‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 65 sur 107 · LA VILLE DE JAFFA ET LE COUVENT DES FRANCISCAINS · texte numérisé non relu

LA VILLE DE JAFFA ET LE COUVENT DES FRANCISCAINS

Jaifa, vue de la mer, presente 1 aspect d un amphitheatre; mais du cote de la terre, ou elle est ceinte de faibles murs creneles avec une seule porte, elle a un air fort melancolique. Ses rues ou plutot ses ruelles sont inal pavees, sales, tortueuses, inegales, et d ailleurs solitaires et depourvues de boutiques, excepte pres de la porte, sur le rivage de la mer et dans quelques autres coins. Le port est d un acces difficile, parce qu il est parseme d ecueils , encombre de sable, et qu il n est defendu par aucun ouvrage d art. La population s eleve a onze mille habitants, tant mahometans (ce sont les plus nombreux) que latins, grecs, maronites et armeniens. Le couvent Franciscain, auquel s adressent les voyageurs d Europe, est irregulier, mais assez vaste et assez commode. On en a une histoire particuliere comme de la ville.

Nous lisons dans les actes des apotres, que St Pierre, se trouvant a Lidda, fut prie par les fideles de se rendre a Jaffa. Des qu il y fut arrive, un spectacle emouvant le frappa Dans la salle, ou les Chretiens le repurent, gisait le cadavre deja lave d une femme qu on se disposait a inhumer. II etait entoure d une grande foule de veuves, qui exhalaient a liauts cris leur douleur, parce que la definite, nominee Tabita, etait de son vivant la mere des pauvres. Toutes ces femmes se presserent autour de St Pierre, pleurant et lui montrant les vetements et autres dons de la charite de Tabita. L apotre en fut tout emu , et apres une silencieuse priere, Tame penetree d une foi ardente, il dit a la morte : Tabita, levez-vous ; et la morte revint a la vie. Au bruit de ce miracle le nombre des fideles s accrut, et pour les confirmer dans la foi, Pierre resta plusieurs jours a Jaffa, ou il se logea chez un certain Simon, corroyeur, dont la maison etait voisine de la mer. C est pendant son sejour en cette ville qu il eut cette vision des animaux impurs, qui lui apprenait a ne point fermer aux gentils la porte du christianisme, et de la il se sentit inspire d aller a Cesareepoury baptiserCorneille, centurion d une cohorte appelee Italique. On croit que 1 eglise des Franciscams a ete fondee sur ^emplacement de la maison de Corneille, sanctifiee par la presence de St Pierre et embellie d un monument religieux dans les ages posterieurs. Au commencement de leur mission, ils eurent une autre eglise beaucoup plus grande, due a la munificence chretieune de Louis IX ; cette eglise fut ruinee avec le reste de la ville.

Vers le milieu du XVIIe siecle, quand il n y avait plus a Jaffa que le cha teau et trois grottes creusees dans le rocher, les Franciscains, au rapport du voyageur parisien Thevenot, construisirent pres des grottes un hangar en bois, pour y recevoir les pelerins; mais les Turcs la detruisirent. En 1780 ils batirent une maison, qui fut egalement detruite apres sept annees d existence. Ils la rebatirent encore deux fois, taut qu a la fin la charite des Missionnaires parvint a vaincre leurs feroces oppresseurs. Toutefois ceux-ci, en accordant en 1819 aux Religieux la faculte de se fixer a Jaffa, leur permirent settlement de se construire une maison en bois. Finalement en 1832, on obtint sans efforts et sans les ruineux cadeaux d usage 1 autorisation de maponner librement le convent et 1 eglise qui subsistent aujourd hui.

DEPART DE MISSIONNAIRES EN MARS ET AVRIL 1863. Sont partis pour Jerusalem : le Reverendissime Pere Seraphin Milani, de Carrare , nouveau Custode de Terre Sainte , avec son Secretaire le P. Jean Luisi de Pietrasanta, tous deux Observantins de la Province de Toscane; pour le college de la Plata en Amerique, le Fr. Theodore, clerc eleve en theologie, Obs. de la Province de St Louis de France, avec le Fr. lai Claude , et pour le college de la Paz , les freres lais Ignace et Damase, de la meme Province.

QUATBIEME P ARTIE.

RELATION PAR LE FRANCISCAIN FR. MARC, DE NICE, DE SON VOYAGE ET DE SA MISSION AU NOUVEATJ MEXIQUE EN 1539.

(Continuation et fin; voir p. 130).

Get habitant de Cevola est un liomme blanc, de bonne constitution, assez age, et beaucoup plus intelligent que les habitants de cette vallee et que ceux des autres vallees situees en arriere; il me dit qu il voulait venir avec moi, afin que j obtinsse son pardon. Je lui demandai plusieurs informations : il me dit que Cevola est une grande ville, ou il y a beaucoup de monde, et des rues, ct des places, et que dans certaines par ties de la ville il y a quelques maisons fort grandes, qui ont dix etages et dans lesquelles les principaux citoyens se reunissent a certains jours de 1 annee; il dit encore que les maisons sont de pierre et chaux, comme on me 1 avait deja raconte, que les portes et les pilastres des principales maisons sont revetus de turquoises, que les vases dont Ton se sert et les objets d ornement sont en or, et que les sept autres villes ont la meme configuration que celle-la, quoique plusieurs soient plus grandes ; la pnncipale est Abacus. Get homme dit aussi que du cote du sud-est il y a un royaume qu on appelle Marata, et qu il renferme beaucoup de villes et de tres- grandes villes, lesquelles n ont que des maisons en pierres et a plusieurs etages, et que les gens de ce royaume ont fait et font encore la guerre au maitre des sept villes; mais cette guerre a notablement affaibli ce royaume de Marata, quoiqu il subsiste toujours et con tinue la guerre centre ses voisins. II dit en outre que du cote du couchant il y a un royaume, nomme Totonteac, qu il dit etre tres-considerable et extremement populeux et riclie, et que les habitants de ce royaume por tent des vetements de la meme etoffe que les miens, et d une autre ctoffe plus fine que fournissent les animaux que Ton m avait precedemment designes, et qu ils sont tres- polices et tout differents des gens que j avais vus. II me dit pareillement qu il y a une autre province et un autre royaume extremement grands, qu on nomme Acus, pour les distinguer d Abacus , qui est la principale des sept villes et qu on prononce avec une aspiration, tandis qu Acus, sans aspiration, designe un royaume et une province. II me dit que les vetements qu on porte a Cevola sont tels qu on me les avait deja depeints ; que tous les habitants de la ville dorment dans des lits eleves au-dessus du sol, et surmontes de pavilions et de tentures qui recouvrent les lits, et il ajouta qu il m accompagnerait a Cevola et plus loin, si je voulais le prendre avec moi. La meme rela tion me fut faite dans ce village par beaucoup d autres personnes, mais avec moins de details. Je cheminai trois jours dans cette vallee, les habitants ne cessant de me festoyer. J y vis plus de mille peaux de vaches parfaitement preparees et travail lees ; j y trouvai aussi une beaucoup plus grande quantite de turquoises, et de colliers en cette pierre precieuse fabriques sur les lieux, que je n en avais vu dans toutes les vallees que j avais iraversees, et Ton me dit que tout cela venait de la ville de Cevola, sur laquelle ils sont a meme de donner beaucoup de renseignements , ainsi que sur le royaume de Marata, sur celui d Acus et de Totonteac.

On m a montre ici une peau, moitie plus grande que celle d une vaclie, et Ton m a dit qu elle etait d un animal qui a une seule corne au milieu

du front , que cette corne se recourbe vers le poitrail , et que de la elle se prolonge en une pointe droite, par laquelle cet animal a taut de force qu il brise tons les objets qu il en atteint, quelque solides qu ils soient, et que le pays possede un grand nombre de ces animaux. La couleur de cette peau ressemble a celle du bouc, dont le poll est aussi de la meme grosseur. J ai re$u ici des messagers d Etienne, qui m ont dit de sa part, qu il se trouvait deja dans la derniere partie du desert, heureux d etre desormais beaucoup plus sur de la grandeur du pays, et que, depuis qu il m avait quitte, il devait reconnaitre que les Indiens ne 1 avaient induit en aucune erreur; car jusque-la il avait trouve toutes choses telles qu ils les avaient depeintes , et que par consequent il pensait les trouver telles encore plus loin dans la vallee, comnae dans les autres villages qu il avait precedemment visites. Je posai des croix et pris les mesures que me recommandaient mes instructions. Les gens du pays me prierent avec instance de me reposer trois ou quatre jours parmi eux, parce que de la jusqu au desert il y avait encore quatre journees de marche, et que du commencement du desert jusqu a la ville de Cevola il y en avait au moms quinze, et qu ils me voulaient preparer les vivres, provisions et autres choses necessaires au voyage. Us ajouterent que, quand Etieime etait parti de ce lieu, plus de trois cents hommes 1 avaient accompagne pour , porter des vivres a sa suite, et qu ils voulaient de meme venir en grand nom bre avec moi, pour me servir, pensant qu ils s en retourneraient riches. Je les remerciai de leurs offres et les engageai a se tenir prets, et je m arretai ainsi trois jours sans aller en avant. Je profitai de cette halte pour continuer a prendre sur Cevola et sur mille autres choses toutes les informa tions possibles, et je ne faisais qu appeler des Indiens pour les interroger chacun en particulier, et tous s accordaient sur les memes points, et me repetaient sur le haut chiffre de la population, et sur la regularite des rues, et sur la grandeur des maisons, et sur la solidite des portes, exactement ce qui m avait deja ete dit par d autres. Les trois jours passes, beaucoup de ces braves gens se reunirent pour venir avec moi; j en pris trente des principaux , tres-bien vetus et ornes de colliers de turquoises , dont quelques-uns avaient cinq ou six tours, outre le monde necessaire pour porter nos vivres, je me mis en route, et le 9 mai je penetrai dans le desert. Apres avoir marche ainsi le premier jour, par un chemin treslarge et battu, nous nous arretames pour faire, pres d une piece d eau, un diner que les Indiens m avaient apprete, et nous passames la nuit pres d une autre piece d eau, ou je trouvai une maison qu ils venaient de terminer pour moi, une autre etait encore debout et avait servi a Etienne pour y passer la nuit, lors de son passage; il s y trouvait en outre beaucoup de vieilles cabanes et de traces de foyers allumes par les voyageurs allant a Cevola par ce chemin. Je marchai ainsi dans le meme ordre pendant douze jours, toujours bien fourni de vivres, de sauvagines, de lievres, de perdrix, de la meme couleur et de la meme saveur que ceux d Espagne, bien qu ils ne soient pas aussi grands, et qu ils soient meme un peu plus petits. Nous vimes alors arriver un Indien, fils d un des chefs qui m accompagnaient , lequel etait parti avec Etienne. II paraissait tout effare et avait le visage et le corps converts de sueur. Montrant la plus grande tristesse dans toute sa personne, il nous raconta qu Etienne, arrive a une journee de distance de Cevola, y avait envoye son grand chapeau par ses messagers, comme il avait accoutume de le faire pour annoncer son approche ; ce chapeau etait ornc d une rangee de grelots et de deux plumes, Tune blanche et 1 autre

de couleur; c etait un signe destine a rassurer les populations et a manifester les intentions pacifiques de celui qui 1 employait. Or, quand les messagers arriverent a Cevola devant Pagent que le Seigneur des sept villes j a place comme gouverneur, ils lui donnerent le chapeau, il le prit dans ses mains, et en voyant les grelots, il entra dans une grande colere, et jeta avec mepris le cliapeau a terre, disant aux messagers qu ils n avaient qu a partir au plus vite, parce qu il savait de quelles gens cela venait, et les chargeant de leur dire de ne point entrer dans la ville , parce qu autrement il les tuerait tous. Les messagers s en retournerent et rapporterent a Etienne ce qui s etait passe ; il leur repondit que ce n etait rien et voulut continuer son voyage jusqu a la ville de Cevola, oii il trouva des hommes qui ne lui permirent point d entrer et le mi rent dans une grande maison situee hors de la ville, Puis, ils lui prirent tout ce qu il avait apporte pour trafiquer, et plusieurs turquoises et d autres objets que des Indiens lui avaient donnes le long de sa route. Le pauvre Etienne passa la cette nuit sans qu on lui donnat ni a manger ni a boire. Le lendemain matin , notre Indien eut soif et sortit de la maison pour aller boire a un ruisseau qui coulait pres de la, et un instant apres il vit Etienne s enfuir, et derriere lui des hommes de la ville qui tuaient quelques-uns de ses compagnons.

Quand Findien vit tout cela , il alia se eacher sur Pautre rive du ruis seau, et prit ensuite le chemin du desert. En apprenant ces nouvelles, les Indiens qui etaient avec moi se mirent a pleurer, et je pleurai aussi , car des nouvelles si tristes et si mauvaises me firent regarder ma perte comme certaine. Je craignais moins de perdre la vie que de ne pouvoir retourner sur mes pas pour faire connaitre la grandeur d un pays ou Notre Seigneur Jesus-Christ pourrait etre servi. Et aussitot je coupai les cordes des valises dans lesquelles je portais les effets dont je me proposals de traftquer (jusquela je m en etais abstenu et je n avais rien donne), et je commencai a distribuer tout ce que j avais entre les principaux de mes compagnons, en leur disant de ne rien eraindre et de me suivre, ce qu ils iirent. Et con tinuant notre marche jusqu a une journee de distance de Cevola, nous rencontrames douze autres Indiens qui avaient accompagne Etienne; ils etaient couverts de sang et de blessures, et a leur vue mes compagnons se mirent a pleurer a chaudes larmes. Je demandai aux blesses des nou velles d Etienne , et d accord en tout avec le premier indien , ils dirent qu apres avoir enferme Etienne dans cette maison, sans lui donner a boire ni a manger, de tout un jour et de toute une nuit, on lui avait enleve tout ce qu il avait. Le lendemain, comme le soleil commencait a monter, Etienne sortit de la maison, avec quelques-uns de ses principaux compagnons; mais beaucoup des gens de la ville survinrent tout a coup. Des qu Etienne les vit, il se mit a fun-, et nous fimes de meme, et aussitot nous fumes assaillis d une mice de javelots et couverts de blessures, nous nous jetamcs a terre, et plusieurs fuyards tomberent sur nous blesses a mort, et nous restames ainsi jusqu a la nuit sans oser bouger. Nous entendions un grand tumulte dans la ville , et nous voyions sur les terrasses un grand nombre d hommes et de femmes qui regardaient. Quant a Etienne, nous ne le vimes plus, et nous croyons qu on Pa aecablc de traits, comme on en a accablcs tous les autres qui se trouvaient avec nous , de sorte que nous sommes les seuls qui se soient sauves.

En apprenant ce que les Indiens me rapportaient et en voyant le dan ger qu il y aurait a continuer mon voyage, comme je le desirais, je ne

voulus point m exposer a perdre la vie comme Eticnne , et je dis que notre

puissant Dieu chatierait les habitants de Cevola, et que des que le vice-roi

apprendrait mon retour, il enverrait une armee chretienne pour les punir.

Mais mes compagnons ne voulurent point m en croire , parce que, disaient-

ils , personne n etait capable de lutter centre la puissance de Cevola. La

dessus je les quittai, je m eloignai a la distance d un jet de pierre ou deux,

et me retournant, je remarquai un Indien , nomme Marc, que j avais em-

mene du Mexique , lequel pleurait et me dit : Pere , nos compagnons se

sont entendus pour nous tuer, parce que, disent-ils, c est toi et Etienne

qui avez cause la mort de leurs parents , et que bientot sans doute il ne

restera en vie d eux tons ni homme ni femme. Je recommenpai a leur

distribuer, pour les adoucir, divers objets qui me restaient; cela les

calma un peu; neammoins ils regrettaient encore amerement la mort de

ceux qu ils avaient perdus. Je priai quelques-uns d entre eux de vouloir

bien se rendre a Cevola, afin de savoir s il ne s etait pas echappe quel-

que autre Indien, de qui Ton put apprendre quelque nouvelle sur le

compte d Etienne; mais c est une chose qui me fut impossible d obtenir

d eux. Voyant cela, je leur dis que, pour ma part, je voulais absolument

voir la ville de Cevola; ils me repondirent que personne ne voudrait m ac-

compagner ; cependant , a la fin , me voyant si decide , deux des principaux

me dirent qu ils viendraient avec moi, et avec eux, mes Indiens et mes inter-

pretes je continual a marcher jusqu a ce que je pus decouvrir Cevola. Cette

ville est situee dans une plaine au pied d une montagne ronde, et a un plus bel

aspect et une plus belle apparence qu aucune des villes que j ai vues dans ces

regions. Conformement a ce que m avaient dit les Indiens, les maisons y sont

toutes en pierres , avec des etages et des terrasses , a ce qu il me parut voir

du haut d une montagne oil je me plapai pour regarder la ville. La ville est

plus grande que celle de Temistitan, qui compte plus de vingt mille maisons;

les habitants en sont presque blancs ; ils portent des vetements, dorment dans

des lits , se servent d arcs pour armes, et possedent beaucoup d emeraudes et

d autres joyaux, bien qu ils n estiment que les turquoises, avec lesquelles ils

ornent les murs des entrees de leurs maisons , ainsi que leurs vetements et

leurs vases; oils en sert, du reste, comme de mounaie, en tout le pays. Ils se

vetent de coton et de peau de vache, vetement le plus estime et qui passe pour

le plus honorable , ils se servent de vases d or et d argent , parce qu ils n ont

point d autre metal, tandis qu ils out de Tor et de 1 argent en plus grande abon-

dance qu auPerou, et ils echangent ces metaux contre des turquoises dans

la province de Pintadi, ou, parait-il, se trouvent des mines extremement

riches. Je ne pus obtenir des renseignements aussi particuliers sur les autres

royaumes. Plus d uue fois je fus tente d y aller, parce que je savais que je

ne risquerais jamais que ma vie, et je Favais offerte a Dieu des le premier

jour de mon depart. A la fin j eus aussi peur, en envisageant le peril que,

si je venais a mourir, on ne put avoir des donnees sur ce pays, dont la de-

couverte est a mon avis la plus importante et la plus utile. Quand je dis

aux chefs combien Cevola me paraissait etre belle , ils me repondirent que

c etait la plus petite des sept villes, et que Totonteac, la plus grande et la

plus importante de toutes, avait tant de maisons et d habitants qu on

n en saurait calculer le nornbre. En voyant la disposition et le site des

lieux, je jugeai convenable de nommer ce pays le nouveau royaume de

St Franpois, et avec 1 aide des Indiens j elevai en ces memes lieux un grand

monceau de pierres, au haut duquel je posai une croix petite et mince, parce

que je n avais pas le moyen de la faire plus grande, et je dcclarai que j eri-

geais cette croix et ce monceau de pierres an nom de Fillustrissime Don Antoine de Mendoza, vice roi et capitaine-general de la Nouvelle-Espagne pour 1 Empereur notre maitre, en signe de la prise de possession qneje faisais conformement a mes instructions, et je declarai que je prenais en meme temps possession de toutes les villes et des royaumes de Totonteac , d Acus et de Marata ; puis je m en retournai avec beaucoup plus de peur que de vivres, et j allai avec le plus de celerite que je pus jusqu a ce que je retrouvasse le monde que j avais laisse en arriere. Je n arrival pres de ces compagnons qu apres deux journees de marche, et je parvins a traverser avec eux le desert; mais je n y fus point 1 objet des memes prevenances que la premiere fois, car hommes et femmes se lamentaient egalement sur le sort de ceux de leurs parents et amis qui avaient ete tues a Cevola. Tout effraye, je pris conge des habitants de cette vallee, et je fis dix lieues le jour meme de mon depart. Je continuai ainsi a faire dix-huit lieues sans m arreter, jusqu a ce que j eusse passe le second lieu inhabite que presentait ma route. Malgre ma frayeur, je resolus d aller jusqu a la campagne, dont j ai dit plushaut qu on m avait parle; la les montagnes s abaissent; et j entendis dire que cette campagne est habifcee, du cote du levant, a la dis tance de plusieurs journees demarche. Je n osais point m y aventurer, et il me semblait d ailleurs que , si je devais venir habiter cet autre pays des sept villes et royaumes dont j ai parle, alors je pourrais mieux la voir sans exposer ma personne , et sans laisser pour cela de rendre compte de ce que j avais deja vu. Seulement j apercus , de Fendroit ou commence a s etendre cette campagne, sept villages assez grands, un peu eloignes, dans une vallee dont le fond etait tares- frais et le sol tres-fertile, grace aux nombreuses ri vieres qui 1 arrosent. On me dit qu il y a beaucoup d or dans cette vallee, et que les habitants en font des vases, des platines avec lesquelles ils se rasent et s essuient la sueur ; on me dit, en outre , sans pouvoir m en indiquer la raison , que ce sont des gens qui ne veulent point trafiquer avec ceux qui habitent 1 autre partie de la campagne. En cet endroit je posai deux croix, et je pris possession de toute cette campague et de toute cette vallee, de la meme maniere et avec les memes formalities que j avais deja employees, conformement a mes instructions; puis je continual d effectuer le plus vite possible mon retour, jusqu a ce que j arrivasse au territoire de San-Michele, dans la province de Culiacan, ou je croyais trouver Eranpois Vasquez de Cotonado , gouverneur de la nouvelle Galice ; ne 1 y ayant point trouve , je poursuivis ma route jusqu a la ville de Compostelle ou il etait. J omets encore beaucoup d autres particularites comme etrangeres a ma relation, je rapporte seulement ce que j ai vu et ce qui m a ete dit des pays par lesquels j ai passe et de ceux sur lesquels j ai obtenu des renseignements.

AMALES DES MISSIONS FRANCISCAUVES.

PEEMIEEE PAETIE.

HISTOIRE ANOIENNE

EMPIEE GEEC.

DEUXIEME CONCILE DE LYON , Oil GRACE AUX EFFORTS DES MISSIONNAIRES FRANCISCAINS , LES GRECS SE IIATTACHENT A I/.EGLISE ROMAINE.

S il est un spectacle auquel, parmi tant d evenements solennels efc merveilleux qu on trouve dans Fhistoire de FEglise, bien peu d autres pen vent etre compares par leur grandeur, leur solennite et leur importance, assurernent c est le deuxieme concile de Lyon. Un grand et saint Pontife, reunissant autour de lui tous les ordres de la societe chretienne, afin de la sanctifier dans sa vie intime par de sages mesures de discipline, et de la garantir, au dehors, des dangers qui la pourraient menacer, ayant a ses cotes des conseillers superieurs aux princes et egaux aux rois, et au pied de son trone plus de mille ambassadeurs et deputes de monarques, d^eglises et de peuples divers, qui autrefois s appelaient Francs, Bourguignons, Huns, Vandales, Goths, Herules, Lombards, Sarmates, Anglais, Normands, Slaves et Scythes, et qui main tenant, meles aux descendants des Gaulois, des Eomains et des Grecs, attendent sa parole comme des agneaux dociles ; les Grecs venant abjurer un schisme opiniatre et chanter avec tous les autres dans les memes termes un symbole unique de croyance; les Tartares, maitres de TAsie et de la Perse jusqu aux frontieres de la Chine, assistant, eux aussi, par leurs ambassadeurs, a cette reunion solennelle, et Fun de ces envoyes donnant par sa conversion comme un pre sage et un augure qui permet d en esperer autant de toute sa

nation 1 ; un conseiller admirable par sa saintete, sa doctrine et Texemple d une pauvrete" vraiment evangelique, tel qu etait saint Bona venture, terminant sa carriers mortelle au milieu des pleurs des deputes de toutes les eglises et de toutes les nations, sans en excepter les Mogols; et le meme pontife Gregoire ne cessant, avant, pendant et apres les sessions canoniques du concile, de deployer le plus grand zele pour reconcilier les peuples et les rois, en Italie, dans les Espagnes, en Prance et en Allemagne; puis, une fois cette reconciliation operee, une fois les peuples et les rois unis par une etroite alliance, appelant aux armes PEurope entiere qu il se propose de conduire lui-meme au secours de la Terre Sainte : tel est le spectacle qu offre aux re flexions des vrais sages le deuxieme concile de Lyon.

Et ce n est point autrement qu il faut considerer tous les autres conciles de 1 Eglise : // car, comme Taffirme avec raison " un sage et illustre ecrivain, Tullio Dandolo, les conciles furent // au moyen age ce que sont devenues aujourd hui les Chambres " des represeiitants, ils servaient a la manifestation collective n des idees dominantes. L importance du clerge aux siecles du " moyen age et la predominance de la religion donnerent aux / conciles une place beaucoup plus elevee dans 1 organisation de n la chretiente entiere que celle qu occupent aujourd^hui les parlements, chacun dans son pays. D ailleurs, outre le caractere auguste des membres de ces assemblies, la nature meme des " sujets quails traitaient etait telle, qu elle devait frapper les // esprits beaucoup plus profondement que ne pourraient le faire n aujourd hui les debats des assemblies politiques, ou il est ques- / tion d impots, de guerres, de traites, et ou Tardeur de Fesprit a de parti place a chaque instant des provocations et des injures a sur les levres des deputes, qui changent, dirais-je volontiers, // le sanctuaire de Themis en un marclie ou une place publique ! a Au sein des conciles, au contraire, que 1 on convoquait d^or- / dinaire dans de vieilles et venerables basiliques, on ne pronon- / cait jamais que des paroles dignes du lieu qui les entendait et // disnes d ; hommes investis de la sublime mission de moderateurs

// et de reformateurs de la societe; on ne souffrait point de vai- // nes recriminations, point d insultes la ou , en la presence de

*) Ce sera le sujet de la livraison suivante des Annales.

// Dieu, on discutait les affaires capitales interessant la foi et le " culte ! Les Evangiles ouverts au milieu de 1 assemblee et 1 au- // torite unanimement invoquee et reconnue des grands doctenrs " de 1 Eglise empechaient ces divergences radicales d opinions / qui produisent dans nos palais legislatifs de si violents orages. ii Accoutumes a s elever a la consideration de 1 ordre surnatnrel " et de la vie future, les esprits, quand ils en descendaient pour en appliquer les regies aux cas pratiques et aux besoins a materiels, pourvoyaient a ce que Inharmonic regnat entre le // inonde physique ou temporel et le monde metaphysique ou a eterncl, et ils faisaient passer sur la scene du premier le calme, /la dignite, Fimpassibilite, auxquels ils s etaient habitues dans // le second ! Les luttes theologiques preparaient les intelligences // a aborder les questions politiques avec une sereine impartialite! Le ministre de Dieu, le disciple de Jesus-Christ, c est- // a-dire Fhomme avide de s abreuver aux sources les plus pures a de toute sagesse, de toute justice et de toute bonte, devait bien n mieux que tout autre homme se trouver a Vabri de la ten- // tation de trahir sa propre ame, et par suite sa pattie! II etait " done tout naturel de rencontrer les homines d Etat les plus // probes et les plus capables dans ceux qui etaient le plus verses dans les etudes religieuses, et cVordinaire, dans les ininistres " de la religion. Qui, mieux que Chrysostome, qu Ambroise , // que Leon-le-Grand, que Kemi, a defendu au IV e et au V e siecle, // les peuples terrifies de TEurope? Qui, au VI e et au VII e siecle, // a pu etre regarde, dans le sens le plus eleve du mot, comme a le legislateur des nations, a plus juste titre que Gregoire-le- H Grand en Italie, que Bede en Angleterre, qu Isidore en Es- " pagne, que Boniface en Allemagne, que Colomban dans les // Gaules et en Helvetic? Et du VIII 6 au X e siecle, qui Charle- // magne prit-il pour conseillers, sinon des eveques et des abbes, afin de rediger ses immortels capitulaires? Qui, si ce n est // Agobard et Hincrnar, parvint a mettre un peu d ordre dans le / chaos de la succession Carlovingienne? Le millenaire si re- // doute s ouvrit en apportant a la chretiente un immense bien- // fait, en lui donnant le pontificat de Silvestre II, precurii seur, a un court intervalle, de celui de Gregoire VII. Et " voila que les presidents des conciles sont devenus les chefs du // monde ! Voila qu a cote du tribunal sans appel de la foi ,

// s eleve, pour soutenir les droits des nations, pour reprimer " les tyrans , pour proteger les peuples , un autre tribunal ega- // lenient venere et encore plus chaleureusement beni!.... II // etait beni par les nations qu avait converties non le glaive de // guerriers feroces, mais la voix d infatigables Missionnaires ! a II etait beni par des castes entieres, naguere courbees sur la // glebe de leurs maitres (plus semblables, par leur avilissement, " a des brutes qu a des hommes)! et maintenant eleves a la // dignite d enfants de Dieu, et de freres en Jesus-Christ des // membres DES CASTES DOMINANTES ! II etait beni dans 1 univers " entier par les femmes, cessant d etre le jouet du plus fort, a et defendues contre la tyrannic et les infames caprices non a seulement du dernier des plebeiens, mais encore du premier a des monarques! Et nous aussi, hommes libres du XIX e siecle, // nous sommes obliges de benir le tribunal auguste qui a surgi dans les conciles du moyen age; car, a moins que la haine du >/ christianisme ne nous couvre les yeux du bandeau le plus // epais, nous coraprendrons que c est de la qu a decoule comme // un fleuve majestueux et fecondateur ce DROIT CANON, qui dans // les temps barbares a ete la seule sauvegarde du droit. C est " grace a Fempire du droit canon, que les ministres de la verite a purent etre courageux, parce qu ils etaient inviolables; que la / justice reprima par la bouche d Hildebrand la brutalite des // Teutons, qu elle adoucit par la bouche d Anselme la cruaute a des Normands, qu elle fit reeuler par la bouche d Urbain la / ferocite des Sarrasins, et enfin qu elle crea par Fentremise " d Etienne Langton la grande charte et les franchises britanii niques, et eclaircit de fond en comble la legislation de saint a Louis 1 . //

Or, ce que les incredules, aveugles qu ils sont, refusent de voir dans ces grandes solennites de la sagesse cath clique, c est surtout que les religieux des divers instituts, et le plus souvent peut-etre ceux de 1 ordre des Freres Mineurs , chez lesquels la grandeur du zele se couvrait de 1 humble manteau de la pau- \rete, conconcurent par leurs oeuvres etpar leurs conseils, tan tot ouvertement, tantot en secret, et d une maniere peu remarquee paries masses, a ce merveilleux ensemble de lois, de disposi-

*) Rome et les Papes, tome II, chop. XXXV, des conciles du moycn age.

tions et de mesures concertees dans le but de reunir pen a pen toutes les nations en une seule famille cliretieune. Ces homines etaientau milieu des peuples, dans leurs affaires les plus importantes et pour leurs interets les plus generaux, des intermediates propageant de proche en proche les principes de 1 unite universelle de tout le genre humain, dont les membres sont destines, tous tant qu ils sont, a se ranger sous 1 etendard de la foi du Christ. Ainsi, lorsque dans leurs missions ils visitaient les peu ples des regions les plus lointaines , ils ne cessaient de tourner leurs regards vers Rome, vers les Papes, vers le centre de 1 unite catholique, ils s efforcaient de tout leur pouvoir d y ramener Funivers entier !

Apres ce preambule necessaire pour faire mieux comprendre les hautes fins que se proposaient soit les missionnaires soit les membres des grandes congregations catholiques , arrivons en a considerer les particularity s de cette solennelle assemblee de Lyon dont nous parlous.

Des prelats et des ambassadeurs des princes qui devaient faire partie du concile, ou y assister comme spectateurs, accoururent de toutes parts dans cette ville, et le 7 mai fut le jour fixe pour la premiere session a tenir dans Peglise metropolitaine de S* Jean, a la suite d une preparation de trois jours de jeune 1 , A Fheure convenue, et avant le commencement de la messe, le saint Pape Gregoire descendit de ses appartements, et se rendit, accompagne, suivant Tusage, de deux cardinaux diacres, dans Feglise, ou il s assit sur un siege qui lui avait etc prepare dans le chceur. Puis, quand on cut dit sexte et none, un sousdiacre apporta les pantoufles dont il chaussa le pape, tandis que les chapelains recitaient les psaumes accoutumes pour la preparation a la messe. Vint ensuite le lavement des mains, apres lequel le diacre et le sousdiacre vetirent Gregoire de ses ornements pontificaux in allu (on etait au temps pascal) et du pallium, comme s il avait du celebrer lui-meme Pauguste sacrifice. Et alors, precede de la croix, il monta dans la tribune qu on lui avait dressee , et ou il se placa sur un siege convenable, ayant debout pres de lui un cardinal comme pretre assistant, un autre cardinal comme diacre, quatre autres diacres avec quelques chapelains, et le roi Jacques d Aragon, assis a ses cote s. Au milieu de la nef de Teglise, sur des

) Ptolera. Luc. dans Raynaldi, ann^e 1274.

sieges pen eleves, etaient les deux patriarches latins , Pantaleon de Constantinople et Oppizzon d Antioche, les cardinaux eveques, parmi lesquels les deux Franciscains, Yicedomino de Yicedominis et saint Bonaventure, et de Fautre cote les cardinaux pretres, les primats, les archeveques, les eveques, les abbes, les prieurs, et ensuite tous les prelats, au nombre de mille cinq cent soixante dix, sans qu aucune question de preseance s elevat entre eux; car le pape avait deja declare que Fordre dans lequel ils seraient places dans le coucile ne pourrait porter prejudice aux droits de preeminence de leur eglise respective. Plus bas etaient ranges les grands -maitres des Hospitaliers et des Templiers, au milieu des membres de leur Ordre , puis les ambassadeurs des rois de Prance, d Allemagne , d Angleterre, de Sicile, et d autres princes, ainsi que les deputes des chapitres et des eglises. Alors, le souverain pontife ayant donne sa benediction aux prelats places en face, on cominenca le chant des prieres determinees par le Pon tifical pour la celebration d un concile; apres quoi, Gregoire se mit a precher sur le texte qui dit : // J ai ardemment desire de manger cette paque avec vous 1 ; // exposant a Tassemblee les raisons pour lesquelles il avait cru devoir la convoquer : c etait d^abord pour aller au secours de la Terre-Sainte , puis pour traiter de la reconciliation des Grecs avec FEglise romaine, deux objets dont s occupaient les Missionnaires Pranciscains , et enfin pour travailler a la reforme des moeurs dans toute FEglise. Ainsi se termina la premiere session. La deuxieme session eut lieu le 19 mai avec le nieme ceremonial, excepte que le pape n y precha point et se borna a resumer en quelques mots ce qui s etait fait dans la premiere session; puis on fit sortir de Fassemblee tous les deputes des chapitres, ainsi que les abbes et les prieurs non mitres, qui n avaient point ete nommementappelesau concile ; on promulgua quelques constitutions relatives a la foi , et Fon fixa la troisieme session au lundi 28 mai, apres Foctave de la Pentecote. Sur ces entrefaites arriverent bien a propos les lettres par lesquelles les deux Pranciscains Jerome d Ascoli et Bonne-Grace de Persiceto 2 annoncaient leur venue a Lyon, oii ils amenaient les ambassadeurs Grecs, non-seulement aspirant, mais disposes a celebrer la reconciliation si ardemment desiree des

*) Desiderio desideravi hoc pascha manducarc vobiscum. Luc XXII, 23. 2 ) Voir la 6* livraison de la deuxifeme annee des Annales f p. 323 a 371.

deuxeglises. Cette nouvelle remplit d ime telle joie le coeur du saint Pontife, qu il reunit aussitot tous les prelats en grande chape dans Feglise S* Jean, pour la leur cominuniquer de sa propre bouche, par la lecture des lettres des deux Franciscains. Apres cela le cardinal seraphique, Bonaventure de Bagnoree, prit la parole, du haut de la chaire de verite, en developpant ce texte du prophete Baruch : // Leve-toi, 6 Jerusalem, leve-toi; regarde vers Forient, et vois tes fils rassembles du soleil levant jusqu au couchant. // Et toute Fassemblee profondenient attendrie se mit a verser de douces lannes. Dans ces circonstances la troisieme session se tint, non le 28 mai, jour d abord fixe, mais le 7 juin; et Pierre de Tarantaise, de Fordre des Freres precheurs, naguere archeveque de Lyon et alors cardinal eveque d Ostie, y prononca un discours sur ce verset du prophete Isaie : // Leve les yeux, regarde autour de toi, et vois tous ceux qui se reunissent pour venir a toi. // Dans cette session douze consti tutions furent promulguees relativement a Telection des eveques et a Fordination des clercs, et Gregoire, ayant ensuite adresse quelques mots au concile, autorisa les prelats a sortir de Lyon, dans un rayon de six lieues, sans determiner le jour de la quatrieme session qui allait dependre de Farrivee des Grecs. Us arriverent enfin heureusement avec les deux Freres Mineurs, leurs guides, le jour consacre a S* Jean Baptiste : c etaient Germain, ancien patriarche de Constantinople, le nietropolitain Theophane, outre plusieurs senateurs ayant a leur tete Georges Acropolite, premier ministre de Fempereur et historiographe de Fempire. En verite ce devait etre un beau , un magnifique spec tacle de voir de si illustres personnages venant s incliner devant le vicaire de Jesus-Christ, sous la conduite de deux pauvres et simples fils de saint Francois, vetus d une bure commune, ceints d une grosse corde, a la tete chauve, aux pieds nus, et respirant dans toute leur humble personne cette abjection , cette folie suivant le monde, dont Dieu se sert pour operer les plus grands prodiges de sa puissance // a la confusion deForgueil de la sagesse humaine 1 ! // Tous les prelats qui faisaient partie du concile se rendirent done a leur rencontre, chacun avec son cortege, les cameriers avec tous les familiers du pape, le vice-chancelier avec les

*) 1" p. aux Corinth, chap. P.

notaires et les gens de la maison des cardinaux. Us menerent ensuite les ambassadeurs grecs, precedes des deux Franciscains, jusqu au palais du Souverain Pontife, qui les accueillit debout dans la salle d audience, au milieu de tous les cardinaux et de nombreux prelats, en leur donnant le baiser de paix. Alors les ambassadeurs procederent a la remise des leitres , scellees en or, de Fempercur, ainsi que de celles des prelats grecs, protestant qu ils etaient venus pour rendre un hommage d obeissance a FEglise romaine, et pour en reconnaitre solennellement la foi. Ils furent ensuite conduits a leur demeure, encnantes de Faccueil quails avaient trouve.

Or, le 29 juin, jour consacre aux saints apotres Pierre et Paul, le Saint Pontife Gregoire celebra avec toute la solennite possible les mysteres sacres dans Feglise metropolitaine, en pre sence des Grecs et de tous les membres du concile, et suivant Fusage on y lut d abord en latin, puis en grec FEpitre et FEvangile. Apres cela vint un discours de S l Bonaventure, analogue aux circonstances; il fut suivi du chant du symbole, entonne" d abord en latin par les cardinaux et continue par les chanoines de la metropole, puis en grec par le patriarche Germain, ainsi que par tous les archeveques grecs de Calabre , et deux penitenciers du pape, Fun Dominicam, Fautre Franciscain, egalement verses dans cette langue. Et il faut remarquer qu ils repeterent trois fois F article : que le Saint Esprit PIIOCEDE DU PERE ET DU FiLS 1 . Apres le credo, les ambassadeurs etles autres grecs, debout, entonnerent dans leur langue , en Fhonneur du pape , un chant qu ils continuerent jusqu a la fin de la messe. Ce farent la comme les preparatifs de la quatrieme session du concile, qui se tint le 6 juillet, et qui fut consacree entierement a Fexamen des moyens propres a assurer la rentres des Grecs dans le sein de FEglise romaine. On y suivit le meme ceremonial et la meme disposition, pour les rangs des assistants selon leur grade, qu a Fouverture du concile. Tout d abord, le cardinal eveque d Ostie, Pierre de Tarantaise, prononca un discours en rapport avec les circonstan ces, et apres Ini ce fut le Souverain Pontife qui adressa la parole au concile en exposant les trois motifs pour lesquels il avait ete convoque; il ajouta, a Fhonneur des Grecs, que, contre Fattente

*) Credo in Spirit um Sanctum Dominum... qui ex PATRE FILIOQUE PROCEMT.

universelle, ils venaient librement se soumettre a FEglise romainc, sans rechercher aucun avantage temporel. Puis il continua dans les termes suivants : // Nous avons fait savoir a 1 empereur grec que, dans le cas ou il ne jugerait point a propos de se rendre en personne au concile, il n avait qu a y envoyer en sa place des ambassadeurs charges de traiter les questions qu il lui plairait d indiquer, et la divine misericorde a voulu que, mettant de cote toute autre affaire, il reconnut spontanement la foi et la primaute de TEglise romaine, et nous envoyat des deputes qui vinssent renouveler expressement devant nous sur ce point les declarations qu il nous avait deja faites dans ses lettres.

Gregoire ordonna, en consequence, qu on lut publiquement ces lettres ainsi que celles des eveques et d Andronic, fils aine de Pempereur, partageant depuis peu avec son pere la dignite imperiale. La premiere de ces lettres, celle de 1 empereur, donnait a saint Gregoire les titres de premier et supreme Pontife, de pape O3cumenique et de pere commun de tous les cbretiens 1 , et contenait la profession de foi que le pape Clement IV avait deja envoyee a Constantinople en 1267. On y lisait ensuite ces pa roles : Nous reconnaissons cette foi pour vraie, sainte, catbolique et orthodoxe, nous la recevons et confessons de coeur et de boucbe, telle que Fenseigne TEglise romaine, et nous promettons d y rester fermement et inviolablement fideles sans jamais nous en departir. Nous reconnaissons en outre la primaute de la meme Eglise, priant seulement Yotre Saintete de nous permettre de reciter le symbole comme on 1 a fait chez nous des avant le scbisme jusqu^a present, et de conserver de meme les anciens usages que nous avons toujours suivis, pourvu quails ne soient pas en opposition avec la profession de foi ci-dessus, ni avec 1 Ecriture Sainte, ni avec les conciles generaux, ni avec la tradition des Peres, deja approuvee par PEglise romaine ellememe. Einalement nous autorisons nos apocrisaires a confirmer de notre part en presence de Votre Saintete tout ce que nous

*) Sanctissimo et bealissimo primo ct summo Ponliftci apostolicce Sedis f venerabili papoe, et communi patri omnium christianorum, et venerabili patri imperii nostri D. Grcgorio, Michael in Christo Deo fidelis imperator et imperator romanorum. etc.-~Voir dans Wadding, Annales (tome IV, annee 1273), ou se trouve aussi relate 1 original grec, tel qu il fut dcrit et envoyd au nape a Lyon.

avons ci-dessus declare. // Apres cette lettre on lut egalement celle des prelats, ou le pape Gregoire etait solennellement qualine de grand et excellent Pontife du Siege apostolique, et dont les signataires etaient designes par le nom de leur siege sans Vindication de leur personne, de cette maniere : le Metropolitain d Ephese, exarque de toute 1 Asie, avec raon concile; le Metropolitain d Heraclee en Thrace, avec mon concile; les Metropolitains de Chalcedoine, de Tiane, d Iconium, etc., jusqu an nombre de vingt-six; il faut noter que par leur concile ces prelats entendaient designer les eveques de leur juridiction. Puis venaient success! vement les signatures de neuf archeveques et d eveques, de metropolitans et de suffragants, dont le nom bre total s elevait a trente-cinq prelats, qui tous reconnaissaient pour chef le patriarche de Constantinople. Ces signatures etaient suivies de celles des dignitaires de 1 eglise patriarchale, savoir le grand econome, le logothete, le referendaire, le chancelier et plusieurs autres qui par leur norn et leurs fonctions representaient tout le clerge inferieur.

Or, au milieu de cette lettre, apres avoir parle des mesures prises par Fempereur pour amener la reconciliation des deux "Eglises, malgre la repugnance de quelques-uns d entre eux, les prelats continuaient en ces termes : // Nous avons prie notre Patriarche de se joindre, lui aussi, a notre demarche; mais il est si attache a sa primatie que toutes nos instances furent inutiles pour changer ses dispositions. Nous lui avons prescrit, d accord avec Tempereur, d avoir a se retirer dans un monastere de Constantinople, jusqu a ce que les ambassadeurs fussent par venus devant Votre Saintete et en eussent obtenu une reponse satisfaisante, que nous apporteront les nonces que vous voudrez bien, si vous le jugez convenable, nous envoyer avec nos am bassadeurs. Si done nous reussissions a decider le Patriarche a rendre au saint Siege I/HONNEUR QUI LUI ETAIT RENDU dans le passe, nous coritinuerions a le reconnaitre pour notre Patriar che; mais s il arrivait qu il persistat dans son obstination, nous le deposerions et nous en elirions un antre qui reconnaitrait votre primaute! // Pour bien comprendre ce passage de la lettre dont il s agit, il faut savoir que, des que les deux Franciscains Jerome d Ascoli et Bonne-Grace de Persiceto eurent quitte Con stantinople avec les deputes grecs qui allaient au concile, Michel

Paleologue, n ayant pas le courage de rompre ouvertement avec le patriarche Joseph, qui 1 avait absous des censures ecclesiastiques, etait convena avec lui : 1 qu il quitterait le palais patriar chal et se retirerait dans le monastere de Peribletta, en conservant toutefois ses privileges et le droit d etre nomine dans les prieres publiques; 2 que si les negociations avec le pape n aboutissaient, pour quelque motif que ce fut, a aucun resultat, il rentrerait dans son palais avec le plein exercice de sa juridiction, mais qu il etoufferait dans son coeur tout ressentiment de la conduite des prelats a son egard; 3 que si, au contraire, ces negocia tions reussissaient, il cederait aussitot la place, et se laisserait remplacer par un autre patriarche, puisque, disait-il, il ne pouvait retracter le serment qu il avait fait de ne jamais consentir a Tunion avec les Latins. Telles etaient les conventions que le Patriarche Joseph accepta le 11 fevrier 1274. Cependant il est vrai de dire que les eveques s etaient aussi lies par un pareil serment 1 ; comment done se faisait-il qu ils adressassent au pape une lettre de soumission si subite? Nous repondons qu en fait ils s y etaient d abord nettement refuses, malgre toutes les re presentations de Yecco, qui s efforcait par tous les moyens de les y decider; ils ne finirent par ceder que quand ils virent 1 empereur dans son mecontentement les menacer tous de 1 exil; en retour de leur deference, ils avaient d ailleurs obtenu de Michel Paleologue, sous mille serments et imprecations contre lui-meme, un ecrit, revetu de son sceau et remis entre leurs mains, par lequel il s engageait a n operer la reconciliation qu a la condition de n obliger aucun d eux a aj outer un simple iota au symbole adopte dans leur eglise, et quails n auraient qu a reconnaitre la primaute du pape et le droit d appel a son tribu nal, ainsi qu a en faire memoire dans les prieres publiques. C est a ces conditions que tous finirent par souscrire, a Fexception de quelques-uns, qui prefererent 1 exil; encore furent-ils bientot rappeles et y adhererent-ils eux-memes, de sorte qu il n y eut plus un seul membre du clerge qui n obeit 2 . Cela succinctement expose, reprenons notre recit.

Quand la lecture de ces ecrits fut achevee, Georges Acropolite, grand logothete, representant de la personne (le Tempereur,

*) Voir Fleury, Histoire ecclesiastique, liv. LXXXVI, n* 39. 3 ) Id. ibid.

s avanca pour prononcer en son nom le sermenfc qui suit : / J abjure le schisme pour moi-meme et pour mon maitre; je crois de cceur et professe de bouche la foi catholique, orthodoxe et romaine, que nous venons de lire, promettant de toujours la garder, sans jamais m en separer; je reconnais egalement la primaute de I Eglise de Rome et Tobeissance qui lui est due, confirmant tout cela par serment sur mon ame, sur celle de mon maitre et sur ces saints evangiles 1 . La dessus, le pontife Gregoire entonna aussitot le TE DEUM, qu il entendit, en versant des larmes de tendresse paternelle, chanter par tous les membres de Tassemblee, debout et tete nue. Le chant fini, un chapelain du pape dit a haute voix : // Confirmez, 6 Seigneur Dieu, ce que vous avez opere au milieu de nous 2 ; // et tous les Peres repondirent : // de votre saint temple qui est a Jeru salem 3 ; // le vicaire de Jesus-Christ continua : Le Seigneur soit avec vous 4 ! // // et avec votre esprit 5 ! // ajouta F assistance. // Seigneur Dieu Tout-Puissant, reprit Gregoire! Ah! nous vous en supplions, faites que votre Eglise, reunie par FEsprit Saint, ne soit plus desormais troublee par aucune attaque de Fennemi; par J.-C. N.-S. Ainsi-soit-il 6 ! S etant ensuite assis, il se felicita, dans une courte allocution, du bonheur que lui avait apporte ce jour la, exprimant, par les memes paroles qu il avait prononcees a Touverture du concile, les sentiments de son coeur, c est-a-dire le desir ardent qu il avait eprouve de manger cette Paque, source de tant de benedictions. Quand il eut cesse de parler, le patriarche Germain et Theophane descendirent au mi lieu de Fassemblee, et se placerent a cote des cardinaux sur une estrade elevee, tandis que le pape entonnait en latin le CUEDO, que tous les Peres continuerent jusqu au bout , la tete decouverte. A leur tour les Grecs chanterent dans leur langae, repetant deux fois ^article qui enonce que LE SAINT ESPRIT PROCEDE

Page 1