ANCIENNE CHRONIQUE
sur Us circonstances qui accompagnerent la suppression au Danemarck des Franciscains Missionnaires de VEcosse, de la Noncege, de la Laponie et des autres regions voisines du Pole-Nord.
(Continuation et fin; voir page 50).
LE COTTVEXT
Voici maintenant le recit de la deplorable expulsion des Ereres Miueurs de leur convent d Ystad. Get evenement arriva la veille de TAnnonciation vers Tan de grace 1532. Le lecteur verra quelles impietes et quels scandales lea Lutheriens commirent en cette circonstance.
Avant leur expulsion definitive, les Ereres furent assaiilis au moins deux fois, en depit des reclamations qu ils adresserent a Sa Majeste et au Conseil du royaume. La premiere fois, les Lutheriens, amines d un esprit de h-aine satanique, cernerent le couvent et 1 auraient certainement envahi, si les Ereres ne leur avaient oppose une resistance energique , en barricadant toutes les portes avec des poutres et de grands arbres. Neanmoins les Sectaires renverserent les palissadcs qui 1 entouraient, et arrachant des portes des ais entiers, ils penetrerent dans la cour des gens de service. Mais les religieux les empecherent d aller plus loin, et les assaillants durenfc se contenter de les couvrir d un torrent d injures et d opprobres, les traitant d assassins, de brigands, de voleurs, de vampires, etc. La seconde attaque cut lieu dela maniere suivante : Ces memes sectaires coururent un jour au couvent pour y faire 1 inventaire de tout ce qui s y trouvait. En cette cir constance un certain Soeren Jeppesen et un autre bourgeois nomme Ingvar forcerent les serrures du corridor. Mais outre ces exces, les religieux eurent a en souffrir bien d autres, Want d etre entitlement chasses.
Or, voici la relation des evenements qui accompagnerent cette expulsion.
La veille de 1 Annonciation de Tan de grace 1532, apres les vepres et 1 office du soir, le bourgmestre Jean Hiort se rendit au couvent, suivi de ses Lutheriens et d un grand nombre d habitants de la ville, qui se mirent a
faire grand bruit a la porte, en demandant qu on leur ouvrit. Comme on s y refusa, ils coururent en criant et en Imrlant a la grille de 1 eglise, par laquelle ils tenterent en vain de penetrer dans le couvent. Le P. Andre Berthelsen 1 , gardien, entendant le tumulte, s avanca vers eux avec un religieux et leur demanda ce qu ils voulaient. Tons se mirent a crier ensemble qu ils avaient des lettres du roi qui ordonnait de les chasser, et de cousacrer le couvent, change en hopital, au service des pauvres. Comme malgre cela on refusait encore de leur ouvrir les portes, ils dirent qu ils entreraient de force. Alors le gardien temoigna le desir de voir les lettres royales, declarant que, s ils n etaient pas a meme de les exhiber, il se garderait bien d abandonner le couvent. Les bourgeois repondirent qu ils ne les montreraient jamais, tandis que Jean Hiort, se retirant a 1 ecart et appelant le gardien, lui fit entendre qu il demandait seulement a entrer avec Fun des siens , en lui promettant que du reste il ne serait fait aucun mal aux religieux. Le gardien se laissa seduire par ces paroles; mais a peine lesportes furent-elles ouvertes, que le bourgmestre s y jeta avec toute sa bande, et s empara de vive force du trousseau de clefs du portier. Et sur le champ Soeren Jeppesen somma le gardien de lui remettre les actes de fondation, ainsi que toutes les clefs du couvent, etl etat exact de tout le mobilier qui avait deja ete inventoried De son cote le gardien demanda par deux ou trois fois qu on lui donnat lecture des lettres royales. La dessus le greffier de la ville, nomme Soeren, tira de sa pochc un morceau de papier, et fit connaitre an gardien et a ses Ereres 1 expose des raisoris pour lesquelles on les expulsait. C etait d abord parce que les religieux n avaient pas preche le Saint Evangile; puis, parce que tons les habitants desiraieut le depart des Eranciscains ; et en troisieme lieu, parce que les moyens d existence leur manquaient. En entendant ces belles raisons, le gardien demanda au bourgmestre Niels Whither et a tous les echevins reunis si vraiment les Ereres Mineurs avaient jamais preche des doctrines contraires a 1 Evangile et a 1 Ecriture Sainte? Winther et ses compagnons repondirent que les Ereres avaient toujours enscigno de saines doctrines et mene une vie absolument irreprochable ; " Neanmoins, ajouterent-ils, nous desirous leur eloignement. La dessus les Lutheriens voulant les dementir sur la premiere partie de leur reponse, il s eleva une grande dispute parmi les habitants. Quand le silence fut enfin retabli, le gardien en appela a Sa Majeste et au Conseil du royaume , disant qu il saurait bien se defendre en temps et lieu et refuter les calomnies qu on avait fait parvenir j usque pres du trone. Mais au meme moment, Soeren Jeppesen, commenjant a 1 apostropher avec vio lence, lui arracha des mains les clefs ; ce que voyant les religieux prirent la fuite, les uns par le chceur, les autres par le corridor.
l ] II fut nomme Ministre Provincial des Franciscainsau Danemark le 8 septembre 1534.
JL <v i
Alors les bourgeois les arracherent violemment de leurs cellules, les trainerent sur le sol et les frapperent de coups de hache. Parmi les religieux, le P. Severin Jacobsen 1 , qui descendait au dortoir, fut plusieurs fois jete par terre, pousse avec violence dans les cloitres centre les murs, puis traine tout autour du convent. Apres ces mauvais traitements, il dit aux autres religieux : " En verite, mes freres, je sens que je vaisbientot mourir dessecousses et des coups que j ai re9us; je souffre taut que je respire a grand peine. En effet, s etant mis au lit, les jours suivants, il commenya a deperir rapidement, ayant chaque jour des acces d hemoptysie. Comme il approchait de sa fin, Algot Nielsen, intendant de la viile, Mogen Hanseu, Tyge Lauridsen, Tue Skomager et Pierre Olsen vinrent le visiter. Chers amis , leur dit le moribond, vous voyez combien vos concitoyens m ont maltraite, Ce sont surtout Pierre Nielsen, Ode Maler, Lars Bonder, et beaucoup d autres que je ne connais pas, qui m ont conduit a une mort certaine. Le commandant Pierre Malthiaesen vint aussi le visiter avec plusieurs autres bourgeois, lui demandant de qui il avait a se plaindre. Sachez, leur repondit le P. Severin, que si j etais reste dans mon convent, je ne me trouverais point dans le deplorable etat ou vous me voyez. Neanmoins je n ai de naine centre aucun de eeux qui m ont maltraite; je leur pardonne, au contraire, volontiers pour 1 amour de Jesus-Christ, qui a souffert bien davantage pour moi. Les douleurs que je souffre ne me permettent point de penser a autre chose, et je laisse au juge supreme le soin de faire justice de mes bourreaux. Je ne formulerai done aueune accusation; il pourraiten resulter pour moi de trop graves inconvenient s si jamais je recouvrais la saute. 11 y cut cependant deux des coupables qui, se repentant de leur crime, vinrent implore r leur pardon, qu il leur accorda de tout coeur. Quant a tous les aufres, ils s obstinerent dans leur malice, ne songeant meme pas a demander leur grace. De leur cote, les habitants traiterent de meme tous les autres religieux, les jeterent par terre, les frapperent avec des ta bles, et les trainerent ensuite par les bras hors du convent , montrant une telle barbaric que meme un turc ou un pa ien, qui eut assiste a cette scene, n eut pu retenir ses larmes. Aussi les serviteurs et les marins du roi, tou ches de compassion, s ecriaient-ils : Qu ilssont done cruels et inhumains, les habitants de cette ville ! Comme le peuple danois est barbare! Dans notre pays les moines ont aussi ete chasses, mais point battus ni maltraites ; au con traire, on leur a fourni des vetements, de 1 ; argent, et tout ce qu il leur fallait en voyage. La pitie seule arrachait de pareilles exclamations a ces soldats mercenaires.
Le bourgmestre Niels Whither ct plusieurs autres bons citoyens verstreut aussi des larmes de compassion sur le sort de nos Freres. Parmi
II a dej& ^t^ question de lui a propos du couvent de Halmstadt.
ceux-ci, deux autres pretres, les Peres Thomas et Christopliore , moururent egalement quelques jours apres 1 expulsion, laissant au Juge Supreme le soin de prononcer si ce fut par suite des mauvais traitements qu ils avaient recus. Au temps pascal, alors que les vrais chretiens, ay ant 1 usage de la raison, sont accoutumes et obliges de participer a la Sainte Communion, les religieux furent empeches de celebrer la rnesse, meme a huis elos. Le P. Andre Berthelsen, gardien, fut meme tenu en prison pendant plus de huit semaines , reduit a manger le pain de 1 affliction et a boire le ealice de la douleur, sans avoir meme une croiite de pain pour se sustenter : n est-ce point la un traitement pire que celui qu on inflige aux malfaiteurs publics, condamnes au gibet et a la roue? Et quand ce religieux fut reduit a mendier, ou pouvait-il trouver quelqu un qui lui donnat un morceau de pain sans danger? Et cependant ce bon pere gardien et ses freres avaient laisse au couvent, au moment meme ou ils en avaient ete chasses , des provisions abondantes , dont il leur avait ete defendu de prendre de quoi pourvoir a leur subsistence.
Voila ce que les religieux eurent a endurer de la part des Lutheriens lors de la dispersion du couvent d Ystad. Le P. Andre Berthelsen, gar dien a cette epoque , me 1 a raconte de vive voix et par ecrit a moi Frere Erasme Olufsen, en m affirmant de bonne foi et par serment que son recit ctait exact et entierement conforme a la verite.