‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 3 sur 107 · TEES-ESTIME PERE MAHCELLIN · texte numérisé non relu

TEES-ESTIME PERE MAHCELLIN

Dieu, quidans sa bonte infinie fait brill er aFesprit del j homme une lumiere extraordinaire, au moment ou il est pres de tomber dans le precipice, afin que se verifie cette sentence : Perditio hi a ex te (cfest vous meme qui vous perdez), animait dernierement une jenne fille, notre neophyte, d une telle c.onstance et d une force si surnaturelie pour confesser Jesus -Christ devant les tribunaux turcs, que non-seulement elle paraissait faire renaitre les jours glorieux de Fillustre vierge et martyre Sainte Catherine, perle eblouissante de 1 Eglise d^ Alexandrie , mais qu elle semblait encore reveiller tons ceux qui sont plonges dans une lionteuse indifference a Fegard de la religion, pourvu que, n ayant pas le cosur entierement corrompu, ils sachent en apprecier toute [ importance. Or, comme il est bon de glorifier les oeuvres de Dieu, je prie Votre Paternite de vouloir bien publier cette relation dans les Annales; car il est certain que tous ceux qui la connaitront en resteront profondement edifies et n en tireront pas peu d avantages spirituels pour leurs ames.

II faut commencer par rappeler que, malgre le traite de Paris par lequel les puissances signataires ont stipule en 1856 V abo lition de I esclavage et la liberte de religion dans I Empire Ottoman, Tesclavage et un fanatisme brutal regnent toujours clans ces malheureuses contrees; de sorte que, s il arrive qu un Musulman

se dispose a embrasser le christianisme, il est force de s eloigner de sa patrie, a moins qu il ne veuille s exposer a la fureur dc ses coreligionnaires ; et voila comment les pauvres enfants Maures sont toujours vendus a Fencan, avec cette seule difference que ce qui se pratiquait jadis publiqucment se pratique aujourd hui avec certaines precautions et un peu comme par contrebande. C est, victime de ce commerce si barbare, que la jenne Sauba passa des mains de son ravisseur a celles d Ahmed Sultan , son acheteur, riclie musulman de cette ville ; elle eut a subir chez lui toute sorte de mauvais traitements, surtout de la part de ses compagnes, jusqu a ce que, lasse de souffrir, elle prit un beau jour la fuite. Elle errait dans les rues d Alexandria, lorsque la Providence voulut qu elle rencontrat madame Olympe Pechierich, a laqucllc elle demanda un asile. I/excellente femme larecueillit charitablement dans sa maison, a la grande joie de son mari et de ses enfants. Mais Ahmed Sultan, voyant sa proie lui echapper, juste au moment ou il aurait pu assouvir sur elle ses infames desirs, fremit de rage et fit mille demarches pour la ressaisir. La famille Pechierich, informee de ce qui se passait, crut prudent d envoyer la pauvre Sauba dans une autre maison chretienne, jusqu a ce qu Ahmed Sultan renoncat ou feignit de renoncer a la pensee de lareprendre. Ainsi s ecoulerent trois annees, pendant lesquelles la jeu tie Me, tout en se livrant a sa besogne domestique chez ses hotes, apprenait pai leurs soins les ouvrages propres a son sexe et se formait a la vie morale, grace aux exemples les plus edifiants plutot qu aux paroles. En effet, Sauba, donee d une intelligence vive et d^un cceur sensible , en profitait a merveille. Gomparant son premier maitre a ceux qu elle servait, et qui la traitaient comme une fille, elle ne put se defenclre d un grand amour pour cette religion qui inspire de si beaux et si nobles sentiments. Elle commenca done par prier sa maitresse de lui permettre de Faccompagner a FEglise, et quand elle en eut obtenu la permission, on ne saurait dire avec quelle modestie efc quelle retenue elle s y comportait, tandis qu elle priait fervemment le Seigneur de daigner Tappeler a Fentiere connaissance de sa foi. Les ceremonies funebres de la Semaine Sainte vinrent sur ces entrefaites, et Sauba, voyant T affluence extraordinaire du peuple au temple, se dit que ce devaient etre la pour les catholiques des jours consacres a de hauts mysteres. Elle en demanda

1 explication, et quand on la lui cut donnee, elle en resta si profondement penetree et touchee, que, lorsque sa raaitresse se rendit a la chapelle du Saint Sepulcre, pour baiser Fimage de Jesus mort, elle voulut, elle aussi, accomplir cet acte de reli gion et de ferveur; puis, quand elle approclia ses levres des plaies du Sauveur, elle eclata en sanglots, comme aurait pu le faire une personne pieuse deja avancee dans les voies de la per fection.

M me Pechierich crut le moment venu de voir s il lui plairait de se faire chretienne; et, encouragee par un do nos religieux (c ctait le P. Prancois d Orta, missionnaire pour les arabes) qu ellc appela a cet effet chez elle, elle fit a Sauba des ouvertures et des propositions que la jeunc fille accueillit avec une joie inexprimable. Le bon pere se chargea de Finstraire, et elle profita en si peu de temps de ses Iccons, que bientot on la jugea digne du bapteme.

J aime a vous rapporter ici qu ayant appris a faire le signe de la croix avec les paroles que nous employons, elle fit avant tout ce signe, quand ce jour la elle se presenta a ses maitres, avec une joie qu on ne saurait depeindre, le repetant des milliers de fois de suite, avec une ferveur to uj ours croissante. Quand elle fut sumsamment preparee a recevoir le saint bapteme , on en fixa le jour; et comme le P. Francois susnomme avait egalement prepare au meme sacrement un juif adulte de FAlgerie, il fut decide que les deux catecliumenes seraient regeneres ensemble le 8 juin, fete de la Pentecote. La veille, le zele missionnaire, semblant pressentir ce qui arriverait bientot a la jeune fille, crut devoir leur adresser le discours suivant : n La vie du chretien, mes enfants, est une vie de souffrances, d epreuves et de martyre; etes-vous disposes a endurer tout cela pour Jesus?// // Oui, repondirent-ils, avec le secours de la grace divine. // // Mais savez-vous, reprit le missionnaire, qu il ne suffit pas de servir Jesus en secret, et qu il faut, au contraire, le confesser devant les hommes par les paroles et par les ce/uvres ? // C^est ce que nous ferons? // repondirent-ils. Mais si par suite les hommes vous livraient au ridicule, vous insultaient et vous persecutaient, si meme ils vous condamnaient a mort, que feriez-vous? // // Nous mourrions plutot que de le renier! // De pareils sentiments montrent assez que les deux catecliumenes

etaient vraiment dignes de se laver dans le bain baptismal. En effet le sacrement du salut leur fut confere, au jour fixe, dans notre eglise paroissiale de Sainte Catherine : le juif, age de vingt-trois ans, prit le nom de Francois- Jacques , ayant pour parrain M. Jacob Pulito, fervent catholique latin; et la jeune fille, agee de pres de dix-sept ans, celui de Marie-Catherine, ayant pour parrain et marraine Jacques et Philomene Pechierich, enfants de ses maitres, qui, s ils la regardaient auparavant comme une soeur, crurent des lors posseder en elle un ange du Paradis.

A partir de ce moment jusqu aujourd hui, Sauba tint une conduite de tout point irreprehensible, et crut tellement en ferveur qu elle ne cessait de prier le Pere Erancois de ne point tarder de Fadmettre aux sacrements de la Penitence et de FEucharistie. Aussi ne manquait-elle jamais au catechisme, et faisait-elle des progres si rapides dans la connaissance des divins mysteres, qu a la fin le Pere fixa sa premiere communion au 14 du mois courant. Mais avant de Funir si -etroitement a lui, Dieu allait demander a la jeune fille un temoignage public et solennel de son amour. Comme M. Pechierich s etait eloigne d Alexandrie avec ses enfants Jacques et Philomene, laissant Olympe, sa femme, seule, Ahmed Sultan jugea la circon stance favorable pour revendiquer son esclave. Ayant appris que Sauba avait Fhabitude de se rendre avant midi au marche public pour acheter les provisions, il obtint, on ne sait de qui, ni comment, dans la matinee du 9, un ordre d arrestation, et accompagne de cinq Canvas (soldats de police) , il la fait prendre sans pitie par ces homines qui, la, frappant et la rudoyant, la conduisent a la Zabt ie (prison de police), et la presentent presque aussitot a YOachil (remplissant les fonctions du Zabet, ou du chef de police). Dire dans quel etat cette brusque attaque mit la pauvre enfant serait impossible. Elle avait presque perdu tout sentiment, de sorte qu elle n entendit heureusement ni les cris de sa inaitresse, qu elle accompagnait et qui la reclamait hautement comme chretienne, ni les hurlements d une populace musulmane qui la suivit jusqu a la prison, au milieu de vociferations feroces. Mais quand elle vit un de ces malheureux saisir le crucifix, qu elle portait suspendu a son cou, elle recouvra tous ses esprits, et le repoussant avec force : Ana nosranie, s ecria-t-elle; je suis chretienne. Elle

poussa ce cri avec une telle vehemence, que I Oachil ordonna a cet homme de cesser ses violences brutales. S adressanfc ensuite a Ahmed Sultan, il lui demanda pour quelle raison il avait fait amener devant lui cette jeune fille. Ahmed repondit que c etait parce qu elle lui appartenait depuis son enfance , qu il 1 avait achetee et elevee a ses frais, qu elle s etait enfuie depuis pres de trois ans, mais qu elle etait tou jours son esclave. Le magistrat demanda alors a Sauba ce qu elle avait a repondre. Elle dit qu il etait vrai qu elle s etait enfuie de chez ce maitre inhumain, parce qu il la maltraitait; mais maintenant, ajouta-t-elle, Ana nosranie (je suis chre tienne) , et je ne veux ni ne puis plus consentir a retourner dans sa maison. Et YOaehU decida qu on la tiendrait en prison, jusqu a ce que 1 affaire fut jugee.

Or, il faut savoir que Sauba fut remise en prison entre les mains d une mechante femme, qui, d accorcl avec Ahmed, passa toute la nuit a la tenter par mille suggestions diaboliques, aim que, reniant Jesus-Christ, elle retournat chez son ancien maitre. Mais la magnanime neophyte repoussa ces odieux assauts par ces paroles : Ana nosranie! La tentatrice renouvela ses manoeuvres tout le jour suivant; mais Sauba, pressant sur son cceur son bien aime Jesus crucifie, son unique esperance et Fobjet de tout son amour, ne voulut point entrer en conversation avec cette femme; elle ne faisait que repeter Ana nosranie, je suis chretienne!

Informee que, le lendemain 10, elle serait appelee devant le Mohafez, ou gouverneur, elle pria instamment le Seigneur de lui donner toute la force de la foi et de lui inspirer ses reponses ; puis elle attendit tranquille Theure du jugement. Voila qu^en effet les Canvas arrivent, la saisissent brutalement, et, sans Fengager a marcher, ainsi qu^on le fait dans tous les tribunal) x d Europe, la trainent comme un animal, au milieu des insultes, des railleries et des crachats des musulmans accourus en foule. Le suppleant du gouverneur et tous ceux qui se trouvaient pres de lui ne comprenaient pas le calme et la serenite de la jeune fille dans une pareitle situation; mais il n est pas etonnant que les musulmans ne soient pas capables d un tel hero isme. Alors le magistrat elevant la voix : // Comment vous appelez-vous? // lui dit-il. //Marie-Catherine, chretienne, repond-elle. - -//Nous ne connaissons pas de Marie, replique-t-il; jc vous demande votre premier nom. // Je m appelais Sauba. */ // Vous etes

done Musulmane? Non, je suis chretienne! Et ce disant elle tire de son sein un crucifix qu elle montre a tous en signe de sa croyance et qu elle baise devotement. Puis, comme on essayait de nouveau de le lui arracher, elle se defendit hardiment, de telle sorte que la chaine d or a laquelle il etait suspendu se rompit. // Au bout du compte, reprit le juge, il faut que vous renonciez a la religion du Christ et que vous reveniez a Maliome t,. // Jamais! dit la jeune Me; car qui est Mahomet, sinon un homme comme tous les autres? // Alors Ahmed prit la parole et rinterrompit en criant : // Tu es mon esclave, et cela suffit pour que tu doives retourner chez moi. // // Oui, j ai ete ton esclave; mais maintenant que je suis chretienne, il m est defendu d habiter dans ta maison! - Et pourquoi? // - - // Par ce que je ne pourrais point aller a la inesse, reciter mes prieres, garder Fimage de la Vierge, observer la loi de Jesus, etant devenue le jouet de tes infames passions! // Le juge reprit alors : // Tu declares done positivement que tu ne veux point retourner chez ton maitre?// // Non, certes. // n Est-ce que tu n es plus Musulmane?// // Mieux que cela, je veux etre chretienne ! // Bien ! je t enverrai a Constantinople pour qu on te revende; et alors tu seras bien forcee de renier ton Jesus, et de redevenir ce que tu etais d abord! // A cette brutale menace, Sauba s avanca de quelques pas vers le malheureux, se jeta a genoux devant lui, et lui dit d une voix vibrante, en lui montrant de la main le cou : Edbauni, egorgez-moi, mais je suis et je mourrai chretienne. Et prenant dans ses mains le crucifix, elle le baisait, le couvrait de douces larmes et s appretait a marcher au martyre. Son attitude etait si naturelle et si imposante, au dire d un des assistants, que tous en resterent stupefaits, et que la plupart en furent attendris jusqu aux larmes. La-dessus le magistrat la renvoya, et la fit remettre en prison, pour qu elle fut definitivement jugee le lendemain. Mais tandis que les anges applaudissaient a la Constance de la genereuse jeune fille qui rendait -un temoignage si glorieux a son divin Epoux, il convient de retourner en arriere pour parler de ce que faisaient pour la soustraire a cette inique persecution ceux a qui cette tache incombait. Nous ne rappellerons pas que beaucoup de personnes pieuses et beaucoup de jeunes filles, de 1 age de Sauba, en apprenant les dangers qu elle courait, entrerent en priere et se mirent a interceder pour elle devant Fautel

de Marie Immaculee, que d autres se nourrirent du pain Eucharistique, et que plus d un pretre celebra la Sainte Messe pour sa delivrance; nous dirons seulement qu au moment meine ou la pauvre enfant tomba entre les mains de son ravisseur, la cha ritable M me Pechiericli s adressa aux autorites europeennes competentes, et vint ensuite a notre convent pour conierer de 1 ; affaire avec le P. President. Celui-ci la leur renvoya, en lui adjoignant le P. Augustin Sartli, qu il chargea de le representer. Malheureusement le consul autrichien, de qui relevait Olympia etait absent, et c etaient ses bourreaux que les Musulmans avaient prevenus de Taccusation de vol elevee contre la neophyte ; il en resulta qu elle n y obtint aucune protection efiicace.

Le 10 au soir on nous annoncait la mauvaise nouvelle de la menace que le magistrat ottoman avait faite a la jeune fille de Fenvoyer au marche de Constantinople t en meme temps qii un Cauvas faisait savoir a sa maitresse, que si elle ne parvenait pas a la delivrer le lendemain, elle serait perdue pour toujours. Imaginez-vous quelle fut alors notre consternation a tons ! Apres deliberation , nous resolumes de nous adresser au Consulat francais, et de le supplier de preter sa protection a rinfortunee Sauba. Cependant la pauvre neophyte efcait retournee dans sa prison, prison aussi obscure et aussi fetide que possible; toutefois elle se trouvait debarrassee de la mechante femme qui, comme nous 1 avons vu, avait fait tant d efforts pour la corrompre et la rendre a son ancien maitre. M me Pechierich avait reussi, moyennant de Targent, a lui faire parvenir le chapelet franciscain, et pendant toute la nuit, Sauba ne cessa de reciter les invocations suivantes : Saint Francois et Saint Antoine, venez, oh! venez a mon secours ! Et elle se sentait tellement fortifiee par ces prieres, a-t-elle dit depuis, que, si elle avait du mourir, son seul regret eut ete de n avoir pas fait sa premiere communion. Mais Ahmed Sultan obtint, de son cote, a force d or, qu on ne lui fit parvenir ni le moindre aliment, ni une couverture que lui envoyait M me Olympe, esperant aussi la vaincre par la douleur. Quand le lendemain on la traina devant lui , il employa tous les moyens imaginable^ pour Famener a ses vues; mais tout fut inutile. Plus tard il chargea un vieux Musulman dialler lui faire de nouvelles offres; elle les repoussa avec une egale Constance, disant : je suis chretienne ! Vint erifin 1 heure ou le tribunal devait rendre

nne sentence definitive. Sauba, plus que jamais confiante en Dieu, fut a peine arrivee devant le gouverneur, qui voulut presider la seance en personne, qu elle apercut Fodieux Ahmed. Se tournant bmsquement vers lui, elle lui demanda s il etait vrai qu il Feut accusee de vol. Deconcerte par cette question, il repondit que cela ne lui etait jamais venu a Fesprit, qu il demandait seulement qu elle retournat cliez lui. // Je ne le puis ni ne le veux, repliqua la jeune fille; car je suis chretienne et je ne connais que les chretiens! Ah! que me dis-tu, reprit Ahmed; n estce pas moi qui t ai nourrie et elevee, moi qui te destinais des vetements, des bijoux et de Tor?.. // Et Sauba de s ecrier : // C est Dieu qui est rnon pere , c est la Sainte Vierge qui est ma mere ! Quant a tes presents, garde-lea pour ta perte! // Le gouverneur a son tour prit la parole : // Sauba, dit-il, desires-tu rentrer chez ton maitre? // // Je suis chretienne, Seigneur, lui repondit-elle, et cela est impossible. Se tournant alors vers Ahmed Sultan : / I/as-tu entendu? lui dit-il; maintenant qu as-tu a objecter?// // Qu elle est mon esclave! // // II n y a plus d^esclavage, reprit le juge, et elle est libre. // A ces mots, Ahmed consterne se jeta a genoux devant la jeune fille, proie qu il voyait lui echapper des mains, et la conjura, en des termes qu^il n y a point lieu de rapporter ici, de ne point Fabandonnner a sa douleur et a son desespoir, disant qu^elle serait heureuse avec lui, dans la position qu il lui plairait de choisir dans ses deux harems. A cela elle ne repondit qu en lui montrant le crucifix, qu elle baisait avec ferveur, les yeux leves au ciel. Alors le gouverneur, fatigue de ces debats, prononca sans plus de retard la sentence solennelle suivante : // Ahmed Sultan est condamne a remettre a Sauba une lettre d affranchissement, et elle sortira de prison. // Ce qui fut fait.

Mais, me demandera-t-on, comment le magistrat Musulman, si contraire a la jeune fille la veille, lui rend-il aujourd hui si promptement justice? Je reponds que ce fut a la suite d une requete presentee au consulat francais, le matin de bonne heure, par le P. President, qui etait arrive du Caire dans la nuit, et par le P. Francois d Orta. L. Avocat Gili, personnage distingue, s etait genereusement joint a nous pour obtenir la delivrance de la malheureuse neophyte. A peine le Consul eut-il entendu le recit succinct des faits, qu appelant son secretaire M. Brest, avec

cet elan genereux qui est propre a la nation francaise : // Allez , lui dit-il, a Finstant chez le gouverneur, et ordonnez-lui en rnon nom de m envoyer sur le champ la jeune fille en liberte. // En effet, une heure apres Sauba se jetait dans les bras de sa bonne maitresse.

En verite on ne saurait s empecher d admirer la protection speciale du Seigneur sur notre neophyte. Baptisee settlement depuis trois mois, comment aurait-elle pu resister a tant d epreuves dangereuses, aux menaces, aux flatteries, aux richesses, aux plaisirs, si Dieu, qui choisit les faibles pour confondre les forts, et met sur les levres de ses serviteurs ce qu ils doivent repondre aux juges a 1 heure du peril, ne 1 avait assistee de sa grace? Eien qu en montrant courageusement le crucifix et en s en proclamant la disciple, elle triompha de ses ennemis, et cela suffit sans doute pour que nous puissions nous eerier ! Dic/tius Dei est hie I C est le doigt de Dieu qui a opere cette merveille !

Je reste, mon Tres-Keverend Pere, toujours avec la meme

estime,

Votre tres-devoue Confrere,

En. Louis DE EABKIANO,

Predicateur annuel, Mineur Observanlin.

IY.

HEEZEGOVIA T E.

Lettre du P. PIERKE BAKULA, Missionnaire apostolique en Herzegovina , au T.-R. PEEE MARCELLIN DE CIVEZZA , Historiographe des Missions Franciscaines } sur la maniere dont Von celebre la Noel dans ce pays.

MON TIIES EEVEEEND PEIIE,

Je m empresserai tres-volontiers , toutes les fois que mes oc cupations me le permettront, de vous transmettre quelques nouvelles sur notre mission Seraphique en Herzegovine, et de contribuer ainsi pour ma part a ^extension de la gloire du Sei gneur, en faisant connaitre au monde les travaux de Fapostolat catholique pour le saint de la famine humaine. Mais aujourd hui sur le point de partir pour FAllemagne, afin de trouver quelques ressources au milieu des besoins si grands de notre chretiente, il me serait impossible de vous entretenir d aucun sujet important.

Je me bornerai done a vous adresser une courte relation sur la maniere dont Ton celebre en Herzegovine la nuit et le jour de la Nativite de notre Seigneur.

A vrai dire, toutes les fetes de 1 annee sont celebrees par les habitants de ce pays avec une joie extraordinaire, mais plus que toutes les autres la Noel, a tel point que ce qui se fait dans les autres contrees (je parle de celles que j ai visitees) n est presque rien en comparaison. Notre salut, disent ces braves gens, n a qu un Noel, il faut done le celebrer avec toute 1 allegresse possi ble. // Aussi n est-il pas de preparatifs quails ne fassent alors plusieurs mois d avance, et c est pour ce jour qu ils reservent tous les divertissements honnetes de la vie.

Quand la solennite est arrivee, leur premiere pensee est d ecouter denotement les trois messes que le pretre a coutume de celebrer. Sans se laisser arreter ni par la distance a franchir, ni par le mauvais temps, ni par quoi que ce soit. Avant tout ils precedent a une ceremonie curieuse, preparee depuis plusieurs niois, et que je dois brievement depeindre. Voici en quoi elle consiste : ils amassent un grand nombre de torches, ou de morceaux de bois, faciles a allumer et capables de donner longtemps de la lumiere, c est-a-dire tant qu elles ne sont pas consumees; ces torches, hautes de trois palmes et plus qu a inoitie fendillees, sont entourees a leur extremite d un petit cercle de fer, de sorte qu on peut aisement les porter par le bout inferieur, sans danger de se bruler; elles sont d^ailleurs tres-propres a Tusage qu^on veut en faire, car on les desseche tout le temps convenable pres du feu de la cheminee de la maison. Puis, quelques jours avant la fete, on voit les habitants se rendre dans les forets, y couper trois arbustes bien droits, gros d environ trois palmes, et hauts de douze, de telle sorte que la taille se fasse d un cote jusqu a ce que le tronc soit coupe dans le tiers de sa grosseur, et se pratique ensuite du cote oppose une palme plus bas; ainsi, quand on les detache de la souche, on leur laisse un chicot, par lequel on puisse les tenir a la main, quand le moment est venu. Enfin, ils les transportent cliez eux, Tun a cote de Tautre, le plus gros au milieu, et les placent verticalement contre le petit mur qui precede la porte de chaque maison, jusqu a ce qu arrive la veilie de la Noel.

Ce jour venu, des que minuit est sonne, ils remplissent la

maison de paille qu ils etendent dans tons les sens, recouvrent cette paille de tapis et s y installent a la facon orientale, jusqu a ce que, a une heure, le chef de la famille disc qu il est temps de mettre au feu les dits arbustes, quails appellent Badujaei} c est un droit qui lui appartient exclusivement, tandis que les autres personnes de la maison, placees sur deux rangs entre la porte et le foyer, lui font cortege. Alors il prend en main le premier arbuste, et Fintroduit dans la maison, en disant a haute voix : Lone soit Jesus-Christ ! A cela les autres repondent : Qn il soit lone ajamais! Puis il ajoute : Qiie cette nuit soit la bienvenue, gue la naissance de Notre Seigneur soit benie! Qu elle soit la bienvemie! repondent encore les assistants; et aussitot le bois est mis au feu. Les choses se passent de meme pour les autres aibustes. On sort ensuite de la maison et Ton tire un coup de pistolet. C est vraiment quelque chose de merveilleux que d entendre au meme moment retentir de toutes parts ces decharges qui attestent la joie du peuple a la naissance du Sauveur du monde !

Le maitre rentre dans la maison, et tous s agenouillent, priant quelque temps a haute voix et se repondant les uns aux autres. Apres cela, on sert le repas, on dit le Benedicite et Ton se met a manger; mais ici on ne saurait dire que ce repas, quoique com pose d aliments maigres, rappelle la solennite, surtout par Feau- ^le-vie et les fruits qui en forment precisement la base.

Le repas termine et les graces dites en commun, chacun se .revet des plus beaux habits qu il possede, pour aller a la messe de minuit ; Fun des membres de la famille allume une torche pour preceder les autres, et Ton se dirige vers Feglise, en chantant et en dechargeant des pistolets, jusqu a ce qu on y soit arrive.

S il arrive que la nuit soit sans lune, en voyant du haut de quelque eminence ces centaines ou plutot ces milliers de torches se mouvoir en divers sens au fond de ces vallees, cornme dans les regions des tenebres et de la mort, on eprouve vraiment un tei enchantement que, comme le dit Dante, on ne saiirait I exprimer par des paroles.

Cependant, au milieu des chants et du bruit des decharges de pistolets, la procession des fideles, allant qui a pied, qui a cheval, atteint au lieu ou doit se celebrer la messe; et la, si le temps le

permet, on allume aussitot cle grands feux, soit pour se rechauffer, soit pour symboliser la divine lumiere qui a paru en cette nuit an monde; ce qu on entend marquer encore par les torches. Aussi ne laisse-t-on pas de les allumer, quand meme la presence de la lune les rendrait inutiles.

Mais la messe de minuit commence. Elle est suivie de deux autres, dont la derniere fin it a Fapparition de Faube ou un peu plus tard. Apres 1 epitre, le pretre entonne sur les merveilles de la naissance du Seigneur un chant que le peuple continue en chceur, avec un enthousiasme indescriptible. Je suis sur, mon tres-Eeverend Pere , que, connaissant le genie de la langue slave, vous ressentiriez la meme joie, si vous assistiez a ce spectacle.

Les messes dites, il est impossible de raconter a quels trans ports d allegresse se livre le peuple : on oublie ses rancunes, ses infinities, tous les sujets de discorde; on court dans les bras les uns des autres, en se disant : // Que la sainte nativite du Sauveur vous apporte bonheur! // et Ton se repond : /> Ainsi qu a vous, mon frere (ou ma socar). Apres quoi, ils se restaurant de nouveau avec des fruits et de F eau-de-vie, qu ils apportent a cette fin, et retournent ensuite chez eux au bruit des chants et des detonations d armes.

La, ils se remettent, tout endimanches, autour de la table/ sur laquelle la mere de famille place un pain blanc, bigarre de toutes sortes de figures symboliques ou fantastiques (il doit y avoir de ce pain jusqu au soir de la Circoncision), et surmonte d une forme de fromage. Au-dessus on place aussi un vase rempli de di verses especes de grains, dans lequel on fiche un cierge a trois branches, absolument semblable a celui dont Ton se sert le samedi saint dans les eglises, et qu ori allume aussitot. Cela fait, on apporte un grand vase de vin a droite du maitre de la maison, on recite quelques prieres propres a la fete, puis on se met a manger et u boire, mais avec un maintien si grave et si modeste qu on voit que les notes veulent veritablement honorerla solennite du jour. Au milieu du repas et sur un signe du chef, tous se levent, se decouvrent la tete, et commencent une priere par laquelle ils implorent FEnfant-Dieu pour leur famille , pour les defunts, pour leurs amis, pour la conversion des pecheurs et des infideles, pour les animaux et les recoltes de la terre, et qu ils

terminent au nom du Pere, clu Pils et du Saint-Esprit ! Alois le chef de la famille, signant les cierges avec un morceau de pain trempe dans le vin, les arrose de quelques gouttes de liquide pour les eteindre. Immediatement apres, la maitresse de la maison enleve tout le service special et le met en reserve pour les soupers et les diners des trois fetes suivantes et du jour de la Circoncision. Quand elle a termine sa besogne, les assistants prolongent gaiement le repas, au milieu de mille vccux reciproques de bonheur, jusqu a ce que, vers dix heures du soir, ils se levent, remercient le Seigneur, et sortent ensuite pour tirer des coups de pistolets, chanter, danser et faire fete dans le voisinage.

Mais, mon tres-Beverend Pere, il est temps que je termine. Toutefbis il faut auparavant que je dise encore quelques mots des trois arbustes que nous avons vu mettre au feu, qui les a bientot entierement consumes, a 1 except! on du bout inferieur, comme je Fai explique ci-dessus.

Or, vous devez savoir qu on couvre ce bout de cendres, de facon que le tison soit tout a fait eteint, et on le laisse ainsi jusqu au lendemain du premier jour de Tan, ou le chef de la famille prend ces residus, les emporte a la campagne et les jette sur ses terres, en recitant une priere particuliere pour en demander la fertilite au ciel.

Quant aux trois cierges et au reste des grains, on les met ensemble de cote dans la veillee de la Circoncision; puis on se partage a table et Ton mange par devotion le pain bigarre et le from age.

Mais, dira-t-on peut-etre, etait-ce la peine de decrire de pareilles superstitions des habitants de FHerzegovine? Je reponds que, si Ton y reflechit, ce ne sont vraiment pas des superstitions, d apres F ex plication quails en donnent. Car, dans leur maniere de voir, les trois arbustes signifient les trois Personnes de la Trinite, un seul Dieu brillant d une seule lumiere par un seul feu. Cette lumiere marque aussi le desir qu^a la meme Trinite de racheter rhomme de la damnation qu il a encourue en mangeant, malgre ]e commandement divin, du fruit de 1 arbre defendu. La paille qu on etend sert a rappeler la naissance , dans la grotte de Bethleem, du Pils de Dieu, place par sa mere sur un peu de foin. Quant au pain, ces braves gens le xegardent comme un sacrifice offert au Seigneur pour le remercier de leur avoir procure des aliments

parmi lesquels le pain tientla premiere place. De meme, le fromage est un signe de la fecondite des animaux, et cette offrande a lieu en souvenir des offrandes faites au divin Enfant par les pasteurs. Enfin, les di verses sortes de grains, qu on finit par meler, sont off ertes afin que FEnfant Jesus benisse les travaux agri co les, et 1 on eteint avec le vin le cierge a trois branches representant la Trinite, pour marquer que le sang du Eils de Dieu etendra les flammes de Fenfer dii au peche du premier hoimne. Telle est Fexplication que les chretiens de ce pays donnent dx?s ceremonies de la Noel quej ai decrites.

Maintenant, mon tres-Eeverend Pere, je termine ma lettre, en vous offrant mes compliments tout particuliers, a vous et au P. Antoine Marie de Rignano, et je me declare de nouveau,

Votre tres-devoue et affectionne confrere,

ER. PIERRE BAKULA, Mlssionnaire apostoliqiie y Min. Obs.

AMERIQUE MEEIDIONALE.

Lettre ou le P. ANTOINE GILI , Missionnaire Apostolique dans I Ameriqm Meridionale , donne au P. VINCENT ALBIGNANO , Commissaire Apostolique a Rome pour les Espagnes , de nouveaux details sur les Missions de Tsiamas et de Tunmpasa en Bolivie.

Bordeaux, le 24 octobre 1862.

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