EN BOLIVIE
Lettre du tres -reverend Pere AXTOINE GILI, d Espagric, Missiomlaire apostoliquc du college Franeiscain de la Pai-x, sur les deux Missions de Tsiamas et de Tumupasa, confiees a ses soins dans ces contrees.
TRES-EEYEUEND PEBE MABCELLIN,
Si j avais conn a plus tot les belles Annales que vous publics sur nos Missions de toutcs les parties de la terrCj ct dont m a iendu cojnpte pour la premiere ibis notre excellent commissaire d Espagtie, le P. Vincent Albignaiia, j aurais certaincment eu a vous donner communication par ecrit d une foule de choses , l-elativement aux travaux apostoliques auxquels se livrent actueliement les pcres de notre college de la Paix parmi les sauvagcs de la Bolivie. Mais comme je ne me suis arrete que quelqucs jours dans la Ville Salute (a Rome), a fin de pourvoir a quelques affaires, ct comme je suis retourne cnsuite au milieu de mes chers sauvages, que je fus force, vous le savcz, a mon grand deplaisir et"par les plus graves infirmitcs, d abandonner quelque temps, il ne m a te donne que tres-difficilement de vous dire quelques m ots de ma Mission de Tsiamas et Tumupasa. Neaninoins j e s pere que vous pourrez en obtenir bientot une relation complete de votre excellent P. Prefet Raphael Sans (maintenant Dvfimteur general de VOrdre), qui visite en ce moment toutcs celles de nos Missions qui dependent du susdit college.
Et d abord le peu de bien que la grace divine m a aide a faire, inalgre I insuffisauce de mes forces, aux sauvages de Tsiamas ct de Tumupasa, et la maladie violente que j ai contractee parmi eux, et a laquelle je n ai ecbappc que par un miracle du ciel , c est ce que vous saurez, inieux que par mon propre temoignage,
par le ccrtificat du P. Prefet, doufc je me suis muni, avant do venir me guerir en Europe. II est concu en ce terme :
// Je j?r. Raphael Sans, Missionnaire apostolique, Gardien et Prefet des Missions dn college de S^Joseph de la Paix, ex-corn^ missaire, Examinateur Synodal de la Paix, etc. fa is savoir a tons cenx qui liront les presentes lettres que le Pere Antoine Gili est nn pretre Missionnaire du college de la Propagande etabli dans la ville de la Paix , lequel exerce depuis pins de vingttrois ans les fonctions de Fapostolat, en qualite de cure, dans la Reduction de Tsiamas et Tnmupasa, et qu en outre, il a beaucoup travail! e a ramener les apostats de la tribu sauvage des Muehans, en se comportant tonjours et partout en parfait religieux, sans donner occasion a la moindre plain te centre lui.
// Je certifie encore que dans Fexercice de son ministere apostoliqne le meme P. Gili a contracte an nez un mal appele Es$wadia t et d uue nature si maligne, qiril en est devenu tout defignre, C est pourqnoi aujourcFhui, avec la permission du venerable Discretoire dc ce lieu, confirmee par moi, ce religienx se rend en Europe, a la condition toutefois de rentrer an college de la Paix, apres la cure qu il est oblige d entreprendre, pour reprendre le gouvernement des ames de ees deux Missions, ou tout le monde Taime et le venere, ainsi que je Tai vu de ines yeux et que je Fai entendu de mes oreilles, quand je les ai visitees, en rapportant an Seigneur, non sans une vive emotion, la gloire de tout ce qui s etait fait.
En Fenvoyant ainsi en Europe avec le merite de la sainte obeissance, jc prie tons les prelats de Fordre et tous les autres, quels qu ils soient, de Faccueillir avcc bienveillance et charite, et de lui fournir tous les secours dont il pourrait avoir besoin dans son voyage.
a En. RAPHAEL SANS, // Commissaire Prefet. u
Ces deux Missions de Tsiamas et de Tumupasa, entreprises par nos religieux en 1750, sont restees florissantes jusque vers 1810, on elles ont commence a deperir pour des raisons qu il est inutile d indiquer ici. J y ai donne la sepulture ecclesiastique a bon nombre de personnes, qne j ? ai eu le bonheur de ramener a Funite catholique- elles avaient ete baptisees adultes, mais elles ctaient retombees dans Fidolatrie apres la chute des Missions.
La Mission de Tsiamas se composait de trois tribus sauvages, appelees Marcans, Padions et Guaquayans. Elle reconnnissaient un Dieu createur et conservateur de Funivers et adoraient
une idole, leur proteetrice, qn elles nommaient Yvarimona. En 1833 d^autres tribus commencerent a visiter la residence. Quand elles y arrivaient, elles remettaient leurs armes au Missionnaire mon predecesscur, y passaient librement cinq on six jours, non sans recevoir d utiles instructions, puis regagnaient leurs forets. Mais mi evenement facheux vint rompre ces rela tions , qui cependant pouvaient taut contribuer a. la propagation de la foi catholique parmi ces infideles. Pour je ne sais quelle raison, ils tuerent et mirent en pieces sept chretiens. Yivement irrites de cette perfidie, tous ceux de la Mission assaillirent leurs ennemis, en prirent le chef, qu ils egorgerent sans pi tie, et retournerent ensuite chez eux. Des ce moment la paix fut rompnc pour toujours; car les agresseurs cherchaient et saisissaient toutes les occasions favorables d envahir notre Reduction et d y semer le carnage et la mine.
La Mission de Tumupasa comprenait egalement plusieurs peuplades sauvages, savoir les Tacanas, les Marcanis, les Saparons, les Pamavnons, les Araons et les Chilliuvas, comme on
le voit par la tradition et par d aneiens livres. Elles adoraient siussi un Dieu createur et conservateur de Funivers, affirmant qu il avait divinise une montagne, dite Caquiauvaca, stir la- (jitelle il apparaitra an jour du jugement universel, afin de juger les bons et les mediants, et donner a cliacun la recom pense ou le chatiment qu^il aura merite. Telle etait leur foi a cet egard, et telle leur veneration pour cette montagne, que les pauvres sauvages s y laissaient devorer par le tigre et la panthere, sans leur opposer la moindrc defense, et cela pour rendre hommage a leur Dieu, parce qu ils croyaient que ces betes feroces etaient comme des chiens qu il envoyait centre eux; et en consequence, il n etait permis ni de les tuer ni meme de les blesser. Maintenant encore ils sont si enticlies de ce culte, que, n etaient le respect qu ils me portent et la soumission que leur inspirent mes paroles, ils reiomberaient facilement dans Tidolatrie. On est meme venu plusiears fois les accuser pres de moi de continuer a se rendre secretement au Caquiauvaca, pour y accomplir leurs superstitions; mais, quelque diligentes que soient les recherches que j aie faites, il ne m est point arrive de les surprendre en flagrant delit, ni d en avoir aucune preuve; je pense done que cette accusation n est qu une calomnie.
Quant aux croyances de ces sauvages, apres celle a un Dieu createur et conservateur de Tunivers, an jugement universel et a cette montagne sainte, ils admettaient Fimmortalite de Tame, la felicitc eternelle, Tenfer et F existence des mauvais anges, sous
des noms propres a leur langue, lesquels en expriment la signi fication. Ainsi ils appellent Tame Enid-u; le jugement universe!, Bepeazinehaettasu ; la felicite eternelle, Ebacuepachasu; 1 en.fer Ychaiwasacuatisu ; le demon, Yc/iauva.
Vous comprendrez sans peine qu attache a ces Missions depuis vingt-trois ans, je connais passablement cette langue. Je me suis done essaye a composer une grammaire et un dictionnaire ; mais ne les ayant point emportes avec inoi, je ne puis vous les communiquer, comme je le voudrais. Neanmoins vous pourrez en prendre une idee dans le Petit abrege de la doctrine ckretienne, que j ai fait pour ^instruction de mes sauvages. Je Fai public d abord dans la ville de la Paix (la Paz) en 1859 1 , et depuis peu a Paris, avec des additions et des corrections 2 . J en joins une copie a ma presente lettre, laissant a votre discretion a juger s il convient et s il pent etre plus ou moins utile d en fournir un specimen a vos lecteurs 3 .
*) Court resume de Doctrine chretienne , traduit de VEspagnol en Tacana, par le R. P. Antoine Gill, Missionnaire apostolique et cure fondateur de la Mis sion de Tumitpasa. La Paz (Ayacucho), ann^e 1859; presse a la vapeur, rue Adauna, n 8 36.
2 ) Paris, imprimerie de Simon Raion et C", rue d Erfurth, 1862.
3 ) Nous en citons ici le Pater Noster et YAve Maria, avec la traduction en regard, pensant que, loin de nous en savoir mauvais gre", nos lecteurs seront bien aises d avoir un specimen de la langue des sauvages d Ame rique.
LE PATER NOSTER. Mi EQUANASA TATA.
Notre Pere qui etesaux cieux, que Mi equanasa Tata, Ebacuepachasu votre nom soit sanctifle ; que votre heani mi, padrujiji papu mique ebani ; regne nous arrive; que votre volonte soit faite sur la terre comme au ciel.
Donnez-nous aujourd hui notre pain quotidien; pardonnez-nous nos offen ses comme nous pardonnons a ceux qui nous ont offense s ; ne nous laissez point succomber & la tentation, mais de"livrez-nous du mal. Ainsi soit-il.