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lendemain ler juin nous nous embarquames sur la Dryade. Quand nous nous presentames au capitaine , il nous accueillit de la maniere la plus aimable , et pendant tout le voyage il nous traita avec une extreme politesse. Le len demain etant un dimanche, et le depart ne devant avoir lieu que le jour suivant , nous nous affligions de ne pouvoir descendre a terre pour celebrer la sainte niesse; mais I aumonier du navire s en etant aperpu, nous fournit ce qu il fallait pour la celebrer a bord , et des lors il nous fut donne d offrir a toutes les fetes le saint Sacrifice. Sur ces entrefaites nous eumes occasion de visiter avec quelques officiers la fontaine qu une antique tradition dit etre celle de Moise, et qui se trouve a environ trois milles du rivage. En parcourant cette plage, j aurais voulu recueillir quelques-unes de ces coquilles si nombreuses , de toute forme et de toute couleur , qui j sont eparses ; mais les rayons brulants du soleil me forfaient de hater ma marche . Arrives a la fontaine haletants de soif et de chaleur, nous nous sentimes comme reconfortes par le zephyr, qui, se jouant dans les arbres de cette oasis, y repandait une douce fraiclieur. On y voyait deux sources, entourees de joncs et d arbustes, avec une eau un pen saumatre, telle neanmoins qu on peut la boire impunement ; elle sert a arroser le terrain voisin, ou croissent, outre des bananiers, des grenadiers et des palmiers, beaucoup d lierbes potageres, que cultivent deux ou trois families turques, logees la dans de pauvres petites cabanes ou plutot des taudis , comme il faudrait les appeler, et vivant de ces herbes et du peu de piastres qu elles gagnent en vendant du cafe aux voyageurs. Apres nous etre restaures nous memes de cette boisson, nous retournames sur nos pas et regagnames notre navire. Enfm, le 4 juin a midi nous levames 1 ancre et voguames vers Aden. Un petit vent qui ridait les flots a la poupe , gonflant a propos nos voiles , et joignant sa force a celle de notre petite machine a vapeur, poussait doucement le navire a travers la mer rouge , tandis que , du matin au soir, nous nous plaissions a observer du pont les cotes de 1 Asie et de I Afrique , si voisines 1 une de 1 autre , et a fixer nos regards sur 1 Horeb et sur le Sinai , celebres par les prodiges si grands et si etonnants qu y a operes le doigt du Tout-Puissant. Malheureusement nous ne jouimes pas longtemps de ce spec tacle ; car nous arrivames bientot au tropique du Cancer, ou Ton entre dans la zone torride, au moment ou le soleil atteint ce cercle. Mais la tout souffle de vent cessa , nous fumes surpris par un calmc plat , et les rayons solaires, qui tombaient perpendiculairement sur nos tetes , produisaient une chaleur intolerable. Nous nous vimes tous la pcau plus ou moins couverte de pus tules, notre estomac perdit toute vigueur, et nous transpirions continueilement, sans pouvoir reposer un seul instant ni de jour ni de nuit. Aussi deux de mes confreres, d ime sante assez frele, etaient-ils reduits a une telle faiblesse, qu ils ne pouvaient plus sc lever du lit; mais ils s cstimaient heureux de souffrir ce peu pour 1 nmour de Dieu , prets a accepter de plus graudes
epreuves, s il lui plaisait de leur en envoy er. Cette chaleur toutefois ne dura que cinq jours, apres lesquels nous touchames a Aden le 11 juin, au nombre de plus de six cents soldats et passagers ( j compris quelques officiers et quatre capitaines , qui se rendaient en Cochinchine ), tous sains et saufs a 1 exception de 1 un des seconds du navire qui , bien que robuste et jeune encore, fut saisi d une fievre eerebrale, et succomba en cinq heures a la violence du mal , malgre les soins des medecins , qui firent tout pour le sauver. Nous fumes tous affliges de la perte de ce personnage , qui s etait montre parfaitement bienveillant pour nous ; notre unique consolation dans notre douleur, ce fut de savoir que c etait un homme religieux, tout a fait devoue a notre sainte Eglise. Le lendemain nous accompagnames sa biere au cimetiere catholique, a un demi mille de distance de la rade, ou il fat cnterre avec toutes les ceremonies ecclesiastiques et les honneurs militaires. La il nous fut bien doux de trouver pour cure un Pere Italien , Missionnaire Capucin, a qui nous nous fimes aussitot connaitre, en lui demandant s il y avait moyen de passer un jour ou deux a terre afiu de reprendre haleine avant de continue r notre voyage. Des qu il eut appris que nous etions des Missionnaires Franciscains qui nous dirigions vers la Chine, le bon Pere nous offrit la plus cordiale hospitalite , nous inontra ensuite la petite eglise , recemment erigee sur une eminence qui domine la mer, nous restaura de the au lait et de pain , et nous mit enfin lui-meme sur le chemin de la ville, distante de plus de quatre milles ; car, quoique tres- fatigues, nous dumes faire la route a pied , et nous y arrivames extenues apres une heure de la nuit. La nous trouvames un autre Missionnaire , le P. Juvenal, egalement capucin, qui fat tres-contcnt de nous voir. Apres une courte conversation fraternelle, nous allames nous reposer aux alentours de la maison , dont le toit prolonge jusqu a une cloture de roseaux entrecroises forme comme un dortoir, ou nous pumes respirer un air plus rafraichissant. Le lendemain, fete de notre thaumaturge St Antoine de Padoue , nous commenf.ames par invoquer la protection de cet admirable apotre du Seigneur, puis nous allames voir, a quelques pas de la ville , les puits dits d Aden , que le gouvernement anglais a recemment repares. Ce sont deux hautes constructions eu pierre de taille, qui, se rapprocliant au sommet, s ouvrent au dessous avec une largeur toujours croissante jusqu a la base; au milieu de ce creux il y a un bassin creuse dans le rocher, auquel on monte par un commode escalier en pierre, et ou Ton recucille toute 1 eau qui des cend, quand il plcut, des divers ravins des environs ; ce qui, m a-t-on dit, n arrive que deux ou trois fois 1 an. A quelques pas au-dessous du premier bassin se trouve le second , qui est un peu plus grand ., puis le troisieme , qui n est pas encore fini ; et tous communiquent cntre-eux par des canaux tortueux et par des chutes d eau. Cependant c est seulement dans le pre mier bassin que je trouvai de l e;ui, que Ton m a dit se vendre tres-cher.
On voit d ailleurs entre ces bassins deux ou trois puits profonds , d oii les Indiens tirent de 1 eau tout le jour a force de bras, et un peu plus loin, dans la plaiue, un jardin et un verger bien cultives : c est la F unique ver dure que j ai vue a Aden. Le jour suivant, nous passames encore le temps d une maniere tres-agreable avec les deux Peres Missionnaires , qui nous montrerent la jolie eglise, a trois nefs, construite il j a peu d annees.
Le lendemain matin, apres avoir tendrement embrasse ces cliers confreres, et les avoir remercies des bontes dont ils nous avaient combles, nous et deux capitaines franfais qui avaient aussi pris leur logcment la nuit preccdente dans la maison de la mission, nous retournames a bord, en francliissant deux tun nels ou galeries, dont 1 un, perce au-dessous du fort bati sur une haute montagne entre la ville et la mer, est long d environ un tiers de mille. De sorte que levant 1 ancre a cinq lieures apres-midi , nous cinglam.es vers Singapour, laissant a gauche 1 ile de Ceylan, dont nous n apercumes neamnoins que le fanal du port , a une dizaine de lieues de distance ; la nuit etait fort uvancee , quand nous la depassames ; mais quand nous fumes entres dans le golfe d Onian, il s eleva un vent si favorable, que le jour suivaut on put eteindre le feu dc la machine, et les voiles suffirent. Tout joyeux d une navigation si lieureuse dans laquelle nous pouvions a notre aise reciter 1 office, celebrer la messe, lire, etudier et nous promener, comme si nous avions ete a terre , nous benissions Dieu qui daignait ainsi temperer la chaleur de F atmosphere par ce vent qu il nous cnvoyait de Fextremitc de 1 Ocean. Bicntot cependant la Mousson souffla si violemrnent que non-seulcment elle nous faisait beaucoup souffrir, mais qu elle ne nous permettait de prendre presquc ni nourriturc ni boisson. Ce fut seulement quatre jours apres qu elle se calma un peu , et que, fmissant par nous habituer a ces secousses, nous pumes reprcndre comme auparavant nos exercices ordinaires. Le rcste du voyage jusqu a, Singapour fut excellent, et nous passions nos lieures de recreation a converser avec ces bons officicrs , dont plusieurs se montraient enchantes de nous entendre paiier notre douce langue italicnne. Mais 6 mcrveille ! voila qu uu soir, contcmplant du pont les etoiles , nous voyons apparaitre parmi elles une comete, qui commeii9ant du cote du nord, etendait sa queue vers Test. C etait le 2 juillet, et cllc continua u sc montrer pendant plus de quinze jours. Apres quoi nous eritrames dans le detroit du Sumatra, et je vous assure que la vue de toutes ces petitcs iles situees a 1 extrcmite d Ascem , et de cette cote toute plantee d arbres vcrdoyants , nous interessa bien vivement, jusqu a ce qu enfin nous mouillames au port de Singapour dans la soiree du 5 juillet. Mais je ne saurais vous dire quels sentiments d admiration et de plaisir s eveillerent en nous quand , monies le matin sur le pont , nous vimes ce beau port forme par tant d ilots partout converts de plantes feuillues ct riches en fruits, tels que 1 ananas, le papayer, le mangoustier, le cocotier, Foranger, le bananier, le muscadier et d autres.
Et comme le navire devait rester au mouillage pendant quelques jours , nous descendimes a terre pour visiter le tres-saint Sacrement dans la belle egiise paroissiale, et nous nous presentames ensuite a la procure des missions franpaises , oil sans recommandation aucune , rien qu en apprenant que nous etions missionnaires, les bons Peres nous embrasserent et voulurent absolument nous retenir pres d eux pendant tout le temps que nous nous arretames en cet endroit, c est-a-dire dix jours. J eus ainsi le loisir d observer un peu les usages des chinois , qui forment la moitie de la population de la ville, leurs pagodes, leur cimetiere. et un tableau qu on trouve dans toutes leurs maisons et boutiques , et qui represents un grand cliinois , ayant a ses cotes un petit diable pret a recevoir ses ordres. Mais nous fumes sur cette entrefaite avertis de retourner au navire,, et en consequence apres avoir remercie ces bons Peres de leur liospitalite , nous retournames a bord. Pour profiter de la maree, on leva 1 ancre aussitot, et le vent continuant a nous etre favorable, nous arrivames en quatre jours au cap St Jacques, ou nous entrames dans le majestueux fleuve de Saigon, pour aborder en cette ville le 19 juillet apres cinq heures de navigation. Mais comme le navire ne devait pas aller plus loin, nous suppliames 1 amiral, qui a le commandement de la marine franyaise a Saigon, de vouloir bien nous envoy er a Hong- Kong par la premiere occasion qu il aurait , et il nous repondit avec la plus grand e courtoisie que nous serious satisfaits quelques jours apres. En atten dant , nous allames faire visite a Mgr Gauthier, qui s etait refugie a Saigon a cause de la persecution qui desole son vicariat , ainsi qu a Mgr Lefebvre , vicaire apostolique de cette province, liomme anime d un zele vraiment apostolique pour le salut des ames confiees a ses soins : on le voit , bravant le danger, courir 9a et la dans tous les villages , pour affermir les chretiens dans la foi, leur conferer le sacrement de la Confirmation, et les exhorter a soufFrir patiemment les persecutions, par l csperancc d en etre recom penses dans 1 autrc vie. Et nc vous etonnez pas qu il en soit ainsi , nouobstant la presence des troupes francaiscs; car commc clles n ont pas encore pu s installer sur tous les points , il arrive qu il se forme des bandea d as sassins et de pirates , qui pillent et mettent a mort tous ceux qui out des rapports avec les Europeens, surtout les chretiens, qu ils considerent comme la cause de la guerre. Voila pourquoi on en vovait arrivcr un assez bon nombre a la residence de Mgr Lefebvre, tantot dix, tantot vingt, et une fois jusqu a cinquante ensemble, qui venaient y cherclier un asile, pales et decliarnes, n ayant rien que les vetements qu ils portaient, et encore tremblants a Tidee du danger de mort auquel ils avaient echappe. Les entraillcs emues de compassion a la vue d une pareille misere , le saint pivlat les fortifiait par des paroles de consolation, leur donnait a cliacun nn petit subside, ct les envoyait ensuite, en leur fournissant du riz, au lieu designe par le gouvernement franpais pour leur servir d asile.
Un jour que nous nous trouvions cliez Mgr Lefebvre avee quelques missionnaires du pays, il nous arriva d assister a mie scene telle que je ne sais s il pent en etre de plus toucliante. II y avait un homrae qui venait d amener quatre tout jeunes gens, lesquels gardaient un morne silence, at tendant qu on leur adressat une question. L un des missionnaires ayant demande an premier de ces jeunes gens d ou il venait et s il avait des parents, celui-ci se mit a pleurer a cliaudes lannes, et nous attendimes en vain sa reponse , car les sanglots 1 empechaient de proferer une parole; alors I liomme qui les avait escortes repondit lui-meme que le jeune liomme pleurait d avoir vu tout recemment massacrer ses propres parents, dont le missionnaire lui avait par sa question rappele la cliere memoire. Cette explication nous emut tous jusqu au fond de 1 ame, non moins que les paroles par lesquelles cet liomme se mit a consoler le pauvre enfant, disant qu il lui tiendrait lieu de pere et qu il le garderait dans sa maison. Tel ctait a cette epoque 1 etat des choses en Cochinehine ; mais quand nous en partimes, toute persecution avait presque cesse dans cette pro vince, grace aux excursions que les troupes francaises faisaient de tous les cotes. Mais ce qui nous encouragea plus que tout le reste, ce fut de savoir que le sang de tant de chretiens ne reste pas infecond sur la terre ou il a coule. En effet, des villages entiers s offrent a embrasser la foi, et dans 1 im d eux, un Missionnaire avait baptise, quelques jours avant uotre arrivee , plus de cent personnes , qui , en preuve de reconnaissance , lui firent don d un veau, dont nous primes notre part avec les deux eveques et missionnaires susnommes, le jour consacre a notre Patriarche St Dominique. Le lendernain, ayant appris qu il y avait a la distance de quatre milles un bourg de chinois qui venaient de construire une belle pagode, je cedai a la curiosite de m y rendre pour en voir la forme et 1 interieur. Arrives la, mon compagnon et moi, nous entrames d abord dans un vestibule qui lui sert de porclie , d une dizaine de metres carres , sur six de hauteur, et orne au-dessous de la corniclie d une foule de statuet tes en bas-relief, representant des scenes, des liistoires et assemblees chinoises, qui, avec leurs diverses couleurs, or, vert et bleu, presentaient 1 aspect le plus singulier. Puis on penetre, par une porte semblable a nos egliscs, dans un cloitre un peu plus grand quo le vestibule, et qui est egalement historic de bas-reliefs a 1 exterieur et de peintures cliinoises a 1 interieur. Passant de la sous une double arcade en bois , on arrive a un dernier cloitre, vis-a-vis d une balustrade, derricre laquelle se trouve 1 autel avee une niche au fond, tout a fait semblable a celles de nos chapelles. Dans cette niche on voyait plusieurs statues, et d abord celle d un jeune homme fort replet, assis, vetu a la chinoise, ayant :\ ses cotes deux diablotins debout, ct la main aux tempes, dans mie attitude respectucusc, et comme prets a executer les ordres du jeune homme. Derriere etaient la mere dans
une pose majestueuse 3 tenant de ses deux mains une epee devant la poitrine , puis deux autres femmes , 1 une devant 1 autre , mais un pen plus grandes, et formant comme une serie graduee. A droite et a gauche deux autres niches plus petites, egalement precedees d autels, correspondaient a la premiere , avec deux ou trois personnages vetus a 1 instar des autres . Or, comme il devait y avoir ce matin la offrande , nous vimes, pres et a droite de 1 etroite surface - du rnaitre autel , une table supportant un ais entierement couvert d un gros et gras cochon bien roti , flanque d un morceau de lard era, et de plusieurs plats pleins d entrailles egalement crues. On avait en outre place sur le premier gradin de 1 autel cinq petits plats de fruits de la localite, oranges, bananes, mangues, etc., et sur le dernier gradin cinq autres plats de confitures. L heure de 1 offrande arrivee, voici venir quatre chinois, parfaitement vetus, qui se presentent deux a deux devant I 1 autel, s inclinent, puis s agenouillent sur deux coussins prepares d avance ; s appuyant ensuite a terre sur trois doigts de la main , ils font une inclination plus profonde, apres laquelle ils se relevent et s agenouil lent de nouveau par trois fois, tandis que deux cloches sonnent a toute volee de chaque cote de la balustrade. Cela fait, 1 un des derniers oblateurs, se tenant a genoux, prit sur 1 autel une ampoule, pleine d un baume odorant , dont il fit une libation , en en repandant a terre devant 1 autel ; puis il se releva, prit quelques feuilles de papier dore, les allama au feu des petits cierges qui bluraient sur 1 autel, et les porta dans un brasier place au milieu du cloitre ; alors un domestique , tenant en mains une quantite de petits petards, les alluma a ce brasier et les jeta ensuite tout a 1 entour, oil ils eclataient avec un grand bruit repercute par 1 echo. Ainsi se termiua la ceremonie de 1 offrande qui s accomplit pour des faveurs qu on a obtcnues ou qu on espere vainement recevoir. Quant aux mets efforts, on les porte ensuite chez soi , et ils servent a un repas auquel on invite ses parents et ses amis. Nous quittames ce lieu gemissant de trouver un pareil aveuglement chcz un peuplc qui a eu si souvent l occasion de s instruire de la parole de Dieu, mais esperant neanmoins de voir bientot tomber ce faux culte devant la lumiere de 1 Evangile.
Vint enfin le jour ou le bateau devait partir pour Hong-Kong; nous primes conge de ces Vicaires apostoliques et de ccs Missionnaires , et le 10 aout nous mimes a la voile, en cotoyant le Tonquin et la partie meridionale de la Chine, jusqu a ce que nous touchames heureusement a Hong-Kong le 15 du meme mois, a une heure avancee de la nuit. Persuades que nous devrions y rester plusieurs mois, en attendant les ordrcs de nos Vicaires apostoliques, nous descendimes definitivement du navire; mais ;i peine etions-nous entres dans la maison de la Mis sion, que le R. P. Procureur nous annonpa qu il etait deja decide que nous partirions le plus lot possible pour Shang-hai , et de la pour les pro-
vinces qui nous etaient assignees, ct dont celle de Chang-long m etait
devolue. Nous priamcs done le commandant en chef de la marine franyaise
a Hong- Kong, de vouloir bien nous laisser poursuivre notre voyage sur
le meme navire jusqu a Chang- liai, ou il allait se diriger. Get officier, in-
terpretant Ics bonnes intentions de son gouvcrnement , y consentit volon-
tiers, de sorte que huit jours a peine apres notre arrivee a Hong-Kong,
nous quittames cette ville. J aurais voulu vous en envoyer quelques lignes,
comme jc vous 1 avais pr.omis; mais j en fus empeche par une iievre lente,
accompagnee de maux de tete, qui me tourmenta pendant tout le temps
que j y passai. Et je ne fus pas le seul a ressentir cette indisposition :
plus de la moitie de I equipage eut a se plaindre, de sorte qu il fallut dif-
ferer le depart d un jour, attendu que, le capitaine et les offieiers ayant
la fievre, il ne restart personne pour gouverner le batiment. Mais bientot
un frais vent du nord, avant- courier du Tai-fom (grand vent ou typhon)
vint nous niolester; neanmoins en cinq jours nous arrivames a 1 embouchure
du grand fleuve de Yan-Tse-Kiang (c est-a-dire fleuve, fils de la mer), que
les grands navires (tel qu etait le notre) ne peuvent remonter, a cause des
banes do sable qui s y trouvent , sinon sans cargaison et a 1 heure dcs gran-
des marecs; nous fumes done obliges de jeter 1 ancre a 1 embouchure
meme, a la distance de quatre lieues de Shang-hai. Mais la un petit va-
peur etait deja p?:et pour conduire a la vilie le capitaine, qui, s etant
toujours montrc pour nous plein de prevenance et de politesse, voulut
1 etre jusqu a la fin, et nous invita a 1 accompagner avcc tous nos bagages.
Ainsi, apres une heure de navigation faite sur le fleuve a travers des
j onques , des vapeurs et des navires de toute sorte, qui occupaient 1 es-
paoe d une lieue, nous nous trouvames en vue de la ville. Lorsque nous
decouvrimes une croix arborce sur le faite d une tour en forme de pyra-
mide, il nous fut facile de comprendre que la etait 1 eglise avcc la procure
des Reverends Peres Jesuites a cote, et des que nous eumes debarque, nous
nous y rendimes. Nous y rencontrames le R. P. Procureur, qui nous fit
1 accueil le plus affectueux, ainsi que le II . P. Seraphin, notre confrere,
qui , des qu il aura reyu de Pekin son passe-port , repartira pour sa mission do
Chen-si, d ou les Mandarins 1 ont chasse, apres un emprisonnement de dix-
huit mois.
Maintenant, chose incroyable! a peine nous trouvames- nous a Pabri des dangers de la mer, qu une bourrasque eliToyable s eleva la nuit suivante, et submcrgea ou brisa beaucoup de jonques, dont je vis de mes propres yeux les debris quinze jours apres, et dont tous les equipages avaient peri, a, 1 exception de quelques personnes recueillies par des vapeurs europeens. De la jugez quelles actions de graces nous offrimes a Dieu , de nous avoir conduits sains et saufs jusqu a terre. Cepcndant mes compagnons, qui etaient destines a la province de Hu-pe, partirent de Shang-hai deux jours
apres, sur un vapeur de commerce americam. qui, naviguant toujours sur le fleuve , allait a Han-Kou , principale ville de cette Province et residence de Mgr Spelta, Vicaire apostolique. Quant a moi, qui devais prendre la route de Tien-Tsin , comme etant la plus courte pour arriver a la residence du Vicaire apostolique de Chang-Tong, situee a 1 ouest de la province, et en meme temps la plus sure a cause des rebelles qui infestaient le Kiam-nam, je priai 1 amiral frangais de me donner mie place sur 1 aviso qui va tous les mois de Shang-hai a Tien-Tsin; 1 amiral me 1 accorda sans difficulte, de sorte que je pus me diriger vers cette ville des le 14 septembre. Apres avoir double le cap de Chang-Tong, nous entrames dans le golfe de Pe-chi-li, et nous nous arretames une nuit a Clie-fu, ou deux fregates anglaises et deux francaises sont a 1 ancre , et ou demeiirent dix ou douze missionnaires protestants , grassement payes , bien qu il ne s y trouve pas un seul chretien chinois ! Continuant a traverser le golfe , nous arrivames le lendemain a r embouchure du Pe-ho, de cliaque cote duquel il y a deux forts bien construits, qui auraient coute de grandes pertes aux allies, s ils avaient ete vaillamment defendus; mais apres avoir ete debusques d une petite hau teur voisine, les Chinois mirent bas les armes ct consentirent en outre a la reddition des forts de Tien-Tsin. C est la quc furent deposes vingt-cinq prisonnicrs Cochinchinois , arretes pour brigandages et pirateries, et envoyes a Tien-Tsin en punition. Deux d entre-eux etant gravement malades, nous recourumes a un de leurs compagnons, qui etait deja catholique, pour les engager a embrasser le christianisme . Connaissant deja nos doctrines, ils cederent sans resistance a nos exhortations, quoiqu ensuite ils eussent cesse par negligence de professer la foi. Mais comme leur etat n etait pas absolument dangereux, nous les adressames a un pretre de leur nation, qui acheva de les instruire et les baptisa; quelques jours apres ils rendirent leur ame purifiee au Createur. En partant de Tien-Tsin, il ne nous restait plus que les soixante-dix milles a faire sur le fleuve ; mais nous y cmployames unc journee entiere , a cause du grand nombre de jonques et de banes qu on rencontre dans le fleuve et qui forcent de a arreter a chaque instant. Je n arrivai done ici que le 20 septembre et me rendis sur le champ pres du K. P. Talmier, Procureur des Reverends Peres Lazaristes, qui m accueillit avec une grande affection , et s occupe maintcnant avec zele de me procurer le necessaire pour executer mon voyage a i interieur de la Chine. Deja auparavant le Vicaire apostolique , informe que je devais venir ;\ Tien-Tsin , y avait envoye un chretien qui devait me servir de guide et me faire eviter les rebelles , maitres de la partie meridionalc du Chang-Tong et de plusieurs points du Pe-chi-li. S ils avancent dc ce pas, au printemps ]>rochitin uu plus tard ils se trouveront aux portes dc Pekin ct menaccront d y entrcr. Les troupes alliees resteront certaincment neutres , a moins que le gouverncmcnt chinois ne les supplie dc secourir 1 empire ; cc qu il est
fort difficile de supposer, puisqu il conserve encore son ancien orgueil. Je siiis pret a partir des que j aurai repu de Pekin le passe -port qui doit me parvenir un de ces jours. Je prevois les perils au devant desquels je marche ; mais confiant en ce Dieu qui a claigne guider mes pas jusqu ici, je m estimerai heureux, quoiqu il puisse m arriver de facheux; je vous prie done de me recommander a Dieu et a la Tres-Sainte Vierge Marie, tandis que, plein de respect et d affection , je vous demande la benediction Seraphique. Je suis de votre Paternite Reverendissime
le tres- humble et tres-devoue fils en J.-C.,
ER. GREGOIRE MARIE DE CASTELLAZZO, Min. Obs. Miss, apost. dans le Chang- Tong.
Lett-re du Vicaire apostolique du Chang- Tong, Men Louis DE CASTEL LAZZO, Min. Obs. au Minis tre general de I Ordre, sur la situation des chretiens dans les provinces chinoises , et relation par le pretre JEAN LEU de la mort du P. JEAN MARIE MOLINA D ANDRIA, Missionnaire apostolique , Observantin de la province de Sari.
Chang- Tong t ce 21 septembre 1861.
REVERENDISSIME PERE
Des le mois de mai dernier je vous annon^ais comme probable la mort de notre excellent confrere et Missionnaire apostolique dans ce Vicariat, le P. Jean Marie Molina d Andria. Maintenant j ai la douleur de vous apprcnclre d une maniere positive qu il est effectivement mort, en vous cnvoyant la relation que m en a adressee le P. Jean Leu, pretre chinois, compagnon de ses travaux et de ses souffrances. Une pareille perte nous a tous profondement affliges , Missionnaires et chretiens , d autant plus que, toutes les rechcrches faites jusqu ici pour trouver son cadavre ayant etc inutiles , il ne nous a pas ete possible de donner une sepul ture honorable a ce Pere si bon et plein d un zele si ardent pour le salut des ames! Et a ce propos, Heverendissime Pere, permcttez-moi de vous dire que dans tout le cours de cette annee 1861 nous avons essuyo des calamites sans fin, dont jc ne vous entretiens pas, puisque le Pere Eloi Cosi de Pontassieve en Toscane doit vous en ecrire longucmcnt. Au sujet de ce cher Pere j esperc que vous sercz fort heureux de savoir que non content dc rcmplir parfaitement les fonctions de recteur et de maitre dans mon petit Seminaire , il s occupe en outre beaucoup de mecanique pour le service du public ; de plus , il a trouve le moyen de rendre facile 1 etude de la langue chinoise, non-seulemenfc aux europccns, mais meme aux indigenes. C est la un travail qui lui a coutc beaucoup de peincs , et jc
Grains qu il ne puisse pas le publier , faute de ressources que , pauvrc et endette comme je le suis, je ne saurais en aucune fapon lui fournir. Je me recommande done a Votre Paternite Reverendissime , aim de lui obtenir, s il est possible, quelques secours de la bas.
A 1 instant meme j apprends que les rebelles out penetre dans le fau bourg de la ville de Chi-Nan-Eu, clief-lieu de cette province, en y portant leurs ravages ordinaires. Je crains bien que la mort de notre confrere, le P. Seraphin d Urbin, qui y etait en mission, ne se soit ensuivie. Easse le Seigneur que nies tristes pressentiinents ne se realisent pas.
En attendant, Reverendissime Pere, veuillez prier et faire prier pour nous, qui vous demandons devotement la Benediction Seraphique.
Je suis de Votre Paternite Reverendissime
le tres-humble et tres-devoue fils en J.-C.,
En. Louis DE CASTELLAZZO, Eveque de Zenopoli et Vicaire apostolique de Chang -T on g.
Relation par le P. JEAN LEU, pretre cMnois , de la mort du P. JEAN MAKIE MOLINA D ANDRIA, Mm. Obs. Missionnaire apostolique du Vicar iat du Chang -Tong.
Apres avoir quitte Son Reverendissime confrere, le P. Annibal Eantoni, Vicaire general de Mgr Louis de Castellazzo, le R. P. Jean Marie d Andria arriva heureusement a Sai-Ngan , liors de la ville de Tun-Kuan , ou il s arreta un jour. Le lendemain il entra en ville et visita le man darin, qui 1 accucillit avec taut de bienveillance que le Prefet de Sai- Ngan n hesita point a le laisser s installer sur son territoire.
Mais la nouvelle de l approehe des rebelles etant arrivee quelques instants apres, le Prefet le fit avertir de prendre sur le champ la fuite, en se dirigeant vers le lieu qu il lui plairait de choisir , et de s y tenir cache deux ou trois jours jusqu a ce que Forage fut passe. Informes de cette communication, les trois compagnons du P. Ange eurent grand peur, ct lui proposerent en consequence d entrer en ville ou de retourner a Xe-Cll-Ly-Choa. Mais il n y consentit pas, aimant mieux se rendre au milieu de ses Chretiens de Van-Kia-Choa. Toutefois ccux-ci, prevenus de ses intentions, lui iirent dire de bien s en garder, attendu qu ils etaicnt euxmemes dans la necessite de fair. Neanmoins ils se raviserent ensuite et lui envoyerent trois des leurs pour ajouter que, dans le cas oil il tiendrait vraiment a venir chez eux , ils 1 accueilleraieiit de grand coeur. II dit en riant aux envoy es : Comment ! vous avez le courage de m invitcr u me rendre dans votre pays ! " En verite , repondirent-ils , nous ne savons pas ce qui doit arriver ; mais si cela convient au Pore , nous scmmes ici prets u i y conduirc. Eh bien., rcpliqua-t-il alors, allons ,
en nous confiant au Seigneur qui ne nous refusera point son secours ! Et a 1 instant ils preparcrcnt un chariot et se mirent en route pour Van- Kia-Choa. Mais voila qu a mi-cliemin ils rencontrent une grande mul titude d hommes , de femmes, de jeunes gens, de vieillards, se hat ant ^ de chercher dans la ville un refuge contre les rebelles qui approchaient. Tous ces fugitifs demanderent a nos chretiens ou ils allaient , disant qu ils comment a une mort certaine. Mais le P. Jean, ne s effrayant point de ces paroles, dit a ses compagnons : N ayez pas peur, car je n en veux pas moms etre aupres de mes chretiens. Ils se conformerent a son desir, poursuivirent leur route et arriverent a Van-Kia-Choa a onze heures de la nuit. Mais il y regnait une telle confusion et un tel desordre qu on ne pouvait point songer a y rester meme le temps necessaire pour prendre un peu de repos. Ay ant done creuse a la hate une fosse pour cacher leurs efi ets , le P. Jean , deux chretiens et un catechiste reprirent la fuite et se refugierent sur la montagne voisine de Lum-Xam. La ils s assirent, et le P. Jean se mit a les encourager, leur disant de ne s effrayer de rien, puisque, quand meme ils tomberaient au milieu des rebelles, il ne leur serait certainement fait aucun mal. De leur cote, ils le prierent de preudre un peu de repos dans un fosse, pendant qu ils feraient le guefr; puis, ils convinrent entre eux de 1 engager, quand il s eveillerait , a cher cher un autre asile, plus sur que celui ou. ils etaient.
Mais au meme moment quelques autres chretiens du pays arriverent en cet endroit et prierent le Pere de les accompagner un instant jusque chez eux, afin de reparer ses forces par un peu de nourriture. II se rendit d autant plus facilement a leur demande, qu il desirait les fortifier contre les epreuves auxquelles ils devaient s attendre. II se preparait a les suivre, quand trois femmes catechumenes vinrent le conjurer de vouloir bien leur donner le bapteme , et bien qu il s apei^ut qu elles n ctaient point encore assez instruites pour meriter ce sacrement , il jugea a propos de les satisfaire , a raison des perils dont cette chrctiente etait menacee. Mais a peinc la ceremonie sacree etait-elle terminee, qu un tumulte etrange rctentit dans tout le pays : c etaient les rebelles qui coimiiencaient a y pcnetrer. Avert! de la necessite de prendre aussitot la fuite, il changea bien vite de vehe ment, et ayant avale quelques friandises (Ki-tan-Koi) pour toute nour riture , il courut de nouveau vers la montagne , entrainant a sa suite un grand nombre de chretiens et de pa iens, non-seulement de Van-Kio- Choa, mais de Mel-Choa , de Tum^Hoa ct de Kuan-Chuan, qui s y etaient refugies, tous pleurant et tremblant a la pensee de ce qui pourrait arrivcr. On les voyait tous se presser autour de lui sur cette eminence comme une couronne, les enfants et les femmes d abord, les homines ensuite, tandis qu il les exhortait avec zele a soutenir courageusement 1 epreuve a laquelle il plairait a Dieu de les soumettre.
En effet , on ne tarda guere a voir paraitre vine grande troupe de rebel les, qui envahirent Van-Kio-Ckoa , en poussant des rugissements comme des betes feroces, et a leur aspect, le P. Jean exliala un profond soupir. Les gens du pays avaieut a peine gagne la montagne de Lum-Xam, que les rebelles 1 entourerent de toutes parts et 1 escaladerent , en mena9ant hautement des plus mauvais traitements tons ceux qui y avaieut cherche un abri. Qaand ils eurent atteint le sommet qu occupaient les fugitifs, ils commencement par enlever a tous les homines , Chretiens et paiens , de cette multitude , les armes qu ils avaient apportees avec eux , et leur dirent ensuite de se preparer a la mort, parce qu ils voulaient laver de leur sang toute la montagne ! A cette menace on n entendit que larnen. tatious, surtout de la part des femmes; puis tous se mirent a genoux, confesserent leurs peches, et, frappant la poitriue, demaiiderent au P. Jean 1 absolution. Celui-ci leva la main et les benit tous. Au meme moment survint une bagarre qu on ne saurait decrire; car les brigands commen cerent a blesser ceux-ci, a frapper et enchainer ceux-la , a tuer les uns> a disperser les autres, de sorte qu il ne resta plus que les femmes pres du P. Jean. Pour lors, pensant qu il leur serait peut-etre plus utile en les quittant qu en -continuant a se tenir au milieu d elles , il se hata de descendre la moutagne, quoique les yeux baignes de larmes, elles le conjurassent de ne point les abandonner. Deux de ces brigands s aperpurent de sa fuite et s elancerent a sa poursuite , 1 epee degaince ; toutefois le reconnaissant pour un homme de paix, ils le laisserent en liberte, loin de lid faire aucun inal , et lui enleverent seulement sa ceinture et sa tabatiere. Mais d autres survinrent ct lui demaiiderent de 1 argent et de 1 opium. II leur repondit qu il n en avait point, qu il n etait qu un pauvre et simple maitre de religion, et ils sc contcnterent de cette repouse. II en fut autrement de quclqucs-uns de leurs camarades, qui le depouillerent de sa soutane , en lui laissant seulement sa chemise , et d autres , plus cruels encore, qui la lui arrachercnt dudos, ainsi que tous ses vetements , sauf ses culottes , lui lierent les mains aux reins , et le trainercnt en cct etat dcrriere eux, en le mcnafant de mort, s il ne leur donnait pas une grosse somme d argent.
Voila comment le pauvre P^re fut fait prisonnier, pour etre ensuite transfere 911 et la sans repit , et martyrise par la fatigue , par la faim et par le froid. Cependant les bandits s etaient egalement saisis de trois autres chretiens qui s etaient caches dans quelques ravins : c etaicnt Vanse-luen, Fung-huai-tei, et son fils Hun-huai-tzen. Le second qui avait un vieux manteau, ay ant vu le P. Jean tout nu, s empressa de 1 cn couvrir, et pour ce seul acte de charite les rebelles le menacerent de mort. Nos chretiens ne craignirent point ensuite de leur demander qu ils le missent en libcrte : oui, repondirent-ils, et nous le ferons avcc notre
epee ! Cependant le malheureux etait si extenue par les souffrances qu il n etait plus capable de se trainer, ct alors les bourreaux consentirent a ce que Fung-huai-tei et son fils 1 aidassent a marcher, en le soutenant } 1 un dc la main droite, 1 autre de la main gauche. Mais apres six autres lieues de cliemin , ses cliaussures s en allerent en lambeaux , de sorte qu a tant de souffrances se joignit celle de marcher nu-picds, sur des cailloux et des pierres aigiies ; aussi a peine avait-il fait une lieue de plus , qu il n eut plus la force de contiimer. Alors se tournant vers les rebelles, il leur dit ; ou laissez-moi , ou fournissez-moi un cheval ; il m est impossi ble d aller plus loin. Mais au lieu d en ressentir quelque compassion, les bourreaux le pousserent et le secouerent si rudement, qu ils ne firent qu accroitre ses tourments. Us arriverent ainsi a un fleuve qu il passereut sur un pont; mais ils forcerent le P. Jean et ses compagnons a le traverser a pied, ajant de 1 eau jusqu a la ceinture. Et quand , grace a Dieu, ils parvinrent a 1 autre rive, et que le P. Jean se pencha pour boire de 1 eau du fleuve , quelque fangeuse qu elle fut , un de ces barbares , descendant de cheval, Ten einpecha par de violents coups de fouet. Le Pere se remit done en route, et marcha encore pendant pres de deux lieues a leur suite. Lorsqu un peu plus loin il ralentit son pas, les rebel les se trouverent bientot a une assez grande distance de leur prisonnier , sans y faire autant d attention de sorte que Eung-huai-tei lui fit enten dre par signes qu il devait profiter de ce moment favorable pour s echap per de leurs mains, en restant en arriere, tandis que lui et ses compagnons les suivraient. II lui indiqua meme le chemin qu il devait prendre pour se rendre dans un village voisin, dans la partie septentrionale du mont de Jon-luo-xan. Cette tentative reussit ; mais depuis lors, il n y a pas en moyen d avoir des nouvelles sur son compte , quelque diligentes qu aient etc les recherches auxquelles se sont livres, pendant plus de quinze jours, les membres de nos quatre chretientes de Tai-ngan, non-seulement dans ce village, mais dans tous les autres et dans les campagnes voisines. On trouva bien 9a et la plusieurs hommes tues, mais sans pouvoir distinguer et reconnaitre parmi eux le corps de notre Missionnaire. Ce pendant il n est pas doutcux qu il ne soit mort , comme me 1 a encore atteste le Prefet de Tai-ngan-hien ; settlement on ne sait pas s il a succombe a ses souffrances ou s il est tombe sous les coups des rebelles. Et voila tout ce qu il m a etc possible , apres de minutieuses informations, de recueillir sur la capture et la fin de notrc bon et cher P. Jean