AUTRE LETTRE DU M^ME
TRES-HEVEIIEND PEUE ,
Votre Paternite tres-Reverende eprouve sans doute un vif desir d apprendre quelques details sur les Missions qui nous sont confiees, ainsi
que sur le bien qui s y opere. Et je suis vraiment joyeux de n avoir a vous ecrire que des nouvelles bien consolantes. A vrai dire, avant de commencer nos predications, le terrain nous parut tres-sterile ; car personne ne se presentait pour demander les sacrements ; nous n etions appeles que pres des malades a 1 extremite. Mais, les Missions une fois donnees, ce peuple parut renaitre a une nouvelle vie; il se montra tout emir et tres-desireux du bien. Oh ! que de larmes furent versees pendant les sermons et au tribunal de la penitence! Mais, afin de reussir completement dans nos projets , nous avons eu soin de ne pas trop charger nos Chretiens de pratiques religieuses , et de les amener plutot peu a peu a les aimer, a en user. Le jour de la fete de I lmmaculee Con ception, j ai preche sur la devotion a la Vierge et sur 1 utilite de porter sur soi sa medaille. Mes paroles produiserent taut d effet, que tous voulurent la recevoir, se faisant expliquer les mots qui sont ecrits a 1 entour. Le jour de 1 Annonciation , je leur expliquai 1 usage et 1 utilite du Scapulaire de la Mer de Dicu, et j en recueillis le meme fruit. Les trois derniers jours du carnaval etaient ici un temps ou se commettaient de grandes fautes, de sorte que nous jugeames a propos d introduire I exposition des quarante-heures. Le croiriez-vous? Presque tous approcherent des sacrements de la Penitence et de FEucharistie , visitant durant tous ces jours Jesus sous les saintes especes , a tel point que du carnaval on oublia jusqu au nom. Le premier vendredi du careme, j ai ensuite beni le chemin de la croix ; et les vendredis suivants , apres la grand messe, avec sermon solennel, nous eominenpaines a pratiquer ce saint exercice, au milieu d un grand concours de peuple, et il y en a beaucoup qui le contingent par devotion. Des que sera termine 1 autel de la Vierge, nous etablirons aussi la Confrerie du tres- Saint Cceur de Marie. Le meme ordre a ete suivi, dans leurs stations, par les Peres Capistran et Servantius. Oh ! qu on pourrait faire de bien dans notre Amerique , si ces pauvres ouailles ue manquaient pas de bons pasteurs zeles pour leur salut ! Beaucoup d entre elles perdent la vertu et la foi , faute de pretres ! Certes , Votre tres-Reverende Paternite acquerrait de grands merites devant Dieu , si elle concourait, par son autorite, a favoriser le noble projct que les Illustrissimes Eveques do Munster et de Paderborn out de fonder une maison de Missionnaires pour ces contrees. Mais faites surtout en sorte d y exciter ceux de nos Peres qui en out la vocation, et qui s y disposeront par 1 etude des langues Anglaise et Franpaise , clout la connaissance est ici tout a fait neccssaire. Nous aussi , nous nous y exerfons, afin d assister, tout au moins, les moribonds qui ne comprennent pas d autre idiomc. II serait egalement utile que vous envoy assiez des maitres d ecole, mais attaches, comme Tertiaires, a notre Ordre, et ama teurs de la pauvrete : nous pourrions en loger deux dans ce convent . II
faudrait d abord, toutefois, qu ils snbissent chez vous Fepreuve du noviciat, et qu ils sussent touclier 1 orgue,
Nos Peres lais vont tous fort bien, ct tendent vraiment a la perfection. Nous devous done beaucoup remercier Dieu d en avoir fait un excellent clioix. II faut en dire autant du Pore .... un religieux qui exhale vrai ment tous les parfums de la plus aimable innocence ! Oui , mon bon Pere , le Seigneur nous a choisis , malgre nos miseres 3 pour instruments de son ceuvre , afin que , loin de nous enorgueillir , nous confessions que tout le bien est le fruit de sa grace , et que le monde apprenne que ce n est pas in curribus et in equis , mais seulement in noytiinG Domini que peut s accornplir la restauration de la societe, Les debuts de notre Mis sion furent bien pauvres et bien tristes , mais nous n avons jamais perdu confiance; et eussions-nous du perir en mer , fussions-nous maintenant prives du pouvoir d operer meme le moindre bien, nous ne nous repentirious pas neanmoins de ce que nous avons fait, et mille autres fois nous nous exposerions encore aux memes perils et aux memes travaux, ])our le bien des araes et la gloire de 1 Eglise.
J espere qu au mois d aout prochain Votre Tres-Reverende Paternite
viendra nous faire sa sainte visite , et nous amenera deux maitres d ecole,
im Frere menuisier, et, ce qui presse plus que tout le reste, un Pere
ayant 1 esprit apostolique et parlant bien frangais. Je dis un au moins ;
car veuillez penser a la peine que je prends quand , tous les dimanches ,
et surtout dans le temps pascal , ou les deux autres Peres sont au deliors
en mission, je reste seul jusqu a pendant trois semaines, n ayant pas un
pretre pour m aider a assister les malades, et pour venir, en cas de
besoiu , au secours de ma pauvre ame. J espere que l emplacement que
nous avons adopte vous plaira beaucoup, il ne saurait etre plus beau.
Vous trouverez, d ailleurs, cliez les habitants un tres-bon coeur. Je me
les figurais, a vrai dire, comme sauvages , mais depuis je me suis con-
vaincu que les tribulations les out heureusement rendus plus sages. Ecoutez
des traits de leur amour pour le Missionnaire. L hiver passe, deux fils
d un paysan avaient tue un cerf, et des le lendemain leur mere en
apportait la moitie au couvent. Un autre vint un jour offrir 18 poules,
que le Fr. Jules refusa, de peur de manquer a la pauvrete. Mais il dut
nnir par les accepter, car autrement le donateur cut etc trop contrarie.
Une seule chose nous peine, c est de ne pas avoir ici de pauvres avec
qui nous puissions partager notre pain.
Teutopolis, le 19 mai 1859.
Fn. DAMIEN HENNEWIG,
Lettre du P. Lecteur SERVANTIUS AI/OIICKS, au Tres-Reverend Ptre GREGOIRE JANKNECHT, Hinistre Provincial des Hinenrs Recollets en Prusse*
TRES -REVEREND PERE
Votre desir d avoir, par moi, quelques nouvelles de ces Missions me procure 1 occasion, que j attendais depuis longtemps avec impatience, de vous remercier de la grande faveur que vous m avez aecordee, en m envoyaut travailler dans cette partie presque completement inculte de la vigne du Seigneur. Tout en reeonnfcissant que je dois d abord ce don a la grace du Pere celeste, je ne me sens pas neanmoins quitte envers vous d une dette de reconnaissance. An j our d hid, pour satisfairc a votre desir, je vous dirai qu arrives ici, il y a bientot six mois, nous ne trouvames, de la maison qui nous etait destinee, rien que les fondations. Force nous fut done de nous retirer dans une masure composee de deux miserables chambres, avec une cuisine construite en bois, au dehors. Neanmoins, grace aux pieuses indus tries de la pauvrete, nous parvinmes a la mettre en etat de nous fournir, outre les trois cellules, un parloir, un refertoire et un atelier pour cliaque Frerc lai , a condition pourtant que tons les matins chacun se chargeut de sa paillasse et 1 etendit deliors au grand air.
Mgr PEveque d Alton avait fixe le temps du jubile aux trois derniers mois de ramie e, ct temoigne le desir que le peuple y fut prepare par des missions : en consequence, nous nous rendimes dans les six endroits qu il nous avait designes. Dans nos predications, nous suivimes la meme metliode qu en Allemagne. La fatigue fut grande, car nous etions seuls pour recevoir toutes les confessions. Mais qui pourrait dire la consolation qu eprouva notre cocnr, en voyant une foule innombrablc venir nous entendre de 8 ct 10 milles a la ronde, au travers des neiges ct des boues, et assieger nos confcssionnaux depuis trois lieures du matin jusque bien avant dans la unit ? Vraiment je n aurais jamais cru avoir asscz de forces pour rester tant d lieures a enten dre des confessions. Mais I experieiice m a couvaincude la verite des paroles de St-Paul ; omnia possum in eo qui me con for tat. Ajoutcz que, dans ces contrees, 1 administration du Sacrement de penitence, ainsi que des autres, presente des difficultes qu il est difficile de se figurer dans nos pays. 11 se rencontre des cas qui feraicnt battrc et trembler le pouls meme au plus savant theologien. Mais malgre tout, on se trouve amplement recompense par le retour au bercail de la brcl)is egaree qui, depuis des amices errant*: au travers des forets ct de precipices, compte a pcine sur elle-meme, en se retrouvant dans 1 amour du Pere celeste. Oil! oui, alors le cocur se dilate, tressaille d allegresse et sc repand en mille remercicmcnts adresses au Sei gneur.
Du 11 an 19 decembre, nous avons donne la mission ici ;i Tcutopolis, et, par la grace de Dieu, beaucoup cle choses se sont ameliorees. II y avait des discordes continuelles, de farouclies inimities, a tcl point qn aucnn pnHre ne se sentait le courage d y rester longtemps. Aussi la ville en manquaitelle le plus souvent, et devenait-elle de plus en plus inculte. Mais apres la sainte Mission, les fideles se mirent a frequenter si assidumcnt les sacrements qu il n y a pas de jour oil Ton n en voie quelques-uns approcher de la sainte table. Vous savez qu au bord dc ces sources du salut les esperances ne sauraient manquer de refleurir rapidement. Nous avons aussi donne ime mission dans la ville de Hanover, on les catholiques sont presque tons allcmands,
Tanclis que, du 4 au 26 novembre, nous etions occupes dans la partie meridionale du diocese, Mgr FEveque ecrivit au Pere President ponr lui temoigner le desir que Fun de nous sc rendit en un lieu oil sa Grandeur devait se trouvcr, Mais ce nous fut completement impossible, car nous n avoris pas le don d ullqidte. Cependant, le jou meme ou le P. President et le P. Capistran terminerent leur mission a Teutopolis, je devais en commencer une autrc clans la cure voisine de Greencreck (Riviere verte), dont le P. Capistran a en ce moment I administration. Je la continual jusqu a la veille de Noel, jour ou ce Pere se transporta dans Fapres-dinee a Effingham, afin d y rendre les memes services. Pour moi, reste a Greencreck, j y chantai la messe et y iis trois sermons, sans prendre aucunc nourriture de toute la jonrnee. Le missionnaire ne saurait manquer d etre souvent sujet a de pareils jeiines. En outre, il lui faut passer la nuit dans de miserables cahutes de bois (bloc-house) ou, en Allemagne, on logerait les animanx immondes. Elles se composent de troncs d arbres bruts, amonceles les uns sur les autres, de telle sorte que le vent y entre librement de toutes parts ; et, quand il pleut, 1 eau ne manque pas cle couler en ruisseaux a 1 interieur. Dernierement il m est arrive de passer trois nuits dans une scmblable habitation, et pendant la secoiide il survint un tcl orage avec un tel deluge d eau que je pensai me noyer. Quand, comme maintenant, Fete commence, il s y joint Feiinui des insectes, qui ne cessent de vous tourmenter, sans vous laisser un instant de treve. Tout cela nous importe peu, du restc, et nous vivons avec bon courage, en louant le Seigneur.
Tandis done c[uc le P. Capistran ouvrait la mission a Effingham, je celebrais la fete de Noel a Greencreck ; et, bien qu il ne m ait pas ete donric de solenniser la fete comme on le fait en Allemagne, j avoue que jamais, dans ma vie entiere, la naissancc du Seigneur, ne me frappa autant qu ici. La petite eglise faite de troncs d arbres, avec un toit de vieilles planches, ressemblait tout a fait a la grotte de Bcthlecm, a un vrai reduit. En y voyant venir, a la clarte de la lune et au son de la petite cloche, les habitants des forets de toute la contree d alentour, je me croyais reellcment au milieu des
pasteurs de Bethleem, qui, avertis par 1 ange, allerent, a la meme iieure peut-etre, adorer le divin fils de Marie. Nous ne fumes pas prives du cantique Heiliyste nacht (tres-sainte nuit) que les fideles ont apporte d Allemagne en Amerique, et qui fut chante avec des transports d allegresse incroyable. Le lendeniain de Noel, apres avoir chante la messe et preche, je dus me rendre en hate a Efiingham, pour aider le Pere Capistran dans la mission qu il donnait dans la nouvelle eglise, et qui dura jusqu au premier jour de Faimce suivante. Laissant la le P. Capistran seul, je revins cependant celebrer la circoncision a Greencrcck. Nous retour names ensuite tous deux a Teutopolis, oil nous passames quelques jours dans la douce compagnie de nos bons freres, qui, par leur charite, nous fortifierent beaucoup. Que si nous devons de nouveau nous separer d eux, il nous est consolant de savoir que , par leurs ferventes prieres , ils aident au succes de nos labeurs apostoliques.
C omme nous devious continuellement faire les fonctions curiales dans les deux eglises d Eflmgham et dc Greencreck, le P. President decida qae le P. Capistran se chargerait d administrer la seconde, et moi la premiere. Mais, apres Paques, il vint uu niessager de Quincy avec une lettre de Mgr 1 Eveque qui disposait que 1 un de nous devait, sur le champ, se rendre dans cette ville, 1 autre conservant le soin des deux missions susdites. Sur ce, le P. Capistran partit, et il n est pas encore revenu.
Cependant, tandis que nous etions occupes aux missions, le P. President avait, ainsi que les Ereres lais , abandonne , en decembre , notre premiere cahute, pour habiter la noavelle maison construite a cote de 1 eglise, en forme de maison canoniale, plutot que de couvent. Cela ne nous plut guere; mais comme, a notre arrivee, les fondements en etaient deja poses, il ne fut plus possible de changer le plan. Toutefois, nous obtinmes que, de quatre grandes chambres, on fit Imit petites cellules, en y joignant une chapelle sur le cote. Le jardin potager resta derriere 1 eglise, bien arrange par Er. Marien. L egiise, construite en briques, a 110 pieds de longueur et GO dc large ur.
Pour le moment, mon occupation ordinaire est le soin de 1 eglise d Ef fingham et des lieux voisins. Le district dc notre Mission s etend, au dire de M. P. Bartels, qui a etc missionnaire avant nous a Teutopolis, jus qu au bout du monde, usque ad finem mundi, ou, comme ajouta M. deMenge, chapelain dc rillustrissime Eveque, a soils ortu usque ad occasum. Quand je suis a Effingham, je sais qu a Test est le P. President, a Teutopolis, et au nord le P. Capistran ; mais, du cote du midi ct du couchant je ne connais pas Ics limites du district. La ville d Effingham a etc fondee tres-recemmcnt, ce qui ne 1 empeche pas d etre tres-florissante et de s accroitre de jour en jour. II y a pcu de catholiques; la plupart des habitants sont Methodistes, Anabaptistes, Unitaires, Presbytcricns, etc.; le reste presquc tous
payens. Neanmoius, je circule librement avec 1 habit, sans que personue m aitjamais insulte. Quand nous arrivamcs 1 automne dernier, les Americains furent tres-ctonnes de notre etrange tournure. Us s adressaient aux Allemands, pour se faire expliqiier qnels hommcs nous etions, nous regardant comme cles Indicns chasses de Icurs forets. Mais, une fois instmits, ilsnous prirent tout de suite en affection, et nous apporterent beaucoup d aumones.
Que vous dirai-jc maintenant de 1 extraordinaire enchantement que produit sur ce peuple notre pauvrete Franciscaine ? Qu il vous suffise de savoir que les Irlandais ct les Franpais d Effingham et des environs ne sont pas encore rcvenus de 1 ctonncment qu ils out cprouve en nous voyant refuser de recevoir de 1 argent pour les baptemes on les funeraiUes ; et 1 un des premiers qui me demanda une raesse pour ses parents, morts en Irlande , mayant inutilement prie d en recevoir les lionoraires, ne pouvait se per suader que j eusse vraiment celcbre le Saint Sacrifice. II ne s apaisa que quand le maitre d ecole, qu il consults, lui cut affirme que telle est la vie apostolique des Franciscains. Plus tard il vint a confesse a moi, et m apporta ensuite un lievre comme temoignage de gratitude.
faut avouer, toutefois, quo la defense que porte notre Regie de rece voir de 1 argent nous met en un certain cmbarras dans les voyages lointains, que nous devons effectuer sur les bateaux a vapeur; cela nous oblige de nous faire toujours accompagner d un payeur, et je pense que, dans ces cas extraordinalrcs , il serait bon que nous fussions munis de dispenses speciales du Siege apostolique. Mais une telle profession de vrais pauvres de Jesus- ^lirist cst d ailleurs pour nous le secret d une puissance extraordinaire pour le succes de nos oeuvres apostoliques. En effet, comme il regne ici une avarice et une soif de lucre sans exemple . il parait surlmmain qu un pretre se soit transport^ de pays si lointains sans autre intention quo celle de gagner des ames a Dieu.
Bans la ville d Effingham la communion catlioliquc se compose d Allemands et d Irlandais, les premiers plus a leur aise que les seconds. Aussi
contnbuerent-ils particulierement a la construction de la nouvelle eglise i / evee (c est etrange a dire) sur un terrain qui nous fut offer t a cette fin
par un Methodiste. Mais ce sont les Irlandais surtout qui me donncnt des consolations par ieur vie cxemplairc. Parmi cux, toutefois, se repete ce qui arrive dans les colonies des autres nations ; faute de pretres qui les assistent, ils perdent pen a pen la foi et la pratique de la foi. Oh! mon coeur se brise de douleur, en pensant que parmi eux qui se nomment ici Ame ricains (pour la religion ils ne sont pas superieurs aux sauvagcs des bois) on compte des millicrs de fils ou petit-fils de parents catholiques venus d Allemagne, de France et d Irlande ! Ecoutez une aventure que j eus avec des Franpais.
Nous etions depuis peu revenus de notre premiere tournee apostolique,
quand le P. President me dit qu il etait arrive un messager eu toute hate, demandant un pretre pour assister un Erancais tombe du haut d un echafaudage et grievement blesse a la tete. A I instant, je prends le Saint- Sacrement et 1 lmile Sainte, je monte sur un eheval prepare expres a la porte de 1 eglise, et me voila , avec le messager, liors de la ville d Effingham , en route vers le midi, au milieu de buissons tres- touffus , d ou ilne nous fut, je crois, possible de sortir que par un prodigc. De la nous entrames dans unc plainc illimitee, ou plutot dans un desert, et quand nous 1 eumes parcouru toute entier au grand trot , nous arrivames enfin au lieu oil etait le maladc, quo jc trouvai encore en etat de recevoir les Sacrements , a la grande consolation dc son aine. II expira peu de temps apres. On profita de cette occasion pour me presenter a, baptiser un enfant ne depuis deja cinq scmaines.
Mais quel etait cet endroit ? Unc colonie de Erancais venus de Canada depuis plusieurs generations, sans aucune assistance spirituelle, se trouvant a 140 milles de distance du pretre de leur nation le plus voisin. Je nc saurais dire combien 1 etat miserable de ces times me dechirait le coeur. Ces pauvrcs gens me prierent de passer au moins la nuit pres d eux : consolation que je leur aurais donnee tres-volontiers , si des motifs urgents ne n avaient force de regagner sur le champ mon poste. Mais, comme j eus un guide qui ne connaissait point les cliemins, nous finies de longs detours, incertains de la direction qu il fallait suivre, et saisis du froid leplus intense. Enfin, Dieu voulut, apres quelques heurcs de march e, que nous vimes apparaitre une lumiere devant nous, et le guide me dit : Monsieur le Cure, voyez-vous la clarte la ? Voila Effmgham ! II avait raison : de sorte que nous arrivames bientot au couvent de Teutopolis. Settlement, pendant quelques jours, je ne pus me nourrir a cause dc violentes douleurs dans tous mes membres. Depuis lors, mon Pere, j eus a cceur ces pauvres Erancais, bien que jc n aie pu ricn faire pour eux pour le moment ; car je partis peu de temps apres pour notrc seconde tournee de mission, vers le midi : mais, en fevrier, je me suis hate d aller les revoir. Inutile de dire que j emportai avec moi tous les objets necessaires pour celebrcr la Sainte mcsse , accompagne d un Allemand que je pris a Eflingham . Oh! qui pourrait depcindre I emotion de ces malheureux en me voyantparmi cux? Je m y arrctai deux jours, celebrant dans une hutte en bois, ou je playai mon autel portatif avec une croix de bois au sommet. Je lus, pendant la messe, 1 evangile en franpais, le premier jour celm du dimanche precedent, le second jour celui du dimanche suivant ; y joignant un sermon, le premier sur les verites fondamentales de la religion chreticnnc, en purticulier sur nos fins dernieres, le second sur les inoyens qu il faut prcndre pour y parvenir. Les malheureux ! ils resterent tous agenouilles , memc pendant le sermon, et fixaient avec taut d attcntion les yeux sur moi qu on voyait qu ils voulaient recueillir chaque mot sur mcs levres. Je lour
demandai ensuite s ils m avaient bien compris. Ah oiti, repondirent-ils, Mon sieur cure, compris comme ilfaut. Mais ce qui me rejouit le plus, c est que le meme jour j eus d excellentes preuves qu ils m avaient compris ; car ils eurent recours a mon ministerc, et beaucoup d entre eux vinrent ensuite , tous les samedis , dinianches et lundis , me trouver a Effingham pour le meme motif.
Mahitenant bien des families d Allemands et d Irlandais , que je trouvai dans les memes conditions , viennent aussi de loin a Effingham, pour assister aux offices de 1 eglise et recevoir les Sacrements. On cut vraiment pleure, en voyant que des enfants ages, non pas de quelques mois, mais de plusieurs annees , n etaient pas encore baptises. II n est pas rare que la grace de Dieu nous fasse rencontrer , tantot isolement des brebis egarees , tantot des fa milies ou meme des villages entiers, qui sont catholiques de religion , sans etre connus d aucun pretre ou Eveque. Dernierement j ai trouve cliez des Allemands un petit mulatre de douze ans qui n etait pas encore baptise. J eus le moyen de le loger a Effingliam, jusqu a ce qu il se fut instruit et prepare a recevoir le bapteme. Plusieurs protestants aussi ont etc conduits par la grace divine a la connaissance de la verite. C est ainsi qu a Effingliam deux d entre eux ont fait, le jeudi saint, profession de la foi catholique, apres avoir ete instruits et prepares. Ils ont ete baptises sub conditions. C etaient une jeune fillc et un jcime homme natifs de Baviere. Avant meme qu on cut acheve de les instruire, il se presenta dans les mcmes dispositions une autre dame protestante dont deux enfants se sont d6ja faits catholi ques : savoir une fille, qui avait ete instruite 1 ete dernier par le P. Patschowski, de la Compagnie de Jesus, et un fils que j ai, cette annee, reconcilie avec 1 Eglise.
Le mari de cette dame donne bon espoir de suivre bientot son excmple. Dans tout ceci vous voyez que nous ne manquons pas de grands motifs de consolation. D un autre cote, nous ne manquons ni de travaux ni de tribulations. En effet, quoique nous nous aidions tour a tour des lumieres et de 1 experience dc cliacun de nous, il y a bien des cas ou nous sommes u court. Alors nous nous souvcnons que : adjutorinm nostrum in nomine Domini.
Voila ce que j avals a vous raconter : le tout est si confusement dispos6 que je m en sens rougir. Mais croiriez-vous que j ai du cent fois interrompre ma lettre ? Maintenant permettez-moi une question : quels seront les pre miers qui nous rejoindront? Les pauvres filles de Saint Eranyois 1 aCincinati ont deja refu des renforts. Mais je ne conseille a personne devenir ici, sans
J ) Nouvelle congregation qui , sous le titre de Pauvres Saurs de S -Francois, a ete fondee a Aix-la-Chapelle, et s est propagee, en quelques annees, avec une rap;dit(5 incroyahle. Elles s occupent de toutes sortes d oeuvres de charite, tant spiritueiles que temporelles.
avoir fort a cceur ^observance de la Regie ; autrement, mal lui en prendrait. A quiconque entreprend le voyage je donnerais ce conseil : que toute votre confiance soit en Dieu , n attendez rien , n exigcz rien , ayez le cceur pret a tout , et alors toutes clioses iront bien ! Je me recommande, en terminant, aux prieres et sacrifices de vous et de toutes les amcs interieures , et je reste dans les SS. Cceurs de Jesus et Marie,
Votre tres-devoue et obeissant,
FR. SERVANTIUS ALTMICKS, Teutopolis , le 11 mai 1859.
AFEIQUE CENTBALE.
Lett re du P. LTJDOVIC I>E FABRIANO, Nineur Observantin , predicates* annuel a Alexandrie d Egypte, au rudacteur des Aimales , touchant le voyage de nos Missionnaires partis pour V Afncpie cent-rale.
Alexandi ie d Egypte, a /tfte Catherine , ce 16 mars 1862. TEES-CHER PERE MARCELLIN,
Lc deux novcmbrc 1S61 fut pour cette communaute religieuse un jour
de grande joie splritucllc : c est celui ou le P. Jean Rcintlialer , venant
de Trieste , abordait en cc port et recevait Thospitalite dans ce convent ,
avec27 Missionnaires Eranciscalns , ses compagnons , envoyesparle St Siege
a la Mission de 1 Afriqne centrale , et le 4 du meme mois il en arrivait 5 an-
tres de Naples; ce qui forme un total de 32. Nous avions deja au convent
ncuf autres etrangers : on peut jugcr dc la confusion qu auraient du nous
amener 41 liotes, si 1 activite du P. Venceslas, Gardien, et la cliarite des-
fideles n avaient supplec a tout. Je dis quo ce fut pour nous un jour de joie.
Qui , en eiFet , aurait pu rester indiiterent en voyant tant de genereux freres
s acheminer vers cettc mission si difficile, sans s effraycr des difficultes
qu ils devaient rencontrer, soit de la part des elements, soit de la part
de la malice des liommes qui , s etant faits les instruments du demon ,
lie manquent pas d opposer des obstacles , directs ou indirccts , a 1 ocuvre
des Missionnaires? Qui d une fa 9011 , qui d\me autre, nous fimcs tous
nos efforts pour les traiter le mieux possible. Nous partageames notre
table et notre chambre, et la oil notre pauvrcte nous mettait en defaut,
nous fumes aides par la cliarite de nos catholiqucs , entliousiasmes , eux
aussi, a la vuc d unc expedition si nomb reuse. Jc fus heureux de con-
naitrc de pres ct d apprecicr les excellentes dispositions, la fervour, le
zele qui distingucnt ces inissionnaircs. Nous n iguorons pas , me disaient-
ils, les dim cultes quc nous allons rencontrer; mais notre coniiancc cst
tout en Dieu. Plus sont nombreux et grands les dangers, mieux nous esperons que le Seigneur daignera employer notre impuissance pour accomplir ses dessins de misericorde sur ces peuples. Beaucoup d entre nous mourront, mais il faut bien faire quelqucs sacrifices pour apaiser la jus tice de Dieu, et nous avons eleja fait 1 offrande de notre vie. Cette offrande, ajoutai-je, Dieu Fa deja acceptee, comme vous le verrez par ce que je vous dirai plus bas. Le 10, ils se rendircnt au Caire par le cliemin de fer, ou le magnanime Vice-Iioi accorde un passage gratuit a tons les missionnaires , et ils s installerent dans notre hospice de Bulac. La ils se pourvurent des ehoses necessaires , puis ils partirent , en bonne sante , le 14 decembre, s embarquant sur trois bateaux fretes pour leur usage et destines a les eonduire a Assouan, derniere ville d Egypte. De ce point, des ehameaux les menerent, en deux heures de marche , a Scellal, pre miere station de la mission , situee dans la Nubie , pres de la celebre ile de Phile , dont les antiquites attirent 1 attention de tant de voyageurs Europeens. A Scellal , les missionnaires inonterent sur trois autres bateaux, pour se rendre a Korosko, a 1 entree du desert de Nubie; et la, ils debarquerent pour se servir encore de ehameaux. En 16 jours de voyage dans le desert , ils atteignirent Berber , et se remirent de nouveau sur le Nil; et c est ainsi qu ils arriverent, le 6 Janvier, a Chartum. Cette ville est situee, entre les fleuves Blanc et Bleu, en un lieu tres-bas, oil le climat est fort mem-trier. La mission y possede une maison et de spacieux jardins. A la suite d un voyage si long et si penible , tons les mis sionnaires arriverent h Chartum tout epuises; le conducteur lui-meme fut atteint de la fievre ; et le Erere Pierre de Naples , ainsi que le Erere Koch de Bol/ano en Tyrol , succomberent a une fievre maligne , le pre mier le 23 , et le second le 26 Janvier. Aussi le superieur iixa-t-il le 29 Janvier pour quitter tout a fait Chartum, et pousser plus loin, en se divisant en deux troupes : les Autriehiens dcvant se rendre sous le sixieme degre , les Italiens sous le quatrieme. Les Arabes sont fort indigncs centre les missionnaires , parce que beaucoup d csclaves out fui de chez eux et se sont refugies pres de nous. Ils en exigent la restitution. Diverses tribus , sur la fleuve Blanc , sont en guerre entrc elles , et les deux auxquelles sont envoyes les missionnaires de langue Allemande se sont rejouies a la nouvelle de leur arrivee, parce qu elles sont convaineues qu elles trouveront en eux des protecteurs. Les missiounaires se plaignent beaucoup de la grande chaleur qui, le jour de Noel, s elevait, a Berber, a 44 degres.
Toutes les nouvelles, depuis le depart du Caire jusqu a Farrivee a Char tum et lieux ulterieurs , jc les ai tiroes d une lettre qu cut la bonte de me communiquer M. Apal , de ectte ville. Elle lui avait ete adrcssee par le missionnairc Joseph Bernlohner. Cher Marcellin, agreez cclle-ci, et
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arrangez-la, je vous prie , de maniere a ce qu elle ne soit pas indigne du public. J ecris a la hate, ayant soin seulement que le fond de la lettre soit entierement vrai. Je fais en ce moment rechercher au Caire un manuserit qui, s il est tel qu on me le dit, pourra vous aider beaucoup, ainsi que le P. Bassi. Je vous salue affectueusement , et proteste etre de Votre Paternite
Le tres-devoue serviteur,
P . LUDOVIC DE FATJBIANO , Predicateur ammel , Mineur Observant in.