‹ Annales des missions franciscaines Volume 2Chapitre 79 sur 99 · MISSIONS SUR LA RIVE ORIENTALE DU BEEMEJO · texte numérisé non relu

MISSIONS SUR LA RIVE ORIENTALE DU BEEMEJO

Relation du T. R. Pere PIEKRE PELLICI DE LUCCA, Prefet apostolique des Missions Franciscaines du Cliaco, en 1 Amerique meridionale , au Redacteur des Annales, sur 1 ctat de ces Missions et sur 1 Association catkolicocivilisatrice, fondee par lui dans I interet des sauvages de la Confederation Argentine 1 .

La rive orient-ale du Bermejo, qui porte le noin de Grand- CacJio ou Pla mes de Manso , est line plaine vaste et fertile, qui, du l\ T ord au Sud, s etend depuis les collines d Oran jusqu au Paraguay, et, du Levant au Couchant, depuis le Pilcomajo jusqu au JBermejo. Plus aeree et plus ouverte que la rive occidentale, elle presente, avec ses champs immenses et ses bois touffus, de plus grandes ressources, et son climat est si doux et si salubre, qu on n y decouvre jamais sur la terre le triste aspect de Thiver; car elle est coutinuellement revetue d une verte et luxuriante vegetation. Le Bermejo, sortant de temps en temps de son lit, 1 inonde de toutes parts, de maniere a former comine une grande mer, et ca et la de petites lies, qui sont les points plus eleves que les eaux n ont pu couvrir. En se retirant, le fieuve laisse sur le terrain des especes de bassins, de lagunes et d e" tangs, dont Feau en certains endroits court la plus grandfe partie de Fannee, ne se dessechant que dans les derniers mois de Fete. C est dans ces plaines sans fin qu on trouve reunis beaucoup d Indiens Chiriguanos, Matacos et Tolas, qu on pourrait amener facilement a se soumettre aux regies d une societe chretienne et civilisee, pourvu que des missionnaires en noinbre suffisant voulussent s en charger, et que disparussent les obstacles suscites par les chretiens euxrnemes.

J Suite et fin. Voir la livraison prec<klente , page 277.

En Tannee 1856, a quarante lieues cVOran et a huit de PEsquina Grande, commenca a se former une colonie de Boliviens, a laquelle on donna le nom de Saint-Philippe et de Saint-Jac ques. I/annee suivante (1857), sur la demande de 1 Excellentissime Gouverneur de la Province, deux de nos Missipnnaires du college de Salta s y transpoiierent, savoir, le Pere Masea et le P. Daniel Michelini, envoyes pour en prendre soin par le Vice-Gouverneur avec des appointements de dix piastres par mois, afin de pourvoir a leurs besoms. Parvenus a leur desti nation le 7 decembre de la rneme annee, ils furent recus avec de grandes manifestations de respect et d affection par les Colons et les Indiens , et songerent immediatement a s arranger une demeure provisoire et une petite chapelle. Or, il arriva que, peu de temps apres, le Bermejo, sorti de son lit, inonda comme une grande mer tout le Chaco, a tel point que quelques endroits seulement un peu plus eleves que le reste du pays ne furent pas converts par les eaux; c est la que les Peres durent se ref ugier, bloqu.es de tons cotes et sans esperance de secours, prives de ce qu^il fallal t pour offrir le divin sacrifice, comme de tout ce qui est necessaire a la vie. De sorte que, pour ne pas mourir de faim, ils furent reduits a rechercher de V Algaroiiba et cVautres fruits sauvages, et a se nourrir d aliments qui no conviennent qu aux indiens et aux animaux. Cette situation penible dura jusqu a paques; alors le Pere Daniel resolut de sc-, rendre a Oran afin de s y procurer, avec les dix piastres qmi le gouvernement allouait aux Missionnaires, tout ce qu ; il fallait pour assurer leur subsistance, ainsi que des etoffes suffisantes pour vetir les Indiens, petits et grands, homines et femnaes, qui tons etaient nuds. Mais il avait a franchir une route bien difficile, des lacs et des marais, des montagnes et des caiiaux a traverser, et il etait accompagne de bons nageurs, sans lesquels, loin de jarnais attendre son but, il aurait certainement trouve la mort; le seul soutien de ces homines genereux au milieu de tant de privations et de souffrances etait Taifection des indiens et le desir quails montraient de recevoir le bapteme. Cependant quand on dit ensuite a ces pauvres sauvages qu avant d obtenir cette grace, il fallait quails apprissent la doctrine cliretienne et les prieres de TEglise, ils s y preiaient de mauvaise grace, ii cause de la honte que leur causait leur nudite, excepte les eiifants qui accouraient en foule au catechisme.

Le territoire du premier Cacique, nomine Ignace, contient environ huit cents indiens, sur lesquels le Pere Daniel nous a, fourni la courte relation suivante, qu il est utile de rapport or

ici : Ces indiens sonfc pauvres, grossiers, tellement ignorants dans les arts ct les sciences, quails savent a peine compter jusqu au nombre cle vingt. Us n ont d idees que celles des choses materielles, percues an moyen des sens. De la vient qne leur langue se borne a un tres-petit nombre de mots. Us n ont aueune religion, si ce n est que dans leurs assemblies et leurs uanses ils invoquent avec de grands cris le demon, auquel ils s adressent pour le consulter snr leurs maladies et sur les evenements futurs, par le ministere d un sorcier qui cst leur medecin. Ils ne connaissent ni 1 indissolubilite du mariage, ni la polygamie; s ils sont ennuyes de vivre avec une femme, ils Fabandoiment pour s unir a une autre; cela arrive assez rarement apres qu ils en out eu un enfant, mais quand cela arrive, la i emme abandonnee s en venge en tuant la pauvre creature. Quant a la pauvrete et a la ruisere dans lesquelles ils sont plonges, il cst impossible d en donner une idee; pourtant ils ne s en affligeut nullement, au contraire ils sont joyeux et tranquilles, contents de ce que leur fournit la Providence. Leur vetement consiste en un morceau de toile rouge ou autre etoffe grossiere dont ils s enveloppent, leur maison est une cabane ronde, faite de branches d arbre, couverte d^herbes ou de paille. Leur nourriture varie suivant les saisons; ils mangent du Clianar au mois de novembre, ensuite de VAlgarolba jusqu a la fin de fevrier, le reste du temps du Histol et les legumes que produit la montagne, jusqu^a ce que les inondations du fleuve surviennent et leur fournissent une peche abondante. Les homines seuls s y livrent, laissant aux femmes toutes les autres besognes. Sans sortir du territoire, ils ont ^habitude de changer souvent de residence, et ce qu il y a de plus curieux, c est quails brulent leur liutte toutes les deux ou trois semaines, et le lendemain se mettent en devoir de la rebatir quelques lieues plus loin; puis, apres avoir ainsi voyage pendant quelques mois, ils retournent a leur premier endroit.

S ils tombent malade, leur medecin les trait e avec des insuffla tions et des cris semblables au mugissement d^un taureau, efc ils restent dans un tel etat jour et nuit, sans autre nourriture qu un peu ft Algaroliba ou de poisson. Lorsque le malade est sur le point de mourir, les parents et jusqu aux enfants commencent a faire, en criant autour de lui, un tintamarre infer nal; des qu^il est mort, ils le portent sur la montagne, ou Fayant depose par terre, ils le couvrent de branches d arbres. Apres cela, les femmes du defunt entonnent une complainte tres-lugubre, qu^elles repetent pendant huit jours, battant en mesure le

sorte de mortier en bois rempli d eau, avec un cuir bien adapte a, Fouverture. 11s croient que Fame meurt exactement avec le corps, disant neanmoins quails ignorent ^enti element quelle est sa destinee. S il arrive que le Missionnaire aille visiter les malades, ils se taisent et tout bruit cesse autour d eux. Un jour etant alle avec le Pere Maseo visiter une femme malade, je lui demandai s il lui plairait de recevoir le bapteme; elle me repondit que oui. Je me mis done a lui enseigner ce qu il est necessaire de savoir pom le recevoir; mais elle me faisait in stance par instance pour que je ne tardasse pas a lui administrer ce celeste remede, parce qu elle tenait a mourir chretienne. En etfet, tandis que mon compagnon lui donnait le rnieux possible une instruction hatee, je retournai a la chapelle chercher Feau benite, avec laquelle je lui administrai le sacrement du salut. Cela fait, chose admirable! a peine avais-je acheve les derniers mots de la formule sacramentelle , qu elle expirait, de sorte que si j avais tarde un seul instant, le temps m aurait manque pour agir. La dessus il me parut opportun d adresser une vive allo cution aux indiens presents sur le inalhenr irreparable de ceux qui meurent sans recevoir le bapteme; et pour ce qui regardait la vieille femme qui venait de mourir, ils ne devaient pas pleurer sa perte, mais plutdt.s en rejouir, vu qu ils avaient lieu d espercr qu ils avaient acquis en elle une parente et une amie dans le ciel, laquelle prierait pour leur conversion et leur bonheur. Tel est le recit du Pere Michelini. Maintenant parlons des obstacles que nos pauvres Missionnaires rencontrent tant dans Fetablissement que dans le gouvernement de ces Missions. Au mois de juillet 1859, j allai an Chaco, pour visiter la colonie de S. Philippe et S. Jacques, oii je vis les indiens meles avec les chretiens, qui malhetireusement, outre leurs propres vices, avaient encore contracte ceux des pauvres gens a qui ils auraient dii etre plutot un sujet d^edification. Ainsi ils traitaient ces malheureux, non pas merne comme des esclaves, mais comrne des animaux sauvages, et ils se montraient si ingrats que, quoique nos Missionnaires instruisissent gratuitement leurs enfants, ils ne pouvaient en obtenir, par un sentiment de reconnaissance, ni un cheval, ni un conducteur pour se transporter dans une autre localite, afin de ne pas s egarer dans ces deserts; ce qui fit que le Pere Maseo, ayant du pour cause urgente se rendre du cot6 d Oran, erra toute une journee, en s en revenant, perdu dans les landes du Chaco. Les terres de ce territoire avaient toutes etc occupees paries memes individus, qui, a F occasion du debordement extraordinaire du Bermejo, non contents des quatre

lieues d etendue que leur avait concedees le gouvernement, en prirent une cle plus dans la partie superieure et Poccuperent pareillement eux-memes. Ainsi, comme il n y avait plus la de lieu assez eleve pour s y refugier pendant le debordement des eaux et y metfcre en surete la mission et les pauvres indiens, le Pere dont nous parlons se mit a parcourir les montagnes; mais n y ayant point trouve non plus de site convenable, il passa de Tautre cote du fleuve, et apres avoir visit e la Esquina grande, il retourna a Oran. La, il informa le vice-gouverneur du veritable etat des choses, et lui proposa de separer les Indiens des Colons, en chargeant les Missionnaires de trouver en attendant un lieu propre a y recueillir les premiers et a former ce qu on appelle une Reduc tion. Les Missionnaires s enfoncerent en consequence courageusement dans les forets et les deserts, arriverent enfin a un endroit a trois lieues au nord de la colonie, ou dans les annees precedentes avait vecu un nomine Martiarena, massacre depuis par les Indiens, et convinrent avec le gouvernement d y etablir la Mis sion. Mais les Indiens, qui tons d abord avaient promis de s y transporter, firent valoir ensuite tant d excuses et de difficultes, qu on vit clairement quails auraient beaucoup de peine a sortir des terrains habites par leurs ancetres, ou ils avaient vecu jusqu alors. A cette occasion, ils se plaignirent des precedes barbares, des tromperies, des insultes, des injustices des chreticns, qui ne tendaient a autre chose qu a les depouiller de leurs droits, meme de leurs droits naturels. Ces plaintes, entendues par les Colons avec une brutale indifference, ne pouvaient qu exciter la compassion des Missionnaires, qui, profondement desoles de ne savoir ou fonder la Mission, prirent apres en avoir delibere entre eux la resolution de s en rapporter au Gouverneur de la Pro vince, pour qu il leur fournit un terrain cony enable. Cependant ne voyant plus le moyeu d aller en avant, ils demandaient de retourner a Salta, parce qu il leur paraissait inutile de demeurer au milieu de mille souffrances dans le Chaco, sans pouvoir y faire aucun bien. Lorsque j eus connaissance de tout ce qui se passaifc, j en fis aussitot a Son Excellence le Gouverneur le rapport suivaut :

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