MISSION DE L ESQUINA GRANDE
Sur le territoire occidental du Bermejo, a quarante-cinq ou cinquante lieues d Oran, pres de 1 embouchure du Dorado qui, bien que reuni au Valle, se desseche pendant 1 hiver, est un terrain aride et mele de nitre, presque sans vegetation , ou Ton ne voit que quelques arbres connus sous le nom tfEspinillo et de Palosanto , outre quelques saules et palobobos sur les bords du Fleuve. Et cependant ce sol ingrat est habit6 par quelques families d Indiens-Mataeos , disperses pa et la et gouvernes, grands et petits, par leurs Caciques. Elles forment une population totale d environ cinq cents ames. Ces Indiens vivent de peche pendant certains mois, puis de chasse et de fruits sauvages pendant le reste de 1 annee. C est la le lieu si desire ou apres tant de voyages et de fatigues, parvint enfin tout joyeux le Pere Franciscain Joseph. Puigdengolas. II etablit sa demeure sous 1 ombrage d un arbre non loin du fleuve. Yoyez-le seul, dans la plus profonde misere, depourvu de tout secours liumain , passant des mois entiers dans le dernier denuement et au milieu de privations de toute espece , sans autre societ6 que les cou sins et autres insectes qui le tourmentent nuit et jour, et les sauvages qui lui volent le peu qu il possede encore ! vertueux solitaire ! Dieu seul a pu t inspirer ces sentiments heroiques d humanite et d amour pour tes semblables ; lui seul soutient tes forces dans un si complet abandon !
Mais que faisait-il dans ce desert? Ce qu il y faisait ! il instruisait avec cliarite les sauvages, cherchant le meilleur moyen d obtenir leur confiance . il polissait doucement et patiemrnent leurs mceurs, et souffrant tous les ou trages, avec une patience a toute epreuve, il mettait tous ses soins a gagner leurs coeurs. Ayant ensuite re9U des bestiaux a titre d aumone, il acheta quelques terres , en obtiut d autres du gouvernement de Salta, traca une enceinte autour du champ qu il voulait ensemencer, y construisit uiie maison en bois a 1 entree de laquelle il eleva un autel, et, tous les jours, bien que tourmente par d innombrables insectes , il y offrait un sacrifice de mor tification pour lui-meme , de propitiation et de salut pour tant de malheurenx qui gemissaicnt dans les tenebres de 1 erreur. Manquant encore de moyens de subsistance, il se rendit a Yungas, dans la republique de Bolivie, avec intention d en rapporter a Esquina des plants et des semences de cedres , dc cacao, de cafe, de pins, afin d y developper 1 agriculture, et de se pro-
curer par la le necessaire , pour lui et pour les Indiens , qu il se proposait d amener au christianisme et a la vie civile.
II partit d Esquiua au mois d avril 1857, au moment ou, grace a la sollicitude du gouvernement de la Confederation et de celui de la province de Salta, ainsi qu a celle de 1 excellent pretre et docteur Isidore Fernandez., un assez grand nombre de Missionnaires de 1 Observance reguliere de notre Patriarclie Saint- Franpois arrivaient d ltalie. En meme temps, le college apostolique de la Propagation de la Foi s etablissait dans la ville de Salta, pour la conversion et la civilisation des sauvages infideles de Chaco. Cette consolante nouvelle lui etant parvenue en route, il m ecrivit aussitot, de Potosi, la lettre suivante :
Potosi , le 13 mai 1857.
MON TEES-REVEREND PfiRE PlETRO PELLICI ,
Pendant quej erne rendais en Bolivie, afin d en rapporter quelques plantes tres-precieuses et tres-utiles pour 1 ceuvre que j ai dernierement commencee dans 1 Esquina- Grande, j ai appris que vous arriviez d ltalie avec quelques religieux de notre Ordre. Cette nouvelle m a rempli de consolation. Je m empresse de vous faire savoir que j ai eu le bonheur d inaugurer, aupres du Bermejo, 1 ceuvre dont je viens de parler, ayant a cet ett et obtenu du gouvernement de cctte province quatre lieues de terrain du Nord au Midi, sur une largeur egale , de 1 Orient au Coucliant. Pendant que j etais en ce lieu, les Tolas nous out donne une alerte, de sorte que je me vis force d aller trouver notre excellent gouverneur et de le prier de nous accordcr des arroes et des munitions pour les distribuer aux habitants Chretiens les plus voisins, afin de nous defendre contre ces barbares. II v consentit aussitot.
A mon retour, je vous communiquerai les instructions du gouvernement. Vous y trouverez la preuve de son vif desir de voir promptement mener a bonne fin mon ceuvre ; j espere y reussir, & mon retour, grace aux plants et aux semences que j ai recueillis, tout en restant, bien entendu, membre du nouveau College. Yotrc confrere, 1\\ Joseph Puigdengolas.
II revint de Bolivie quatre mois apres, et, dans une lettre d Orari du 10 septembre, il me donna les details dc son heureux voyage et de son retour a Esquina , avec les plantes et semences si precieuses qu il voulait y acclimater, de peur dc perclrc le fruit de ses fatigues. II me priait de lui preter tout le concours possible, comme Commissaire-Prefet, dans le dessein qu il avait d etablir, en cet cndroit , une colonie de chretiens qui pussent I aider a faire marcher rapidement son ent reprise. Grands etaicnt les projets du Pere Joseph pour le bien des Indiens, dc la province, de la Nation.
II voulait transformer cette terre aride en de fertiles et agreables jardins, peupler cette region deserte, et assurer la prosperity de ces malheureux
qu accable une affreuse misere. Mais les esperances ne se realiserent pas entitlement. La colonic de chretiens ne put se former; car ceux qui s etaient engages a en faire partie manquerent de parole. Le terrain, faute de pluie et d irrigations , ne rapporta pas en proportion des fatigues et des depenses qu il avait coutees. Enfin, les Indiens se montrerent tres-indociles, et n aiderent nullement le bon pore, dans les peines qu il se donnait pour leur bonheur. Neanmoins ses travaux perseverants aboutirent a un certain resultat. Carquand, au mois d aout 1858 , j allai visiter YEsquina -Grande, je fus ravi de trouver le jardin rempli de plantes d especes variees et verdoyantes ainsi qu une jolie pepiniere de Cotonniers, d Amandiers , de Pins, de Cedres, dc Cafeiers, bien que 1 aridite et la nature saline du terrain ne leur promisscnt pas une grande vigueur.
Mais ce n etait point la 1 unique , ni meme la principale occupation du Pere Joseph dans cc desert. Anime, avant tout, de 1 esprit de charite qui le prcssait, il passait souvent sur la rive occidentale du Bermcjo, pres de la frontiere de Salta, du cote du Meuve Falle, pour visiter les di vers etablissements chretiens.
La il elevait un autel , reunissait les habitants voisins , offrait le divin sa crifice , administrait les sacrements , assistait les infirmes , et prodiguait a tous des consolations. Puis il retournait dans sa demeure solitaire. Cette conduite lui avait gagne 1 estime et 1 amour des sauvages, meme les plus eloigncs. Sentinelle avancee, il contribuait bien plus par son humilite et sa charite a calmer la fureur, empecher les meurtres et arreter les excursions de ces barbarcs, que n eussent pu le faire toutes les forces du Chaco. II offrait une gracieuse hospitalite aux voyageurs; sa maison etait un refuge, un asile respecte par tous, Chretiens et sauvages. II faut, a ce propos, rappeler que dans cette meme annee 1858, le bateau- ;i-vapeur Bermejo, etant echoue sur le sable, a environ trente lieues d Esquina, avait a craindre d etre assailli par les barbares. Aussi voyait-on incessamment passer des soldats et des habitants courant pour lui porter secours. La maison du pauvre missionnaire franciscain etait ouverte a tous. II accueillit chacun avcc un veritable amour, allant jusqu a se priver des aliments necessaircs afin de nourrir scs holes affames. De plus, il arriva chez lui plus dc soixante Indiens Belelas , auxquels il donna, pour satisfairc leur faim, toute sa provision d un an, qui consistait en deux genisscs qu il avait repues nagueres en aumonc pour sa propre subsistance. Ce qui ne les empecha pas de lui voler quelques chevaux et un captif qu il avait rachete. Cependant le bateau- a- vapeur resta dans le voisinage dc V Esquina^Grande plus d un an, et, comme cc lieu servait continucllcment de passage a ceux qui y allaient on qui en revenaient, le pcrc consomma le peu qu il possedait et qu il destinait a secourir les voyageurs qui se rencontraicnt dans ce desert.
Mais quelles etaient done les rcssources du Pere Joseph , pour pourvoir
aussi abondamment a ses besoins et a ceux des autres? La Divine Pro vidence. Seulement durant quelques mois de IS 58 ct 1859, dix onces d argent qui lui furent donnees par nn soldat du Chaco , dont cette somme etait la solde. C est cctte pauvrete qui 1 empecha de pousser plus loin la partie materielle de son ocuvre de civilisation et de conversion des sauvages. En effet, sans secours suffisants, comment construire des maisons et des eglises? Comment former un peuple? Comment vetir autant de personnes nues , nourrir autant d affame s qu il existait d Indiens dans 1 Esquina ? Mais son zele pour le spirituel ne se ralentissait pas. S il apprenait qu uu de ses Indiens fut malade, il courait le visiter, le consoler. Toutes les fois qu il le pouvait, il rassemblait autour de lui petits et grands, leur enseignait les verites de la foi, recompensait par des presents ceux qui apprenaient le mieux quelques parties de la Doctrine- Chretienne et promettait da van tage pour 1 avenir. II cut voulu en baptiser beaucoup, mais il differait de leur administrer ce sacrement, excepte en danger de mort, regardant comme necessaire d en faire d abord des hommes , afin qu ils pussent se montrer ensuite de vrais Chretiens et non pas des apostats ou des barbares baptises , comme 1 immortel Benoit XIV appelait un grand nombre d indiens de 1 Amerique. II a confere le bapteme, m ecrivait-il, a huit personnes en danger de mort, dans VEsquina- Grande : trois hommes, une femme et quatre enfants. Deux des hommes sont morts en fervents Chretiens, les six autres ont recouvre la sante.
La ne se bornent pas les signales services rendus par le Pere Joseph a Fhumanite et a la religion, dans la province de Salta. 11 etait en outre, dans rEsquina, Forgane qui faisait connaitre au gouvernement les besoins et les evenements du Chaco. Tout cela ne lui faisait pas oublier les Tobas, pre mier objet de la sollicitude apostolique. En efl et, a peine fut-il revenu de Bolivie, qu il entreprit un long voyage a travcrs les montagnes et les deserts, dans 1 espoir de les y rencontrer. II y parvint, aprcs avoir parcouru plus de quatre-vingts lieues au milieu des tribus sauvages. Us etaient dans un lieu nomme Cangalle, ou s etait etablie autrefois une colonie d Indiens Bclelas. II sut tellement gagner leur amitie, qu ils lui temoignerent d euxmemes le dcsir d avoir un Missionnaire ; bien plus , ils lui cederent deux captifs de la province de Santiago, ct consentirent a conclure un traite de paix avec la province de Salta , jurant de ne plus lui causer aucun prejudice, pourvu que Ton acceptat quelques conditions qu ils proposerent. Et c est ce qui a eu lieu en effet jusqu a ce jour. A partir de ce moment, le P. Joseph eut de frequcntes communications avec ces barbares, dont il dosirait racheter tous les captifs des provinces de Santiago et de Cordova, tombes entre leurs mains. Mais le manque de ressources ne lui permit pas de mettre ce projet a execution. Cependant, loin de perdre courage, il retourua a 1 Esquina et employa toutes les ressources de son esprit pour
reussir dans son dessein. II eut recours a la charite des diverges stations de la front) ere de Salta, dans la partie proche du ileuve Yalle et de la ri\v occidentale du Bermejo; il ecrivit a Salta meme, demandant au gouvernement de vouloir bien ouvrir, a cette fin , dans la ville , une souscription , qui eut lieu en eff et. C est ainsi qu il parvint a reunir bon nombre de pieces de betail, de moutons, d instruments aratoires et autres dons de toute cspece, et revint, vers la fin de 1859, retrouver les Tolas. Helas! tons ces soins, toutes ces peines ne lui donnerent pas les moyens d atteindre le but de ses desirs. Car ces barbares, ay ant abandonne le lieu qu ils habitaient et emmene leurs prisonniers, etaient partis pour aller combattre une autre tribu de sauvages. II ne rencontra qu un seul de leurs Caciques, ainsi qu il me 1 a dit dans la lettre suivante datee du 19 mai 1859 ;
REVEIIEXD PEIIE PREFET,
Dans mon voyage chez les Tobas, j ai eprouve quo la patience est necessaire, moins encore pour supporter ies fatigues et les souffranccs dc la route, que pour endurer avec courage et tranquillite les insolences des sauvages que Ton rencontre en cliemin. Quant aux captifs, je n ai pn maintenant en delivrer aucun, ces Barbares eta at alles combattre les Belelas et les punir de leurs rapines. Je n ai pu m abouchcr qu avec un seul de leurs Caciques, qui rn a promis de me rendre les prisonniers.
S il vous plait d avoir des details sur le caractere, les usages et les defauts de ces Indiens, vous pourrez vous les procurer chez son excellence le Gouvcrneur Giiemes, a qui je les ai transmis dans un dialogue cut re m Indie 11 du -Bermejo et le Major dome.
Je suis toujours votre affectionne confrere, . JOSEPH PUIGDENGOLAS.
Je demandai cet ccrit, mais il me fut impossible de me le procurer. Cependant le Pere Joseph, desole du malheureux resultat de son ent reprise, retournaa 1 Esquina, pensant nuit et jour aux captifs dont il desirait si ardemment la delivrance. Afin de I obtenir, il cut soin de continuer ses rela tions avec les Tobas, qui lui firent dire, quelques mois apres, dc leur envoyer les chevaux neccssaires et qu il recevrait en e* change ces infortunes prisonniers. Cette nouvelle lui remplit le cocur d une joie incroyable. II voulut fairc le voyage en personne, et pour cviter les desagrements du chemin dc terre , ainsi que ccux causes par les barbares qu on y rencontre , il attendit a Esquina Don Emilio Palacios, qui sc rendait par eau a Corrientes avec une cargaison dc tonncaux et dc bois, afin de se joindrc a lui.
Au mois d aout 18GO, je visitai la rive oricntalc du Bermejo et les divers Caciques qui y demeuraient; puis , je passai le ileuve et gagnai Esquina. J y rcncontrai Dom Santiago et Dom Emilio Palaeios, dont jc viens de
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parlor; mais je n eus pas le bonlieur d y trouver le Pore Joseph. II etait alle, je ne sais pour quelle affaire, a une station du fleuve Valle, appelee Trampa- del- Faro, a vingt-cinq ou trente lieues de distance. J entrai dans sa maison et vis ce qu il avait fait : une maison d ecole et une chapclle etaient commencees. Je 1 attendis quelques jours, et comme il ne revenait pas, je lui ecrivis en ces termes :