‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 45 sur 107 · TRES -REVEREND ?ERE MABCELLIN · texte numérisé non relu

TRES -REVEREND ?ERE MABCELLIN

J ; ai appris ces jours derniers un douloureux evenement relatif a notre mission de Palestine, et bien qu a contre-cceur, je me hate de vous en transmettre les details.

Le Reverendissime Pere Custode de Terre-Sainte annoncait an

tres -reverend Pere Philippe-Marie de Venise, commissaire de Terre-Sainte en cette ville, par une lettre du 24 fevrier, la nouvelle de la mort des trois religieux nos confreres qui out peri dans un naufrage arrive au voisinage de la rade de Jaffa. Ces trois infortunes etaient P. diaries de Solliera, de la Pro vince des Observantins Reformes de Bologne, P. Yictor de Peltre, de la Province des Observantins Eeformes de Venise, tous deux profes comme convers, et Pr. Eustache d Airali, pres de Smyrne, recemment admis dans 1 ordre en qualite de Clerc. Ce dernier, ne de Grecs schismatiques et Sieve dans leur croyance, avait, apres s etre converti a la foi catholique, abjure ses erreurs entre les mains de nos religieux missionnaires a Smyrne, et doue d une intelligence non commune, il fit de jour en jour de tels progres dans la science et dans la vertu qu il finit par vouloir embrasser les austerites de Tlnstitut seraphique et les devoirs de 1 etat ecclesiastique auquel il se sentait appele. Le reverendissime pere Custode avait satisfait en partie a ses vocux ardents, en le revetant comme Tierciaire de la bure de S* Prancois. II venait ensuite, avec Fautorisation du reverendissime P. General,, de Tenvoyer en cette Province de Venise, an n qu^il s y livrat a Tetude dans Tun de nos convents, et qu il put plus tard etre admis au noviciat et a la profession de notre regie. (7est dans ce dessein qu^on Favait adjoint comme compagnon aux deux freres Charles et Victor susnommes, lesquels, apres s etre dignement acquittes pendant plus de six ans des divers emplois dont ils avaient ete charges dans la custodie de Terre- Sainte, rentraient dans leurs propres Provinces par la voie de Yenise.

Mais Dieu dans ses impenetrables jugements en avait decide autrement. En effet, partis tons trois ensemble de Jerusalem et arrives a Jaffa , nos freres trouverent que le bateau a vapeur du Loyd Autrichien, sur lequel ils se proposaient de s ; embarquer, etait deja parti depuis deux jours, on plutot qu^il s etait enfui a cause du mauvais temps. Car a Jaffa il n y a ni port ni anse de refuge; on n y voit que de nombreux ecueils et des banes de sable qui encombrent de toutes parts la cote. Neaninoins les trois religieux ainsi que d autres passagers resolurent de s ; embarquer le meme jour sur un pyroscaphe russe, pour rejoindre ensuite a Alexandrie la malle Autrichienne. Cependant la mer

etait encore fort houleuse, de sorte qu ils durent, en montant sur une barque, louvoyer assez longternps a Test arm d eviter les ecueils et de se rendre a bord du pyroscaphe, qui etait ancre a une distance de plus de deux milles de la plage. Mais a peine avaieiit-ils franclii la longue ligne d ecueils 3 qu une vague enorme vint fondre tout a coup avec fureur sur la pauvre barque et la souleva a une hauteur effrayante, puis la precipitant chaviree dans le gouffre, Fensevelit sous les eaux, de sorte qu elle disparut entierement pendant quelques minutes, et nos trois confreres se noyerent ainsi malheureusement, faute de prompts secours, tandis que quelques marins, bons nageurs, parvinrent a grande peine a se sauver.

Quelques jours apres on rechercha les corps des malheureux naufrages; des notres , on en retrouva deux qui furenfc enterres dans notre cimetiere de Jaffa; mais on ne put jamais retrouver le corps du Prere Victor de Feltre, comme je Fai appris par des informations posterieures.

En communiquant cette desolante nouvelle au tres-reverend pere Provincial des Observantins reformes de Yenise, afin qu il cut soin de prescrire les prieres d usage pour Tanie du P. Victor, le reverendissime Pere Custode exprimait Fafniction profonde qu ? en avaient eprouvee tous les religieux de Terre- Sainte.Ils avaient pu, en effet, depuis plusieurs annees apprecier la piete et le zele des deux freres lais Charles et Victor, ainsi que les excellentes qualites du jeune Eustache de Smyrne, qu on esperait voir un jour rendre par sa parfaite connaissance de la langue grecque les plus grands services a notre mission de Palestine dans Tinteret de ses malheureux habitants.

Adorons, mon tres-reverend Pere, dans un pareil desastre les desseins impenetrable^ du Seigneur, et ne manquons pas de nous souvenir dans nos prieres des ames de ces trois confreres qui ont expose leur vie, non pour gagner.de For et de Fargent, ou d autres biens terrestres, mais pour repondrc a la vocation a laquelle Dieu les avait appeles.

Quant a moi, merne en ne considerant que ce fait particulier, duquel on peut en rapprocher tant d autres, je ne puis m empecher d admirei de plus en plus Fabnegation de ceux de nos confreres qui se consacrent a Fceuvre des missions etrangeres; car les perils seuls des longs voyages entrepris a cette fin donnent

an role du missionnaire tons les caracteres (Tun veritable sacri fice que peut seule inspirer la charite de Jesus-Christ.

Agreez maintenant Fassurance de mon attachement et croyezmoi toujours

Votre tres-devoue serviteur et confrere PR. CYPRIEN DE TREVISE, Min. Obs.

CHINE

Lettre de Nonseigneur MICHEL NAVARRO d Espagne, Min. Obs., Vwaire apostolique de Hu-nan en Chine, au Reverendissime Pere General de tout I Ordre Franciscain, RAPHAEL DE PON- TECCHIO , sur la persecution enduree par les ckretiens de Hu nan en 1862.

PeJcin, 26 octobre 1862.

EEVERENDISSIME PERE,

Comme nous avons cette annee souflert une persecution tresviolente dans cette partie de la Chine, je crois bien faire d en adresser une courte relation a Votre Paternite Eeverendissime, alin que vous sachiez ce qui arrive a ceux de vos fils qui* travaillent a propager la foi du Christ dans cet immense empire. Or, depuis la publication du traite de paix conclu par le gouvernement Chinois avec la Prance, les Lettres, furieux de voir ainsi la voie ouverte aux chretiens pour les confondre facilement dans des discussions religieuses, resolurent de s ; en venger en suscitant centre eux une atroce persecution. Elle eclata a Heng- Chou-fu de la maniere suivante. Voyant que beaucoup de personnes venaient a notre residence de Hoang-Xa-Wan , situee a deux milles environ de cette ville, afin de s^y instruire de la religion catholique qu^elles embrassent apres avoir reconnu leurs erreurs, ils s^y rendirent eux-memes avec quelques Bonzes, pour entamer une dispute avec nos catechistes et nos eleves. Ce n^etait point le desir de connaitre la verite qui les poussait, mais Fespoir de nous confondre par le seul expose emphatique de leurs traditions idolatres. Or, nos jeunes gens surent si gnaler si facilement leurs contradictions grossieres, qu ils en

resterent tout ebahis et vivement irrites. I/un d eux, nomine Tchang-Tao-inin, ayant lu, entre autres, un de nos livres qui traitait des peche s capitaux, en fut tellemenfc frappe que, sous 1 impression de la grace divine, il demanda a se faire chretien. Et chose admirable! d homme tres-irri table qu il etait, de fumeur passionne d ; opium, il devint, des ce moment, doux comme un agneau, il renonca a tons ses vices, et ne trouva plus de plaisir qu a s instruire a fond de la foi catholique. II rendit compte de ce qui s etait passe a sa mere, a sa femme et a ses enfants, et eux aussi temoignerent le desir de recevoir le bapteme. Et comme la foi dont ils se montraient animes etait vraiment extraordinaire, on le leur administra, a lui le Samedi- Saint, et aux autres membres de sa famille le lendemain. Quand ce fait vint a la connaissance des Lettres , parmi lesquels Tcliang- Tao-inin jouissait d une grande reputation, ils craignirent qu un pareil exemple n entrainat toute la ville a se faire chretienne et Faccuserent aussitot devant le Mandarin de je ne sais quel crime. En consequence a la deuxieme fete de Paques, au moment ou il rentrait cliez lui, il fut arrete et mene en prison, et en meme temps ils inviterent le peuple par une proclamation publique (je ne saurais dire si c etait de leur autorite privee ou avec F approbation des agents du pouvoir) a Jeter bas notre eglise et notre residence, ptofitant de ce que par liasard il ne se trouvait la aucun Europeen; car n ayant point encore n6s passe-ports, nous nous tenions soigneusement caches.

Cependant le Mandarin s etant fait amener le prisonnier, lui demanda ou il etait alle les trois jours precedents, c est-a-dire, aux trois fetes de Paques. Sur cette reponse : // A TEglise , parce que je professe la religion chre tienne, // le Mandarin fit donner a Tchang-Tao-inin quarante soufflets qu il se montra toutheureux de recevoir pour 1 amour de Jesus-Christ; mais il de manda pour quel crime il etait si severement chatie. Le Man darin lui ayant repondu qu il devait bien le savoir : // Je sais seulement, repliqua le patient, que je suis chretien, et que je venais de mon eglise. Et la-dessus on le reconduisait en prison, et le bruit courut qu on le mettrait bientot a mort.

J appris qu^en effet appele de nouveau devant le tribunal, on le frappa encore de quatre cents coups de fouet. Alors je resolus de me presenter aux Mandarins, apres les avoir fait

prevenir de ma visite par mon domestique; mais quoiqu ils eussent declare qu ils me recevraient volontiers , je fus inexorablemeut repousse au moins par cinq magistrats auxquels je nr adressai. Maintenant representez-vous toute la ville de Heng- Chou-fa en effervescence, des qu on y sut qu un Europeen allait y paraitre; en un instant toutes les rues se couvrirent d une im mense multitude, oii tous les yeux etaient braques sur moi, de sorte que les porteurs de ma litiere pouvaient a peine avancer, tandis qu on criait de toutes parts : Tuez-le, et en meme temps les coups de baton pleuvaient sur le palanquin. Arrive au tri bunal du gouverneur de la ville, le dernier auquelje m adressais, et inutilement, comme je 1 ai dit, je dis a ses agents : Ah ! vous me repoussez? Eh bien! je ferai rendre coinpte de ces iridignites au gouverneur general du Hu-Quan. // Et je retournai immediatement parmi mes chretiens qui se livraient a la desolation et aux larmes, s attendant tous a une mort prochaine. Je les encourageai, puis je fis a Tinstant appreter une barque, afin de tenir parole. Mais alors une si grande foule de peuple se pressa autour de la residence, demandant a hauts cris a me voir, que le tumulte devint vraiment effrayant. Je crus done necessaire de me montrer, comme je le fis, en adressant a la foule de bonnes paroles qui parurent la satisfaire. Je pris ensuite un peu de nonrriture, je me rendis a ma barque et je partis.

En passant a Tchang-Xa, j informai par lettre le gouverneur de la Province de tout ce qui avait eu lieu, et lui annoncai que j allai tronver le vice-roi pour lui demander justice. Parvenu a Hu-pe, ou plusieurs bailments europeens avaient deja jete 1 ancre, j y fus accueilli avec toute la cordialite possible par le commissaire du gouvernement francais, qui me donna Thospitalite pendant plus de dix jours et me fit ensuite conduire a la maison que m avait indiquee notre illustrissime confrere Monseigneur Louis Celestin Spelta. De la je fis connaitre par une autre de mes lettres tout ce qui m etait arrive au gouverneur general du Hu-Quan, en demandant Tobservation du traite de paix conclu avec les puissances Occidentales, et la mise en liberte de notre neophyte injusteinent detenu. Mais cette lettre ne parvint point a destination, bien que le Mandarin qui s etait charge de la remettre au gouverneur me donnat a entendre que ce meme gouverneur avait deja expedie des ordres rigoureux pour

qu on fit droifc & nos reclamations; en consequence, ayant recu de mon Pro-Vicaire une, lettre par laqnelle il m apprenait que la situation des chretiens empirait de jour en jour, puisque les Lettres avaient public un edit prescrivant a chaque famille de mettre a mort tons ceux de ses niembres qui manifesteraient 1 intention d embrasser le christianisine, et de noyer dans les puits ou dans les etangs ceux qui, F ayant embrasse, refuseraient de Fabjurer, j ecrivis de nouveau audit gouverneur, et en meme temps a la legation franchise a Pekin, afin qu elle intervint pour determiner ces mechants Lettres a des dispositions moins liostiles a Tegard de la religion catholique. En effet, la Legation fit immediatement de si fortes reclamations que le gouverneur ge neral de Hu-Quan et celui de Hu-nan intimerent a la fois Fordre au Mandarin qui tenait notre Neophyte en prison, de lui rendre la liberte. Mais les persecuteurs qui voulaient a tout prix sa mort, Fempoisonnerent avant de le laisser sortir; puis, lorsque deja le poison commencait a lui dechirer les entrailles, ils le mirent sur la rue pour qu il retournat chez lui, et a peine avait-il fait quelques pas que, surpris par une bande que guidait un nomine Hoang-i, il tombait frappe de cinq coups de poignard et abandonne comme mort; celui qui Faccompagnait jeta en vain les hauts cris pour empecher le crime, et il ne lui resta plus qu a appeler du monde et a faire transporter en sa maison le malheureux Tchang-Tao-inin sur une echelle. Nos missionnaires accoururent aussitot pres de lui pour le fortifier du secours des derniers sacrements; il les recut avec une piete exemplaire, pardonnanfc a ses ennemis, et disant que les mauvais traitements qu il avait soi^erts etaient bien peu de chose eu egard a Fenormite de ses peches; et c est en exhortant aiiisi sa famille a braver tons les maux plutot que de trahir la religion qu elle professait, qu il rendit tranquillement son ame a Dieu, pour aller recevoir la couronne des martyrs au milieu des splendeurs de la gloire eternelle.

L orage sembla ensuite se calmer un peu; je repris done le 28 octobre le chemin de ma residence. tParrivai le 4 novembre a la ville de Sian-Tan, dont le gouverneur etait heureusement un bon Mandarin, et ou residait le pretre chinois Andre Cung. Ce dernier fut tout heureux de me voip, et ne craignit point de demander au gouverneur qu on nous rendit notre eglise, fer-

mee en 1851 a cause de la persecution et occupee depuis lors par les paiens; cette demande fut accueillie, et environ vingt jours apres on nous en remit en possession. En consequence, jugeant que nous aurions joui en cet eudroit d une paix constante, j achetai aussitot un terrain contigu a Feglise, afin de Pagrandir et d y elever une maison qui nous servit de residence. Mais le samedi de la Passion,, lorsque tous les travaux etaient a peu pres termines, un Lettre chretien, qui devait passer des examens a Sian-Tan, vint me trouver et m informa que plus de trois cents eandidats paiens etaient arrives en meme temps que lui, et que, quand ils avaient entendu parler de notre eglise, ils avaient resolu de 1 abattre , en tuant tous les missionnaires qu ils y rencontreraient ; c est en vain qu il leur avait fait toutes les representations propres a les detourner du projet de manquer si insolemment au traite de paix conclu entre le gouvernement Chinois et les Puissances Occidentales. A cette nouvelle je me decidai a Tinstant a me cacher au fond d une barque chretienne, comme je le fis, jusqu a ce que le pauvre pretre hydropique Cung eut ecrit au Mandarin pour qu il empecbat ^execution de cet abominable dessein. Celui-ci nous recommanda dans sa reponse de ne rien craindre; mais le fait est que le vendredi avant le dimanclie des Eameaux toutes les rues de la ville furent jonchees de croix, que cette bande de Lettres foulait aux pieds, en vomissant d horribles im precations contre les Europeens et centre la religion catholique. Le lendemain, ils convoquerent le peuple au tribunal, au son d une timbale de bronze, qu on appelle Lo, et declarerent quails avaient recu Fautorisation et meme Fordre d^incendier Feglise chretienne; que par consequent tout le monde devait les suivre pour concourir a cette oeuvre sainte. Les choses se passerent ainsi, et en quelqaes heures Feglise fut reduite a un moneeau de decombres. Immediatement apres, on en fit autant de la maison, dont je venais de m enfuir, et on alia jusqu a detruire tous les arbres fruitiers dont elle etait entouree; les chretiens qui habitaient la maison eurent grande peine a echapper a la mort en se sauvant tout nus. La ne s arreta point la ferocite de ces forcenes, ils determinerent d aller detruire de meme mon college situe a six lieues de la ville , ou residait avec d autres chretiens notre confrere le P. Eusebe Dongo, quiy etait Eecteur

et Professeur. Informe de ce projet, j envoyai aussitot un expres pour 1 avertir de fuir et de se caclier. Quant a moi, accompagne du pretre Cung et de cinq chretiens, je pris la mer avec notre petite jonque, et je me dirigeai vers Hu-pe, afin d implorer le secours des consuls Europeens. Apres avoir essuye une horrible tempete, ou nous devions nous croire tons perdus, nous finimes grace a un veritable miracle par atteindre Han-Kou, le jour de Paques. Nous y fumes recus par le P. Franciscain Ange Yadagna, et le lendemain nous fumes visites par notre illustrissime confrere Monseigneur Zanoli, venu d U-Cthag, afin de nous consoler.

Cependant les Lettres de Sian-tan, s etant mis en rapport avec leurs collegues de Heng-chou-fu, parvinrent a faire incendier chez eux aussi nos deux eglises outre ma residence, le seminaire, 1 etablissement de la Sainte-Enfance, et plus de six cents maisons de chretiens, qui se trouverent ainsi depouilles de tout ce qu ils avaient, et pour comble d infortune, repousses sans pitie par les paiens; car ceux-ci leur refuserent jusqu^au moindre abri dans leurs habitations. Des que ces mauvaises nouvelles arriverent, je priai immediatement le consul francais d adresser nos reclamations an gouverneur general du Hu-quan; mais voyant qu^elles n aboutissaient a rien, je resolus de me rendre en personne a Pekin, ou je suis depuis le 31 juillet der nier, esperant obtenir des reparations completes. Le Yicaire general du Kiang-si, ou ont ete commises les memes iniquites que dans les lieux de ma juridiction, est arrive ici pour la ineme raison. Nous avons trouve un protecteur vraiment ex cellent en Son Excellence le comte Kleczhowscki ; il exige que nous puissions retourner dans nos residences et que nous y soyons recus avec tons les honneurs, qu on rebatisse les eglises et les maisons detruites, qu^on nous indemnise de tous dommages, et enfin qu^on enjoigne par un edit solennel aux Manda rins, aux Lettres et a tout le peuple de se garder, sous peine de mort, de commettre desormais de pareils attentats ! Qu en resultera-t-il? Dieu seul le salt. En attendant je vous dirai que le ministre chinois des affaires etrangeres nous a mandes chez lui, et nous a fait servir des fruits et des douceurs, afin, dit-il, que les gouverneurs et les mandarins des provinces sachent comment le gouvernement entend qu on traite les Europeens, surtout les

Missionnaires, et le chatiment rigoureux qui les frappera, s ils oseiit violer la voionte du celeste empereur. Quant a moi, j implorai la grace de ceux qui m avaient offense ; ce dont il parut tres- content. Veuille le Seigneur que nos tribulations ne durent plus longtemps, de sorte que nous puissions travailler librement a la conversion de ces pauvres chinois; il n y a pas a douter qu ils n embrassent en grand nombre notre sainte religion, si le traite de paix est observe. Papprends a I insfcant qu un nouveau missionnaire destine a Hu-nan, le P. Felix, vient d arriver a Hu-pe, oil il restera jusqu a ce que ma malheureuse chretiente se soit relevee.

En attendant, Mon Eeverendissime Pere, veuillez avec tous nos confreres d Europe nous recommander au Seigneur, efc nous consoler de temps en temps par une de vos lettres ; car votre parole a une force merveilleuse pour affermir dans la patience et les autres vertus cliretiennes qui leur sont si necessaires ceux de vos fils qui travaillent pour la gloire de Dieu dans cet immense empire de la Chine.

En les benissant, benissez-moi aussi, moi qui suis egalement

Yotre fils tres-devoue, PE. MICHEL NAVAEBO,

Yicaire apostolique de Hn-nan.

LeUre du P. PASCAL BILLI, Missionnaire Apostoliqiie, Mineur Observantin de la Province de Toscane , a Mgr EUSTACHE ZANOLI, Vicaire Apostolique de Hu-pe , sur les aventures qu il courul en voyageant pour l } accomplissement de son -mi nister e dans I empire CMnois.

Han-Roii , 15 novembre 1862.

ILLUSTEISSIME ET BEVERE]S T DISSIME MONSEIGNETJE,

Je viens dans cette lettre vous raconter tout ce qui nicest arrive par le fait tant des soldats imperiaux que des rebelles, ma delivrance miraculeuse, et enfin mon retour a Han-Kou. C est la que s est bornee ma premiere mission, assez courte, mais entierement differente des autres; car mes deux mois d absence n ont ete qu une suite coutinuelle de perils dont je me suis toujours tire.

Or, le 25 aout de Fannee courante , Monseigneur Louis Celestin Spelta, qui vient de mourir, m envoya dans le district de S* Marc Evangeliste, pour que je pusse m exercer quelque temps a la pratique de la langue chinoise, sous la direction de inon . cornpatriote le P. Smeraldo de Livourne. Pendant les dix pre miers jours de navigation, j eus a souffrir plusieurs contre temps que je crois utile de mentionner succinctement, comme avant-coureurs des facheux evenements qui allaient se passer. Et d abord, quatre jours apres notre depart, vers le coucher du soleil, un navire charge de soldats arrete a Fimproviste le notre; ils viennent a Fabordage, se livrent a un minutieux examen et a mille perquisitions, puis, suivant leur habitude, ils placent tous leurs bagages dans notre navire et declarent qu on devra les mener oii ils voudront. II fallut ceder a leur audace et nous priver de la liberte et de la paix dont nous jouissions. Cette rencontre nous en valut une autre, et voici comment : quand nous arrivames a une ville oil ces soldats voulurent debarquer, le malheur voulut que je fusse remarque par deux Chinois et reconnu comme europeen. C en fut assez, a peine eurent-ils fait part de leur decouverte a d autres que la foule des curieux avides de me voir envahit le navire; Tun enleva les petites fenetres de ma cabine, F autre ouvrit mes rideaux, un troisieme me menaca du bambou, tous chercherent a me forcer de sortir. J aurais satisfait leur curiosite tout de suite, si les conseils qu on me donnait et la prudence ne m avaient decide a me tenir cache; mais ma vie etant a la fin en danger, je fus oblige de me montrer, pour apaiser le peuple qui, content de me voir, finit par s eloigner en me couvrant de huees. Content moi-meme d en etre quitte a si bon marche, je donnai aussitot Fordre du depart, pour ne point m ; exposer a de nouveaux dangers.

Arrive a Kien-kia-san, j y trouvai le P. Smeraldo, pres duquel je restai jusqu a la, Nativite de Notre-Dame, parce que ce Pere avait fixe au 8 septembre la regeneration spirituelle d ; un Sien-sen (Seigneur) recu docteur, auquel le bapteme fut administre a la grande joie de Fun et de Fautre. Le lendemain nous nous rendimes a Ja-su-Kiao, et de la a Zao-lin-tien, lieu tres-voisin de celui ou mon confrere allait commencer une mission. C^est la que je me mis avec lui a m^exercer a la langue; mais le ciel me preparait un autre sujet d^etude, je veux dire celui de la patience dans les tribula-

tions qui m attendaient. Et effet cinq jours ne s etaientpas ecoules, lorsque mon charitable precepteur fut appele pour donner Pextreme onction a une distance de sept lieues. La crainte qu on ne demandat encore ailleurs les secours de la religion le forca de me laisser en ce pays au soin de nos bons chretiens, mais trois jours apres je dus moi-memepartir et aller a huit lieues de dis tance, a San-xe-tien , village ou il n y a que cinq chretiens. Qui aurait pu supposer que c etait la un voyage qui devait me faire faire de terribles rencontres et tomber entre les mains des rebelles? Certainement personne, car les rebelles Je/w-mao 1 etaient fort eloignes, c est-a-dire sur les limites des deux provinces de Hu-pe et de Ho-nan, pres du lac de Lao-co-co, et en outre une grosse armee (Timperiaux les entourait et les empeehait de venir de notre cote. En un mot, les nouvelles etaient excellentes, et chacun vaqiiait a ses affaires domestiques. A insi rassure, je voulus accomplir mon devoir et me rendre sur une bete de somme dans ce village ou je trouvai une malade en grave danger; je lui administrai 1 extreme onction et les autres secours spirituels institues par notre sainte mere TEglise, et dans les moments ou la malade pouvait se passer de ma presence, je me tenais pour etudier dans une chambre qu on m avait assignee. Mais voila que tout-a-coup se repand Teffrayante nouvelle que les rebelles ne se trouvent plus qu a quatre lieues du village et qu ils approchent a grands pas. Chacun demandait quel chemin ils prendraient, et beaucoup se consolaierit en entendant dire qu il n y avait aucun danger pour leur village. Parmi ces derniers etaient les chretiens, qui nr exhortaient a ne rien craindre. Ne croyant point pouvoir m en rapporter a leurs paroles et voyant fuir un grand nombre d habitants, j appelai aussitot un homme pour emporter la caisse des ornements sacres, et accompagne du pere de cette famille chretienne, je me dirigeai vers le canton que tons les fugitifs cherchaient a gagner. A peine sorti du village, je vis les colonnes de fumee qui annoncaient Fapproche des rebelles et une grande multitude qui fuyait portant sur les epaules, celui-ci les petits enfants, celui-la les cou chettes; un autre poussait devant lui une partie de son troupeau; tous, criant sauve qui peut, s acheminaient d^un autre cote. Quand nous fumes arrives a une maison paienne, a quatre milles

a ) A la longue chevelure.

de distance du village, le guide m y laissa comme en un lieu de connaissance et de securite. D autres encore vinrent se refugier dans cette maison ou plusieurs affirmaient que les rebelles ne so presenteraient pas.

Mais le lendemain 30 septembre a la pointe du jour le mari de la pauvre malade que j avais assistee vint tout eperdu m annoncer la triste nouvelle que les rebelles se trouvaient a quelques pas du village, et il s eeriait les larines aux yeux. // Helas! ma pauvre femme perira au milieu des flammes et sous les mines de sa maison! // Je Fexhortais a se calmer et a penser a sa propre surete; mais accable par la douleur, la fatigue et le sommeil, le brave homme ne preta guere attention a mes paroles et se jeta sur un lit. Je ne connaissais pourtant que cet homme et je ne pouvais point m en aller tout seul; car ma fausse queue, ma fi gure etrangere, mon ignorance des lieux et ma connaissance imparfaite de la langue m auraient expose a avoir la tete coupee, chose ires-facile dans les circonstances presentes sur ce simple cri : voila un jeho-mao. II me fallut done attendre le re veil de mon Chinois; mais mal m/en prit, car comme j etais a Pattendre, on se mit a crier de toutes parts : fuyons , voila les rebelles! Eeveille a ce bruit, mon Chinois vint tout eplore m/ engager a fuir. Les ennemis de la paix etaient deja si pres de nous, qu ils ne me laisserent point le temps de sauver les ornements sacres, de sorte qu il me fallut prendre la fuite avec les seuls vetements que je portais et traverser une petite riviere ou nous nous mouillames de la tete aux pieds. Arrive a 1 autre rive, nous regardaraes derriere nous; helas! des colonnes de fumee et de feu s elevaient dans les airs, et les clameurs de milliers de malheureux i u^itii s

nous glacaient d epouvante. Malgre tout pourtant, moil compcignon, pensant toujours a sa pauvre femme, ne voulut pas aller plus loin, et j eus grand peine a obtenir pour guide, a force de prieres, un de ses domestiques qui s etait enfui un peu avant nous.

Or, sous la conduite de cet homme et d autres fugitifs, je me. joignis a une caravane de dix-huit personnes avec lesquelles je gagnai les montagnes comme un lieu sur; puis, tons accables de douleur, nous passames une journee entiere a franchir collines sur collines. A la fin, nous croyant sortis du peril, nous nous arretames a une maison ou nous demandames un abri. II fut accorde

a tons, excepte a moi, en qui Ton reconnut un etranger, et les temoignages du jeune doniestique et de mes autres compagnons attestant que j etais un Pere Missionnaire europeen, digne de tons les respects, ne suffirent pas pour decider le maitre de la maison a me recevoir. II me fallut done m en aller avec mon guide; mais ou aller a une heure si avancee? II n y avait point (Taut-res maisons dans le voisinage; nous dumes done dans Tobscurite de la nuit retourner sur nos pas, et traverser de nouveau les collines que nous avions precedemment franchies, jusqu a ce qu ayant heureusement trouve une maison de paysan, nous lui demandames asile. Get homme emu de pitie a notre vue ne s enquit point si j etais Europeen ou Chinois , mais nous ayant pre pare a tous deux de la paille dans une grange, il nous y installa pour que nous pussions reposer nos membres fatigues. Neanmoins les previsions (Tun funeste avenir m empechaierit de me livrer au sommeil. Je sortis done plusieurs fois de la grange pour obser ver le ciel, il etait devenu tout rouge du cote du sud par les lueurs des flammes qui s elevaient a une tres-grande hauteur derriere une montagne voisine. Pendant ce temps la le jeune domestique dormait tranquillement, et j eus beau Teveiller a differentes reprises, il ne rn e coutait point.

Vers trois heures du matin voyant le ciel toujours illumine par les flammes, je Fappelai de nouveau, il se leva, mais ne voulut point encore partir. A la fin, lorsque d autres Tappelerent a leur tour, il se mit en route, et il me conduisit en leur compagnie a deux ou trois milles de distance, et la il se remit en devoir de dormir. Mais les cris d autres fugitifs et Fapproche des rebelles le contraignirent de se lever bien vite et de prendre avec moi la fuite a travers les montagnes ; ce qui m exposa tl tontes sortes de souffrances. ]N T ous trouvames les hauteurs deja toutes couvertes de gens armes de lances et d epees, de fusils et de batons, entoures de tas de pierres, et bien decides a se defendre, si jamais les ennemis se presentaient. Ne jugeant point prudent de m arreter en pareil lieu, je suppliai mon jeune homme de nous en eloigner et de nous rendre ailleurs; je lui promis meme une bonne etrenne, s il me condaisait a Zao-lin-tien , lieu alors sur, mais je ne pus rien obtenir, loin de la; car a une heure apres-midi il s^en alia me laissant pour guide un de ses compagnons. Je dus me contenter de cet arrangement, et promis la meme recompense a

ce dernier, s il me concluisait en lien cle surete. En effet, il me mena dans nne maison ou nous nous chauffames, mais bientot il me fit connaitre par un cri aigu, suivant la coutume de ses compatriotes, qu il ne voulait pas aller plus loin. Je me plaignis de son precede, je lui reprochai de s etre charge d une mission qu il refusait de remplir, je lui exposai Fetat ou il me laissait au milieu de mille perils sans espoir d y echapper; mais fermant Foreille a mes prieres, il m ordonna simplement de sortir de cette maison. Force me fut d obeir, et plein d angoisses je me mis sur un trottoir, attendant Fexecution des volontes divines. On m apporta neanmoins une tasse de riz, inais qui aurait pu y toucher dans une pareille situation?

Get homme finit par sortir lui-meme de la maison et gagna une montagne voisine. Je voulus le suivre et m assis pres de lui. Deja le soir venait et beaucoup de malheureux fugitifs qui avaient quitte leurs habitations se retiraient aussi sur cette montagne en se reunissant aux autres et en se communiquant mutuellement leurs inquietudes. J etais tout pensif, et je me demandais s il valait mieux m aventurer seul dans ces montagnes, ou attendre la comme les autres le secours du ciel. Mais j avais deja attire Fattention d un grand nombre de mes compagnons, et plusieurs doutant si je n etais pas un rebelle qui se fut sauve, commencerent a s approcher de moi et a examiner mes cheveux. Leurs doutes s accrurent de plus en plus, jusqu a ce que, une boime heure apres, des hommes armes de lances et d epees, gravirent le versant de la montagne, arrivereut ou j etais et m entourerent. A leur apparition, je me levai aussitot et je fis tous mes efforts pour letir faire comprendre que je n etais point un rebelle, mais sim plement un Missionnaire , qui m etant enfui de San-ve-tien, et ayant ete abandonne par mon guide, m etais retire sur cette montagne avec les autres, ainsi que pouvait Tattester celui qui etait pres de moi et qui me connaissait. Mais les soldats, n ajoutant pas foi a mes paroles et me jugeant d apres ma figure et d apres ma fausse queue, me depouillerent presque entierement; ils m^enleverent mon crucifix, la boite aux saintes Imiles que j avais au cou, ma montre et d autres menus objets; ils m auraieut meme tranche la tete, si Fun d eux n avait dit qu^il fallait remettre Fexecution a plus tard. Voyanfc que les prieres etaient inutiles et quel etait leur dessein, je me mis a genoux sur un rocher

et recommandai mon ame au Seigneur. Soutenu par la grace divine, qui, en pareil cas, comme je Fai eprouve, est la seule force avec laquelle on peut defier tous les tourments, je priai les soldats de prendre un parti : ./ Si, leur dis-je, votre intention est de me tuer, pourquoi differez-vous? Pourquoi attendriez-vous la nuit? Craindriez-vous par hasard la presence de la foule? Sachez que pour moi il m est indifferent de mourir une heure plus tot ou une heure plus tard, aujourd hui ou demain. Sur ces entrefaites un vieillard s approche de moi et m exhorte a Jeter a terre le crucifix comme par aversion; mais me voyant bien resolu a faire le contraire, il renouvelle sa proposition d une autre maniere : il se fait apporter un encrier, une plume et du papier chinois sur lequel il trace quelques lettres designant des objets de la religion chretienne, puis il me dit d en temoigner mon mepris. Ah! qu il me connaissait peu! La vue du crucifix m etait alors si chere que ni la tribulation, ni la misere, ni les dangers, ni le glaive, ni la mort ne m en auraient separe, comme j espere qu ils ne in en separeront jamais. Le malheureux vieillard, ayant ainsi vainement tente de me faire apostasier, se retira en maugreant. Chacun comprendra combien je me sentis heureux d avoir obtenu la grace de resister aux suggestions diaboliques de ce miserable; aussi, plein de joie, soupirais-je apres le moment de mourir d une morb semblable a celle de mon divin Maitre, sinon en tout du moms en partie, c est-a-dire sur une montagne, sous les yeux d une grande multitude et presque a la meme heure. J exhortais done les soldats a se hater de me donner ce coup d epee qui m aurait (autant que je Tesperais) procure le bonheur de jouir de sa presence face a face. Mais telle n etait point sa volonte ; il permit que les soldats sursissent Texecution de leur projet, et que le jeune guide qui m avait quitte revint. Arrive sur la montagne et me voyant a genoux et entoure de soldats, il demanda la raison de ce qui se passait. Je la lid exposai, et placant dans ses mains les objets qu on m avait restitues, je le priai de les remettre au P. Smeraldo et de ne point m oublier apres ma mort. A ces paroles il m engagea a repousser de vaines craintes , et quand il eut fait connaitre mes qualites aux soldats mieux que je n avais su le faire, ils cederent a ses observations et s eloignerent. Quant a nous, descendant la montagne, nous regagnames le lieu d ou j avais etc chasse deux heures aupara-

vant, et nous primes un pen de nourriture pour nous restaurer. Mais il n eut point ete prudent de nous arreter la longtemps; apres done nous etre reposes quelques instants, nous repartimes, nous traversames plusieurs montagnes et nous arrivames assez tard pres d une maison. Mon jeune homme y demanda de la paille qu on etendit sous un grand arbre, et la nous passames la unit en compagnie d un bonze et (Tun autre Chinois, aussi fuiritifs.

Le lendeniain de bonne lieure nous nous levames, et voyant accourir une foule de fuyards qui annoncaient Papproche des rebelles, nous nous mimes nous-memes aussitot a fuir, en gravissant avec beaucoup de peine une tres-haute montagne. Arrives au sommet, nous nous reposames un instant, et nous descendimes ensuite le versant en continuant a marcher jusqu a onze heures du matin; alors fatigues et presses par la faim nous nous arre tames a une maison, ou par bonheur nous retrouvames nos compagnons de voyage du premier jour. Cette rencontre in encouragea; mais le Seigneur, me reaervant de nouvelles epreuves, permit que le lendemain le maitre de la maison me mit a la porte. Ainsi chasse par tout le monde, je me refugiai dans une pagode voisine dont le gardien me donna un peu de paille, de sorte que j y restai deux jours. Mais au milieu de ces idoles les larmes me venaient aux yeux, en pensant a Faveuglement de la nation chinoise qui se glorifie de ses lumieres et de sa civilisation, et qui pourtant s avilit jusqu a adorer de stupides divinites auxquelles elle offre de Tencens et des parfums. II ne faut done pas s etonuer que Dieu la chatie par tant de fleaux et de calamites.

Dans la matinee du 4 octobre, fete de notre Patriarchs S fc Erancois d Assise, nous apprimes que les rebelles avaient deja quitte San-Xe-tien, et impatient d y retourner, mon jeune homme se disposa a partir, desirant moi-meme aller a Zao-lintien, et n ayant d autre moyen que de me rendre avec mon guide dans son village, je ne m opposai point a sa volonte. En consequence, nous partimes vers sept heures, et en cheminant par monts et par vaux, nous pumes atteindre a San-Xe-tien a trois heures apres-inidi. Quand nous y fumes arrives, je trouvai ma malade encore vivante (elle n avait rien eu a souffrir de la fureur des rebelles), et avec elle deux femmes chretiennes seule-

meiit; car son mari n etait pas encore retourne, et le pere de famille avait ete pris et emmene. Apres m etre restaure par un pen de nourriture, je demaudai ce qu etaient devenns les ornements sacres; ils avaient ete livres aux flamines. Je voulais partir pour Zao-lin-tien le lendernain. Avant de me coucher je fis done les preparatifs necessaires a cet effet, et quand vint. le jour suivant, je me levai de bonne heure et sortis pour partir. Mais que vis-je? Les rebelles avaient pendant la nuit cerne le village, et comme il n y avait point moyen de fuir, chacun se cacha pour se sauver. Pour moi, je me refugiai dans une petite etable ou, me jetant a genoux, je priai le Seigneur d accepter le sacrifice de ma vie, s il lui plaisait de me laisser tomber, entre les mains des rebelles. Dependant ils penetrerent dans la maison et la fouillerent du haut en bas pour en denicher les habitants; je ne fus neanmoins decouvert qu apres sept heures par un homme qui s etant approche de Fefcable et, m ayant apercu, me demanda ce que je faisais-la. Une fois decouvert, je me levai et me placai devant Fautel postiche, sur lequel huit jours auparavant avaient ete celebres les divins mysteres. Mais en me depouillant de ines vetements exterieurs , cet homme m enleva la boite aux saintes liuiles et le crucifix que j avais an cou, ainsi que ma montre; se mettant ensuite a examiner son butin et ouvrant la boite, il me demanda ce qu^elle contenaifc? Je lui repondis que c etait de Thuile consacree pour les chretiens, et qu il n^avait rien a craindre. Alors il me rendit la boite et le crucifix, mais me saisissant par un pan de mon habit et me liant les mains derriere le dos, il me dit : n Pere, venx-tu mourir? et sans attendre ma reponse, il m enleva de nouveau ma boite aux saintes huiles et le Crucifix, et jeta Fune sur un petit pliant et IVutre an feu. Fache de voir profaner ainsi les choses saintes, je priai le rebelle de jeter aussi au feu la boite aux saintes huiles, aim de prevenir de plus grands outrages que se seraient sans doute permis les brigands, si elle etait tombee en leur pouvoir. II m accorda ce que je d email dais, et je m en estimai bien heureux. Pendant que ses compagnons brisaient tout ce qu ils trouvaient, je restais a ge noux, attendant quails missent un terme a mes jours. Je portais de temps en temps mes regards sur une image de S* Francois Xavier, que j avais par hasard pn gardcr, et je le suppliais d^interceder pour moi et de m accorder son assistance et la pa-

tience dont j aurais bientot besoin dans les souffranees que je devrais encore endurer. Peu d instants apres, celui qui m avait lie les mains vint me les degager, pour que je remontasse la montre qu il m avait volee. On ota ensuite du feu le crucifix, on me le rendit, puis on me Tenleva de nouveau pour se jouer de moi. Enfin Tun des brigands s etant fait apporter un grand coutelas fit semblant de m en donner un coup sur la tete; il s amusa a renouveler ce jeu plusieurs fois avec force plaisanteries, jusqu a ce que s en etant lasse, il me dit de me relever et me conduisit sur la rue pour m exposer en butte aux railleries de ses compagnons qui y etaient reunis en grand nombre. Quand ensuite il m eut ramene dans la maison, ou j essuyai de nouvelles insultes et de nouvelles moqueries, il me fit sortir par derriere et m enjoignit de partir. Impatient de me voir toujours en suspens entre la vie et la mort, et sans aucun resultat, je dis a la bande qui in entourait : je suis chretien , je suis un missionnaire venu dans cette Maison pour assister la malade que voiis avez vue; si vous n* avez point I intention de me tuer, pourquoi ne point me laisser en liberte? ou si voulez me tuer, pourquoi differ ez-vous? pourquoi me tuez-vouz par des craintes continuelles ? A ces mots Tun des soldats me prit d une main par la queue de ma chevelure, et levant de Fautre un sabre, il menaca de m achever d un seul coup; mais il resta le bras en Fair, soit que ses compagnons le lui aient retenu, soit pour je ne sais quelle autre raison. II fit une seconde tentative qui n eut point plus d effet. Je reconnus alors jusqu a Fevidence combien sont inutiles les efforts des hommes centre la volonte de Dieu. Alors on me fit lever, on me prit des mains le crucifix, et Ton alia dans les maisons voisines, ou quelques vieillards avaient ete retenus par leurs infirmites, pour leur demander s ils connaissaient cette image ou, comme disent les infideles, oette idole des chretiens, et s il etait vrai que la famille chez laquelle j avais ete arrete fut chretienne. Mais ces vieillards, soit par peur, soit pour une autre raison, reponclirent qu ils ne connaissaient point les idoles des chretiens, et qu ils ne savaient rien de cette famille : chose absolument impossible. En ce moment Tun des soldats me prit et me conduisit a une maison ou etait leur chef. Celui-ci m ayant reconnu an visage pour un Europeen me fit attendre un instant a la porte; puis, montant a cheval, il ordonna a ses

domestiques de le suivre avec moi. A moi tie nu, sans souliers et le crucifix a la main, je fis trois ou quatre milles sans savoir ou Ton me menait. Tout ce qui s etait passe ne me permettait guere d echapper a la mort; je me trompais; car quand nous fumes arrives a une pagode, qui servait de quartier general au capitaine de ces troupes, il voulut que je me rhabillasse, me fit asseoir a, sa table et me promit de me conduire a Slian-ghai et a Nankin, Mais mon intention n etant pas de faire ce long voyage, je le suppliai de vouloir bien me relacher et de me renvoyer a San-Xe-tien. Mes instances furent inutiles, et quand il eut appris que j etais venu de Han-Kou, il m assura que c etait la qu il me conduirait, En effet, les rebelles suivirent des lors une route allant directement a ce port. Pendant le souper, les gens du capitaine me preparerent une image d idole en papier, sur laquelle je dus me coucher : tous les rebelles respectent les idoles! Le lendemain, a cinq heures du matin, on me donna pour guide le domestique avec lequel j avais la veille suivi le capitaine, et nous nous mimes en route a la suite des rangs des rebelles, dont je pouvais voir tous les exces. Permettez-moi done ici une digression, pour que je vous raconte tout ce dont j ai ete temoin oculaire.

Les rebelles se jettent dans des localites quails traversent sans discipline. En arrivant dans un endroit qu ils trouvent tout depeuple d avance, grace a la terreur quails repandent de toutes parts, ils commencent par s emparer de toutes les maisons. Quand ensuite ils se sont prepare un lieu de repos, ils se mettent a faire des perquisitions j usque dans les derniers recoins, et s adjugeant tout ce qui leur plait pour le moment, ils detruisent le reste, le brisent ou le reduisent en cendres. Les habillements ou les meubles de valeur que les habitants n ont pu emporter dans leur fuite, ils les revetent ou les mettent en pieces; quant aux bestiaux autres que les boeufs, ils les tuent et les mangent, Ils mangent pareillement le riz et les autres victuailles, ou bien ils les donnent a leurs clievaux. En un mot, ils agissent en maitres absolus de toutes choses, et malheur a qui oserait s en plaindre! Si les bourgs ou villes ou ils arrivent sont importants, ils s y arretent aussi longtemps qu ils y trouvent de quoi se nourrir; dans le cas contraire, ils partent, apres un jour de halte, prenant avec

eux tout ce qu ils peuvent, et a quelques milles plus loin, ils abandonnent sur le chemin ce qu ils ont pris. C est pitie de voir sur les routes par lesquelles ils ont passe tant de de bris de vetements, de riz et de toutes sortes d objets. Si dans les localites quails traversent ils trouvent des vieillards, ils ne les tuent pas, ils ne les tourmentent pas, mais ils les cliassent de leurs demeures. Si ce sont des jeunes gens ou des personlies entre deux ages, ils les lient a cinq, a six, par la queue de leurs chevelures, et leur font porter leurs bagages. Malheur a ces infortunes, si, fatigues du voyage et devenus incapables de marcher, ils laissent echapper quelques plaintes; car alors on les tue impitoyablement. Oh! combien n en ai-je point vus , etendus le long des routes, egorges ou decapites, ou prives de leurs mains ou de leurs pieds, ou a demi con sumes par les flammes, ou eventres, ou jetes dans les fleuves! Combien qui assouvissaient la faim des chiens ou des oiseaux de proie! Combien de tetes humaines jetees au milieu des champs ou attachees a des arbres!

Faut-il se taire ou en dire davantage ! Helas ! un pauvre malheureux s etait pour se sauver jete dans un lac, et la pour respirer il se tenait la tete hors de Feau, quand une troupe de rebelles, venant a passer, Fapercut et prit un barbare plaisir a lui tirer des coups de fusil, jusqu a ce qu il cut ete atteint. Un autre, je ne sais pourquoi, fut par eux jete a Feau, et quoiqu il les suppliat a chaudes larmes de lui sauver la vie, ils eurent la cruaute de hater au contraire sa mort, en lui Iancant de grosses pierres, tandis que des cavaliers en vedette trottaient autour de la piece d eau pour lui rendre la fuite impos sible. Je n aurais jamais cm qu on put pousser si loin Finhumanite. Si ensuite nous passons aux femmes, toutes, pourvu qu elles soient jeunes, sont la proie des appetits brutaux de ces forcenes, et la moindre resistance leur vaut la mort. Parlerai-je des incendies? Les rebelles detruisent des villages tout entiers, et leur soif de destruction est telle qu ils mettent le feu aux maisons, aux fenils, etc. par simple amusement. Enfin, quant au nombre des rebelles, je puis vous dire que leurs rangs se grossissent chaque jour par Fenrolement des pauvres prisonniers qui tombent entre leurs mains, et, ce qui est plus facheux, qu ils sont munis d armes europeennes que leur vendent malheureusement

quelques marchands, circonstance qui augmente encore leur audace.

II serait facile de mettre un terme a tons ces bouleversements et a toutes ces calamites, si la population et les autorites cliinoises avaient plus de courage. Mais les autorites, se souciant peu du salut public et ne pensant qu a elles-memes, laissent le peuple et en particulier celui des cainpagnes a la merci des oppresseurs. II est vrai que des gardes nationales et de nouvelles troupes se sont formees; mais qu arrive4-il ? Les premiers veillent a leurs interets prives, et les seconds, sauf la cavalerie Tartare, soifc par lacliete, soit par manque d.s discipline, n opposent qu une tres-faible resistance aux rebelles, quand ils se presentent, ou bien elles prennent aussitot la fuite, si elles ne se joignent pas a eux. // II en resulte, comme F observe avec raison " M. Eaurie (Annales de la propagation de la Foi, n 201, " p. 109 et 110), que personne ne voulant s exposerau danger, " tons y tombent egalement. Ceux qui ont echappe au carnage errent sans ressource aucune sur les chemins ou ils perissenfc n par milliers. On ne pent faire line journee de marche, sans se " sentir le coeur decliire a la vue de taut de cadavres de femmes, // d liommes, d enfants, qu on trouve a chaque pas gisant sur la a voie publique. Ls Chinois, surtout apres tous ces malheurs, /- passe iroidement a cote, sans meme s arreter uri instant. // Mais reprenons notre recit.

Pendant les sept heures de inarclie que nous fimes encore ce jour la, a travers les plaines et les collines, nous entendimes contiuuellement retentir a nos oreilles ces mots : Zou-iam-quei-tzu (voila le cliable de 1 Occident qui passe). Quand nous fumes arrives a la station determinee d avance, je ius conduit au quartier du capitaine, ou Ton me donna de la paille pour reposer. Je fus dans la suite toujours adinis a sa table; mais ses mets les plus exquis rie me plaisaient pas, je pouvais, au contraire, dire avec 3e royal Propliete : potum meum cum fietii miscelam (je melais mes larmes a mou breuvage) / Car cet honneur qu^il croyait me faire n^etait, comme on dit, que de la poudre qu il me jctait aux yeux; en effet, je recevais toutes sortes d insultes de la part de son domestique, qui etait si insolent a mon egard que quand je lui demandais quelque chose, sa reponse ou son ser vice etait presque toujours accornpagne cFimprecations, Ts T ous

passames la nuit en cet endroit, et le lendemain matin nous en partiraes vers 5 lieures. Le temps etait fort pluvieux, et les petits sentiers pleins de bone. Comme je n avais point de ehaussures et que dans cet etat j etais a cliaqne instant pousse par les rebelles, je tombais souvent et je me crottais de la tete aux piecls. En meme temps ils me forcaient par derision de porter derriere moi un demi-parasol , de sorte que je devais subir leurs plaisanteries, tont en pataugeant dans la bone. Ar rive en cet etat et les pieds tout meurtris a la maison occupee par le capitaine, je me jetai a ses genoux, le snppliant par pitie de ne point me laisser dans nne pareille situation; mais ses intentions etant toutes diiferentes des miennes, il voulut, tout en me promettant toujours dene point me tuer, s ainuset ainsi ce jour la a mes depens, et voici comment. Ayant fait preparer un clieval, et feignant de vouloir ce jour meme me mettre en liberte, il me dit de le monter, et accompagne d un gamin, de faire deux fois le tour des rebelles, an milieu de leurs bmyants eclats de rire. Telle fut la liberte qu on m avait promise. Toutefois le capitaine fut pris a mon egard aune certaine pitie; car, voyant que je ne pouvais plus voyager u pied, il me donna la meme monture le jour suivant. Malheureusement la pauvre bete etant incapable de marcher aussi vile que le desirait le domestique, ou plutot Fargousin; celui-ci s en vengeait par des coups de baton sur mon dos, sans que j eusse le droit de me plaindre, car alors il faisait pis et joignait aux coups les imprecations. II me fallait done tout souffrir en silence.

Les rebelles s etant empares de la ville d In-xian, je fus porte dans une grande pagode, quartier du capitaine. La, on m assigna pour cliambre le petit magasin au charbon, et pour lit deux portes. Ceux qui se sont trouves dans les memes ou dans de pareilles angoisses peuvent s imaginer quelles durent etre mes pensees en ce lieu. Toute fuite m^etait impossible, et la maison etait de toutes parts entouree de gardes, et de continuelles insultes et railleries augmentaient ma douleur. Prive de toute esperance terrestre, j^implorais 1 assistance de la Sainte Vierge, secours des Chretiens, et de mon saint confrere Jean de Capistran, et je mis toute ma confiance en leur intercession et en la grace de Dieu. C est aiusi que je passai les huit jours que les rebdle s

resterent en cette ville. Quand nous en partimes, nous continuames notre marche vers Han-kou, et Fon me fournit un cheval blanc; la raison en est que le capitaine voulait me traiter niieux a mesure que nous nous rapprochions des Euro pe ens.

Mais le jour de la vengeance divine n etait pas eloigne, et le moment qui allaitrendre lalibcrte a des milliers de personnes allait bientot paraitre. La cavalerie Tartare etait arrivee a une distance de trois lieues de nous. A cette nouvelle, les rebelles se haterent de prendre les armes pour marcher a leur rencontre. Jugeant peut-etre que ce lieu n etait point favorable au combat, les Tartares firent un rnouvement en arriere, pour remettre leur triomphe au lendemain. Les rebelles, laisses tranquilles, retournerent a leurs postes. Mais le capitaine, pensant qu il n y avait point de temps a perdre, fit sonner les trompettes et fixa le de part au lendemain matin. A peine le jour eut-ilparu, que les chevaux furent enharnaches, et je partis, toujonrs avec le dornestique. Dans toutes les localites qu ils avaient traversees, les rebelles, suivant leur habitude, s etaient amuses a detruire tout ce qu ils rencontraient. Moi, je me tenais profondement afflige dans une chambre, temoin de tous leurs exces, et suppliant mon intercesseur saint Jean de me delivrer de ces assassins. Tout-a-coup voila que Tepouvante les saisit tous; chacun prend des bagages et crie : fuyons, les soldats viennent ! Je ne savais moi-meme dans mon embarras si je devais me decider a me cacher ou a fuir; mais le domestique, ayant deja prepare le cheval, me fit partir avec lui. A peine etions-nons sortis de la maison que, me tournant vers le couchant, je vois la cava lerie Tartare a la poursuite des rebelles, et j ; entends de continuelles decharges de mousqueteries. Ainsi surpris, les rebelles se retirent sur les montagnes, et c est egalement de ce cote que m entrainait le domestique; mais je n avais point fait cent pas, quand le cheval, devant franchir un fosse, fit un tel saut que la selle se retourna, efc je tombai a terre, sans me faire aucun mal. Toutefois mon singulier guide songeaut a sa propre securite ne s occupa plus de moi, et alors je rebroussai chemin. Mais ou me refugier sans compagnon? Ou me mettre en surete, de maniere a ne point etre decouvert par les sol dats? Tandis que j etais tout pensif, je vis un mandarin a cheval,

et sans reflechir nu peril auquel je m exposais, je me dirigeai vers lui, et le touchant d une main au cote, tandis que de 1 autre je saisissais la criniere de son cheval, je le suppliai de me sauver. Ce mandarin, occupe a faire ouvrir les bagages abandonnes par les rebelles, ne prit point garde a la temerite de mon action, mais se contenfant de jeter sur moi nn regard, il me inontra de son epee la route que j avais a prendre et continua sa besogne.

Prenant la route qui m avait ete indiquee, je me joignis a d autres personnes qu on avait relachees, et je retrouvai par bonheur un jeune lettre de famille noble, qui avait partage mes angoisses et recu le meme traitement que moi de la part du capitaine rebelle. En me voyant, il se rejouit de ma liberte, et m assura qu il n y avait plus rien a craindre. Me reunissant done a lui et a deux autres, je marchai jusqu a neuf lieures du soir. Accables de fatigue, nous demandames alors 1 hospitalite dans une maison; mais elle nous fut refusee. Nous dumes continuer a marcher, jusqu a ce que, ayant trouve une autre maison, nous sollieitames la meme faveur, qui cette fois nous fut accordec, et Ton nous introduisit dans une grange ou nous passames la nuit. Nous nous levames de bonne heure, et nous nous remimes en chemin jusqu a deux lieures apres-midi, nous nourrissant tout en clieminant de quelques feves que nous trouvames dans les champs.

La route que nous suivions etait a la verite delivree de la presence des rebelles; mais elle etait infestee par d autres voleurs qui, profitant de la confusion generale, pillaient tous les passants. Nous eumes avec eux plusieurs rencontres; mais, graces au ciel, nous n en souffrimes guere. Ajoutez aux voleurs les soldats, qui, tout en faisant face aux rebelles fugitii s, arretaient tous les passants, et prenaient et liaient, sans forme de proces, ceux qui par quelque indice leur paraissaient sus pects. Deux de nos pauvres compagnons de voyage furent, parce qu ils avaient les cheveux un peu longs, attaches ensem ble par les queues de leurs chevelures, ct peut-etre conduits a la mort. Le jeune lettre fut egalement pris, mais donne pour compagnon au Lao-je ou Seigneur (c est-a-dire a moi), il put echapper a de graves perils.

Quand nous nous fumes reposes de nos fatigues et dc tant

de maux, nous contiu names notre route, et vers cinq lieures du soir nous trouvames un homme bienveillant qui, nous ayant demande oil nous allions et ayant entendu notre reponse, se laissa toucher de pitie et nous conduisit a sa maison. II me demanda particulierement qui j etais, et ayant su que j etais un Europeen allant de Han-Kou a Zao-lin-tien, il se chargea de me conduire ou je desirais. En effet, apres quatre jours de halte, sans songer a quels perils il s exposait, il prescrivit a. son frere de m accompagner jusqu a ce port ou, apres tant de dangers, je me retrouve sain et sauf. Voila comment la divine Providence a voulu que des gentils prissent soin de son indigne ministre et me conduisissent entre les bras de mon superieur.

Daigne le Seigneur recompenser mes bienfaiteurs et leurs families cVune si grande charite, en les arrachant aux tenebres de Terreur, et en les amenant a Faide de la lumiere evangelique au sein de FEglise catholique , unique port du salut !

Et vous, Monseigneur, daignez agreer ici les sentiments du profond respect, avec lesquels je me felicite d etre de votre Illustrissime et Eeverendissime seigneurie,

Le tres-devoue et tres-obeissant serviteur,

PR. PASCAL BILLI, de VOrdre des Mm. Ods.

IY.

AMEEIQUE MERIDIONALS. - :

Lettre du P. UGOLIN GORLERI, Mm. Obs. Missionnaire apostolique eu Amerique , au Itedacteur des Annales , sur les Missions Franciscaines de Bolivie.

Du College de St- Joseph, dans la mile de Tarata,

ce 4 decemlre 1862.

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