MES TRES-CHERS PARENTS
Mes occupations et le manque de pcrsonnes a qui Ton puisse confier ses lettres , m ont fait ajourncr jusqu aujourd hui ma reponse a la lettre de ma tante du 19 septembre dernier, que j ai recue dans la soiree du 1 Janvier de cette annee ; mais j en suis venu a eprouvcr un rcmords de conscience, ct je craindrais de manquer a la piete filiale si je tardais plus longtemps a vous faire voir de mon ecriture, car je comprends que vous vous affligez en suppo-
sant que ces barbares Tobas, parmi lesquels je vis, m ont peut-etre ehasse de cemonde. Mais, graces a Dieu, je vis encore, et je vis bien portant et tranquille; je ne rne rite pas le bonheur de mourir sous la main de ces barbares, auxquels je m efforce de procurer la vie veritable !
Maintenant vous etes sans doute curieux de connaitre le caractere, les
usages et les manieres de ces sauvages; mais je m abstiendrai de vous satis-
faire a cet egard; je prefere ne vous donner que des renseignements positifs
et certains, qui mettent a meme d en porter un jugement, sans risque de
me tromper; or je n ai pas encore pu m en procurer de semblables dans le
peu de temps que j ai passe parmi les Tobas, clout je ne connais pas encore
bien la langue. Plus tard toutefois, si Dieu nie conserve la vie, je satis-
ferai votre desir. Ce que je puis vous dire sans crainte de mentir, c est
qu ils sont beaucoup plus barbares qne les Ciriguans. Comme preuve, voici
deux faits que j ai vus de mes propres yeux, et qui vous permettent de juger
facilement quelle race d hommes font ces pauvres Tobas. L un d eux s etait
rendu (cliose trop commune chez ces sauvages) infidele envers sa femme;
celle-ci, furieuse de 1 abandon de son mari, prend la petite fille qu elle al-
laitait, et se met a lui meurtrir la tete, en la cognant centre un ais de bois.
J etais en ce moment a dire la Messe; mais heureusement , 1 unique
Chretien qui m accompagne ici s aper9ut de ce qui se passait, et courut aus-
sitot arracher I innocente creature des mains de cette tigresse, et me la pro-
senta, sa petite tete toute baignee de sang. La pauvre enfant ! guerie par moi
des blessures qu elle avait re9ues , elle vecut encore quelques mois ; mais
trois jours apres avoir ete regeneree dans les eaux du Saint Bapteme
sous le nom de Domitille, elle s envola au ciel, ou j espere qu elle se
souviendra de moi devant le trone de la misericorde divine. L autre fait ,
arrive la semaine derniere , est du meme genre ; le voici. On m avait assure
que c etait un usage parmi les Tobas, de porter en terre leurs malades,
avant qu ils aient expire , et , quand vient a mourir une femme qui nourrit,
d enterrer avec elle 1 enfant , apres 1 avoir tue , sous pretexte qu il n y
a plus personne qui puisse lui donner du lait. Je ne pouvais me rcsoudre
a croire a une pareille cruaute ; mais elle n etait que trop reelle ! En effet
je recois un beau matin 1 avis que les barbares vont au meme moment
inlmmer dans le bois une femme agonisante, avec son petit enfant. J y
cours sur le champ, et je les trouve effcctivcment occupcs a creuser la
fosse, tandis que la malheureuse Indienne gisait mourante sur le sol, et
que son nourrisson, pleurant de faim, etait dans les bras d un parent.
Je demande au mari de cette femme , pourquoi il voulait enterrer ainsi cette
innocente creature; il me nia qu il cut cet odieux dessein , mais tous
les assistants m apprirent le contraire , et en consequence je cherchai u
lui enlever cette innocente victime qu il ne voulait me ceder a aucun prix.
II se rendit enfin a la promesse d une veste que je lui fis ; et charge
de ce cher petit , je m en retoumai tout heureux a la maison de la mis sion, oil je lid fis donner du lait, resolu de le fairs clever parmi les Chretiens. Mais, quand la mere eut etc etouffee et enterree, le pere barbare vint me le reclamer , m assurant qu il ne le tuerait pas , qu il le donnerait , au contraire , a une sceur pour le nourrir. Comme 11 me paraissait parler sincerement , je jugeai a propos de ne pas lui resister davantage et de respecter les droits paternels. En effet , pendant quelques jours il tint parole, ainsi que je m en enquis par de contumelies informations, Mais un jour que ce scelerat etait venu me visiter, je lui demandai com ment se portait son fils. Bien, me repondit-il, et un instant apres, il le portait dans le bois dont j ai parle, le tuait de ses propres mains et 1 enterrait pres de sa mere ! Tels sont les sauvages au milieu desquels je mene ma vie apostolique.
Malgre tout cela, ils ne m ont temoigne jusqu ici que des sentiments de res pect et d affection , dout ils ne cessent de me donner des preuves , bien que je doive avouer que ce sont de ruses traitres , en qui Ton verifie plus qu en tout autre que fronti nnlla fides ; il nefaut point se fier a la physionomie. Ils sont surtout mechants aux mois de novembre et decembre , parce qu ils recoltent en ce temps-la leur delicieux map (espece de carouge ou caroubier) dont ils fabriquent une liqueur fort agreable, analogue au vin, mais extraordinairement enivrante. Aussi ne font-ils durant ces mois-la que boire, se quereller et dormir. Leurs querelles sont si epouvantables et accompagnees de liurlements si affreux, que, je le confesserai ingenument, j en frissonnais. Encore est-il heureux que, loin de les exciter, les femmes accourent tout inquietes pour retenir les combattants , et pour leur enlever des mains les arcs , les lances , les massues , les pierres et les tisons ardents , avec lesquels ils s attaquent et se tuent ! II est neanmoins etonnant qu ils ne se soient jamais montres plus bienveillants envers moi que lorsqu ils etaient ivres ; gorges de cette maudite liqueur et ne se soutenant qu avec peine sur leurs jambes , ils venaient me trouver , aie prenaient et me baisaient les mains : nota, nota, yitcaa, (bien, bien, mon Pere), criaient-ils , quoique 9a ne me parut pas bien du tout; pourtant il me fallait repondre a leurs saluts et leur offrir du tabac , afin que de cette fajon ils s en allassent tranquillement fumer et dormir.
En voila bien assez , ce me semble , pour vous faire comprendre que ce n est qu apres de longues annees et au prix des plus graudes fatigues qu on pourra enter sur de pareils sauvageons la precieusc grefFe de la civilisation et de la foi. Mais la main du Seigneur ne s est pas raccourcie , elle pent rcnouvelcr en leur faveur les prodiges de sa grace , qui sait faire tomber en eclats jusqu aux cedres du Liban. Je dis sa grace : car les forces humaines ne peuvent rien ici, et la propagation de la foi est 1 oeuvre du Seigneur , ut non ylorietnr omnis caro in conspectu ejus ,
afin que la chair ne puisse jamais se glorifier en sa presence. Nous devons done surtout prier, faisant une douce violence au coeur du Seigneur, afin qu il prenne pitie de ces infortunees tribus. Oui, que de continuelles et ferventea prieres s elevent du sein de rArchiconfrerie de Notre Dame des Victoires, afin que cette mere de misericorde triomphe de la duret6 de ces coeurs , trop peu disposes a recevoir le precieux don de la foi !
Veuillcz vous contenter cette fois de ce peu de details. En en atten dant d autres , saluez ma tante , mes freres , mes soeurs , et tous ceux qui se souviennent de moi. Je pense a vous tous , et dans certaines nuits ou je ne puis dormir, je me mets a repasser la litanie des mes anciennes connaissances , et je les recomman.de au Seigneur.
II y a deux ou trois mois qu est parti de Salta (non loin de Tarica) pour 1 Europe le P. Pierre Pellicci , ancien missionnaire de 1 Amerique et de la Chine. II vous donnera de mes nouvelles, des qu il sera arrive a Rome.
En attendant , vivez bien portants et lieureux , en tachant de servir Dieu en verite dans ce miserable songe de la vie , afin qu il nous soit donn6 de nous revoir et de nous reunir tous au Paradis. Je suis toujours
Votre tres-affectionne fils, FB. ALEXANDRE MARIE DE ROME , Miss, apost. dans VAmerique Meridional*.
AMERIQUE SEPTENTBIONALE.
Lettre du P. PAMPIIILE DE MAGLIANO , Min. Obs. ref. au compUate^tr de la Chronique, sur Vhistoire des Franciscains aiix Etats-Unis.