‹ Annales des missions franciscaines Volume 2Chapitre 30 sur 99 · FR. LUDOVIC DE PABRIANO · texte numérisé non relu

FR. LUDOVIC DE PABRIANO

Predicateur a/i/mel, Mineur Observantm.

Lett re du P. FRANCOIS D ORTA, Mineur Observantm, au P. LUDOVIC DE FABE.IANO , Predicates annuel a Alexandrie d Eyypte.

Mansoiira, 25 Fevrier 1862.

EEVEREND PERE,

J aurais ete extremement heureux de recevoir votre visite, afin de passer avec vous quelques jours dans de saints entretiens; et si, quant a present, j aecepte vos motifs d excuses, je ne renonce pas, pour cela, a Fespoir de vous posseder, quand, Fete prochain, vous serez votre maitre. Je satisf ais votre pieuse curiosite, en vous donnant quelques details sur cette mission naissante. Mansoura est une ville situee sur le bras du fleuve du Nil qui va se decliarger pres de Damiette, chef-lieu d une pro-

vince, de laquelle dependent environ 750 villages; c est dans cette ville que reside le gouvemeur avec toutes les autorites subalternes, et la population y est de pres de quarante mille habitants. On y conserve encore la inaison ou pendant quatre ans S* Louis, roi de France, esfc reste prisonnier, et Pon ne sauraifr la regarder une seule fois sans eprouver une sainte emo tion, et sans faire des vceux pour que la France nous aide, au moms par son appui moral, a en faire ^acquisition et a la convertir en chapelle catholique. Elle est si ancienne qu elle menace mine; ct si Ton ne ss hate, tout sera perdu. Cette ville est trescornmercante, surtout depuis qu on y a eleve diverses usines pour travailler le coton, et attire, par consequent, beaucoup d etrangers. C est pourquoi feu Mgr Perpetue Guasco, de concert avec les Eranciscains, mit tout en ceuvre pour y faire acheter tin local conv enable, ou fut envoy e le P. Maxinie de Pantasina, qui ccrnmenca par rencontrer une forte opposition de la part des Turcs , surtout quand ils apprirent que, dans Inhabitation du inissionnaire, il y avait une chapelle catholique. Mais quancl enfin Monseigneur etit fait transmettre au gouvemeur des ordres plus positifs du Vice-Pun, pour qu il fit respecter le Eeligieux dans Vexercice de son ministere, il en resulta, heQreusement, qu il fut considere, depuis cette epoque, comme tin representaut de tous les Consuls Europeens; de sorte que deux lignes et le sceau de Terre-Saiute sur tin morceau de papier suffisent pour que le gouvemeur laisse la liberte a un individu non-seulement chretien, mais meme Turc. J ai moi-meme use de ce privilege, au profit de quelques inalheureux, pendant mes deux aimees de Presidence . En ce moment, on etablit dans cette ville des agents consulaires : FItalie et TAutriche en out donne Fexemple, et 1 ou espere qu il sera suivi par toutes les nations.

Apres avoir etc compagnon du Pere Maxime, de qui le nom sera tou jours ici en benediction, je Fai remplace comme Presi dent; et ay ant deja bien ctudie sous sa direction la conduite a tenir dans ces fonctions, j^ai vu que c etait aux moines scliismatiques, tombes dans la plus honteuse ignorance, qu on pent faire le plus grand bien; aussi nv attaehai-je a, ouvrir des ecoles de Fun et de 1 autre sexe. Au commencement, je trouvai une grande opposition, des defiances et des prejuges a surmontcr; inais grace a une bonne institutrice, nominee Elizabeth Guerra, fort connue en Terre- Sainte, et a mon compagnon le P. Eabien de Kadda, tout a cede. La principals difficult^ etait la crainte que, d une part, les petites filles non catholiques ne fussent conduites a notre eglise, et que, d antre part, on n enseignat aux petits garcons le catechisme. J evitai ces deux inconvenicuts, en les

faisant separer des catholiqucs en ces circonstances; mais le resultat fut que les uns et les autres se sont epris du desir de venir a Feglise et d apprendre le catechisme. J ai commence par me faire prier; puis avec F automation de leurs parents, j y ai consent!. Pour ouvrir Fecole des filles, j j ai du batir dans le voisinage de Fhospice, sur notre terrain; de cette facon, nous avons aujourd hui un local suffisant, et une modeste habitation pour les iusiitutrices. Je dis institu trices, parce que, voyant augmenter le nombre des petites filles, je dus i aire venir une orpheline de la mais on des Sceurs de Charite de votre ville d Alexandrie, ponr aider la premiere institutrice. Les eleves, aiijourd hui, sont au nombre de 24, et voici la methode d enseignement, Le matin on enseigne la lecture et Fecriture en Italien, le soir la couture et la broderie, et enfin le catecliisme. L ecole pour les garcons se fait dans une salle de Fhoapice, On y enseigne, de 8 a 11 h. du matin, la lec ture, la calli graphic et la grammaire Italienne; et de 2 h. a 4 h. et 1 / 2 apres midi, la lecture, la calligraphic, la grammaire Arabe et Italienne, et enfin le catecliisme. II y a, en tout, 22 garcons. Le maitre de cette ecole est le P. Fabien de Kadda; toutefois, cette besogne etant trop fatigante pour qu il la supporte seul, quand je suis lib re, nous travaillons fraternellement a tour de role. L ecole actuelle est trop etroite, de sorte qu on ne pouvait y admettre tous les Protestants; mais a present, on vient de disposer, au fond de notre jardin, une belle et grande ecole qui peut contenir un bon nombre d eleves. L instruction des filles est gratuite pour les pauvres, a quelque religion qu elles appartiennent. 11 n y a que celles qui ont une certaine aisance qui paient une legere retri bution, a peine suinsante pour entretenir les institutrices. A Tecole des jrarcons. tous sont admis mratuitement. Peu de con-

versions de Turcs ont etc obtenues jusqu ici, bien que plusieurs soient disposes a embrasser notre foi. La raison en est que nous n avons pas le moyen de les envoycr en d autres lieux, et qu ici ils courraient risque de tomber sous les coups de leurs fanatiques coreligionnaires. Actuellement, j^ai une famille bien instruite; mais ou Fenvoyer? Elle a tente de fuir au Liban par Damiette; mais, n ayant pu avoir ici un passeport, malgre les vives sollicitations du P. President, elle a ete i orcee de rebrousser chemin, et je ne sais comment lever cette difficulte. Plus grande est Fesperance qu offrent les cophtes schismatiques, qui, des qu ils auront ouvert un instant les yeux a la lumiere au moyen des ecoles, retourneront en masse, j ose le dire, a. la communion catholique. Prions Dieu de vouloir benir nos travaux !

Pu. PRAX9OIS D ORTA, Missionnaire Apostolique , Mineur Observantin.

CHINE

Lettre du P. Louis DE SAINT JUST, Mineur Observantin de la Province des Marches , Missionnaire Apostolique dans le Chen-Si en Chine , an Reverendissime P. BERNABDIX DE MCCNTEFRANCO , General de rOrdre, sur son retour de Hong-Kong a sa Mission.

Du Seminaire de Chen- Si , ce 5 septemlre 1861. REVERENDISSIME PERE ,

Persuade que Votre Paternite Reverendissime a refu la longue relation que je lui ai envoyee de Hong-Kong, au sujet de ma captivite, je me mets en devoir maintenant de lui rendre eompte de mon retour en notre Vicariat de Chen-Si.

A peine arrive a Hong-Kong, je formai le projet de retourner, le plus vite possible, dans ce Vicariat. Mais le manque de navires appareilles pour le voyage m obligea de m y arreter 32 jours , avec les zeles pretres de Milan , et avec le Reverendissime Pere Louis Ambroise , Procureur , qui me traitor ent avec tons les egards que suggere la charite chretienne. En outre , un noble Magistrat, tres-zele catholique Irlandais , voulut a toute force une relation exacte de mes aventures et de la situation spirituelle de notre vaste Vicariat , pour 1 envoyer a Londres , oil elle sera publiee pour la gloire de Dieu : tel est le but qui m a decide a me rendre a sa demande. Enfin, apres avoir pris pleine connaissance de toutes les ceuvres et institutions pieuses fondees dans cette colonie anglaise par les catholiques , qui ont ainsi ajoute beaucoup a I honneur de notre Mere 1 Eglise, je partis de la fort edifie, de la maniere que voici. II y avait a 1 ancre , en rade , un grand et magnifique batiment a vapeur de guerre Fran9ais ; et par suite de la demande adressee par le Reverendissime P. Pro cureur au commandant d un autre grand navire a voiles , de la memo nation (c Otait un hoinme d une piete pen ordinaire), celui-ci se chargea volontiers dc demancler et obtint de 1 amiral, qui se trouvait a Canton, que je fusse, avec mon domestique , transporte gratis jusqu a Chang- hai , sur le premier de ces navires. Repu, en consequence, aux premieres places, et traite avec grand respect tant par le capitaine que par les officicrs ses inferieurs, j arrivai heureusement, quatre jours apres, en cette ville, ou je trouvai un aimable accueil a la Procure des Reverends Peres Josuites, chez lesqucls je rencontrai notre excellent confrere, le P. Sorapliin de Campodipietra , et deux courriers envoyes par Monseigneur. Mais ce navire y faisant escale par ordre superieur , il me fallut par une nouvelle demande obtenir notre passage sur uu autre vapeur jusqu a Tien-Tsm;

cc qui nous fut egalement et non moins genereusement accordc. Je me dirigeai sur Pekin., afin d y obteuir de la Legation Eranyaise un passeport, qui me permit de retourner librement dans ce Vicariat. Je ne demeurai <\ Chang-hai que trois jours, y admirant les grandes ocuvres qu y out commenceea les Missionnaires catholiques : cglises, colleges, seminaires, ecoles ; les premieres portant a leur sommet le signe salutairc de notre redemp tion. Mais elles sont menacees par les rebelles, que surveillent , par bonheur, les troupes Anglo- Erancaiscs, uon-seulcment en gardant la villc, sur les rernparts dc laquellc flottcnt de toutes parts leurs banniercs, mais s etenclant jusqu a une distance de trois milles dans les terres. II y a, en outre, pres du grand college et de i eglisc, un poste militaire et une caserne Eranyaise pour defendre ce magnifique etablissement. Je partis done le premier Mai pour Tien-Tsin, ou j arrival apres cinq jours d licureusc navigation. J y trouvai le premier Secretaire de la Legation Franeaise , nomine Klecurski , natif de Pologne , excellent catholique ct protecteur de notre Religion. J esperai un instant qu il pourrait me pro curer le passeport que je desirais ; mais il n etait pas en son pouvoir de donner autre chose qu une feuille de route pour Pekin. Je me mis ainsi en route pour cette ville le cinquieme jour , dans une voiture a baimiere tricolore, qui attirait sur moi la curiosite d un peuple nombreux, et j y arrival heureusement le surleiidcmain. A Tien-Tsin, jc trouvai Mgr de Castellazzo, Yicaire apostolique de Cliang-tum, loge aux frais du gounemcnt, avcc son Vicairc General, le P. Annibal Fantoni. Us avaient fui hors de leur Yicariat, pour se soustraire aux rebelles qui devastaient les environs de leur residence. Us me racontercnt comment un dc nos confreres avait ete pen auparavant pris et mis a mort (c etait le Pere Jean Marie d Andria). Et, comme Monscigneur avait ete mon camaradc au college de Saint Earthelcmy a Rome, grande fut la consolation quo nous eprouvamcs 1 un ct 1 autre a nous revoir. Je le laissai dans I attente de meilleures nouvclles qui lui permissent de retourner a son poste.

A Pekin, je fus on ne pent micux accueilli par une pieuse famille catholique , qui ticnt une liotellerie en dedans de la premiere enceinte, pres de la porte de la scconde. Lc jour suivant, de bon matin, j allai voir la celebre eglise de I lmmaculee Conception , la seule d un si grand nombrc qui rcstat dcbout. Ellc cst d une structure elegante, avec une tres-belle fapade ct cinq portcs; mais elle a beaucoup souffert de I mjurc du temps, car elle compte plus de deux cents ans d cxistencc. Oli! combien jc fus emu en voyant la croix dc fcr que les Erancais, Tan dernier, placerent au sommet de la facade, d ou 1 avait fait cnlcvcr Fempereur Jao-Kuam.

11 y avait ancicnnement quatrc egliscs a Pekin , on les appelait vulgairement cglises des quatre vents, ct elles etaient adrninistrees par

quatre nations differentes : la meridionale , par les Portugais; la sep. tentrionale , par les Erangais ; 1 occidentalc , par les Italiens , et 1 orientale , par les Espagnols. Aujourd hui, en vertu du traite, ces quatre vastes etablissements out etc rcndus , par le gouverneinent , aux Reverends Peres de St Vincent de Paul, qui administrent presentement cette pro vince. Etant alle visiter 1 eglise septentrionale , je recus chez eux pen dant dix jours une si gracieuse hospitalite , que je ne saurais inanquer de leur rendre cet affectueux temoignage , qu ils sont les vrais iraitateurs du grand saint dont ils s lionorent d etre les fils. Us etaient sept, do diverses nations : un Hollandais, un Allemand, deux Erai^ais, et trois Chinois; ils dirigent un Seminaire de quarante eleves. Le jour de la Pentecote, conime on devait cclebrer une Messe solennelle dans la susdite eglise, distante d a pen pres trois milles de leur residence, nous nous y rendimes tons dans 1 ordre suivant. D abord un doinestique, ouvrant et dirigeant la marclie ; apres lui venaicnt a pied les eleves , deux a. deux , tons uniformement vetus ; suivait a clieval le Pere Superieur , en habits de ceremonie ; enfin , le cortege etait ferine par deux beaux chars que nous occupions, deux autres pretres et moi. Un tel spectacle, et surtout la modestie des eleves , causait le plus profond etonnement an peuple de Pekin, qui se pressait en foule autour de nous.

La Messe fut celebree avec la plus grande solennite. 11 me fut donne d y faire diacre. Le delegue Frai^ais, son secretaire et les soldats y assistaient en grande tenue. On y voyait aussi des Chinois , des schismatiques Russes, et des heretiques Anglais et Americains. Mais la multitude qui remplissait le temple sc composait des Chretiens de Pekin, auxquels , apres 1 Evangile, un pretre indigene adressa un beau discours , approprio a la solennite. La ceremonie terminec, je fus , avcc trois autres pretres, un Allemand, un Hollandais et un Eran9ais, invite a diner par S. E. M. de Bourboulon, plenipotentiairc et chef de la Legation Erancaise en Chine; je fus tres-heurcux d y rencontrer son secretaire, M. Melilen, liomme incomparable, tout plcin de zele pour la prosperite de notre sainte Religion dans ces contrees et pour 1 observation du traite. Plus tard, il me procura avec la plus grande bonte mon passeport , et un autrc ecrit contenant les conventions relatives a la religion chretienne: ces deux papicrs , munis de deux grands sceaux, 1 uii Eranyais, 1 autre Chinois. Cependant , durant les dix jours que jc m arretai a Pekin, je tins a visiter les cimetieres de nos anciens ouvriers evangeliques , ou je fus accompagne par les Scminaristes avec un Pore Lazariste et un pretre Chinois. II y a deux cimetieres : 1 un hors dc la porte nord-est, non loin des murs dc la ville, ou dormcnt en paix les pretres et eveques de divers instituts et nations; 1 autre, distant de trois milles, qui rcnfcrmf seulemcnt les restes des pretres Erancais, la plupart Jesuites, ct un seul evequc Italicu, dc 1 Ordre de saint Augustin.

D abord, j admirai le mausolce du celebre Pore Matliieu Ricci, jcsuite, dont tousles Mandarins connaissent le nom. Je le savais italien, mais j ignorais qu ii fiit de Macerata, ville qui n cst pas a plus de sept milles de ma patrie. Ensuite, je rencontrai les deux tombes de deux Eveques de Pekin, Eransciscains, et d une douzaine de Peres aussi de notre Ordre ; et je ne saurais exprimer les sentiments qui s eleverent , en tumulte , dans mon coeur, a la vue de ces monuments si glorieux pour notre Institut , et tous en tresbon etat. Je n eus pas le temps de corapter toutes les autres , mais il me sembla qu il n y en avait pas moins de cinquante. Chaque monument consiste en une butte de terre , pavee en briques , haute d environ trois coudces, longue de six, et ayant au bas une dalle de marbre blanc, haute d environ sept coudees , large de deux , et qui porte en grands caracteres chinois une inscription telle que celle-ci : Xan-Fam-Ci-Co-Hoiea-ice, c est-a-dire de I Ordre de S^-Frangois; puis, a droite, egalement en chinois, le nom de bapteme et de famille et la patrie du sujet, avec la traduction en langue latine; enfin au sommet de la dalle il y a une belle croix gravee. Tous ces monuments sont ranges par ordre dans un jardin entoure d un mur en bri ques, au milieu duquel s eleve une grande et belle croix de marbre blanc, et devant elle une grosse pierrc en forme d autel. On clit que les Russes out toujours veille a conserver intacts ces beaux monuments, dans les temps de persecutions et de bouleversements. L autre cimetiere n a plus son mur de cloture . et de beaucoup de pierres qui sont tombees on ne trouve plus que les debris epars.

Le jour de la fete de la T. S. Trinite, jc celebrai la sainte messe dans un oratoirc semi-public pour les femmes , a qui il n etait pas encore permis de frequenter l 6glise publique ; et profitant du pen de distance, je voulus aller voir 1 emplacement de 1 ancienne eglise des Italiens qui etait, dit-on, dcdiee a notre Saint Pere Seraphique. Presde la habitaient nos excellents missionnaires, dont Ton contemple aujourd hui les tombeaux hors de la ville. Mais, helas! sauf quelques vilaines maisonspres de la grande route publique, on ne voit qu un grand espace , reconvert en partie de mines amoncelees ; de la celebre eglise tou est disparu jusqu aux fondements !

Apres avoir passe dix jours dans cette ville capitale , ayant loue un cha riot d un chretien de notre metropole d iei, Si-ngan-fu, je partis, et un voyage heureux, mais fatigant, de vingt-cinq jours me ramena dans ma patrie adoptive, ou je demeure depuis vingt ans. En traversant la province de Chan-si, j eus le plaisir dc revoir le Reverendissime P. Antoine de Marano, ancien Procureur, erivoye la par la S. Congregation de la Propaganda, avec je ne sais quelle mission, ainsi que nos deux confreres le P. Paul et le P. Joachim. Mais je nem y arretai qu un jour ct demi, dosireux d embrasser promptement de nouveau mes chers habitants de Chen-si. A moitie chemin de la a Pekin, je rencontrai notre Reverendissime Yicaire General, le P. Jac-

qucs de Gambatesa, qui se rcndait a la grandc ville imperiale pour affaires du Yicariat.

Voici done que le 19 juin (le meme jour memorable ou je fus fait prisonnier) je remis le pied dans cettc province, dans la ville de Turn-Kuan, sur les rives du fleuve jaune , la oil, fonnant un coude, il se met a couler vers I Orient. Et comme je voyageais avec unebanniere Francaise tricolore, qui portait, sur la bande blanche, ^ Inscription, suivante : Docteur Fran.ga.is, Projiagateur de Religion, en passant devant la porte de I 1 octroi, je fus arrete, et Ton me demanda si j avais un passeport ; je repondis que oui, et Ton me dispensa de le montrer, sc contentant de tenir de moi deux billets de papier rouge, avec mon nom imprime , que j avais prepares d avance, 1 un pour ie gouverneur civil, 1 autre pour le gouverneur militaire. J arrivais enfin dans cettc residence le 23. Au-devantdc moi etaient venus beaucoup de Chretiens en habits de fete, tandis que les autres m attenclaient a 1 entree du bourg, et Monseigneur avec tout le seniinaire sous le porche de i cglise. Entres avec lui dans 1 oratoire, nous remerciames solennellement le Pere des misericordes , Dieu de toute consolation , qui apres m avoir, par son infinie bonte, delivre et protege parmi tant dc perils, me rendait a mon Eveque, a qui j avais ete injustement enleve.

Maintenant parlous d autre chose. Les ndeles ont ici tres-grande devo tion a 1 indulgence de la Porti nucule; aussi plusieurs Souverains Pontifes ont-ils accorde toutes les indulgences de notre Ordre aux Chretiens de Chine gouvernes par les Missionnaires Franciscains. En effet, partout on nous avons une Mission , on les voit le deux aout de chaque annee s approcher des sacrements, visiter les oratoires et y reciter les prieres prescritcs, comme il arriva precisement cette annee-ci dans cette eglise. Sur cent habitants que compte la localite, environ quatre-vingt-dixapprocherent de la sainte table, en meme temps que vingt seminaristes. Et toute lajournee, comme on tint exposec une relique de la Ste-Vierge, 1 eglise fut continuellement visitee par ces ndeles, qui entraient et sortaicnt, afin de gagner rindulgence pour eux et pour leurs def tints.

En outre, on a commence, il y a quinzc ans, ;\ etablir dans cc Vicariat le Tiers- Ordre de notre Pere Seraphique; et deja il compte environ deux cents membres. Hier, par delegation de Monseigneur, j ai preside leur congrega tion, qui, d apres le reglcment, doit avoir lieu seulcment quatre fois 1 an. En ellet, liabitant tres-loin les uns des autres, il n est pas possible de les reunir aussi frequemment qu on le fait en Europe. Mais ils sont tres-edifiants, et Ton rayc inexorablement de la liste quiconque nc donne pas 1 exemplc d une sainte vie.

Hicr encore, 4 septcmbre, revint de Pekin le Reverendissime Pere Jac ques de Gambatesa, rapportant une lettre du prince Kum-cim-vang au Prefet de cette province , qu a obtenue le plenipotentiairc Franpais. II nous fait

savoir qu elle contient 1 ordre de nous restituer sur le champ quelques li et objets d cglise, qui nous appartenaient et qui nous furent enleves durant les persecutions. Si 1 affaire prend une bonne tournure, nous aurons le bon* heur de posseder a Si-ngan-fu, metropole de la province, un ties-grand et tres-beau terrain qui, dans 1 etat actuel des choses, vaut 8000 onces d argent. II est temps que je termlnema lettre, en priant Votre Paternite Reverendissime de me donner la benediction Scrap liique.

Votre tres- humble et tres-devoue Mis en Jesus-Christ,

FR. Louis DE SAINT- JUST, Miss, apost. Mineur Observantin en Chine.

Lettre de Mgr Louis DE CASTELLAZO , Mineur Observantin , Vicaire Apostolique. de Chang-turn en Chine, au T. R. P. FRANgois DE LUCQUES, Procureur des Causes des Saints et Bienheiireux de noire Otdre a Rome, sur la situation des Chretiens dans cette province.

Chang-turn, 20 octolre 1861.

TRES- REVEREND PERE

En lisant les actes du dernier chapitre general et le discours sur 1 histoire universelle des Freres Mineurs du T. R. P. Marcellin de Civezza, le nom de Votre Tres- Reverende Paternite me tomba sous les yeux, et reveilla aussitot en nion esprit le souvenir de tous les bienfaits que je dois a votre direction et a votre enseignement. Car c est en grande partie aux soins paternels de Votre Tres- Rev. Paternite que je suis redevable de ce peu que je suis. Voila maiutenant la vingt-unieme annee que je me trouve, pour 1 amour de Dieu et le salut des ames, dans ces lieux deserts de la Chine. Ce serait une trop longue histoire que de vous faire seulement une esquisse des persecutions , des dangers et des travaux supportes durant ce temps. Vrair ment, j ai eu en partage une vigne tres-epineuse et presque sauvage; car, depuis plus de quatre-vingts ans, nos confreres d Espagne y faisaient defaut. Aussi . lorsque deux mois a peine apres mon arrivee dans ces contrees, je me vis confier la direction de ce Vicariat , aide d un seul Pere Chinois, nous ne trouvames, dans toute la Province, pas plus de cinq mille fideles, qui n avaient conserve de chretien que le nom seul. C est pourquoi mon premier soin fut d ouvrir des ecoles chretiennes des deux sexes; grace iileur influence et a celle de la predication quotidienne , on vit bientot ces Chretiens sortir de leurs tenebres et recouvrer la connaissance de leurs devoirs. Apres cinq ans passes au milieu de telles fatigues, je fus, tout a fait centre mon attente, elu et consacre Eveque coadjuteur; et alors j ouvris un petit seminaire, dont j etais directeur, professeur et superieur. J eus a m acquitter pendant

plus dc quatrc ans dc toute cettc besogne, jusqu a ce qu oii m envoyat comme auxiliairc le P. Eloi de Pontassieve en Toscane, Ileligieux rcmarquable par ses talents et son activity, a qui je confiai le gouvernement. et I instruction de ces jennes gens, dont il esfc encore charge en ee moment. Assurement, mon Pere, le seminaire m a coute bien des sueurs, des fatigues et des travanx , afin dc pour voir de livres , de nourriture et de vetements les cloves, sans autre ressource que la divine Providence. Mais aujourd hui, en verite, j en reois d amples consolations, quaud je vois , pour fruit de mes peines, sept pretres qui vont avec zele repandre la semence evangelique , ct d autres qui bientot les suivront. Ainsi, graces a Bieu, la Mission est suffisamment pourvue d ouvriers : six Europeens, et un autrc en route, qni arrivera un dc ces jours, et sept indigenes. Le nombre des Chretiens , en outre , s est eleve a dix mille , sans compter plus de six cents catechuracnes. C est pen neanmoins en face de tant de milliers de gen tils, obstines dans leur superstitieux aveuglement. Ici je dois dire que le Chinois, en general, n est pas religicux : aussi n obtenons-uous que de minces resultats, quoique nous appuyions notre predication dc moycns humains, afin de gagner la confiance des populations. C est dans ce but que le Pere Eloi a construit deux orgues ct une grandc liorloge pour une tour du lieu de notre residence, oil elle est d une grandc utilitc et d un grand avantage ; mais si les gcntils accourent en foule pour voir, et omnes mirantur , ils ne sc convertissent pas pour ccla, sed non convertun tnr. An commencement, les persecutions et la craintc dc pcrdre les biens temporels etaient un fort obstacle a leur conver sion ; mais dcpuis la giterfe des puissances alliecs contre les Chinois et le traite de Tien- Tsin , les persecutions out tout a fait cesse. Nous esperionsdonc fairc de grands progres, et pour le moms ponvoir prodiguer nos fatigues en liberte et avec fruit, Helas ! \in nouveau genre de persecution apparut bientot en punition de nos pcchcs a la suite des rcbelles, dont I im- Biense multitude dcvastc Tempirc. Ils ont penetre, au commencement de cette annee, des provinces voisincs dans cellc dc Chang-tuin, ounoustravaillons, pour la pillcr. Pires que les Vandalcs, partout oil ils arrivcnt, ils saccagcnt tout, tuent les vieillards et les cnfants, brulent les habitations-, forcent les jeuncs gens a grossir leurs bandcs , et deslionorent les femmes par toutcs sortes d infamies, les attachent cnsuitc, avec de gros clous, aux murs on aux portes ! Notre confrere le P. Jean Marie d Andria , Mincur Observantin de la Province dc Bari , qui toniba entre leurs mains le 20 mars dernier, fut aussi lcurvictimc.il etait alle, par mon ordrc, a Tai-gan-fu, aftn d y protegcr quelqucs chreticns, persecutes par les gcntils malgre le traite de paix. Apres avoir regie cette ail aire avec le Mandarin, il etait sur le point dc s cn retourncr, lorsquc les rebelles, etant arrives en ce lieu a 1 improvistc et ayant ceine la villc, le fircnt prisonnicr avec beaucoup d autrcs chrctiens , homines et fcmmcs , le depouillcrent de ses vetements, ct le

trainerent nu derriere eux, comme un malfaiteur. Depuis ce temps nous n avons plus eu de nouvelles, et Ton tient pour certain qu il est mort ; mais il ne nous a pas encore etc donne de trouver son corps, quoique nous 1 ayions fait recherclier de tous cotes.

Un Pere Chinois fut egalement pris , depouille , mortellement blesse , puis laisse sur le grand chemin ; mais il eut le hasard de pouvoir se mettre en surete et se guerir des biessures qui lui avaient etc faites. Voila, mon cher Pere, dans quelles conditions nous existons. Je me recommande done a vos prieres, afin que Dieu ait pitie de nous et de mon petit troupeau si maltraite. Que cette lettre soit une preuve de la grande affection que je vous porte toujours, ainsi qu au Tres-Reverend Pere Jacques de Civezza, qui etait avec vous mon maitre, et a qui je vous prie de presenter mes res pects. Croyez-moi toujours

Votre tres-humble serviteur et disciple, FR. Louis DE CASTELLAZO, Mineur Observantin,

Evvque de Zenopolis, et Vicaire apostolique de la Province de Chang- turn.

AMEE1QUE SEPTENTEIONALE. .

Lettres sur la Mission Franciscaine dans Vttat ^Illinois dans

VAmerique septentrionale .

Avant de publier les lettres suivantes , il sera opportun de donner quelques renseignements sur rorigine et 1 etat de la Mission , qui , il y a quelques annees , fat etablie en Illinois , un des Etats-Unis d Amerique. Lorsque rillustrissime Monseigneur Damien Tuncker , Eveque d Alton , diocese tout recemment etabli dans 1 Illinois, vint eu Europe en 1858, il fit des instances personnelles pres du P. Gregoire Jankneclit, Provincial de la Province de Sainte Croix en Prusse , le priant d envoyer en Illinois quelques-uns de ses religieux, pour y fonder un couvent, afin de remcdier au miserable etat de cette Eglise , qui , dans un diocese aussi etendu que le quart de la France, n avait plus que 16 pretres ; outre qu il contenait, epars 9a et la environ 25,000 catholiques allcmands, dont la plupart n entendaient que leur langue natale. Ce Pere, consentant , ainsi que son definitoire, a la demande de 1 excellent Prelat, decida par un decrct du 21 Avril 1858 la fondation d une Custodie Franciscaine dans ces contrees. Les Peres Damien Hennewig, comme President, Servantius Altmiks, Lecteur , et Capistran Zwinge furent destines a y aller aussitot resider avec cinq Freres lais et un Tertiaire. lls arriverent, en septcmbre de la

meme annee, au lieu de leur distillation, et ouvrireut un couvent a Teutopolis, prenant aussi 1 administration de la paroisse de cette ville. Voyant le grand bien opere par ces religieux en cet endroit et en beaucoup d autres, Monseigneur 1 Eveque d Alton fit de nouvelles instances pour obtenir d autres sujets, afin de pouvoir fonder un nouveau couvent avec un college a Quincy (ville tres-importante dans le Mississipi), ou Ton enseignerait les belles lettres ; car il n y avait , dans le diocese , aucun etablissement catholique de ce genre, meme pour ceux qui aspiraient a 1 etat ecclesiastique. On cnvoya six nouveaux religieux de la meme Province de Prusse, qui arriverent a la fin de novembre 1859; et bientot apres, c est-a-dire en Janvier 1860, le couvent de Quincy fut etabli, et 1 enseignement fut commence dans le college, que frequentaient environ 59 ecoliers. Actuellement ces deux convents, de Teutopolis et Quincy , comptent 9 pretres , avec un nombre correspondant de freres lais; dans les deux endroits, la maison et 1 eglise (de bonne grandeur) out ete baties au moyen des aumones spontanees des fideles, sans que les Peres aient eu besom de faire de quetes. On eleva ensuite, a Teuto polis, un autre magnifique college, ou les Peres ouvriront un jour une ecole de langues antiques et modernes et de belles lettres. De plus, Mgr 1 Eveque d Alton , dans une assemblee de son clerge, a pris la reso lution de mettre aussi a Teutopolis son seminaire (jusque la il n en avait pas), et d en confier la direction et 1 enseignement a nos memes Franciscains.

II faut remarquer , en terminant , que dans les deux convents on observe la regie de 1 Institut a la rigueur, et que les religieux ne subsistent que d aumones qui leur sont fournies spontanement et avec abondance par les fideles. Aussi, quoiqu ils aient I admmistration de diverses paroisses, ils n en touchent point les revenus; c est un soin dont ils chargent quelques seculiers, commis a cet elFet.

Lettre du P. DAMIEN HEUNEWIG , President du convent de Teutopolis , diocese d* Alton, dans VEtat Illinois, en Amerique septentrionale , au Tres-Reverend Pere GHEGOIRE JANKNECIIT, Provincial de la Province de Sainte-Croix en Prusse. 1862.

TRES-REVEREND PERE

Nous devons reconnaitre que nous sommes grandement obliges au Sei gneur de nous avoir assigne , dans sa vigne mystique , une portion si importante et qui offre de si belles esperanccs. On aurait peine a croire quelle cst la confiance qu on a ici clans les pretres qui se montrent dignes de leur vocation et qui sc comportent avec discretion et prudence.

J- I <v

Les fidcles croient ce quc dit Ic pretre, ct se souinettcnt a ce qu il ordonne. C cst ici qu on voit clairement quel est le prix de la religion pour un catliolique. Quoiqu on ait change plusieurs fois , en peu d amiees, les cures des paroisses, ces bons fideles montrent to uj ours lememe attachement an nouveau pasteur qui leur est envoye, ainsi que nous en avons fait 1 experience. II n cst moyen qu ils n imaginent afin de nous rendre agreable ce sejour, sans parler de la nourriture qu ils nous fournissent surabondamment. II faut neanmoins avouer que les fatigues du ministere ne sont ni en petit nombre ni legeres.

J ai la charge de Teutopolis. tandis que Ic P. Capistran et le P. Servantius sont oceupes dans deux succursales. 11 y a, cliaque dimanclie , dans les trois cglises grand messe , sermon et instruction; en outre, on visite tons les infirmes, tant voisins qu eloignes. Aussi nous arrive -t-il quelqucfois de faire a pied jusqu a quinze milles , a travers les bruyeres et les pres , en barque , a clieval , sur des traineaux , comme il plait a Dieu. Mais Mgr 1 Eveque nous a conseille de tenir un cheval a demeure, pour accourir promptement au secours des malades; et en verite on ne pourrait faire autrenient , sans niettre en peril le salut de beaucoup d ames.

Nous jouissons tons d une tres- bonne sante , et nous nous efforeons de rcpondre a notre sainte mission ; c est pourquoi nous nous exerjons memo aux langues Anglaise et Fraiifaise, afin de nous rendre egalement utiles aux nationaux de ces pays et de leur administrer les sacrements. Quant aux Ereres lais , ils s occupent d exercer les metiers necessaires a la vie : le Fr. Marien est constructeur de chemins ; le Er. Edmond, cordonnier; le Er. Pascal, fabricant de cierges ct autres objets d eglise; le Er. Irenee , menuisier.

Mais il faut prier sans cesse le Seigneur de nous faire la grace de perseverer et de croitre dans le bien. En attendant, nous esperons que vous nous enverrez d autres sujets a notre aide; mais, pour l amour du ciel, qu ils soient tres-bien choisis; car, ici, on ne pcut reussir a moins d etre guide par un veritable esprit apostolique. Jusqu a present., deux personnes se sont presentees pour demander 1 liabit de notre institut : un pretre et un la ique , qui semblent faits pour devenir d exccllents religieux, Veuillez nous ecrire comment nous devons agir envers eux.

Votre ires-humble et tres- obeissant serviteur, En. DAMIEN HENNEWIG.

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