‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 82 sur 107 · ILES IONIENNES · texte numérisé non relu

ILES IONIENNES

Quand le royaume du Peloponnese fut retombe au pouvoir des Turcs et que. la Custodie qu on venait a peine d y etablir fut detruite, les deux hospices des lies loniennes, savoir celui de Ste Justine de Corfou et celui de St Antoine de Zante, resterent, comme nous 1 avons dit, incorpores a la province Venitienne des Observantins reformes, ainsi que les hospices de la Dalmatie. Bien qu il ne nous soit parvenu que peu de details sur les hospices de Ste Justine et de St Antoine, ils sont, a mon avis, trop interessants pour etre omis dans 1 histoire des missions Franciscaines.

En efFet la ville de Corfou eut bientot a experimenter la bienfaisante influence des fils de St Franfois. Assiegee de pres au mois d aout 1716 par Parmee Ottomane, que tant de victoires avaient rendue presomptueuse et insolente, et ayant perdu malgre une resistance opiniatre ses boule vards les plus importants , elle se trouvait reduite a un etat tel qu il semblait inevitable qu elle se rendit aux Turcs qui avaient deja entrepris Tescalade de ses derniers retranchements. Dans un peril si imminent, un fils de St Francois , apres avoir muri son dessein dans la priere et 1 avoir recommande a Dieu, sort du couvent, respirant une ardeur plus que martiale et portant le crucifix en main; comme un autre Jean de Capistran, il se met d une voix energique et avec des paroles de feu a exhorter les habitants consternes et les soldats en fuite a placer toute leur confiance dans le Dieu des batailles et dans le saint evequc Spiridion, protecteur de 1 ile; il leur rappelle qu ils combattent pour la religion, pour la patrie, pour Icurs enfants, pour tout ce qu ils avaient au monde de plus cher et de plus precieux, et que la mort subie pour une cause si noble et si sainte ctait glorieuse aux yeux des hommes et meritoire devant le Seigneur. C etait le P. Sigismond de Venise (premier com-

missaire de ces lies) qui ayant reuni autour dc lui par son eloquente allocution quelques Esclavons et quelques Corcyriens, et se faisant leur capitaine, courut aussitot aux bastions de la cite, la ou la melee etait la plus furieuse ; dressant quelques echelles prises a 1 instant meme dans les eglises, il s elanpa le premier avec une heroique resolution sur le premier talus des bastions, et ses compagnons 1 y suivirent. Enflammes par ses paroles (car il ne cessa de precher du haut des bastions, arme du crucifix, au milieu du feu le plus vif, tant que la victoire ne fut pas assuree aux Chretiens) et secourus a temps par le marechal Scliolembourg, qui, sorti de la ville a la tete de huit cents combattants, prit les Turcs de flanc , ils ouvrirent un feu bien nourri sur 1 ennemi place au pied des murs; les Turcs, ainsi attaques de plusieurs cotes, ne purent resister au choc des Chretiens; en moins d une demi-heure ils furent contraints d abandonner 1 escarpe avec vingt drapeaux, en laissant deux mille morts sur le lieu du combat et en prenant precipitamment la fuite. Cette victoire signalee et si contraire a toutes les previsions humaines fut remportee le 18 aout 1716, et fut attribute par tout le moude a une intervention miraculeuse du ciel. En memoire d un si grand evenement, on conserve encore aujourd lmi avec veneration a Venise dans la cellule du P. Gardien, et renferme derriere une vitrine, le crucifix avec lequel le P. Sigismond encouragea les soldats et mit I ennemi en deroute.

Depuis ce temps la jusqu en 1797, ou les republicains Pranjais envahirent les lies loniennes et nous en expulserent, les details nous manquent; nous savons seulement que nos religieux y tenaient des classes d italien, degree et de latin, et que le plus souvent, sinon toujours, les notres occupaient differentes chaires au seminaire de Corfou. Nous rappelons entre autres avec respect les Peres Constantin et Illumine de Venise, tres-forts hellenistes; le Pere Adjuto (aussi de Venise), qui pendant un grand nombre d annees enseigna dans ce seminaire le grec et Fhebreu; le Pere Eusebe de Cittadella, qui y professa les Dogmes, et composa un poeme en vers libres centre les erreurs de Photius; et enfin le Pere Louis de Presina, homme d une sainte vie et mort en odeur de saintete, qui en ces derniers temps fut le precepteur de plusieurs personnages et entre autres de 1 infortune Jean Antoine Capo d Istria, jadis maitre de la Grece. Ce dernier, bien que schismatique , s en souvenait avec affection et recon naissance, et dans une belle lettre datee de Lubiana, ou il assistait au congres en qualite de ministre du czar de Russie, il rappelait les annees heureuses pendant lesquelles il avait ete 1 eleve du P. Louis. Qu on ajoute a tous ces travaux les fatigues d un ministere assidu au tribunal sacre de la penitence, le soin de 1 hopital, au moins a Zante, ct la predication par laquelle nos religieux cntretenaient chez ces peuples la vie de la foi et les mettaient a meme de decouvrir les pieges et les ruses des schismatiques.

Aussi le senat Venitien manifesta-t-il plus d unc fois 1 estime qu il professait pour les Reformes, par suite du bien considerable qu ils opcraient dans ces iles ; c est ce qu on vit particulierement en 1792, quand il ofFrit a notre Province huit hospices qui avaient appartenu aneiennement aux Obsorvantins de la Province de Candie, puis aux Observantins de St Je rome en Dalmatie. Toutefois notre Province fut forcee, faute de sujets, a en accepter seulement deux , celui de Ste Marie du Tenedo a Corfou et celui de Ste Marie a Zante.

Voyage d Alep a Antioche, fait an mois d aout 1861 par le P. PERPETUE DAMONTE DE CASTEL SAN-PIETKO, mineur observantin^ , ex-professenr de lanyue italienne au college de Terre-Sainte, a Alep.

C est le & aout 1861 que finit la deuxieme annee scolaire en notre college internat de Terre- Sainte a Alep par une distribution solennelle des couronnes et des prix aux eleves les plus recommandables par la vivacite de leur esprit, par leur application et par leur conduite. On avait d abord joue deux pieces dramatiques, 1 une en italien, c etait le Joseph reconnu de Metastase , 1 autre en fran9ais , c etait \ Esther de Racine ; elles furent debitees par les pensionnaires eux-memes devant une assemblee nombreuse

J ) Voici la lettre que le P. Perpetue avait jointe ^ son manuscrit :

Turin, convent de la Consolata, %Qjuillct 1863. TRES-AIMABLE P. MAUCELLIN,

Voyant que vous accueillez dans vos si iriteressantes Annalcs toutes les lettres et tous les documents, anciens ou nouveaux, relatifs aux missionnaires de TOrdre des Franciscains, et que vous y inserez les voyages de nos missionnaires qui ont eu lieu il y a dix, quinze et me 1 me trois cents ans, telsque celui du P. Castrucci fait en 1846 et celui du Fr. Marc de Nice fait en 1539, que vous venez depublier (Annales, 1" annee, 2 e livraison, et 3* annee, 2* liv.), je prends la libert^ de vous envoyer le re"cit du voyage que j ai fait en 1861 d Alep a An tioche, comme Specimen d un ouvrage que je suis en train de composer, sous ce titre : la Syrie er,1859, 1860 e1861, par le P. Perpe*tue Damonte, Min. Obs. Ayez, je vous prie, la bonte" de faire paraitre ce morceau dans vos Annales, si vous le jugez convenable; je crois qu il sera lu avec plaisirpar vosabonne"s.

J ai reQu les 2 e et3livraisonsdela3 anne"e, et je vous en remercie infmiment. J espere recevoir prochainement les 4 et 5* iivraisons, ou je trouverai la lettre que je vous ai ecritele 25 mai et celle queje vousadresseaujourd hui.

L insertion de mes articles dans vos Annales m engagera a. vous envoyer d autres a. Tavenir.

Je vous pre"sente mes profonds respects et me redis

Votre tres-devoue et affectionn(i confrere, P. PERPETUE DAMONTE, Min. Obs.

et ehoisie; en effet, les pachas civil etmilitaire, les consuls europeens et les personnes les plus distinguees de la ville y assistaieni 1 .

Le 5 aout je partis d Alep avec le P. Bernard d Orleans, Directeur du susdit college, le Er. Louis de St Etienne professeur de langue franjaise , le Fr. Celestin d Aquila dans les Abruzzes, assistant, et MM. Georges Aggmri, drogman, Gabriel et Michel Houri, N ah urn Azza, Achille Manciui et Diab Abdulmessie, eleves nes a Antioche, qui, ay ant subi leurs examens avce honneur, venaient avec nous a Antioche pour y passer leurs vacances d automne au sein de leur famille, et y portaient comme un noble tioph.ee les couronnes et les prix qu ils avaient obtenus au college. A notre sortie d Alep nous fumes accompagnes un bon bout de cherain par les premiers personnages de la ville, parmi lesquels on distinguait Mr Vincent Tommassini, consul d ltalie , Mr Nicolas Marcopoli, consul d Espagne et Mr le marquis Antoine de Ghantuz Cubbe, que notre depart affligeait , parce qu ils pensaient au grand bien que nous avions fait dans ces contrees, en ouvrant un college pour {. instruction de la jeunesse. Tous nos eleves d Alep vinrent aussi nous escorter a eheval avec leurs parents jusqu a une distance de 15 ou 20 kilometres, et ne savaient se resigner a retourner chez eux. Deja nous entrions dans le desert, et nos jeunes Alepins ne songeaient point encore a nous faire leurs deruiers adieux. A la fin il fallut bien nous quitter et nous separerpour toujours au milieu des sanglots et des larmes. Le premier jour nous nous arretames a Atcath, village turc, ou dechargeant nos vivres de dessus nos mulcts, nous fimes un petit repos. Nous dumes ensuite passer toute la nuit a la belle etoile pres de la maison d un turc, couches par terre sur une couverture que nous portions avec nous et qui nous servait le jour de selle pour monter a eheval et la nuit de lit pour dormir. Le 6 aout au matin nous nous mimes de bonne heure en route par monts et par vaux, a travers les rochers, les buissons et les broussailles , et nous arrivames, apres trois hcurea de marche, a Tarmanin, autre village turc, limitrophe a 1 ancicn domaine des croises, a 1 epoque ou ils s etaient etablis a Jerusalem, sous le chevaleresque Godefroi de Bouillon. De la nous entrames dans une plaine extremement riante qui etait entouree comme d un grand amphitheatre de collines depouillees de toute vegetation, au pied desquelles se trouvaient dix villages dont je ne me rappelle pas les noms. Au milieu de cette plaine s eleve Dana, village plus important que les autres dont il est en quelque sorte Ja capitale; on y voit encore bcaucoup de ruines romaines, et entre autres un bel arc dc triomphe, tres-bien conserve, des chapiteaux de colonnes d un travail exquis et un tombcau bysantin.

J etais emcrvcille de voir tant de centres dc population, au milieu de

l ) Voir la \" livr. p. 58, 2 amie"e ; des Annak-s.

ces deserts, apres un long trajet qui ne m avait presente que des rocs et des broussailles, et me tournant vers mon ami le P. Bernard : Levate, lui dis-je, levate oculos vestros, et videte reyiones quia albae sunt jam ad mcssem (Levez les yeux , et voyez tons ces champs deja prets a la moisson ; S*> Jea?i, 4, 35). Oh ! que ne nous est-il donne de penetrer dans tous ces lieux, d y clever la voix et d y annoncer Jesus-Christ. Les apotres ont du certainement 1 y precher et y recueillir une moisson abondante, puisque nous y rencontrons encore a chaque pas les monuments qui 1 attestent. Comment se fait-il done que ces peuples soient ensevelis dans les tcnebres et a 1 ombre de la mort ? Depuis que Mahomet a deploye sa banniere dans ces malheureuses contrees, il n y reste plus de vestiges de la religion chretienne. Helas , si 1 Italie et la France n envoient pas leurs genereux fils y rallumer la lumiere de 1 Evangile, qui s y est eteinte depuis trop longtemps, ces peuples demeureront a jamais plonges dans la superstition et dans 1 erreur.

Nous marchames ensuite dans un sentier a peine fraye entre des collines couvertes de roches et absolument nues, et je cherehais vainement a m expliquer a la suite de quel cataciysme il avait pu arriver que ces pierres, qui ont du jadis se trouver revetues d une couch e epaisse de terre, soient aujourd hui tellement denudees? Car il n est pas probable qu elles aient pu se detacher en aussi grande quantite de la charpente des montagncs, bien qu elles soient en general formees d une couche de pierre calcaire, blanchatre et sonore comme la craie.

Le long de la vallee qui separe ces collines arides, on trouve a chaque pas des vestiges d antiques monuments et des restes d anciens ermitages qui prouvent au voyageur qu ils ont du servir de demeure aux anachoretes des premiers temps. En effet, cette vallee s appelle encore de nos jours la vallee des Saints , parce que beaucoup d anachoretes y ont fait penitence. Antioche, qui n en est pas fort eloignee, qui refut 1 Evangile du prince des apotres St Pierre, et qui a cette epoque comptait plus d un million d habitants, fournissait un grand nombre de ces penitents. Les premiers Chretiens couvertis a la foi pratiquaient a la lettre les maximes de 1 Evangile; ils fuyaient le bruit des cites et allaient s enfoncer dans cette solitude, pour entendre de plus pres la voix du Seigneur, selon cette parole : Ducam eum in solitudine et loq-uar ad cor ejits (je le conduirai dans la solitude et je parlerai a son costir}. Parmi ces antiques ermitages le plus celebre fut celui de St Simeon Stylite, qui, comme nous 1 apprend 1 histoire ecclesiastique, vecut si longtemps au haut d une colonne. Une tradition constante memo chcz les Turcs designe encore aujourd hui un lieu appele Mar Simon comme celui ou dcmcura le grand penitent. On y a erige autrefois une magnifiquc eglise de style grec, dont Ton voit encore les restes. Je suis heureux de pouvoir a cc propos citer le nom du Ilevorendissime Pere Bonaventure de Solero, Custode de Terrc-

Sainte, qui, dans une lettre du 17 decembre 1860 adressee au ministre general, disait en parlant de cette eglise : II en reste encore intactes les arcades du parvis, de deux grandes chapelles laterales et du chceur. Mais la facade est entitlement tombee, et les ruines en sont melees aux debris des colonnes. Neanmoins au milieu de 1 eglise et sous la coupolc on remarque un grand bloc, qui parait avoir ete la base d une haute colonne; on peut done conjecturer que c est sur cette colonne que d apres la tradition le saint a passe tant d annees , ou du moins , sur une colonne seinblable, en souvenir de laquelle la premiere avait ete elevee 1 .

A une certaine distance on trouve les ruines d un monastere appele par les Turcs Der-el-Banat (couvent de femmes), dont 1 ongine remontc jusqu aux temps de 1 empire grec, comme on peut le conclure de quelques inscriptions gravees sur la pierre en langue grecque. On voit encore les cellules et les cloitres du preau, ou les Kwdes vont maintenant se cacher pour assassiner les infortunes voyageurs que leur mauvaise etoile fait passer par la.

Le 6 vers midi nous nous trouvames a lenifoffer, village situe sur les bords d une riviere dont les eaux limpides laissaient apercevoir beaucoup de tortues au fond, ou fretillaient aussi toutes sortes de poissons. II y avait la autrefois une station militaire de 1 empire Ottoman, aujourd lmi a moitie en ruine. Apres nous y etre reposes quelque temps et avoir pris un peu de nourriture, nous nous remimes en route, et nous arrivames le soir a Kerem-Kalas, village turc de pres de 300 habitants, situe au pied d un immense cone de terre construit comme une pyramide. On rencontre un grand nombre de ces cones artificiels dans la plaine des Turcomans ; et Fopindon la plus accredited est qu ils ont du servir, sous le regnc des Seleucides, de tombeaux aux rois ou aux guerriers les plus illustres, de meme que les pyramides d Egypte (sauf 1 avis de ceux qui les regardent comme de vastes greniers) servaient de tombeaux aux rois Egyptiens, avcc cette difference que ces dernieres sout en pierre de taille, tandis que les premiers ne consistent qu en terre amoncelee.

Sur le cone qui domine Kerem s eleve encore une petite forteresse dont les tours crenelees ont resiste en partie aux injures des saisons ct au choc desastrcux des siecles. Comme d ailleurs il n y a point la d auberges semblables a celles d Europe, plutot que dc passer la nuit dans une maison turque , etendus sur une nattc de joncs envahic par des milliers d insectes de toutes cspeces, nous preferamcs chercher un sommeil tranquille dans un jardin a 1 ombre d un figuier pres duqucl coulait un ruisseau limpidc.

La lune refiechissait encore ses rayons quand , montes a clieval le 7 au matin, nous dcsccndimcs dans une plaiuc extrcmemcnt riantc, ou, aprcs avoir marehe deux heures, nous entendimcs des coups dc fusil, des roulements des tambours, des fanfares, des cris confus et des bruits de

*) Voir les Annalcs, I" anne"e, 3 livr. p. 171.

toutc sorte, dont il etait difficile de deviner la cause. Nous nous attendimes d abord a une attaque des Jvurdes, et prenant nos armes, nous nous tinmes prets a nous defendre. Mais nous ne tardames point a reconnaitre notre erreur, quand nous siunes que c etaient les parents et les amis de mes eleves d Antioche lesquels venaient a leur rencontre apres une longue absence afin de les embrasser avec le ceremonial d usage. 11s etaieiit accompagnes de M. Brouchier, consul de France, de M. Abdalla, vice-consul d ltalie, avec leurs cavas et leurs janissuires, et un peloton de cavaliers armes de longues lances, qui pour montrer leur joie faisaient caracoler leurs chevaux fougueux sur cette plaine et autour de la caravane, pendant que , marchant a pas lents, elle continuait a s avancer vers 1 an tique cite d Antioche. Nous passaines VOronte sur un pont construit en belles pierres de taille et appcle Gezer-el-Hadit, c est-a-dire Pont de fer, a cause de deux portes en fer qui ferment i entree de deux tours placees a chaque extremite. Vers midi nous arrivames a Bab-cl-Bidos (porte de St Paul), qui etait autrefois 1 une des principales entrees de la ville d Antioche , et la les exclamations , les cris de joie , les temoignages d affection redoublerent de plus belle; quant a moi, qui ne comprenais point la langue de ees braves gens, j avais 1 air de prendre part a leur allegresse, et au fait j y prenais part le mieux que je pouvais.

Le long du chemin se tenaient fa et la des troupes de jeunes gens et de jeunes filles, dont quelques-unes jetaient des fleurs sur le cortege qui passait au milieu d elles; d autres nous arrosaient d eau parfumce, ou nous encensaient avec des encensoirs d argent, ou chantaient des poesies arabes; d autres enfin faisaient entendre un gazouillement qu on eut pris pour celui de nos pigeons d ltalie. Quand nos jeunes gens que je conduisais furent ainsi arrives a la demeure de leur famille, leurs percs tuerent deux TIaruff (moutons) a leurs pieds sous leurs propres yetix, pour leur prouver combien ils etaient heureux de les revoir et combien ils desiraient leur preparer un bon repas. Mais ce qui leur parut une mani festation extraordinaire d affection me fit fremir, en voyant tuer ainsi sous mes yeux deux pauvres animaux. Tel est le ceremonial avec lequel on repoit aujourd hui encore a Antioche les parents et les amis qui reviennent d un pays eloigne, ou qui out demeure longtemps hors de chez cux. Ce sont des usages qui remontent jusqu aux temps d Antioclius, auquel on faisait une reception pareille, quand il entrait clans cette ville ou se rendait a sa residence de Daphne 1 .

Antioche (aujourd hui Antakich) passait a une certaine epoque pour

) Daphne" e"taitun lieu de voluptes et de delicesa cinq milles d Antioche, ou Seleucus avail plants un jardin superbe, au milieu duquel s elevait un temple d Apollon et de Diane. La dissolution toujours croissante qui y regnait avail rendu ce lieu tenement infame que pour exprirner le genre de vie le plus lubrique on disait : Vivre commc a Daphne.

ef re plus grande que Rome meme ; mais a present son enceinte n est plus que d nn mille. Son climat est toujours doux et riant, commc douces et riantes sont toujours ses pittoresques collines et ses vallees capricieuses, tout a fait ressemblantes a celles qui sont decrites dans les Nitits Arales sous des couleurs si seduisantes. Quant a 1 antiquite de cette ville, je ne vous rappellerai pas, cher lecteur, que Ciceron, defendant son maitre Archias, trapait un magnifique eloge d Antioche, qui lui avait donne le jour, et que 1 illustre orateur appelait une noble terre, une ville depuis longtemps celebre et opulente, oil Ton trouvait en tres-grand nonibre les hommes les plus instruils et on fleurissaient les lettres et les arts 1 . Mais je vous certifierai qu il y a peu de lieux plus dignes de la curiosite du voyageur eclaire et permettant plus d interessantes reclierclies a 1 historien et a I archsologue. Aujourd hui le soleil d Antioche est couche, et les descen dants de ce peuple, qui dominait autrefois sur toute 1 Asie occidentale, errent fa et la abrulis par 1 ignorance et la servitude; ils paissent indifferemment leurs troupeaux sur le tombeau d Antigone et sur le moment d Alexandre-le-Grand. Antioclie n a plus un nom illmtre, elle nest plus fameitse par mille choses maynijiqiies, suivant 1 expression du grand poet epique de 1 Italie.

On a vu y disparaitre les trones des Antioelms, des Seleucides et des Macedoniens, et les habitants d Antioche ne pensent meme pas a demauder si Archias et Chrysostome sont lies dans leurs murs. On n y trouve pas un lycee, pas un gymnase, pas une ecole quelconque, pas un maitre qui leur apprenne la gloire de leurs ancetres. Si 1 Italie n avait pas con serve la memoire des anciens cciivains de cc pays plein de mysteres, on ne saurait plus rien de son passe.

Le beau ciel de Syrie n inspire plus ni chantres, ni musiciens, ni poetes, et une meme nuit couvre de ses ombres 1 Oronte et 1 Euphrate, le Tigre et le Jourdain. Et cependant on sait que dans les temps recules on y cultivait beancoup la musique, et Juvenal dit positivement dans sa troisieme satire que YOronte de Syrie, en se degorgeant dans le Tibre, porta en Italic une nouvelle langue et de nouveaux usages, et qu il y introduisit la cithare aux cordes obliques et des timbales ctrangeres 2 . Aussi Tite-Live dit-il (liv. 37), apres avoir raconte la guerre des Remains centre le roi Antlochus, qu on commenfa des lors a voir a Rome un grand nombre de joueuses d instruments, et a introduire dans les festins des concerts de musique. Voila comment Parmenion, au rapport de Quinte-Curce, ecrivait

*) Cicero, Oral, pro Archia : Antiochid natus f loco nobili, celebri quondam urbe et copiosd, atque erudilissimis hominibus f libcralissimisque studiis affluenti. 2 ) Jam pridem Syrus in Tiberim defluxit Orontes,

Et linguam, et mores, etcum tibicine chordas Obliquas, nee non gentilia tympana secum.

Juv.Sa<.3. V. 62.

a Alexandra, apres avoir pris Damas , qu il y avait trouve plus de 300 chanteuscs, qui ctaicnt cntretenues par Darius.

Mais re venous a Antioche. Quand on entre dans la ville du cote de Babel-Btilos (porte S. Paul), on remarque que cette porte a la forme d un arc de triomphe ; mais elle est actuellement entouree de buissons et dc broussailles qui en encombrent en grande partie le passage. On 1 appelle porte de S. Paul , parce que le grand apotre des nations y demeura un an, apres avoir convert! a la foi la plupart des habitants, qui erigerent en son lionneur cet arc de triomphe, et se nommercnt les premiers Chretiens i ; c est pourquoi Antioche est si souvent mentionnee dans les Actes des Apotres.

Au dela de cette entree on suit pendant deux heurcs une route pavee a la maniere Romaine et flanquee des deux cotes de toutes sortes d imposantes ruines qui prouvent I etcndue que devait avoir autrefois la cite. On ne voit de toutes parts que des colonnes brisees, des chapiteaux tronques, des pierres sepulcrales, des obelisques, des puits, des citernes, et les fondations des magniiiques palais et des somptueuses demeures des princes d Antioche. Cette partie de 1 ancien emplacement de la ville pent avoir en viron neuf kilometres de longueur sur quatre de largeur. Sur la crete de la montagne qui se trouve au sud de la ville, on aper9oit la grande muraille crenelee que les croises ont construite sous le gouvernement de Boemond, prince de Tarente, d origine normande, de ce Boemond dont le Tasse parle dans la Jerusalem delivree quand il dit : Voyez en Baudouin un homme avide, qui aspire avec ardeur aux grandeurs humaines; voyez Boemond jeter profondement les bases de son nouveau royaume d Antioche 2 . Au nord de cette grande muraille d enceinte coule 1 Oronte qai, formant une ligne presque parallele aux fortifications, baigne les remparts d Antioche. C est encore un nom fameux que celui de VOronte. Ce ileuve prend sa source entre le Liban et 1 Antiliban pres d Heliopolis (ville du soleil) connue sous le nom de BalbeJc, premiere ville de Celesyrie, comme 1 attcste Pline : In ora amnis Oronies natus inter Lilanuni et Antilibanum juxta Ifeliopolm 3 . II descend dans les vallees profondes de la Celesyrie, traverse la plaine des Turcomans et forme un petit lac, long de vingt kilometres ct large de quinze, dans les environs d Antioche dont il prend le nom. De la rasant les murs de cette ville, il passa a Svedic, et se jette dans la mediterranee. (A continuer}.

1 ) Ita ut cognominarentur primum Antiochiee discipuli Chrisliani. ACT. AP.

2 ) Ma vede in Baldovin cupido ingegno Che air umane grandezze intento aspira, E fondar Boemondo al nuovo regno

Suo d Antiochia alti principii mira.

Voir aussi Les Lombards d la premiere craisadc, par Thomas Grossi.

3 ) II ne faut pas confondre cette Hdliopolis avec celle d Egypte situee pres du Grand Caire. Les noms de Balbek et d Hdliopolis sont des mots de langues differentes qui ont a peu pres la meme signification. Les anciens habitants de Balbek adoraient solennellementle soleil sous le nom de Baal : Balbek signifie vallde de Baal; etceux d Heliopolis 1 adoraient sous le nom de Jupiter Hdliopolitain.

AMALES DES MISSIONS FRANCISCAIIVES.

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