EXCELLENTISSIME GOUVERNEUR
// Dans les plaines de Manso, pres de la Tete du Tigre, au-dela des limites du domaine de Don Marc Apparizio, et a quelques lieues plus bas, vivent environ liuit cents Indiens Chaguares soumis au Cacique Ignace, que nos Peres Missionnaires ont
commence d initier a la vie et a la civilisation chretienne; ces Indiens ont, de temps immemorial, etc les possesseurs paisibles et legitimes de ce territoire, jusqu a ce que D. Andre Mirandes, agent du gouvernement, Fait demande et obtenu a bail. Mais veuillez remarquer comment les choses se sont passees. Mirandes s introduisit sous des apparences cVamitie pres de ces pauvres Indiens, y fixa sa demeure et leur fit cadeau de quelques vaches; puis, s etant associe avec plusieurs antres personnes au nombre de dix-sept, il demanda et obtint du gouvernement quatre lieues de terrain, le long du Bermejo, et autant en largeur, pour fonder une colonie jusqu aux limites des possessions de Joseph Guerreros, lesquelles se trouvent a une lieue au-dessous du lieu qu on appelle Nado del Gallo. II en est resulte que ces malheureux, en recompense de Tamitie qu ils out contractee avec les cliretiens et des services quails leur ont rendus, out perdu ces terrains que leurs peres et aieux possedent de droit naturel depuis des siecles, sans qu il leur soit possible d elever aucune reclamation.
" En outre, dans le courant de Fannee, a la suite des debordements extraordinaires du Bermejo, qui n ; alla point toutefois jusqiFa couvrir F emplacement de la colonie, les chefs de ladite colonie demanderent et obtinrent, par 1 entremise de Joseph Guerreros et de Maria Cruz Guerreros, un autre terrain de quatre lieues, en commun, en meme temps qu on donnait un terrain d une demi-lieue a D. Andre Mirandes et a D. Marc Apparizio indivicluellement; et cela, tandis que liuit cent quatre- vingts Indiens, anciens possesseurs du pays, n^ont plus un pouce de terre, ou ils puissent se batir leurs cabanes et se refugier! Lorsque je visitai les deux rives du fleuve du Chaco, j assistai avec Farpenteur D. Louis Lopez a la delimitation des terrains assignes aux nouveaux habitants de la colonie; je les encourageai et les secondai de mes conseils; mais voyant qiFon ne laissait pas le moindre coin de terre aux Indiens, qui, de leur cote, ne voulaient pas se decider a suivre les Peres missionnaires, sur la rive opposee du fleuve, je protestai centre une pareille iniquite , et je resolus de me faire leur protecteur aupres de rExcellentissime Gouverneur de la Province. Neanmoins, coinme le Gouverneur et la municipalite cle la ville d Oran s^etaient engages a obtenir eux-memes du gouvernement un terrain d une demi-lieue a prendre dans les domaines dits Mercede d Ordognes , et un autre ter rain d egale contenance pros de ceux de feu Martiarena, terrains abandonnes depuis longteinps; comme d^ailleurs je conservais quelque espoir de determiner les Indiens a les occuper, j ordonnai aussitot aux Missionnaires de se transporter avec tous les
sail v ages a ce siege de la nouvelle Mission, afin de ne point perdre la semaille et la recolte de 1 annee.
// En consequence on se mit a 1 oeuvre des le 4 octobre 1858, on ouvrit un chemin a travers les nionts qui rendaient ce canton inabordable. Malheureusement, lorsque les Missionnaires inviterent le Cacique a s installer avec tous les siens en ce lieu, ceuxci firent mille objections, en prouvant bien quails ne voulaient pas entendre parler du projet. Les principaux et plus anciens membres de la tribu se reunirent et tinrent conseil, puis, trois jours apres, ils se presentment aux Missionnaires, et le plus instruit d entre eux, qui connaissit Fespagnol, comme ayant servi dans la milice en Tucuman, s exprima ainsi en leur nom : //Nous sommes bien pauvres, raais non des faineants ni des paresseux; nous constituons an contraire la force des chretiens, et nous sommes les bras de lenr Industrie. En realite, y a-t-il un chretien qui augmente son patrimoine saus le travail des Indiens? C^est nous, c est nous qui travaillons, et pour un si miserable salaire, que celui de deux mois suffit a grand peine a nous pro curer une paire de pantalons on une vieille chemise, ou bien deux ou trois aunes de toile grossiere, et parfois rien du tout, tandis que les chretiens, an contraire, s enrichissent de jour en jour davantage, en fermant les yeux sur notre pauvrete et notre misere et en s abreuvant de notre sang! Mais cela serait pen de chose encore. On a ainene ici quelques tetes de betail qu on nous a donne a garder; et comment nous en a-t-on recompenses? En s emparant de iios terres a Faide de mille pretextes, afin de nous en eloigner. N importe, disions-nous! perdre la vie et jusqu a la derniere goutte de notre sang, nous n en sortirons ni vifs ni morts, C est ici et non ailleurs, nos Peres, que nous voulons la mission. Oh! ne nous abandon nez point a la i ureur des soldats! II est vrai que nous nous enivrons sou vent, et qu alors nous nous livrons a des querelles oii nous nous donnons la mort; mais dorenavant nous serous dociles a vos ordres, nous travaillerons, et nous construirons des maisons pour vous et pour nous, avec une belle egiise, comme celle de Tucuman, mais sur notre territoire! // Tel i ut le discours de Flndien. Les Missionnaires ajoutent : Certainement, si Dieu delie la langue des enfants a la mamelle, pour qu ils annoncent la verite, ce sauvage recut de Dieu ce jour la un don pareil pour defendre le droit naturel des siens; car on aurait cm entendre parler un Ciceron. Eh bien! j ; userai de ma qualite de Prefet de ces missions pour me constituer le defenseur de ces malheureux en m adressant a ?Excellentissime Gouverneur; je demanderai qu on repare 1 inique usurpation
qu on a faite de leurs terrains, contrairement au droit naturel et au bien public de la Confederation Argentine. En effet, selon le droit naturel, le premier occupant est maitre des terrains abandonnes et deserts; cette propriete, il ne peut la perdre qu a la suite d une guerre juste, ou bien par une vente ou cession volontaire. Aussi le souverneinent lui-meme met-il a ses donations
la clause suivante : Sans prejudice des droits des tiers ou des plus anciem possesseurs. Or il n est pas douteux que les Indiens n aient ete les premiers possesseurs de ces terrains, ou leurs ancetres ont vecu de temps immemorial, et apres eux leurs descendants, et ces terrains n ont jamais ete ni cedes, ni vendus, ni conquis. Du reste, loin d etre hostiles aux chretiens, ces pauvres Indiens desirent embrasser leur religion et leur genre de vie en societe, tandis que les chretiens, les trompant sous des apparences d amitie, leur enlevent leurs biens. Qu on ne parle pas de la con cession qui en a ete faite ensuite par le gouvernement a ces cruels spoliateurs; cette concession est absolument nulle, puisqu on n y tient pas compte du prejudice des tiers, ni du trouble apporte a la jouissance des plus anciens possesseurs. Qu on ne me dise pas non plus que les Indiens sont ineptes a posseder; car leur qualite d infideles ne les empeche pas d etre des homines, des indigenes de la Confederation Argentine qui, comme tous les autres, doivent jouir des droits que la constitution de la Kepublique assure aux Juifs , aux Turcs , aux Protestants , aux heretiques, aux incredules. II est evident, d ailleurs, qu une pareille spoliation est contraire au bien public de la meme Confe deration. En effet, supposons que le gouvernement refuse de leur faire restituer les terrains dont ils ont ete depouilles, qu en resulterait-irr 1 I/impossibilite de rendre la paix au Chaco, de civiliser et de convertir ces inficleles, qui se ligueront et s j armeront pour la defense de leur pays natal centre les chrefciens, et de la Feffusion du sang, la destruction des patrimonies deja florissants, de sorte que personne ne sera en securite.
// Par tous ces motifs, presse du desir ardent de voir les progres de la societe civile et la propagation de la foi catholique en ce pays, au nom de ces Indiens les Chaguares , je supplie TExcellentissime c;ouverneur de vouloir bien leur faire restituer
leurs terres, et en outre accorder dans 1 interet des Missions un nouvel espace de quatre lieues, en aval et le long du Bermejo, dans le canton de D. Marc Apparizio, sans compter ce qui de pend de la jaridietion du Cacique Ignace. En outre, je le prio instamment d assigner, au-dela de la Mission des Indiens Chaguares , un autre terrain de quatre lieues le long du meme fleuve,
pour Fetablissement d une autre Mission dans 1 interet des cinq cents Indiens du canton du Cacique Patio, qui se montrent tout disposes a embrasser la foi et la civilisation chretienne.
n ER. PIERRE M. PELLICI,
Prefet des Missions.
a Salta, ce 22 fevrier 1858.
Maintenanfc, il m est bien agreable de vous dire que le gouvernement a fait droit a toutes mes demandes, comme vous le verrez par les pieces dont je vous envoie copie 1 ; il ne me restait done plus qu a rn adresser aux catholiques de la Province de Salta, pour les exciter a compatir au malheureux etat de tant tPirifideles errants dans le Chaco, et dont un si grand nombre mouraient dans leur extreme misere, a les secourir et a cooperer a la noble entreprise dont je m occupais. Je leur fis connaitre la necessite ou j etais de donner des vetements a tant de personnes reduites a la nudite, des vivres a tant d affames , de construire des maisons pour les mettre a Tabri de la pluie et de 1 ardeur du soleil, d elever des eglises, ou ils pussent se reunir et recevoir des enseignements et des consolations; et je dois dire que tous ont rcpondu a mon appel par des dons si genereux en argent et en denrees utiles, qu on ne pouvait rien voir de plus editiant. En consequence, au commencement de Janvier 1859, je quittai Salta, je me rendis a Oran et a TEsquina grande, et je m y embarquai sur le Yapeur il Bermejo pour Corrientes, avec 1 intention de visiter les deux rives du fleuve, de connaitre les tribus sauvages qui les habitent, et de parvenir ainsi a mon but. Mais mon projet eclioua, parce que le bas niveau des eaux du fleuve ne permit pas au Vapeur de s avancer aussi loin qu il Teiit fallu, de sorte qu apres quinze jours -de navigation, je fus oblige de retournerpar terre a FEsquina. Ayant done abandonnele Bermejo, je franchis, au milieu de lacs et de marais, la frontiere de Salta, du cote du fleuve Valle, je descendis au Parage , et sur la rive du Salado je fis plus de dix lieues de cliemin dans des detours continuels, et j arrivai, apres quatre mois de voyage extremement penible , a la villc provisoirement capitale de la Confederation Argentine. La j obtins quelques secours du gouvernement national, qui donna memo a celui de Salta Tordre de me faire occuper les terrains de la Mission, j etablis la Societe catliolico-civilisatrice au profit des Indiens du Chaco; puis, sans
!) Ce sont les decrets du gouvernement dat^s de Salta, les 17 et 23 decembre 1858 et Janvier 1859, sous les signatures de Guemes, Goytia et Uriburu.
plus de retard, je repris le me me cliemin avec deux maitresouvriers, Fun macon, 1 autre mecanicien, et j arrivai le 15 octobre a la Mission de Fautre cote du fleuve. Mais la ayant vu nos Peres Missionnaires, je trouvai que rien n etait fini, puisque le gouvernement ne les avait pas encore mis en possession cles terrains qui leur avaient ete concedes. Neanmoins , pour gagner du temps, je cliargeai le mecanicien de visiter tons les environs et les divers cours d eau et de voir s il etait possible d y construire un inoulin; mais comme il ne trouva aucun endroit propice a eet effet, je me dirigeai avec lui vers Oran, afin d obtenir immediatement la prise de possession des terrains, et de me procurer un bateau qui me permit de communiquer avec la Mission au temps des crues du fleuve. Effectivement le lieutenant du gouverneur decida qu un arpenteur viendrait sur-le-champ avec nous pour mesurer et nous assignor les liuit lieues de terrain qu on nous avait concedees. En consequence, ne voulant pas m exposer a rencontrer de nouveaux obstacles, je me rendis au mois de novembre a Salta, et je presentai a FExcellentissime gouverneur de cette Province F expose suivant, que, de son agrement, je porte a la connaissance du public.
A l } Uxcellentissime Gouverneur de la Province de Salta.
a Le P. Pierre Marie Pellici, Prefet Apostolique de la Mission du Chaco, qui se propose de propager la religion catholiqne sur les deux rives du Bermejo, et d y encourager 1 agriculture, ainsi que les autres arts de la civilisation, en en mettant les populations en communication entre elles, au moyen d un canal navigable, en creusant des canaux d^irrigation, en construisant des moulins et en executant cV autres travaux, propres a amener les Indiens a la vie civile, s adresse, avant de mettre la main a une si erande
entreprise, a FExcellentissime Gouverneur de cette Province, et le supplie, pour la securite et la celerite de 1 affaire, de vouloir bien decreter ce qui suit :
1 Que les Indiens, qu il se propose d amener a la vie sociale, et les populations qui se grouperont n etant point encore unis par les liens cle la societe et du cliristianisme, vivent, sous des lois en rapport avec leur situation, et sous la direction supreme, taut au temporel qu au spirituel , du chef des Missions et de ses representants; et qu en meme temps ces memes Indiens se choisissent et se nomment parmi eux un gouverneur, un sous-gouverneur, et d autres fonctionnaires capables de former un tribunal et de rendre la justice; les Missionnaires leur apprendront a gou-
verner avee autorite et a se faire respecter de la multitude, ils les dresseront a radmiiiistration de la justice et an maintien dc Fordre et de la tranquillity publique.
// 2 Que cet etat de choses clure jusqu a cc qne les Indiens soient snffisamment instmits et civilises , et qu alors le chef de la Mission les remette au gouverneur de leur province respective, et a FEveque Diocesain, pour qu il les pourvoie d un cure.
// 3 Qu en attendant, les Peres Missionnaires, comme les vil lages qui se formeront, soient places sous la protection imme diate et speciale du gouverneur de la capitale , sans dependre aucunement des municipalites et des autorites subalternes, de telle sorte que le chef des Missions communique directement avec le gouverneur.
// 4 Conform em ent a la requete presentee Fannee derniere et a Farticle precedent, le meme gouvemeur voudra bien ordonner qu aucune autorite civile, militaire ou judiciaire ne se inele du gouvernement des Missions et des neophytes, et ne puisse en aucune facon molester ni ceux-ci, ni les peres; sauf toutefois a leur porter, en cas de besoin, le secours quails reclameraient.
// 5 Que les fautes et les delits soient juges et punis d un chatiment convenable par le corps de magistrals qui sera etabli en chaque village; de telle sorte pourtant que, si quelque indien comniettait un homicide, et que Fon eut a craindre que les pa rents ou amis de la victime n attentassent a la vie du meurtrier, les missionnaires le renverraient au juge immediat, en protestant qu ils ne decident rien quant au chatirnent que le prevenu pourrait meriter, mais qu ils ne le renvoient qu afin de le soustraire aux periles qu il courrait dans la Mission, et de le faire soumettre a line punition moderee. Lorsqu ensuite ils auront a appliquer eux-memes la punition, ils y montreront toujours la com miseration qui convient a leur condition de peres.
6 Qu aucun Indien ne pnisse sortir de la Mission sans Fagrement du Missionnaire. Ceux qui auront besoiri de sortir pour leurs affaires s adresseront a lui, et il leur accordera avec bonte un conge par ecrU, pourvu qu ils ne soient pas occupes a des travaux et a des emplois de la Mission; en ce dernier cas, du reste, ils recevront chaque mois une paie convenable soit en argent, soit en marchandises.
tt 7 Que les terres destinees a chaque Reduction lui soient garanties d une maniere absolue sans charges ou clanger de contre- ])retentions, et que la possession des huit lieues de territpire deja conccdees aux Indiens des Caciques Ignace et Patio soit posihvcmcnt confirmee.
< 8 Mais commc au dessous de ce territoirc dc la rive orientate se trouvent plusieurs tribus incliennes cles Caciques Escalante, Anselme et Antonin, que le pere Prefet so propose cgalement de. reunir dans des villages, en ouvrant im canal navigable, qui y rende les communications faciles, et fournisse assez d eau pour les irrigations, il demande que ces terrains, a partir des domaines du Cacique Patio jusqu a Fembouchure du canal en question, soient assignes a la Reduction des Jndiens des Caciques sus-nommes, plutot que donnes a des particuliers.
" 9 Comnie d ailleurs ce can d doit s ouvrir et passer a travers le territoire de la colonie des saints Philippe et Jacques, et qu il faudra faire des depcnses enormes pour le mettre en communica tion avec les autres canaux, dits Madrogones , Fexposant supplie rExcellentissime gouverneur de vouloir bien decreter : d abord, que des aujourd hui et a Favenir il est defendu a qui que ce soit de s opposer a la construction et a Fentretieu duclit canal, efc en meme temps, que ceux qui y coopereront auront le droit d arroser les terrains leur appartenant qu il traversera, a la seule condition de ne point priver la mission des eaux qui lui seront necessaires; et en second lieu, que les Missions situces le long du canal jouiront exclusivement du droit de navigation, taut qu elles resteront sous le gonvernement ct la direction des Peres Missionnaires.
" 10 Que, conformement a V article premier de la loi additionnelle du 4 Janvier 1859, les tcrrcs assignees a cliaqne Reduction indienne, dans 1 interet commun, soient admiuistrees par le prolet des Missions et ses subordonnes, tant que les Incliens res teront soumis a leur direction en qtialitc de neophytes; et que, lorsqu ensuite cllrs auront etc remises 11 Fautorito civile, ou i\ Fautorite ecclesiastique , elles soient reparties cntre les indtvidus de chaque Reduction,
" 11 Que, tant que les Indiens seront neophytes, aucun o trail ger nc puisse amener ou creer de troupeaux dans leurs terres, ni y fixer sa demeure, ni conclure avec eux de contrats sans FaaTe-
ment du chef des Missions ou de ses represent ants; ceux-ci, du reste, n y laisseront entrer et resider nue des personnes u tiles ev
honnetes, a r exclusion absolue des gens oisils ou deregles dans leurs mocurs.
"12 Conformement aussi a Particle treize de la dite loi, le Pere Prei et demande que Fon ne fasse ni donation ni vente des terres occupees paries sauvages, sans prendre son avis et celui des autres Missionnaires les plus voisins, afin qiFils puissent dire si les Indiens qui y demeurent sont capables de se plier an genre de vie d unc socie te chretienne.
// 13Enfm, pour prevenir tout differencl avec les clivers cures voisins cles Missions, et pour pouvoir en executer la fondation et en conserver le gouvernement suivant les prescriptions des Bulles apostoliques, le Pere prefet prie le gouverneur de deter miner, de concert avec Fautorite Diocesaine, les limites du territoire qui sera soumis , sur les deux rives du Bermejo, a la j Uli diction ordinaire du meme Prefet, et restera entierement separe et distinct de celui des Paroisses dependantcs de FArcheveche, en remarquant que beaucoup d Indiens sont epars en ces divers lieux, et que, si on les reunit sur certains points, il sera i acile de les initier a la foi chretienne et aux conditions de la societe civile.
// Voila ce que le Pere Prefet expose a 1 autorite qui regit la Province,
// PR. PIERRE PELLICI.
n Salta, ce 22 cUcenibre 1859. // T .
On fit droit a mes propositions et a mes demandes par les decrets des 12 et 17 Janvier et 2 fevrier 1861 1 , ciinclus; toutes les difficultes qui s opposaient a mes projets paraissaient done levees, quand tout-a-coup eclata dans Chaco une tempete qui faillit tout perdre; voici comment. Au mois de decembre 1859, 1 arpeiiteiir avait commence, par 1 ordre du gouvernenient, a mesurer les huit lieues de terrain concedees a cette Reduction. 11 n avait point encore aclieve Tarpentage des quatre premieres lieues, lorsque les habitants de la colonie des Saints Philippe et Jacques, auxquels le meme gouvernement en avait accorde trois dans la pnrtie haute, se souleverent contre les Missionnaires, qu ils accusaient d usurper leurs terrains, tandis qu en realite les. Peres n avaient fait que revencliquer les droits des Indiens. Un jour done le Cacique Patio se rendit parmi ces malheureux et se mit a les seduire par ses paroles, en les engagcant a ne pas consentir a Farpentage et a ne plus souftrir les Missionnaires, puisqu ils venaient pour les depouiller de leurs terres, et pour en arracher leurs enfants, les vendre aux chretiens, et les reduire a n etre que des betes de somme. A ces acusations specieuses, qui se propagerent comme retincelle electrique sur les deux rives du Bermejo, tous se leverent, s armant d^arcs, de javelots et de lances, et coururent vers Farpenteur, criant qu ils ne voulaient plus entendre parler ni de Missions ni de Missionnaires. Et
) RenUus tous a Salta, et signes Joseph Manuel Arias, Sola, Goytia, et Gar cia Zaza.
c etaient ces memes Indiens qui avaient recemment fait demanded au gouverneur des terres ou ils pussent se reunir en societt; civile et chretienne ! Quand ensuite ils revinrent de leur erreur, ils me Favouerent en presence de temoins, me nommerent meme les personnes qui les avaient seduits, et fmirent par me prier de laisscr parini eux un de nos Missionnaires. Je m adressai alors ouvertement au gouverneur, demandant qu on infligeat un chatiment a celui qui, dans son interet prive, avait souleve les In diens, au si grand prejudice de leurs ames et de la civilisation du pays; inais jusqu ici ce crime est demeure impuni ! Helas! telle est la cupidite de ces homines, qu ils lui sacrifieraient bien public, patrie, religion, ame, et Dieu meme! Ce que voyant, les colons , non contents d avoir empeclie le mesurage des terrains destines a la Reduction , se rnirent a menacer de detraire les nouvelles cases des Indiens, a piller les Missions, et a tourmenter les Missionnaires sans defense de mille manieres et par des vexations telles qu ou les forcerait ti partir. D^apres ces faits, il est facile de reconnaitre que la coexistence de la Mission et des colonies est devenue impossible. Car, quel est le but des Mis sionnaires? D amener les Indiens a la raison par la douceur et FafYection, d adoucir leurs moeurs sauva^es et de defendre leurs
droits; de leur faire ensuite connaitre par Finstruction leurs de voirs envers Dicu, envers la societe, envers eux-memes; de les preparer, au moyen des arts et de ^agriculture, a la civilisation et au developpement de la prosperity du pays; de soustraire, par les maisons d education des deux sexes, les enfant s alamauvaise influence de leurs parents infideles et barbares; de former utie nouvelle generation d^hommes sociables et chretiens, laborieux et soigneux des interets de la patrie autant que des leurs. Car on ne saurait fonder line civilisation veritable que sur la religion et sur la bonne morale, qui, protegeant les droits de chacun, tendent a faire des hommes heureux et non des esclaves. Qu cstce done, si, en etablissant des colonies, on ne songe qu a depouiller les indigenes de leur sol natal, a les tyranniser par la force, a se servir d eux pour grossir ses benefices, et, en cas d(> resistance, a les cliasser comme des animaux sauvages, et meme a les tuer, ainsi qu il est arrive dans la colonie des saints Philippe et Jacques !
En effet, comme, en F absence des Peres Missionnaires, une femmc avait vole une nappe d autel, un des colons, non content de la chatier a coups de fouet, Tctendit par terre en dechargeant sur elle un pistolet. I/annee derniere (1860), un Indien iufidcle fut mis a mort sans aucun jugernent legal, sculement parce qu on
le soupeonnait d* avoir battu unc femrae chretienne , et sans qu on iut certain de sa culpabilite; aussi tons les Indiens de ce lieu Fabandonnerent-ils saisis de frayeur, et se refugierent-ils n la Mission, sous la protection des Peres! C en est assez pour prouver combicn le gouvernement des colonies est brutalement absolu et despotique. Elles ne se composent d ailleurs le plus souvcnt que d aventuriers depourvus de religion et de morale, grossiers, corrompus et corrupteurs, adonnes a Fivrognerie et a toute sorte de vices honteux; et ces gens-la pretendent encore que, sous pretexte de Finteret de la religion, les Missionnaires souffrent, approuvent et meme favorisent leurs brigandages! On les voit s adjoindre pour compagnons tous les genres de de linquents, a la seule exception des voleurs et des assassins. 1/interet est leur seul mobile; aussi ne reconnaissent-ils ni devoirs ni droits; aussi ne se soucient-ils ni de la propagation de la foi et du salut des anies, ni de la civilisation et des progres du pays ! Avec de pareillcs gens pres d eux, il est aise de comprendre quelle tristesse et quelle douleur doivent eprouver les Mission naires, condamnes a se resign or non-seulement a toutes les plus dures privations de la vie et aux chagrins continuels que leur causent les Indiens, mais aux persecutions des catholiques euxinemps, qui, au lieu de cooperer a leur noble et sainte entreprise, travaillent a augmenter Fabrutissement des indigenes du Chaco, a les pousser a la r6 volte, et a empecher la propagation du catliolicisme et le bien commim de la Confederation Argentine.
Telles sont les reclamations que j ai presentees, avail t inon depart, au gouvernement de la province de Salta, en meme temps qu a celui de la Eepubliqne, en implorant le concours do Tun et de Tautre, comine dc tous ceux qui aiment leur pays. J^espere quails travailleront efficacement a ecarter tous les obsta cles, et a fournir a ces missions tous les nioyens dont elles out besoin pour mener a bonne fin une ceuvre qui doit attirer toutes les sympathies.
Maintenant constatons les resultats que nous avons obtenus jusqu ici; car certainement, apres toutes les contradictions et les difficultes que nous avons rencontrees, on ne manquera pas de dire : mais que font done les Missionnaires au Chaco? A cettc question nous sommes heureux de repondre que, malgre tout cc que nous avons raconte, les Misriionnaires sont parvenus a gagner tellement 1 estime et Faffection des sauvages, que, comine me Fecrivait dernierement le P. Miclielini, il suffit, pour les jeter dans la consternation, de leur dire que les peres vont s en retourner a Salta; et il ne faut qu une de leurs paroles pour que
ces pauvres Indiens cesseiit leurs querelles, leurs cris nocturnes, leurs danses et leurs an ties usages barbares. Ainsi, des que, vers la fin de 1S59, les Missionnaires eurent obtenn quelques lienes du terrain qu on. leur assignait, ils s y transporterent avec les indigenes, *a trois milles de distance environ de I aocienne colonie, en un endroit des plus eleves de ce canton, dit Tete dv Tic/re. C est la que fleurit aujourcVhui un beau village, sous le nora glorieux de VlmmaciiUe conception de Marie. Ils voulureut avant tout detruire des broussailles impenetrables, repaire habituel des serpents, des lions et des tigres, ouvrir des chemiris, creuser des puits, puis se construire des maisons provisoiies, grandes de vingt-quatre brasses, distributes en plusieurs compartiments, destines Fun a servir de chapelle ou serai fc eelebre le divin sacrifice, les autres, a Inhabitation des peres, des maitrcs et des ouvriers. Ma-is a peine en avaient-ils eleve les murs, qu un orage, accompagne de tonnerre, de grele et d un vent impetueux, cclata subitement, jeta tout par terre, et combla de decombres uu puits profond de cent brasses, de telle sorte que rien ne resta debout. Neanmoms les Missionnaires ne perdirent pas courage; ils firent couper d autres arbres, cuire d autres briques, et se rairent aussitot a elever de nouvelles constructions, qu ils developperent sur unc largeur de trente-cinq brassees de plus, de front sur la place du nouveau village. Les Indiens imiterent leur exemple, oublierent leurs cabanes, et travaillerent egalement a se faire des habitations avec des inurs et de la cliarpente, jaioui de creer un village en tout semblable a ceux des cliretiens.
Independarnment de cela, les Missionnaires out introduit dans le Chaco tous les arts necessaires a la vie, notamment des ateliers diriges par d habiles maitres charpentiers et forgerons, qu ils ont i ournis de tous les instruments necessaires pour travailler le bois et la terre, tels que des liaches, des pioclies, des piques, etc. et ils ont ouvert une ecole ou Ton instruit les jeunes infideles* Le montant du salaire pave dans le courant de Fannee derniere a ces maitres et artisans cliretiens a depasse la somme de cent quarante piastres par mois, sans compter ce qui a ete donne aux Indiens et les frais de Fentretien des premiers, C est pourquoi il a fallu en congedier quelques-uns, tant u. cause des grandes pluies de Fannee qu a cause du manque de vivres suffisanta pour tout le monde ; car on est oblige dialler les aclicter trescher a Oran. Ajoutez a. cela que la grande seclieresse d une part, et les debordements du fleuve d autre part font qu il est bien difficile d obtenir au Chaco une moisson abondante, et souvent Fon y perd les peines qu on se donne, comme il est arrive au
mois cle novembre dernier, ou Finondation a tout detruit. Nous desirions done vivement ouvrir un canal navigable et creuser un lac destine a ^irrigation. Mais nous n osames point nous lancer dans les depenses enormes qu exigeraient de pareils travaux, sans avoir d abord bien explore et nivele le terrain.
Yous apprendrez aussi avec plaisir que les Missionnaires se sont constmit un bateau, dont Fexecution, il est vrai, n a point, par suite de Finhabilete de 1 ouvrier, repondu au desir general, mais qui, fendant les eaux du Berraejo, n en a pas moins parfaitement servi a transporter les vivres, a nous mettre en com munication avec les autres lieux, et en cas d inondation a pas ser sur Fautre rive du fleuve. En outre, nous avons conclu avec la societe qui veille a Faccroisscment des troupeaux, un marche d apres lequel elle doit pourvoir a tons les besoins de la mission. Nous avons aussi fondu des cloches pour reveiller les Indiens et pour les accoutumer a obeir a la voix de Dieu, quand il les appelle a la priere, au travail et a Fenseignement de la sainfce religion du Christ. Nous avons egalement pourvu les eglises des orncments convenables pour celebrer avec pompe et dignite le divin sacrifice et les autres ceremonies sacrees, qui cdifient si profondement les sauvages autant que les Chretiens.
Voila, Tres Reverend Pere Marcellin, ce que les Missionnai res Eranciseains ont fait au Chaco dans le courant de Fannee; en ce moment, ils vont ca et la, a de grandes distances, porter des consolations aux affliges et administrer des secours spirituels aux chretiens malades, naguere leurs ennemis. II n est aucun Indien qui, s adressant a eux, ne trouve Faccueil de la charite" la plus indulgente. De plus, nous preparons et disposons ces pauvres gens par des instructions journalieres au saint bapteme, quails montrent le plus grand desir de recevoir; toutefois, avant de les satisfaire a cet egard, nous eprouvons leur Constance dans leurs propos de vie chretienne, a moins qu ils ne se trouvent a F article de la mort. Enfin nous nous occupons a amasser les materiaux necessaires pour batir des maisons d^education ou la jeunesse des denx sexes apprendra, avec la piete et la religion, les arts et les metiers les plus utiles a, la vie sociale. Nos peres avaient deja accompli tout cela au mois de mars 1861, dans Finteret des sauvages du desert du Chaco, et ils en auraient fait bien davantage, s ils n avaient point etc arretes par les contra dictions ci-dessus mentionnees; neanmoins ils esperent arriver, avec Faide du Seigneur, a de meilleurs resultats dans Favenir.
En attendant, mon Eeverend Perc, veuillez porter ce qui precede a la connaissance des pieux lecteurs de vos Annales en
Italic; certes, ils acquerront de grands merites devant le Seigneur, si leur piete les pousse a contribuer a une ceuvre si sainte, telle que d amener a la foi et a la vie civile ces malheurenx sauvages, La Societe catholico-civilisatrice, que j ai fondee a cette fin et dont je vous adresse ci-joints les statuts 1 , a recu 1 approbatiou solennelle des officialites ecclesiastiques de Parana 2 , de Cordova 3 , de Salta 4 , ainsi que du gouvernement 5 ; en outre, elle a obtenu la benediction speciale du Souverain Pontife regnant, le Pape Pie IX, qui a bien voulu charger la Saeree Congregation de la Propagande d accorder a perpetuile, a tous les membres de la societe, une indulgence pleniere pour le 24 juillet, fete du glorieux saint Francois Solano; le meme bienfait, une fois par mois, a ceux d entre eux qui, vraiment repentants, se confesseraient, communieraient et visiteraient devotement quelque eglise, en priant Dieu selon les intentions du vicaire de Jesus-Christ et pour la propagation de la foi; et enfin un privilege pour Tautel sur lequel se celebrerait la messe de Requiem pour chacun des associes defunts 6 .
Plaise a Dieu que cette institution bienfaisante excite les sym pathies de tous les catholiques! Vous, monbonPere, priez pour moi; car bientot je m cloignerai du port de votre belle ville de
) Voir la quatrieme partie de la livraison.
2 ) Par un decret du 1C juillet 1839, signe Michel Vidal, vicaire apostolique.
3 ) Id. du 27 aout 1859, signe Joseph Vincent, eveque de Cordova.
4 ) Id. du 10 decembre 1859, signe Laurent Asnares, vicaire capitulaire.
5 ) Par un decret date a Salta le 18 decembre 1859, et signe Sola et Goytia.
6 ) Audience du 5 Siege le 29 decembre 1861. IVotre tres-saint Pere le Pape Pie IX, par la providence divine, sur le rapport du soussigne , secretaire de la Sacree Congregation de la Propagande, a bien voulu accorder une indulgence pleniere une fois par mois, ainsi que le jour de la fete de S Francois Solano, aux fideles des deux sexes inscrits dans la pieuse confrerie etablie dans la Hepublique Argentine pour la conversion des infideles, sous Tinvocation de I lmmaculee Conception de la Bienheureuse Vierge Marie et de S Francois Solano , pourvu que, s etant confesse"s avec une veritable contrition et ayant rec.u la sainte communion, ils visitent de"votement quelque eglise, et qu ils y offrent pendant quelque temps de ferventes prieres a Dieu, suivant les intentions du Souverain Pontife et pour la propagation de la foi.
En outre, il a bien voulu accorder qu en cas de mort d^un confrere, Tautol sur lequel la confrerie fera celebrer une messe de requiem pour le repos de son ame soit a cet effet privilegie; - - toutes dispositions contraires e tant nulles et non avenues.
Donne a Rome, au sie ge de la dite Sacree Congregation, jour et an susdits, gratis et sans aucun frais quelconque.
H. CAP.VLTI, Secretaire.^
Genes, pour retourner a ma Mission, que j ai quittee il y a quelques mois, appele en Italic, coinme vous le savez, par des aftaires qui I interessaient* Sur ce, je suis
Votre tres-affectiomie confrere >
^R. PIERRE M. PELLICI,
Min\ Obs. } Prefet aposiolique des Missions du Ckaco* G&ies, ce 30 avril 1862,
II
MISSIONS BE TSIAMAS BT DE TUMUPASA