MON MEN-AIME COXFREEE
J ai ete bien heureux de recevoir, le 13 du courant, votre aimable lettre du 26 juin dernier, avcc celle y inclusc de ma sceur, qui me prouvc une ibis
de plus la sincerite et la Constance cle son affection pour moi , et 1 empressement qu elle met a m informer de tout cc qui se passe dans notre cber pays, a 1 egard duquel aucune nouvelle ne me trouve indifferent, qu elle soit bonne on mauvaise; car, dar.s le premier cas je rends graces au Seigneur, et dans le second, j implore sa misericorde et sa clemence. Je ne puis cependant vous dissimuler que les trois evenements que vous m apprenez out profondement affiige mon coeur ! D abord , la perte de notre bien cher P. Vincent, dernier representant de rancienne Province de Brescia, et grand Promoteur de la nouvelle Province de Lombardie ; puis, la mort prematuree du P. David; et enfin, les grands troubles qui agitent 1 Italie. Heureusement j ai re9u a ce sujet, il y a peu de temps, une lettre de notre digne Vicaire-General, le P. Cesar Daleggio, observantin de la province des Marches, me faisant espcrer uue paix proehaine, avec 1 exaltation de notre Sainte Mere 1 Eglise Catliolique. Veuille le Seigneur que mes desirs, a cet egard, aieut bientot leur accomplissement !
Quant a notre situation , mon tres-cher Pere , il m est penible dc vous avouer qu elle ne s est pas amelioree depuis la paix conclue par les puis sances occidentales avec 1 Empereur de ce pays. An contraire, des que ce traite de paix fut public , dans toutes les villes de 1 Empire , les ennemis de notre religion, qui sont les nobles de la nation, fort puissants dans cette contree, entrerent en fureur, menacant d exterminer tous les chretiens, ainsi que tous leurs adherents futurs. Us out tourne en derision dans des libelles infamcs nos saintes ceremonies et nos Pretres Europeens , en leur donnant les Epithetes delle-lao-ie, c est-a-dire, Vhomme noir, et Si- Jam Knei-z, ce qui signifie le Demon Europeen!
Us ne se sont pas bornes aux railleries et aux menaces, A Hen-Kion-Fu, lieu de notre residence, un pauvre neophyte, qui avait essuye quatre-vingts soufflets, quatre-cents coups de baton et cinq mois de prison, fut, il est vrai, mis en liberte par ordrc du Mandarin superieur; mais tandis qu il retournait dans sa famillc, il fut inhumainement massacre par nos implacables ennemis. Quand scs parents porterent leurs plaintes au tribunal supe rieur, il leur fut repondu que les Mandarins ne pouvaient protegcr les chretiens et leur rendre justice , au milieu de la reprobation generale dont ils etaicnt frappes.
Mon venerable Eveque, Mgr Michel Navarro, des Observantins Espagnols, a failli subir le meme sort, a Hen-Kion-Eu. Avant le meurtre de notre neophyte, Monseigneur essaya de se presenter au tribunal, afin d implorerla protection du Mandarin en favcur de ce malheureux; or, non-seulement on lui en interdit 1 entree, mais il fut accable de mille injures et outrages par la multitude accouruc pour le voir, etpeu s en fallut qu il nc tombat victime de leur fureur. Tous criaient comme des danoniaques ! M ort it / Europeen f Mort a V Europeen! Ce n est que par une assistance speciale de la divine
Providence qu il put s enfuir , dans une barque , jusqu a la ville de Hen- Kon, province du Hu-pe, ou resident les Consuls Europeens, par 1 entremise desquels nous csperons une carte de surete de la ville royale de Pekin.
Je fus appele a ce sujet, ainsi qu un Pere Chinois nomme Andre Kum, devarit le tribunal superieur de Kiam-xa, capitale de cette province. Je m j rendis aussitot, accompagne par un Mandarin de Sian-tun. Mais a peine mon arrivee fut-elle comme, qu un immense concours de peuple chercha a, me voir, et je fus oblige de me presenter plusieurs fois a ses regards, sous peine de mort. Comme ces gens- la ne pouvaient se determiner a croire que je fusse Europeen, s imaginant peut-etre qu en ce cas, je devrais avoir d autres formes que les miennes, ils se mirent a fouiller la cliambrc que j oceupais, en furetant partout et d une maniere fort peu amicale. Ce fut au point que je fus oblige d implorer le secours du Mandarin, qui, en effet, envoya quelques soldats pour notre defense. Loin de cesser alors, les clameurs n en devinrent que de plus en plus furieuses, et le tribunal, tresheureusement pour moi, jugea necessaire de me transporter, pendant la nuit, dans 1 enceinte de ses batiments, oil la populace ne put penetrer ; et c est ainsi que nous eumes un moment de repos.
J ai su depuis que ce peuple projetait ma mort. En consequence, le lendemain de mon depart qui n etait pas encore connu, une foule immense se rassembla et forya les portes du tribunal, oil j avais asile, resolue d exterminer egalement tous les chrctiens de la ville. Mais la Divine Providence a dejoue ces mauvais desseins, en me faisant partir la veille. cher Pere Constantin, comment pourrais-je vous promettre de vous ecrire une autre fois, vivant au milieu de pareils ennemis du nom chretien? Le passe-port royal ne nous sera d aucune utilite centre des brigands, qui ne craignent aucune puissance. Aussi tout notre espoir est-il dans la Divine Providence : qui conjidit in Deo, non confimditiir . Ces hommes, mon Pere, ne craignent nullement les Europeens, taut qu ils n en out vu aucun vaisseau. Ils ne nous respectcnt que la ou les Europeens out debarquc et peuvent user de leurs armes. Voila pourquoi on ne pense menie pas a eux dans ccttc Province de Hu-po, et 1 hostilite contre la religion cliretienne ne fait qu y croitre en toute liberte. De toutes parts on n cntendque cris, blasphemes, imprecations et calomnics contre nous ; ce qui non-seulcment fournit aux autorites publiques 1 occasion de nous mepriser, mais encore detourne de leur projet tous ceux qui avaient manifesto Fintention de se convertir a la vraie Eoi.
On va jusqu a nous accuser de favoriser les rebelles qui parcourent cct empire dans tous les sens en se livrant au pillage, se sont rcndus maitrrs des meilleures provinces, ct nc sont plus qn a, environ cent millcs de nous. Plus d une fois cette calomnie a porto les Mandarins a cnvovcr leurs soldats visiter notre residence, craignant que nous ne cacliions des munitions de guerre ; mais toujours, graces a Dieu , on a reconnu notre
innocence. Ce qui fait croire an peuple que nous avons des rapports avec les re belles , c est qu il ne sait pas distinguer notre tres- sainte religion de celle de ces sectaires qui se donnent le nom de Tien- Chit- Kiao, c esta-clire Chretiens; on pourrait peut-etre en conclure que ce sont des pro selytes des societes protestantes d Angleterre. Ce qui est certain, c est que, partout oil ils passent, ils detruisent les Miao , c est- a- dire les tem ples des faux Dieux , massacrent tous ceux qui leur insistent , pillent les les maisons et enlcvent les jeunes gens des deux sexes, qu ils trainent a leur suite en triomphe. II est egalement certain que les societes dont je viens de parler, travaillent a fairc penetrer leurs doctrines perverses meme dans ces contrees, surtout au moyen de livres, que leurs ministres repandent avec profusion partout ou ils peuvent se fixer. Mais je suis sur qu ils gagnent peu de proselytes, encore n est-ce qu a prix d argent, parce que ni leur doctrine, ni leurs exemples, ne sont propres a convaincre les Chinois de la verite de la religion anglicane.
A toutes les difficulty s que rencontre la rapide propagation de notre sainte religion en Chine, vient se joindre le vice de fumer 1 opium; vice presque universellement repandu , parmi les femmes comme parmi les hommes, et justement condamne par la Sainte Eglise. Catliolique. En effet , les personnes qui out contracte cette habitude ne veulent pas y renoncer, et par consequent nous ne pouvons pas les initier a la foi, fussent-elles disposees a abandonner 1 idolatrie et a embrasser le christianisme.
Dans votre excellente lettre, mon bon Pere, vous me recommandiez d ecrire a notre cher confrere, le Pere Francois de Gorla, Missionnaire au Hu-pe et pro-vicairc de Mgr Celestin Spelta, pour 1 engager a tcmoigner plus de commiseration a ses parents et amis, en leur donnant de ses nouvelles. Helas! je dois vous apprcndre, le coeur brise et les yeux pleins de larmes, qu il est passe a une meilleure vie, recompense de ses fatigues apostoliques. Tous ceux qui Font connu out deplore sa fin prematuree, arrivec vers la fin du mois de juiilet dernier. Notre province do la stricte Observance de Lombardic a bien le droit de sc glorilier ct dc se rejouir dans le Seigneur, au souvenir de ce glorieux fils et missionnaire qui 1 a tant honoree , ct nous n oublions pas de demander dans nos prieres que son ame benic repose en Jesus-Christ.
Mon bon compagnon de voyage et dc mission, le Pere Candida de Blgoli , des Mincurs Obscrvantins reformes de Toscanc , m a quittc pour aller a la Mission dc Hu-pe. J en ignore la raison, et en I prouvc une grande tristesse. Ce qui me console un peu, c est de savoir qu un autre Missionnaire vient d arriver d Europe, et qu un second est en route pour cettc province d U-Nam, et que tous les deux sont Napolitains. En ce moment, sans compter notre Evequc , nous sommes douze pretres, tant europeens qu indigenes , qui ne manquons pas d ouvage dans cette vaste
province chinoise. Ici, tres-cher Pere Constantin , je finis ma lettre, deja trop long-lie, en me recommandant a vos prieres et a celles de tons nos bons confreres, amis et bienfaiteurs , pour lesquels je prierai a mon tour au Saint Sacrifice de la Messe. Et croyez-moi toujours, tel-que je me plais a me redire ,
Votre bien affeetionne ami et confrere,
EB. ETJSEBE MAB.IE DE DAXGO, Min. Obs. ref. Miss, apost. en Chine.
Quelques-uns de nos lecteurs trouveront peut-etre exagerees les diffieultes dont parle notre Missionnaire , pour la propagation de la Eoi en Chine, apres le traite de paix conclu entre cet empire et la Erance; mais le rescrit imperial suivant , obtenu recemmcnt par M. Bourboulon, ambassadeur de Erance a Pekin, et signe du prince Kong, premier ministre, rend un irrefutable temoignage de la verite de ce qui precede.
Edit imperial du sixieme jour du troisieme mots du regne de Tony- Tche
( avril 1862J.
Dans une de ses precedences communications, le ministre des affaires etrangeres m avait fait connaitre que, les missionnaires francais n ay ant d autre but que de precher le bien, 1 Empereur Kang-lii avait autorise le libre exercicc de la religion catliolique. C est pourquoi je publiai alors un edit ordonnant a tons les magistrats de mon empire de jugcr dorenavant avec justice les affaires des Chretiens, quelles qu elles fussent. Mais, confrc mon attente, j apprends par une communication du meme minis t ere que beaucoup de ccs magistrals n ont tenu aucun compte de mes ordres , ni des instructions qui les accompagnaient.
En consequence, j ordonnc de nouveau, aux vice-rois et gouverneurs de chaquc province , de veiller plus effieacement a cc que tous les magistrats soumis a leur jiiridiction obeissent a 1 instant memo a cet Edit, en montrant 1 equite la plus parfaite dans toutcs les affaires regardant les Chretiens, affaires qu ils devront terminer dans le plus bref delai possible, sans s oceuper dc leur opinion personnellc , afin de prouver que notre bienveillance est egale pour tous.
Et j ordonne en outre qu a partir d aujourd hui Ton fasse droit a tout or que contient la requete qui m a ete adressee a ce sujet. Respect e/, cet edit.
Pour traduction conforme :
Le Secretaire interprete de la legation franqaise en Chute,
Sine : II.
) Rnsifi- <t<> Mail , 2G juillet 1862.
SYBIE.
Lei I re du Pere ERAX^OIS D ASCOLI Min. Obs. de la Province des Marches, au Redacteur des Annales , sur une Ecole de Socurs de Naza reth, onverte dermerement a Saint- Jean $ Acre pour V education des jeunes files dans cette ville.