SYRIE ET PALESTINE
Lett-re du P. BERNARD D ORLEANS, Observantin de la Province de France, sur sa mission dans I ile de C/iypre , au P. Perpetue de Castel San- Pie fro, Observantin de la Province de Turin.
Jerusalem , convent du S i Sauveur, 29 avril 1863. MON TRES-CHER PERPETUE,
Je suis revenu il y a quelques jours de File de Chypre, oii j avais ete envoye par le Eeverendissime Pere Custode pour donner une mission a la nombreuse eolonie europeenne quiy reside. J ai preche en francais dans notre nouvelle eglise de Larnaca, une des plus belles qui se trouvent aujourd hui dans le Levant. Oh! comrne il ra etait corisolant de voir chaque jour une foule considerable se presser autour de ma cliaire et maints fideles s approcher avec ferveur des saints sacrements de la penitence et de 1 eucharistie! Depuis longtemps deja Ton n avait plus donoe en cette ile d exercices spirituels aux Europecns, et ils en avaient vraiment besoin. La moisson, Dieu merci, a ete tres-abondante. Les catholiques indigenes peuvent suivre souvent des exercices spirituels que leur donnent en langue grecque nosreligieux de cette residence, qui la connaissent u fond. Parmi eux se distingue le Pere Valentin Ricciardi, Mineur Observantin de votre Province, cure et gardien du couvent de Larnaca, tellement verse dans cette langue qu il a deja public un livre qui par la purete et relegance du style pourrait soutenir le parallele avec le grec de Demosthene et d Homere. Je sejournai pres d un mois dans cette ile et j en visitai toutes les antiquites; car, cornme vous lesavez, elle est celebre dans niistoire pour avoir ete d abord liabitee par les Pheniciens, par les Grecs, par les Perses, et pour avoir ete ensuite conquise successivement par Sesostris, par Cyrus , par Alexandre-le-grand, par Semiramis et par Titus, empercur Ro-
main, quaiid il allait detruire Jerusalem. Elle ne Test pas moins par la predication qu y firent S l Paul, S* Barnabe et S 4 Marc, et par les haltes qu y faisaient les pelerins de FOccident et les croises se rendant en Terre-Sainte. A cette epoque Cliypre comptait 300 eglises , et maintenantil n y en a plus que quatre, savoir a Larnaca, a Limasol, a Nicosia et a Eamagoste.
Le college de Terre-Sainte que , par ordre de nos superieurs, vous et moi avons fonde a travers mille peines et mille fatigues, continue a prosperer et a produire de bons fruits , avec un nombreux concours d eleves. Aux quinze bourses que nous lui avons obtenues et qui sont payees par Fceuvre des Ecoles d Orient a Paris, aux liuit autres que lui a allouees la Societe charitable etablie a Cologne en Allemagne , il faut encore en ajouter trois destinees a trois pauvres jeunes gens, qui seront instruits et entretenus aux frais de votre roi Victor Emmanuel II. C est a vous qu on doit ce bienfait, recemment accorde au college d Alep, a vous qui avez eu soin, d apres ce qu on m ecrit d Alep meme, de faire presenter a ce sujet une pressante requete au roi par le chevalier de Castellengo. On voit que meme de loin vous ne cessez de conserver la plus grande affection pour ce college que nous avons fonde avec tant de difficultes, en depit des lois de Mahomet qui prohibent Tinstruction, au risque manifesto de nous faire egorger dans une cite musulmane et fanatique comme Alep, dans les circonstances les plus perilleuses, c est-a-dire en 1860, alors que les Druses et les Turcs faisaient fremir le monde entier au recit des horribles exces auxquels ils se livraient dans le pays contre les chretiens, et enfin malgre les preventions hostiles de certaines gens qui allaient repetant que les Franciscains sont incapables de tenir des ecoles. Daigne Dieu proteger longtemps ce college et le faire toujours prosperer pour Tmstruction de la jeunesse du Levant, pour la propagation de FEvangile et de la civilisation, pour la conversion des Schismatiques, des Turcs et des Juifs, et pour la gloire et Thonneur de la Terre-Sainte.
Peut-etre avez- vous appris, tres-cher Perpetue, la mort malheureuse de trois de nos religieux au port de Jaffa. C etaient les freres lais Charles et Victor, et le Clerc frere Eustache, GTCC
converti, jeune homme de belles esperances qui se rendait a Venise pour y faire ses etudes. Cornme ils avaient pris une
barque pour rejoindre le bateau a vapeur ancre dans le port de Jaffa , les vagues furieuses la pousserent sur un ecueil , elle s y brisa et les trois religieux furent precipites au fond de la mer. Us avaient, les trois jours precedents, recu la sainte communion, comme s ils avaient pressenti qu ils devaient faire le grand voyage, non d Orient en Occident, mais de cette vie a Tautre. Le P. Alexandre Bassi et le P. Elisee Carlando de votre Province, qui se trouvent en ce moment a Jerusalem, se portent bien et vous saluent. Moi aussi, je vous salue avec toute ^expansion de mon cceur, et je me dis de nouveau, en vous embrassant tendrement,
Votre tres-affectionne confrere,