TRES-CHER ET TRES-ESTIMABLE PERE
Je suis revenu ici de Majorque, ou j ai eu bien du mal a me separer de ma famille et de mes amis, qui ^ 7 oulaient m^empecher a tout prix de retourner en Amerique. II est heureux que les ecclesiastiques fussent precisement reunis pour vaquer aux exercices spirituels d une retraite; sans cela, ils se seraient certain ement opposes aussi a mon depart. L eveque lui-meme ne voulait pas que je quittasse le diocese, mais j ai prornis de retourner parmi mes sauvages, et il ne sera point dit que je manque jamais de parole. D autant plus que j ai recu des lettres telles, que je ni en suis senti le cceur vraiment tout attendri. Voici, en effet, ce que m ecrit mon compagnon le Pere Joseph Comas, celui-la
meme qui m a remplace clans le gouvernement de la Mission de Tsiamas.
a Tsiamas, ce 20 mai 1362. Cher Pere Antoine, je vous ai deja fait connaitre par ma precedente lettre la profonde douleur dans laquelle votre depart a jete la population de Tumupasa, et les regrets que vous lui avez laisses, a tel point que rien ne saurait la consoler. Je savais bien que vous etiez 1 idole des grands et des petits; mais je n aurais jamais cru que tous vous aimassent d une affection si ardeute. C est ce que j ai pu reconnaltre la semaine derniere, lorsque ceux de Tumupasa revinrent, apres avoir conduit chez les Barbares leurs compatriotes de Tsiamas. Je leur ai lu la lettre que vous avez ecrite de Tcna le 20 mars, et en entendant vos affectueuses paroles, ils se sont mis a pleurer a chaudes larmes; puis, levant les yeux au ciel, ils le priaient de hater votre retour, de telle sorte que moi-meine je ne pus m empeclier de pleurer d emotion. Que serait-ce done s ils venaient a vous perdre!
a Or je dois vous dire que les Barbares onfc cherche a faire perir ces braves gens, en leur tendant toutes sortes de pieges le long du chemin; lieureusement aucun d eux n y est tombe, a 1 excep tion d^une femme qui cut le pied perce d un gros clou, qu il fallut scier pour Fen oter; jugez par la ce que la malheureuse a du souffrir! Les habitants de Tsiamas se joignirent a ceux de Tu mupasa pour aller chatier leurs perfides agresseurs; ils les rencontrerent au Cap de Tcquese; mais ceux-ci prirent aussitot la fuite et se refugierent chez d autres tribus. Quand nos chretiens essayerent de les atteindre, ils furent accables d^une grele de traits qui en tuerent un bon nombre, et parmi ceux de Tsiamas, Marien Ejuro fut grievement blesse au bras. Alors se trouvant sans vivres en des lieux rocailleux et deserts, ils prirent le parti de regagner leurs stations. J aime a vous dire que les uns et les autres (les habitants de Tsiamas et ceux de Tumupasa) montrerent une union parfaite, et se conformerent de tout point aux avis que je leur avais donnes.
// Ah! mon cher ami, s il vous reste un peu d affection pour ce peuple que vous avez gouverne avec tant de sollicitude, ne tardez pas a revenir. Car, vous le savez, un mois d absence du Pere parait durer plus d un an aux fils. II est vrai qu il y a quelqu un qui vous remplace pendant ce temps -la, mais avec quelle diffe-
rence! Car vous connaissez a merveille la langue, les idees, les inclinations et jusqu aux plus secretes pensees du coeur de ces pauvres gens. Aussi une seule de vos paroles leur fait-elle plus d effet que mille sermons d un autre avec qui ils ne se sont pas encore familiarises et lies par une confiance reciproque. Si tout cela ne suffisait pas pour vous arracher aux doux epanchements d une famille que vous n aviez plus embrassee depuis taut d annees, pensez que vous ne pourriez avoir la conscience tranquille, en abandonnanfc ces enfants, ces orphelins qui dans leur desolation appellent leur Pere spirituel.
//Ah! auriez-vous le courage de les delaisser pour des joies terrestres? Avec votre cceur vous n en seriez point capable! Quand done vous reviendrez, veuillez m apporter un nouveau Breviaire, etc. Je suis toujours votre confrere et ami Fr. Jo seph Comas. //
De son cote le gardien du convent de la Paz m ecrit ce qui suit : // La Paz, ce 14 aout 1862, Reverend Pere Antoine, tres-cher frere et ami, je suis fache d avoir a vous annoncer d abord la perte de notre confrere le P. Paul-Emile Reynaux 1 , qui, comme il revenait des Salines a sa mission, accompagne de plusieurs enfants, la veille de la Fete-Dieu, fut, au moment d y arriver, echarpe et devore par une tigresse, ainsi que Tun de ses enfants. Les autres se inirent a fuir precipitament, et ayant ren contre quelques Indiens, occupes a pecher, ils leur raconterent Faffreux evenement. Ceux-ci coururent aussitot au lieu indique, et trouverent effectivement la bete feroce qui dechirait les deux victimes : le Pere Paul Emile etait deja tout en lambeaux, et son jeune compagnon, dechiquete de la tete au ventre. Que le Sei gneur les receive tous les deux dans sa gloire ! // Voila ce dont le P. gardien de la Paz m a fait part.
Apres de pareilles nouvelles de TAmerique, vous jugerez, mon bon Pere, que j ai des motifs plus que suffisants pour que je sois dedide a y retourner.
Communiquez, si vous le voulez, cette lettre au P. Marcellin de Civezza; il me semble utile de faire inserer des nouvelles de ce genre dans ses Annales des Missions Franciscaines. Paites-lui
*) Au moment de mettre sous presse nous apprenons que ce pauvre Missionnaire appartient a la Province des Observantins de St-Thomas de Turin.
mille compliments de ma part, ainsi qu au Reverend Pere Lecteur de la maison des Quaranfa Martyrs, et au bon Erere Constant (FOlevano. Enfin croyez moi, commej aime ameredire,
Votre tout-affectionne,
En. ANTOINE GILI, Missionnaire apostoliqne , Min. 06s.
AMERIQUE SEPTENTEIONALE.
Lettre d^^ PERE PAMPHILE DE MAGLIANO , Mineur Observantin , au Redacteur des Annales, sur VHistoire des Franciscains aux Etats-Unis.