IMMORTEL DES SIECLES , A JESUS,, PILS DE DIEU ET DE MARIE
II n est pas moins certain pour les gens instruits qu au mo ment de la mort de Julien FApostat dans les plaines de Babylone, la Chine etait on pouvait etre considered comme une province, bien que tres-eloignee et situee aux derniers confins de 1 empire de Perse, qui lui-meme touchait aux limiies extremes de Fempire romain, comme s ils s etaient Fun et 1 autre etendus jusque la pour pouvoir assister avec une profitable admiration au TRIOMPHE DE LA FOI SUR LE PAGA- NISME KENAISSANT. Par ou Fon voit que durant le cours de tant de siecles, les Nabuchodonosor de Babylone, les Cyrus de Perse, les Alexandre de Macedoine, les Cesars de Eome ne furent, tout bien considere, que des merveilleux instru ments qui travaillaient a leur insu a rapprocher, melanger et confondre les di verses nations de FAsie, de FAfrique et de [ Europe, afin de realiser, du moins selon leur pouvoir et dans les proportions les plus vastes et les plus magnifiques, cette grande unite des peuples, tons appeles a se ranger sous Fetendard de la croix. Car telle il faut reconnaitre et glorifier la mission du Sauveur des nations : en droit et en fait il est le maitre de tout le genre humain. C est pour cela qu au XIII 6 et XIV e siecle, Dieu suscite du fond de FAsie de nouvelles hordes de Tartares qui, sous la conduite de Tchiugz-Khan et de ses fils que semblait pousser la fureur de la domination universelle, concourent par leurs entreprises a la preparation materielle de Fceuvre qui doit s accomplir. A cette epoque, le catholicisme, malgre Fopposition des anciens maitres de Eome payenne et de quelques souverains de FAllemagne chretienne, le catholicisme etait devenu la loi commune et definitive, la religion, le culte, la gloire de toute FEurope , tant FEurope catholique s etait rendue le centre, la tete et le cceur de Fhumanite entiere ! II fallait done qu elle parvint a connaitre , afin de se Funir, FAsie Orientale ainsi que le reste du monde , et cette ceuvre providentielle a ete admirablement commencee par Tchingz-Khan et ses successeurs, pour etre continuee par les Anglais, comme nous le voyons de nos jours.
En effet, des qu ils envaliirent 1 Asie, les Tartares ne tarderent pas a se faire connaitre des Europeens, deja entraines a un grand mouvement social par 1 ardeur des croisades, d abord en envoyant aux princes de la chretiente des ambassadeurs qui les menacaient d extermination, dans le cas ou ils refuseraient de se soumettre; puis, en leur proposant des rela tions d amitie reciproque et des traites de commerce, quand ils apprecierent raieux les forces et la puissance de ces prin ces; et enfin en les excitant meme par des prieres a se liguer avec eux contre les Musulmans qu ils avaient deja affaiblis par la destruction de Bagdad. Ah! si a cette derniere epoque 1 Europe avait obei a un souverain a la liauteur des circonstances et de la trempe de Charlemagne, comme Ton aurait vu FEurope et 1 Asie jusqu a la Chine ne former lieureusement qu^une seule chretiente ! Car au fond, loin de repousser TEvangile, les Tartares 1 aimaient ; la preuve entre beaucoup d autres, c est non-seulement que plusieurs fils de Tchingz-Khan lui-meme out embrasse le christianisme, mais encore, et ceci est bien plus remarquable, qu un Archeveche catholique fut etabli a Pekin avec deux eglises, et la faculte pour le premier Pasteur qui occupa ce siege (ce fut le celebre Franciscain Jean du Mont Corvin) d en fonder d autres dans tout 1 empire. D un autre cote, les Missionnaires (Franciscains et Dominicains), toujours prets a propager la Bonne Nouvelle, ne pouvaient etre ni plus zeles, ni plus nornbreux 1 .
Par ce qui precede, Eohrbacher nous met encore a meme de repondre a Fautre question que nous avons ci-dessus posee, a savoir quelle part out pu avoir, dans leur role de missionnaires, a ce mouvement universel qui portait les peuples a s^unir dans une seule societe chretienne, les fils de S fc Erancois, et avec eux tant d ; autres missionnaires catholiques, qui, en ce meme temps ou pen apres, allerent cultiver ce meme champ evangelique. Ne parlant particulicrement que des Ereres-Mineurs, objet de notre travail, rappelons que les premiers organes du principe catholique, les revelateurs de 1 Evangile a la nation Tar tare, au moment meme oii elle allait deborder comme un torrent sur tout FOccident, furent des fils du Patriarche Seraphique d Assist-,
J ) Histoire universellc de I Ey Use catholique, liv. LXXII.
Jean de Plan-Carpin, digne interprete des grandes pensees du Pontife Innocent IV, bien propre a rabattre par ses paroles pacifiques Farrogance des conquerants barbares, et a la meme epoque, quoique parti par une route differente, Laurent du Por tugal, Fun et Fautre en compagnie de plusieurs de leurs freres, plus nombreux pourtant avec le dernier. Un peu plus tard ce fut le tour du celebre Bubruquis, envoye par le magnanime S* Louis de Trance. Ces herauts de la foi apparurent a ces peuples doues d une vitalite nationale dans toute sa verdeur et toute sa rudesse, comme un phenomene extraordinaire; et en verite ils apportaient ce phenomene dans la doctrine nouvelle et celeste, dont ils ne manquerent pas de jeter les premieres semences dans le terrain vierge et de faire briller les premieres lueurs dans les tenebres de ces peuplades ignorantes. Aussi ce terrain s ouvrit-il a ces semences, qui y germerent en partie, meme chez les princes et les grands, et qui y produisirent au moins des dispositions favorables aux doctrines et a la preeminence de la societe chretienne, telle quails avaient appris a la connaitre. Voila les liens secrets et longtemps invisibles aux yeux d un grand nombre, les liens par lesquels la divine Providence se disposait a rapprocher des peuples si differents les uns des autres, en les amenant tous de loin par des voies mysterieuses a Funion d une societe universelle en concorde sous Fempire du nom de Jesus.
Maintenant et a Fappui des reflexions que nous venons de faire, ecoutons Abel Eemusat, Fhomme le plus savant peutetre qu on ait vu en fait d antiquites et des traditions asiatiques. Deux systemes de civilisation, distincts Fun de Fautre, dit-il, s etablirent, se repandirent et arriverent a la perfection, aux deux limites extremes de Fancien continent, et cela si separement quails n^eurent entre eux aucune espece de rapport, de sorte que, loin de rien se preter, ils ne purent avoir Fun sur Fautre la moindre influence. Mais ton t-a -coup, par suite des guerres et des evolutions de la politique, ces systemes si differents, si independants, vinrent en contact, peut-etre meme a leur insu. II est a remarquer qu un pareil evenement n eut point lieu seulement par suite des rapports et des negociations d^ambassadeurs arrivant d une et d^autre part, rnais plutot par suite de circonstances et de faits tres-obscurs et non moins efficaces, qui se produisaient sous Faction de
causes presque insensiblcs, mais iimombrables : tels furent les voyages de ces intrepides cxplorateurs , qui parcoururent les regions les plus eloignees des deux bouts du moude, ou les poussaient des affaires de commerce derriere les ambassadeurs et avant les armees de peuples guerriers. Car les debordements des Mogols, en mettant tout sens dessus dessous, ne firent que raccourcir les plus grandes distances, combler les intervalles, et reunir entre eux les peuples, mais dans certains cas et suivant les vicissitudes et les consequences imperieuses des combats, ils transporterent bien des tribus entieres loin de leur territoire natal. C est ainsi que ces transmigrations furent tantot facilities par le gout des voyages, tantot forcees par les neeessites de la guerre ou par 1 espoir d un gain quelconque, et qu il en resulta le melange d hommes de toute religion et de tout pays. Mais ce furent la des evenements ou ne ngurerent que des individus, qui, perdus dans le mouvement tumultueux des nations, resterent inconnus a rhistoire; car rhistoire ne prit souci que de raconter les voya ges des rois . des ambassadeurs et des missionnaires dont la re-
putation fut la plus grande. Tels sont les voyages de Serapad 1 Orbelien, ds Hay ton, roi d Armenie, des deux David, rois de Georgie, que des motifs politiques engagement a parcourir 1 centre de 1 Asie; puis, ceux de leroslas, grand due de Sousdal, et d autres princes russes, qui se rendirent a Karakorum, aupres de Kaiuc ouGaiouk, fils de Tchingz-Khan, auquel se presenterent egaleinent en assez grand nombre des religieux Italiens, Erancais, Allemands, de Tordre de saint Francois et de saint Dominique, charges de missions diplomatiques. 11 ne faut pas oublier non plus que Ton a vu des Mogols de naissance illustre a Eome, u Barcelone, a Yalence, a Paris, a Londres, a Northampton; et qu un Eranciscain du royaume de Naples (le P. .Jean du Mont- Corvin) a ete revetu de la dignite d Archeveque dans la ville lointaine de Pekin, dont il laissa le siege a un celebre proiesseur de theologie de Tuniversite de Paris, comme lui membre de FOrdre de S* Francois. Mais combien d autres personnages moms connus n ont pas suivi les traces de tous ceux que nous venous de signaler, que ce fut soit dans un interet spirituel ou temporel, soit pour le seul plaisir de courir le monde ! Et cependant c/est a peine si par pur hasard quelques-uns d entre eux sont ca et lu nommes! //
Le premier envoye des Tartares qui parut en Europe fut un certain Anglais, autrefois banni cle sa patrie en punition de ses crimes, et qui, apres avoir longtemps erre par toute 1 Asie, se mit au service des Mogols. De meme un Franciscain flamand (le P. Eubruquis) rencontra au fond de la Tartarie une dame de Metz, nominee Pasquetta et enlevee en Hongrie; un orfevre Parisien, dont le frere habitait le Pont Neuf a Paris; et enfin un jeune homme de Eouen fait prisonnier au siege de Belgrade. Un chanteur, du nom de Robert, parcourut aussi toute 1 Asie Orientale, et a son retour il se fit maitre de musique a Chartres. Pareillement un autre Franciscain (Jean de Plan Carpin) , que le Pape avait envoye porter des paroles de paix au fils de Tchingz-Khan, trouva a la cour de ce prince un Eusse qu il prit pour interprete, et tandis qu il y etait alle en compagnie de polonais et d allemands, il s en retourna avec des Genois, des Pisans et des Venitiens. Les deux freres Polo, apres avoir longtemps demeure en Chine et en Tartarie, ou ils avaient emmene le jeune Marc, rentrerent de meme dans leur patrie. De pareils voyages ne furent pas moins frequents dans le siecle suivant; on peut citer ceux de Jean de Mandeville, medecin anglais, du Franciscain le Bienheureux Oderic d Udine, de Pegoletti, de Bouldeselle, et de bien d autres. II est, du reste, a croire que les voyageurs dont le souvenir s est tout a fait perdu, ont ete infiniment plus nombreux; car en ce temps la on tenait plus a executer qu a raconter les voyages. Or on ne saurait douter que de ces homines courageux beaucoup n aient du fixer leur resi dence dans ces regions lointaines, tandis que d autres, rentres dans leurs foyers, des hommes obscurs, si 1 on. veut, comme ils Fetaient avant leur depart, mais avec ^imagination pleine de tout ce qu ils avaient vu, des hommes devenus Fobjet d une curiosite incroyable, ne tarissaient point dans leurs recits, d^autant moins qu ils en exageraient les details; toutefois ces exagerations ne les empechaient pas de meler aux fables ridicules que parfois ils debitaient, les notions les plus utiles et des tra ditions destinees a produire avec le temps dans le champ de la science les fruits les plus precieux. C est a de pareils resultats qu aboutit, par exemple, Theureuse extravagance de Colomb s obstinant a decouvrir la route des Indes du cote de FOccident, idee que lui avaient d abord inspiree les contes populaires et les
recits emphatiques de son aieule. Ces semences precieuses furent jetees et repandues en Allemagne, en Italic, en Prance, dans les convents, parmi le peuple aussi bien que chez les grands.
II est done tres-certain que tons ces voyageurs restes obscurs, mais si nombreux, portaient cliacun a sa maniere les arts de leur patrie aux antipodes , ou rapportaient en retour des connaissances non moins precieuses, et faisaient, meme a leur insu, des echanges extremement utiles. Ainsi, il ne s agissait point seulement du trafic des soies, des porcelaines et de toutes les denrees les plus rares de FIndostan; mais Fesprit des Europeens, emprisonne depuis la cliute de I empire romain dans les limites d une sphere trop etroite d action et de vie intellectuelle , pouvait profiter abondamment de la connaissance d usages etrangers, et de nations jusqu alors ignorees, comme de celle de productions entierement nouvelles de la nature et de Tart. On ne saurait dire jusqu a quel point merveilleux ces elements feconderent et firent refleurir la civilisation renaissante de FOccident. En effet, quand nos peres eurent commence de la sorte a connaitre, a apprecier la partie la plus belle, la plus riche, la plus vaste, la plus populeuse, et, des une antiquite si reculee, la plus avancee du monde connu, ils trouverent dans les arts, les religions, la philosophic et les traditions fabuleuses de FAsie , un nouveau sujet d etudes profondes; la geographic fit de grands progres; le besoin des decouvertes devint pour ainsi dire Fidee principale, dont se penetra, s impreignit et se forma le caractere aventureux des Europeens, de sorte que Fopinion qui portait quelques-uns a croire a Fexistence d^un autre hemisphere, cessant peu a peu d^etre tenue pour un paradoxe, fut cause que Christophe Colomb, Fimmortel genois trouva le Nouveau Monde ou FAmerique, peut-etre en allant a la recherche du pays que Marc Polo designe sous le nom de Zijjangri.
Nous sommes heureux de confirmer ces doctes considerations de Fillustre ecrivain par un fait qui, se rattachant a la decouverte du continent Americain, honore hautement un de nos anciens con freres, nous voulons dire le P. Jean Perez, gardien du convent de S te Marie de la liabida pres de Palos en Espagne. C est la que le grand homme put heureusement se refugier, alors que ses esperances n ; etaient point encore satisfaites. Car personne n ignore,
et le savant Eoselly de Lorgues est recemment parvenu a demontrer jusqu ala derniere evidence dans la biographic du heros italien, que ce religieux a d abord compris toute la portee de la grande pensee du navigateur ligurien, puisqu il y repondit en la secondant et en aidant Colomb des lumieres qu il avait lui-meme recueillies dans ses etudes sur tant de merveilles qui frappaient les esprits a cette epoque. N y a-t-il pas la une preuve suffisante que jusque et peut-etre principalement dans les paisibles retraites du cloitre, et surtout chez les Francis call) s a raison des courses hardies de leurs missionnaires en ce temps-la, de pareilles etudes, les recherches et les questions et les decouvertes concernant soit la geographic, soit tant d autres sujets nouveaux que fournissait a la curiosite la vue de ces peuples diners si eloignes de FEorope, que tout cela, disons-nous, excitait vivement 1 attention des personnes avides d apprendre des choses nouvelles et etrangeres? Nous devons meme ajouter, pour rendre hommage a la verite, que Colomb trouva en Perez non-seulement un homme qui comprit ses vastes et sublimes projets , mais encore un homme qui B attach a par tous les moyens a Fencourager efiicacement, en cooperant a sa genereuse entreprise, comme nous 1 avons longuement demontre au cinquieme livre 1 de notre Histoire universelle des Missions Franciscaines. Quoi qu il en soit, conclut en terminant Eemusat, c est le debordement des hordes Mogoles sur TOrient qui amena la chute du Califat, ainsi que la mine des Bulgares, des Comans et des autres peuples septentrionaux; il cletermina en outre la deca dence des nations de la Haute- Asie, qui contribua tant a donner plus tard une grande force a la reaction, grace a laquelle les Busses, jadis vassaux des Tartares, purent apres leur depart subjuguer a leur tour et soumettre a un seul empire tous les nomades du JSTord. Enfin, un dernier resultat de Tinvasion des Mogols fut que la Chine obeit a une dynastic etrangere et s unit en quelque maniere a la Tartarie, et qu en meme temps le Bouddhisme se repandit dans cette derniere region et dans le Thibet. On vifc des lors s effectuer 1 indroduction des chiffres indiens, la connaissance des methodes astronomiques des Arabes, la vulgarisation dans les langues du pays de TEvan-
*) Christophe Colomb , Histoire de sa vie et de tcs voyages. Milan, 1857.
gile et des Psaumes, due au zele du P. Jean du Mont-Corvin, archeveque latin de Pekin, et enfin Fetablissenaent d une hierarcliie parmi les Lamas, sur les bases de la hierarchic oatholique, par suite de la fusion du Nestorianisme avec le Bouddhisme. Maintenant il faut remarquer que, meme avant que se fussent etablis entre FOrient et FOccident de semblables rapports qtt avaient d abord commences les croisades et qu etendirent ensuite davantage les irruptions des Mogols, la plupart des merveilleuses decouvertes, qui illustrerent tant la derniere periode du moyen age, etaient depuis des siecles bien connus des peuples de FAsie : telles par exemple, la polarite de Faimant, qui etait de temps immemorial observee et employee en Chine; la poudre a canon, que les Indiens et les Chinois connaissaient et dont ils se servaient depuis longtemps; Fimprimerie qui remontait chez eux jusqu a Fan 952 de Fere vulgere; et aussi, depuis Fantiquite la plus reculee, Fusage du papier que nous appelons aujourd hui billets de banque, ainsi que des cartes a jouer. Toutes ces decouvertes ou inventions, dont les peuples de FAsie jouirent a des epoques tres-reculees et perdues dans la nuit des ages , resterent longtemps et entierement inconnues a FEurope. Meme lorsqu^eut eu lieu au XIII 6 siecle le contact des nations de FEurope et de FAsie, notre ignorance cut a se prolonger encore durant un siecle et demi, avant de cesser tout a fait; c etait le temps fixe dans les desseins de la Providence pour Fachevement des efforts laborieux apres lesquels ces merveilleux secrets devaient penetrer et se naturaliser parmi nous. Et c est pour cela qu ; il advint que la source et Forigine en resterent enveloppees d une mysterieuse obscurite, aussi bien que ceux qui les premiers les decouvrirent et les vulgariserent ; tant est vrai ce que nous disions plus haut de ces causes invisibles et de ces transmis sions inapercues grace auxquelles les connaissances des regions les plus lointaines parvinrent peu a peu jusqu a nous. Ainsi, les lumieres ou plutot les merveilles dont nous parlons firent parmi nous leur premiere apparition a .un degre fort imparfait et comme dans un etat d enfance : car il leur fallut un tres-lon^
temps pour se feconder et arriver a une maturite et a une per fection telles qu elles pussent s appliquer a tons les besoins de la vie; d autant plus qu elles ne se revelerent aux premiers inventeurs que par hasard et ne se presenterent a eux que comme des
distractions ou des passe temps d esprits speculatifs. Ainsi, par exemple, Fart de Fimprimerie, bien qu ayant pris naissance en Chine au moms cinq siecles plutot qu en Europe, ne put reellement devenir pour le monde un instrument de grands progres, avant que 1 invention des caracteres mobiles n en cut rendu com mune et ordinaire 1 application aux besoins de 1 intelligence, j^ous dirons done, pour conclure, que c est le choc des peuples agites par la main de Dieu qui a fait jaillir les etincelles de ce foyer de bienfaisante lumiere dont la force et Feclat n ont cesse de croitre depuis le moyen age jnsqu a nos jours, de telle sorte que les catastrophes a la vue desquelles le genre humain semblait ne pouvoir que trembler et gemir, vinrent plutot le reveiller de la profonde lethargic oii il etait depuis longtemps plonge , et si plus de vingt empires out disparu de la face de la terre, il faut voir dans leur ruine non une oeuvre de destruction , mais seulement le moyen employe par la divine Providence pour produire cette magnifique et brillante civilisation, dont se glorifie actuellement TEurope 1 .
C^est ici le lieu de remarquer que ces germes epars du savoir de pays etrangers et lointains, que signalait Tillustre ecrivain que nous venons de citer, ont etc surtout recueillis et apportes dans les royaumes tranquilles et polices de F Occident, ou ils devaient se feconder, par les Missionnaires de FEglise catholique; chacun d^eux les communiquait aux convents et a FOrdre ou au pays auxquels il appartenait par sa naissance ou par son affiliation a un Institut ou par une autre circonstance quclconque. C est dans les convents des Pranciscains que nous voyons surgir un genie gigantesque pour son temps , Roger Bacon, qui au XIII e siecle deposa dans des ouvrages pleins de profondes recherches les premiers germes des plus belles decouvertes. Elles etaient telles que, grace a Tignorance et a la barbarie de ses contemporains , elles le firent d abord passer a leurs yeux non pour nn sage, comme la posterite le jugea ensuite, mais pour un sorcier ou un magicien, dignc non-seulement de tracasseries, mais de veritables persecutions.
*) Memoires de I* Academic royale des inscriptions et belles-lettres, nouvelle s(5rie, tome VII. - - JUdmoires sur les relations politiques des princes Chretiens, et spe cialcment des rois de France avec les empereurs mogols, d Abel de Reruusat, p. 411 et420.
Aussi eut-il grand peine a s y soustraire. Neanmoins Bacon se mit a exposer devant FEurope, soit en Angleterre sa patrie, soit a Paris, ou il avait une chaire d enseignement, dans ses lecons orales et dans les livres qu il publia, des verites et des idees nouvelles et surprenantes , an milieu desquelles nous croyons avec tous ses biographes qu il posait, sur nn ton a vrai dire en partie dogmatique et en partie divinatoire, les principes de chimie, de mecanique et de mathematique, au moyen desquels ces sciences commencerent des lors jusqu aujourd hui a faire toujours de plus merveilleux progres. C est a lui qu on attribue en Europe la premiere connaissance de la maniere de preparer la poudre des armes a feu, la theorie de la puissance prodigieuse de la vapeur contenue et reglee par des engins mecaniques, capables d en diriger Faction et la force, quand on les met en jeu, ainsi que les methodes propres a arraclier a la nature, par ^observation et Fexperience, le secret de ses forces, ou encore a reveler aux sa^ vants les ressources occultes soit de la pensee soit du langage, ressources par Temploi desquelles les peuples s^instruisent mutuellement et marchent d un pas rapide dans les voies de la science et de la sagesse 1 . De meme nous voyons aussi dans un couvent de Franciscains un religieux nomine Luc Paccioli, du bourg de San-Sepolcro en Toscane , appliquer son esprit, au milieu des exercices de sa vie solitaire de cenobite, a Fetude des problemes matheinatiques; c/est lui qui le pre mier fournit a FEurope les premiers elements jusqu alors inconnus de cette science de Falgebre, que les methodes subli mes de Newton et de Leibniz" 2 devaient ensuite mener au plus haut degre de perfection possible. Nous pourrions mentionner ici bien d autres nouveautes merveilleuses , soit artistiques, soit scientifiques, qui occuperent les paisibles loisirs des fils de S* Francois, en meme temps quails elevaient leur ame a la plus haute perfection , dans une vie a la fois active et contemplative, pour leur sanctification personnelle et pour celle des peuples. Or ces connaissances etrangeres, ces nou velles recherches par suite desquelles tous ces hommes de
J ) Voir Humboldt dans son Cosmos, tome II.
2 ) Dictionnaire universe! des arts et des sciences d Ephraim Chambers, t. II, au mot Algtbrc, p. 45. Genes, 1771.
talent consacrerent les forces de leur intelligence a la culture des sciences , des arts , des langues , et a tant d autres travaux aussi utiles que savants, n eurent certainement point d autre origine ni d autre stimulant que les relations de leurs confreres , desquels la renommee publiait des choses merveilleuses a propos de leurs courses dans des missions lointaines, ou qui , revenus de leurs voyages , remplissaient d admiration leur couvent, leur province et leur ordre entier par ce qu ils racontaient de civilisations, d usages et de peuples tout differents. Nous pouvons done affirmer que non-seulemcnt ces dignes Missionnaires repandaient les semences de la vraie sagesse catholique chez les nations barbares et infideles, mais encore qu ils rapportaient de ces memes nations aux peuples polices et chretiens des donnees pratiques sur les usages ou sur les arts et les sciences qu ils avaient observes en parcourant ces regions lointaines, et ils devenaient ainsi comme des anneaux qui rattachaient les diverses families de la race liumaine, et comme des instruments par lesquels elles se faisaient entre elles des communications utiles.
Si maintenant nous revenons a la mission providentielle de Tchinsrz-Khan et de ses fils. chefs des Tartares, il est clair
que, dans leurs entreprises extraordinaires, ils n ont en definitive que continue Tosuvre de Nabuchodonosor et des Assyriens, de Cyrus et des Perses, d Alexandre et des Grecs, de Cesar et des Eomains, c est-a-dire qu ils n ont fait que rapprocher les uns des autres tous les peuples de la terre, et les reduire a une UNITE au moins materielle et exterieure; cette UNITE devait etre bientot suivie de cette UNITE MORALE que nous avons en effet vu commencer et, dans tous les cas, entreprendre avec tant de labeurs par les missionnaires catholiques, et surtout en ce temps la par les Eranciscains, qui se jetaient en bataillons si nombreux sur ce monde de peuples nouveaux, sur lesquels FEglise Eomaine pouvait etendre son empire spirituel. Aujourd hui, certes , cette oeuvre , quant a Funite materielle , est presque menee a fin par les Anglais, les Francais et les autres peuples de FEurope chretienne, car les Anglais se sont servis des inven tions memes apportees ou imitees de Flnde et de la Chine, et perfectionnees en Europe, pour mettre le pied dans ces pays, et pour en contraindre les habitants par toutes sortes de moyens
et de ruses, et au besoin par la force, a entrer dans Forbite du monde chretien et catholique. A leur tour les Erancais y poussent FAfrique, et les uns et les autres, d accord avec les autres peuples chretiens, obligent 1 empire de Mahomet lui-meme a s y laisser entrainer? Desormais il appartient a la veritable Eglise de Dieu de faire le reste, en ne cessant d envoyer, comme par le passe, des Apotres qui poursuivent 1 ancienne o?uvre qu^ont commencee, et que continuent de nos jours, avec d au tres courageux ouvriers, les Missionnaires Franciscains et Dominicains : cette oeuvre, c est TUNIFICATION spirituelle et interieure de tous les peuples de la terre sous Tenipire du Christ ! II appartient de 1 achever aux nations catholiques et profondeinent attachees au christianisme, il appartient de Fachever specialement a la Prance tres-chretienne, en protegeant les Missionnaires par une politique forte et soutenue, penetree, comme clle doit Tetre, du veritable esprit de 1 Evangile, qui en est la source.