la temperature est tres-variable. On compte dans cette station 250 Indiens convertis. Le 2 Janvier 1846, je m em-

barquai sur la riviere Guallada dont les eaux se de versent dans le grand Maragnon, el, apres 7 heures de navigation, j arrivai a Santa-Croce, toujours en butte aux morsures des insectes qui ne cesserent pas un instant de nous tyranniser, pendant la route. Cette bourgade composee de260 neophytes, s eleve dans une vallee du Guallada ou abondent les memes produits qu a Yurimaguas. De la, suivant le cours du fleuve en descendant, nous parvinmes a Cocama village peupl^ par 200 neophytes, presque tous pecheurs de profession ; les autres s appliquent a reeueillir du baume, de la cire, des herbes medicinales qu ils vont echanger a Moyabamba contre des cordes et des toiles.

Le 7 nous voyageames encore pendant toute la journe e en canot sur le Guallada qui nous conduisit jusqu a 1 endroit ouil se jette dans le grand Maragnon ; le spectacle qui s offritalors a mes regards me remplit de stupefaction ; les eaux amoncele es se dressaient comme les vagues de la mer et nous voyions s yjouer d affreux crocodiles : rdunis, les deux fleuves forment un immense lac sur lequel voltigent en epais images les moustiques et les cousins qui vous molestent le jour et la nuit, sans vous laisser un instant de re pit. D un autre cote 7 , je ne me sentais pas trop rassur^ en me trouvant dans une chetive petite barque ballottee par les flots qui pouvaient la faire chavirer d un moment a 1 autre. Aussi, une fois hors de pdril, nous nous empressames de remercier Dieu qui nous avail donne le courage necessaire pour surmonter tant de difficulte s et d epreuves, et nous lui demandames de nous continuer sa sainte protection jusqu a la fin de notre voyage.

Le 9, nous voila lances sur le geant des tleuves appele si bien le Maragnon ; a partir de ce jour jusqu au 15 du meme mois, aucurie particularity remarquable n attira notre atten tion ; nous arrivons ainsi a St.-Antoine, petite peuplade de ISO ne ophytes a quelque distance de S l Jacques de Borja : cette petite pepiniere catholique Csillit etre decime e en 1845 par les infideles de Bambiza qui, dans une attaque inopinee,

rnassacrerent 35 Chretiens. 11 ivest pas prudent de s y arreter longtemps, car les fievres tierces y exercent de grands

ravages.

Le 17, quittant le Maragnon, nous entrons dansle Pastaza, assaillis par une piuie opiniatre ; le 18, sur les trois heures apres minuit, nous debarquons a 1 ile de Ciriacu, renomme e pour sa vanille ; puis, le meme jour, nous pe ne trons a Santander (petite station oil il yalOO neophytes Indiens) a Fembouchure du fleuve, dans un climat malsain.Le costume des habitants ne differe pas de celui des autres peuplades que nous avions visitees. J appris que les Infideles de la tribu de Givara avaient assassine trois Indiens des environs d Andoas et emmene les femmes avec leurs enfants ; ils dtaient prepares a en agir de meme a 1 dgard des autres. Evidemment, ils sont entraines dans ces crimes par le manque ^instruction et les exces de la debauche. Le besoin de satisfaire leurs passions brutales esttoujours le motif des combats qu ils engagent non seulement contre les Chretiens mais en core entre eux. Ces raisons me determinerent a precipiter ma course vers le village d Andoas.

Le 20, nous reprimes done notre voyage, contraries par une pluie violente et soumis aux caprices d un fleuve de borde; notre navigation dura jusqu au 25: aucun spectacle extraordinaire n eveilla notre attention, et, le 26, nous nous engageames dans une vallee de Vituyacu, oil les infideles de deux tribus, celles de Machines et de Moratos, ont coutume de se rassembler pour concerter leurs expeditions sanguinaires. Months sur des canots, ils attaquent etmassacrent les voyageurs imprudents qui naviguent sur le fleuve. Dieu permit que les eaux s accrussent soudainement au moment de notrc^ passage qui s effectua sans danger : la meme heureuse circonstance nous favorisa encore en traversant une seconde vallee nominee Manacaroyacuetlivre e aux incursions des infideles.

Nous abordames ainsi, le 6 feVrier, h une petite !le ou nous vimes un monstrueux reptile que les Indiens appellant Yacu-

Mama, comme qui dirait Mere de 1 eau ; sa vue est faite pour inspirer 1 horreur ; il fallut cinq coups de mousquet pour 1 achever et je remarquai que le sang jaillissaitdes blessures avec impetuosity et en jet abondant. Sur 1 avis qu on me donna que les Indiens convertis dtaient remplis de croyances superstitieuses a regard de cet animal, je fis en sorte de me pro curer sa peau : je 1 obtins non sans peine et moyennant un large retour de gene rosite .

Le 11 feVrier, nous continuames notre voyage et une navi gation de quatre jours nous fit parvenir a la petite peuplade de Pinches, composee de 100 Indiens convertis. Ce sont gens de mceurs fort douces. La rive du Pastaza qu ils habitent produit en abondanceles plantes me dicmales et les fruits que j ai deja signales plus haut.

Ces pauvres Chretiens m ont beaucoup parle des meurtres commis par les Givari et des menaces profe re es par ces infideles. Quand il fallut partir le lendemain, mes rameurs effraye s des nouvelles arrive es d Andoas ne voulaient pas aller plus avant. Pour moi, j avais mis toute ma confiance dans la force divine qui triomphe de tous les obstacles : je les ddterminai a poursuivre notre route et, le soir, nous abordames a 1 ile de Viriaco, oil Ton trouve, dit-on, beaucoup de sangliers. Le 13, nous pumes mettre pied a terre sur le rivage du Pastaza. Helas ! ce ne furent bientot sur notre route qu Indiens fuyant la catastrophe d Andoas et le couteau des Givari. Meme spectacle s offrit a nos yeux le 14. Le nombre de ces malheureux grossissait, ils s effor(;aient de se cacher, errant sur les eaux de la riviere ou dans les sentiers des bois. Le 15, nous nous trouvames enfin dans cette fameuse locality d Andoas, au renom si tristement fameux et apres laquelle j avais si longtemps soupire".

Andoas occupe une petite hauteur sur la rive du Pastaza. On y compte 150 chrdtiens entierement abandonnes et harcele s continuellement par les tribus voisines des Givari, des Moratos, et des Manchines. Les productions du sol y sont les memes que dans le restc du pays, mais 1 airest malsain.

j y ai laii halte jusqu au l cr Juin, c est-a-dire 1 espace de trois mois et demi. Tousmes solas ont etederamener les families dispersees, de reconstruire 1 eglise paroissiale et le couvent, de remettre en honneur les offices divins interrompus depuis longtemps par manque de pretre, de baptiser, de confesser, de preeher, et d enseigner aux neophytes les pratiques de la religion a observer durant mon absence.

(A continuer.)

AKNALESDES MISSIONS FRAKCISGAIHIS,

Premiere partle.

3X8TOXR2B AWCIBITITB.

Afrique.

Vo) 7 age et Mission a Tunis cles Freres Egide, Eletto,

et autres de leurs compagnons. Frere Egide

retourne en Italie, les autres obtiennent la

couronne du mar tyre.

Pendant que le grand Patriarche de 1 Ordre des Mineurs se dirigeait vers 1 Orient, ses disciples se mettaient aussi en route pour les diffe rentes parties du monde assignees a leur apostolat. Ceux qui s offrent les premiers a nos regards sont Frere Egide, Frere Eletto et leurs compagnons. Recu dans 1 ordre par S l Francois lui-meme, Egide demeura toujours un des plus chers enfants du fondateur. Du moment oil il eut revetu les livre es seraphiques, il vecut, au dire de S l Bonaventure qui 1 avait vu et connu, d une vie plus angelique qu humaine. Aussi le bienheureux Patriarche l aimait-il d une aifection toute speciale. Faisant parfois allusion aux souve nirs poe tiques de 1 histoire, il se plaisait k dire a ses autres disciples : Frere Egide est un de mes chevaliers delaTable- Ronde. Et vraiment Frere Egide meritait cette place, dans

le coeur de Francois, non seulement a cause de son don su blime d oraison qui en faisait le sujet d e difieation de tout son siecle, mais aussi par ses travaux apostoliques, surtout dans les contre es Africaines oil il avail preche le nom et la foi du Christ au milieu des peuples barbares et cruels. (i) Nous venons de signaler particulierement les contre es Africaines : mais elles ne furent pas le seul champ ouvert a son zele, car avant ou apres cette expedition dvangelique, 1 histoire ne precise pas 1 epoque, nous le trouvons pelerin missionnaire a S Jacques de Galice en Espagne et au S* Sepulcre a Jerusalem.

Un court; re cit de ce voyage ne de"plaira pas au lecteur. II verra quelle trempe de caractere 1 esprit seraphique de notre grand Patriarche savait communiquer a ses disciples. D ailleurs le plus simple expose des travaux de 1 humble Frere respire un charme spirituel qui inonde Tame de suaves consolations. Et pour mieux harmoniser la parole avec les faits, j emprunterai le langage si beau et si touchant du petit livre qui s appelle : les Fioretti de S l Francois.

Frere Egide, avec la permission de S l Francois, fit le pelerinage de S 1 Jacques-le-Majeur en Galice. Durant tout son voyage, il souffrit beaucoup de la faim, car une grande disette de solait alors le pays. Un soir, qu apres avoir mendie toute la journee, il n avait pu recueillir la moindre aumone, le hasard 1 ayant conduit pres d une aire a grange ou Ton avail laisse quelques feves, il les ramassa et en fit son souper ; et ce fut aussi la qu il se retira pour prendre son sommeil, car il aimait les endroits solitaires oil il pouvait plus facilement vaquer a Foraison. Dieu permit cependant que son pauvre souper le fortifiat aussi bien que s il s etait nourri de toutes sortes de viandes, et meme il ne se rappelait pas avoir jamais fait un repas si delicieux. Le lendemain lorsqu il eut repris sa route, un pauvre vint lui demander I aumone pour 1 amour de Dieu. Le saint Frere qui n avait

(1) Hibloire uaiverselle des Missious Francise. liv. I. chap. II.

rien que 1 habit qu il portait sur lui, en coupa sur le champ le capuce, le donna pour 1 amour de Dieu, et demeura ensuite vingt jours avec son vetement ainsi de chire. A son retour en Lombardie, un homme qui le rencontra lui fit signe de venir vers lui ; le bon Frere qui s imaginait en recevoir quelque aumone, se rendit aussitot a son appel; mais lorsqu il tendit la main, 1 etranger y posa deux des, en lui demandant s il voulait jouer. - - Dieu vous le pardonne, mon fils, rdpondit hamblement Frere Egide. Et c est ainsi qu en allant par le monde, il etait en butte auxinsultes qu il recevait toujours avec douceur et patience. (i) Gette humilite , cette resig nation et confiance en Dieu, cette simplicite naive dont les enfants de S l Frangois donnaient 1 exemple au monde dans lequel ils apparaissaient comme des apotres de vertu et de paix, formaient un edatant contraste avec 1 orgueil et la vanite chevaleresque de cette dpoque. Leur vie dtait une predication bien plus solennelle et plus efficacequen auraient pu 1 etre les sermons les plus etudie s et les plus savants. Suivons maintenant le saint champion du Christ dans son voyage a Jerusalem.

Parti avec la permission de S v Francois pour aller visiter le Saint Se pulcre de Je sus, Frere Egide, arrive a Brindes, fut oblige d y attendre quelques jours qu un vaisseau mit a la voile pour 1 Orient. Voulant, pendant son sejour dans cette ville, vivre du fruit de son travail, il acheta une grande cruche qu il remplissait d eau, puis il allait criant par les rues : Qui veut de 1 eau? qui veut de 1 eau? Et c est ainsi qu il gagnait de quoi se nourrir et s entretenir lui et son compagnon. Enfm une occasion s dtant presentee, il passa la mer et visita, avec grande devotion, le Saint Sepulcre et les autres lieux consacres par le souvenir de la Redemption. A son retour, il s arreta quelques jours a Ancone ; et comme il s etait accoutume k vivre du travail de ses mains, la encore il faisait des corbeilles de jonc

(1) FIORETTI de St . Francois, Vie du B. Frdre Egide, ch*p. II.

et les vendait, non pour de 1 argent, mais pour le pain qui lui toit fndcessaire, a lui et a son compagnon. II se chargeait aussi, pour le meme salaire, de la sepulture des morts. Si, malgre les travaux qu il s imposait, ce salaire venait a lui manquer, alors il retournait a la table de Je sus-Christ : il allait de porte en porte demander 1 aumone. C est dans cet exercice d une vie pauvre et laborieuse qu il revint a Sainte-Marie-des-Anges. (i)

Certes ! des homines d un pareil caractere pouvaient avec une entiere securite* d ame affronter tous les dangers dans les pays infideles, ne reculer devant aucune menace pour precher la foi du divin Redempteur. Unis e troitement a leur Dieu, rien dans ce monde ne pouvait les separer de Lui.

Le chevalier de la Table-Ronde du Patriarche d Assise, Frere Egide, venait a peine d apprendre que PAfrique lui toit echue dans le partage des diverses Missions fait par le bienheureux Francois a ses disciples au Chapitre general tenu a Sainte-Marie-des-Anges, qu il tressaillit d une vive allegresse. II espdrait que bientot le cimeterre Musulman lui procurerait la gloire du martyre. Aussi, brulant d une sainte impatience, il se mit en route avec Frere Eletto et ses autres compagnons et se dirigea sur Tunis oil 1 histoire nous les fait rencontrer cette meme an ne e. (2)

Aussitot apres avoir mis le pied sur ce sol infidele, ils commencerent a precher hautement la foi chretienne et a combattre les doctrines du faux prophete Mahomet. Malheureusement leurs premiers efforts ne furent couronnes d aucun succes ; selon la belle et pieuse expression du chroniquenr Frere Marc de Lisbonne, le demon, par la permission de Dieu, mit obstacle a I o3uvre des courageux apotres. (s)

Au fond d un antre obscur vois in de Tunis, habitait depuis

(1) FioufiTTi, ibid chap. III.

(2) Wadding, anrial torn. f. an. 1219, - Hisloire univcrselle des Missions Franciscaines, loc. cit.

(3 Chroniqucs, I part. liv. VII. clian. 8.

CO

Of.

longtemps dans un rigoureux siieneo un vieil Iman considere par les Maures comme un homme d une perfection ex traordinaire. Frere Egide et ses compagnons avaient a peine touche* le rivage et prononce le nom de Jesus-Christ, qu il sortit de sa caverne avec toute la fureur d un possede" ; il parcourut toutes les rues de la ville, criant k perdre haleine : Des infideles sont venus qui veulent condamner et disho norer le grand Prophete et sa loi ; je vous ordonne de les saisir et de les mettre h mort, car ils sont Chretiens. Aussitot toute la cite de s agiter et de prendre les armes ; on fouilla dans tous les coins a la recherche des missionnaires. Quelques Chretiens amenes a Tunis par les interets du commerce, voulant prevenir les exces du fanatisme, enleverent les predicateurs de vive force, les transporterent sur un de leurs vaisseaux et les e loignerent & la fois de ces contrees barbares et de la palme du martyre. (i)

L entreprise etait manquee, il est vrai, et neanmoins elle reste pour 1 histoire un fait important, elle annonce h 1 humanite, h 1 Eglise une ere nouvelle. Quand des hommes depourvus de tout appui materiel osent, avec un courage divin, sc proclamer les herauts de la Croix dans un pays ou le moindre signe de foi chre tienne etait puni de mort , ils annoncent 1 aurore d une puissance nouvelle. Bientot, marchant sur les traces des premiers Apotres, ils s avanceront a la conquete de la terre.

Frere Eletto et quelques autres compagnons d Egide avaient echappe a la colere des Maures de Tunis et aux recherches qu une compassion trop humaine inspirait aux negociants Chretiens. Ils pousserent plus loin dans d autres pays de 1 Afrique, y precherent 1 Evangile pendant quelques annees, y fonderent plusieurs eglises et eurent enfm le bonheur de donner leur vie pour la foi. Voici les simples paroles que 1 histoire a consacrees au souvenir de leur triomphe : Pris avec plusieurs autres qui prechaient egalement la

(1) Wading, et Hist. Univ. dps Missions Francisc. loc. cit.

doctrine de J.G., Frere Eletto et tous ces glorieux confesseurs furent conduits au lieu du martyre. Eletto tenant en main la regie de S l Francois, dit a un de ses compagnons : Frere, pour toutes les fautes que j ai commises contre cette regie, je fais mon med culpd devant Dieu et devant vous. Quand il eut acheve ces paroles, il eut la tete tranche e ainsi que son compagnon et tous les autres. Dans la suite, il plut au Seigneur d operer beaucoup de prodiges en ce lieu. On lit dans la vie de ce religieux qu il etait enW si jeune dans 1 ordre qu il n en pouvait supporter les rigoureuses abstinen ces. Mais bientot, saintement indigne contre lui-meme, il dompta la nature corrompue et mata son corps par un cilice de fer. Heureux jeune homme qui commenca de si bonne heure a servir Dieu avec perfection et qui termina si glorieusement une vie edifiante ! (i)

C est ainsi que 1 Afrique a ete arrose e du sang des Missionnaires qui continuera de la feconder et y fera germer des fruits de benediction pour le ciel. Telle est la conduite ordinaire de la Providence. Qu on parcoure 1 histoire des Missions catholiques depuis les Apotres jusqu k nous, on voit Dieu Jeter d abord au milieu d un peuple barbare et sauvage une etincelle de sa lumiere divine, y faire couler une goutte de sang chre tien. II y ddpose comme un germe imperceptible. Le regard de Fhomme ne decouvre rien : mais peu a peu le germe se developpe, il devient un arbre, un arbre qui couvrira le monde. C est que la parole de Dieu doit toujours produire son effet, porter ses fruits. La predi cation eVangelique n est q une e tincelle, cette e tincelle sera bientot une grande flamme.

(1) Wading et Hist, univers. des Missions Francisc. loc. cit. Marc de Lisbonne, Chroniques, I e partie. liv. IV, chap. 35 Pisan. Confer, ibid I. part. II. fruc. VIII.

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