‹ Annales des missions franciscaines Volume 3Chapitre 83 sur 107 · PERSE · texte numérisé non relu

PERSE

Du fameux VIEUX DE LA MONTAGNE et cle quelqnes relations des Missions Franciscaines qid parlenl de ce personnage.

Ayant dans la livraison precedeute parle des Assassins, nous croyons utile d ajouter ici quelques mots sur le celebre VIEUX DE LA MONTAGNE, leur chef, qui au temps des Cioisades fit taut de bruit dans le monde.

Entre les divcrses sectes qui divisaient Pislamisme , et parmi lesquelles la politique et Fengouement ou plutot le fanatisme pour nn individu se melaient au dogme , on vit celle d Abdallah acquerir une tres-grande puissance. Ce chef, au lieu de combattre ouvertement le califat, s^entoura des ombres du mystere et etablit une societe secrete qui professait des doctrines heterodoxes, avcc Fintention de faire tomber Ommiades et Abassides, afin de soutenir les pretentions de Mohammed, fils d Ismail, issu du Prophet e du cote de Eatime. Ses partisans parvinrent en effet a tirer de prison Obeidallah Medi, rogarde comme descendant d Ismael; ils Televerent sur le trone a Maadia, puis au Caire, soumettant de la sorte FEgypte aux Eatimites. Ceux-ci par reconnaissance se declarerent des lors pour la secte d Abdullah, et elle put en conse quence tenir tous les lundis et mercredis les REUNIONS DE LA SAGESSE, presidees parle MISSIONXATKE SUPREME. On lui construisit done un vaste palais, qu on garnit de livres et d instruments de matliematique, de maitres, de serviteurs, et d un tresor de deux cent cinquante-sept milles sequins au moins, destines a

pourvoir aux depenses et a Tinstruction. Chacun y avait un libre acces et y trouvait les moyens d ecrire; on reservait meme une place aux femmes dans des logements a part.

Les adeptes passaient a la haute science par neuf degres. Dans le premier, le plus long et le plus ardu, on inspirait au novice une con fiance illimitee dans le MrssiONNAlRE SUPREME, en le i aisant aspirer a la connaissance de la doctrine, qu on ne lui communiquait neanmoins que quand il avait jure de faire et de croire tout ce qui lui serait ordonne. Apres cela, il entrait dans le second degre, ou on lui inculquait la foi aux imans, comme seuls successeurs legitimes du prophete et depositaires de 1 enseignement vrai. Arrive au troisieme, il apprenait, la science du nombre sept, nombre mystique et sacre des cieux, des planetes, des continents, des mers, des bons conseils, des couleurs, des metaux, ainsi que des imans, qui etaient Ali, Hasan, Hosein, Seinolabadin, Mohammed-el Bakir, Giafer, Sadik-Ismael. Dans le quatrieine degre, on lui enseignait comment, a Forigine des choses, Dieu avait envoy e sept legislateurs PAIILANT, cliacun d eux peri ectionnant la doctrine du precedent; ils furent rem places par sept lieutenants, qui s appelerent MUETS, parce qu ils ne se firent pas publiquement connaitre. Les premiers sont Adam, Noe, Abraham, Moise, le Christ, Mahomet et Ismael, fils de Giafer; les seconds, Seth, Sem, Ismael, fils d^Agar, Aaron, Simeon, Ali et Mohammed, fils d lsmael. Dans le degre suivant on expliquait que chaque propliete formait douze apotres charges de propager sa doctrine. Dans le sixieme degre on commencait a exposer les dogmes de la secte, et principalement la necessite. de subordonner LA LEGISLATION RELIGIEUSE POSITIVE A LA PIIILOSOPHIE GENE- IIALE ET LA FOI AU RAisoxNEMENT. Bien convaincu de ces principes, Fadepte montait au septieme degre, ou on lui developpait la doctrine de l\mite, perfectionnee par les oouvres des sages, Quand on Fadmettait au huitieme degre, on Tinstruisait sur la religion positive, des doctrines de laquelle on avait jete en lui la base par 1 enseignement anterieur, de sorte qu on pouvait des lors lui demontrer sans inconvenient QU^IL N EST BESOIN NI DE

DIEU NI DES PBOPHETES ET QITE LA MOEALITE DES ACTIONS, DE MEME QUE LEUll REMUNERATION APRES LA MORT SONT DES REVES.

On le disposait ainsi a s clever au neuvieme degre, ou, une fois convaincu du symbole de la secte : RIEN N EST VRAI, TOUT EST

PEIIMIS, 1 aclepte n etait plus employe par les chefs que comme un aveugle instrument de leurs desseins.

Du Caire les sectaires s etaient deja repandus et multiplies de toutes parts, lorsqu ils se reunirent et se fortifierent encore sous Assan-Sabbah. Get homme, natif du Korasan, avait re9u une education soignee; n ayant point trouve a la cour de Malek-Scia les grands honneurs qu il pensait meriter, il se jeta dans le parti des Fatimites, s attacha a la secte des Ismaelites, et s y assura une faveur telle qu il ne craignait pas de precher en son propre nom des doctrines assez nouvelles. Mais les honneurs qu il obtint a la cour de Mostan-Serbillah, calife du Caire, lui susciterent des envieux qui le firent mettre sur un navire pour le conduire an loin en exil. En cette circonstance une tempete terrible s eleve sur la mer, tous les passagers s epouvantent; seul, Assan-Sabbah reste tranquille : le Seigneur, s ecrie-t-il, m a promis qu il no m arriverait aucun mal! // La tempete calmee, on regarda 1 evenement comme rniraculeux, et tous ceux qui etaient sur le navire devinrent les proselytes de Timposteur. II parcourut ensuite la, Perse en prechant, jusqu a ce qu il s etablit sur le rocher d Alaraut (le uid du Vautour), aux confins montueux de Tlzak et du Dilem. La il ne montra d abord point cTautre intention qu<i d etendre les domaines du Califo du Caire; ma^ s songeant bientot a accroitre sa propre puissance, il resserra les liens qui unissaient les Ismaelites et joignit aux deux classes (les Dacd ou maitres, et les Refik ou proselytes) qu ils formaient, une troisieme classe dont les membres devaient ignorer les secrets impies de la secte et obeir aveuglement; on les appelait Fedawie, c^est-udire se sacrifiant.

Le grand maitre, appele Seigneur ou VIEUX DE LA MOXTAGXT: (Sceik-al-Gebal) ne devait pas etre un prince hereditaire, mais le chef d une association; il etait second e par les grands prieurs (Daail-Kekir}, ses vicaires ou lieutenants dans les provinces de Gabal, Kuistan et Syrie, sur lesquels il exercait sa domination. C est d eux que dependaient les J)aai et les Refik des different s degres; venaient ensuite les Fedawie ou fideles, vetus de blanc, avec des turbans et des ceintures rouges, qui se tenaient autour du grand-maitre pour le defendre ou le venger. Apres le Fedawie on voyait encore, parait-il, des aspirants, on pourrait dire des candidats, qui portaient le nom de Laszich.

An milieu des domaines du YIEUX DE LA MONTAGNE s etendaient des jardins delicieux, d une richesse tout orientale, pleins d arbres, de fleurs, de fruits, de kiosques, ou Fon avait prodigue Yoi , la soie, les tapis, les coussins moelleux, et peuples des plus belles jeunes filles du monde. Le jeune homme dont on voulait faire un Fedawie, enivre d abord par des liqueurs opiacees, etait ensuite traiisporte dans ces jardins, ou, a SOD reveil, il trouvait les seductions les plus variees et mille enchantements propres a lui faire penser qu il avait etc enleve dans le voluptueux paradis promis par le Prophete. Quand, apres avoir assouvi ses desirs et epuise ses forces dans les transports de Fivresse, ses sens commencaient ti se calmer, il se reveillait dans sa premiere chambre, a) ant pres de lui le VIEUX DE LA MONTAGNE, qui Favertissait qu il ne Favait point quitte d une minute, mais qu il lui avait donne un avant gout du Paradis, afin de lui faire sentir quelles delices etaient reservees a ceux qui sacrinaient leur vie pour obeir a leur chef. Aussi ne saurait-on croire avec quel fanatisme les Musulmans pratiquaient cette religion d obeissance qu ils professaient a Tcgard de leurs superieurs : honneur, tourments, vie, tout n etait rieu dcvant un ordre du VIEUX DE LA MONTAGNE.

Quand Gelaleddin cnvoya un ambassadeur pour sommer Assan de lui rendre hommage, celui-ci dit a Tun de ses affides: Egorgele! // Et a un autre : Jette-le par les fenetres! // Et ils obeirent sans mot dire. // Eli bien! ajouta-t-il, il y a soixante-dix mille homines de cette troupe que je puis mettre en branle d ua simple clignement de mes yeux! Nous rappelons ici la scene dont fut temoin Henri de Champagne, lors d une visite qu il fit a ce personnage, qui lui reserva Faccueil le plus honora ble. Sur chacune des tours qui couronnaient le chateau deux BLANCS se tenaient en vedette. Le VIEUX DE LA MONTAGNE fait signe a deux d eutre eux, et ils tombent a Finstant en pieces aux pieds du comte effraye , tandis que leur maitre lui dit froidernent : // Si vous le desiriez, vous les verriez tons mourir de meme, sur un seul de mes signes. >/ Et il ajoutait : // Si vous avez quelque ennemi, faites-le moi savoir, et je vous en debarrasserai. // En effet, le VIEUX DE LA MONTAGNE usait de Faveugle obeissance de ses sectaires , pour satisfaire soit son ambition ou sa vengeance personnelle, soit celles d autrui, en chargeaut ses affides dialler ca et la tuer quiconque

lui deplaisait; de la le nom C^ASSASSINS qu ils avaient pris cle leur chef, ou qui leur venait du mot Hacisse, nom d une herbe dont on se servait pour les enivrer, servit a designer les bri gands et les me ur triers.

Des que le VIEUX leur avait montre sa victime, les FEDA- WIE la mettaient aussitot a mort. Marchant sans s arreter a leur but, ils se glissaient pres de la personne condamnee, soit comme domestiques, soit conmie medecins, astrologues ou orfevres, et bientot, saisissant une occasion favorable, ils Fegorgeaient; puis ils se percaient eux-meines de leur propre poignard. I/un d eux se fait passer pour cadi, et vit sept mois pres de Fakr-eddin-Razi qui avait inaudit les Ismaelites, jusqu a ce que Payant renverse a terre, il le force, un poignard sur la poitrine, a retracter son anatheme. Conrad de Montferrat, marquis de Tyr, ayant eu des demeles avec le VIEUX DE LA MONTAGXE, deux assassins se font baptiser, et restent pendant six mois entiers a ses cotes, faisant semblant de ne s^occtiper qu a. la priere, jusqu a ce que profitant de Foccasion, ils le frappent a mort ; Tun d eux se refugie dans une eglise, ou Yon transporte le prince blesse, et Tlsmaelite se fraie un passage jusqu a lui et le i rappe de nouveau jusqu a ce qu^il expire; le scelerat meurt ensuite avec son compagnon au milieu de tourments affreux sans pousser un soupir !

Les califes de Perse employerent en vain tous les moyens pour reprimer cette secte terrible; car la violence, la ruse, le poignard faisaient disparaitre tous ceux qui pouvaient lui porter ombrage. C est ainsi que le noin du VIEUX DE LA MONTAGNE devint extremement redoutable , a tel point que Philippe-Auguste, par exemple, n osait plus se montrer qu entoure de ses gardes, par crainte de ces feroces ASSASSINS, dont le poignard atteignait leurs ennemis jusqu au milieu de FEurope. Neanmoins il y eut quelqu un dont ce demon incarne eut une certaine peur : nous voulons parler de saint Louis, roi de France. Le fait est trop interessant pour que nous le passions sous silence.

Apres la defaite de ce pieux monarque en Egypte, le VIEUX DE LA MONTAGNE 1 envoya sommer de lui payer un tribut, comme le faisaient deja 1 c-mpereur d Allemagne, le roi de Hongrie, le sultan du Caire et d autres princes. Louis recut

ces messagers en presence des Templiers et des Hospitaliers, ordres respectes meme par les ASSASSINS, et leur repondit par cette fiere declaration que leur maitre n avait qu a envoyer immediatement lui-meme des presents en hommage au roi de France , que sinon , malheur a lui ! Qui le croirait ? Le ter rible VIEUX envoya sur le champ sa propre chemise a S 1 Louis, en lui faisant dire : // de meme que la chemise touche de plus pres au corps que tout autre vetement, de meme il me plait d avoir plus d amitie pour le roi de Prance que pour tout autre souverain. // A sa chemise il avait joint son anneau en or tres-fm, sur lequel son nom etait grave; il entendait par la contracter avec le monarque francais une alliance si etroite quails ne fissent dorenavant plus qu un. De son cote, le saint roi chargea des messagers de lui porter des dons precieux. Au premier rang de ces messagers on voyait le P. Yves , de Tordre des Preres Precheurs , tres-verse dans la langue des Sarrasins. Ce religieux, ay ant remarque au chevet du lit du Yieux de la Montagne un livre ou se trouvaient ecrites plusieurs des paroles que le Sauveur adressa a S* Pierre, lui dit a ce propos : Lisez souvent ce livre , Seigneur ; car il contient de bien belles choses! u Le VIEUX repondit qu il le ferait tres-volontiers, parce qu il aimait beaucoup messire Saint Pierre; qu au commencement du monde Tame d Abel tue avait passe dans le corps de Noe, puis dans celui d Abraham, et enfin dans celui de S* Pierre, quand Dieu vint sur la terre. La-dessus le P. Yves prouva a son interlocuteur que cette opinion n etait point vraie et lui fit entendre des enseignements auxquels le YIEUX n ajouta point foi. Cette anecdote, racontee par Joinville 1 , permet de supposer que les Preres Precheurs et les Preres Mineurs, toujours unis entre eux, surtout dans les pays d Orient et plus encore pres de S fc Louis, ont essaye de penetrer pour donner des missions j usque sur le territoire des ASSASSINS, et nous fait au moins assister a un spectacle bien extraordinaire, celui du terrible VIEUX DE LA MONTAGNE s humiliant clevant saint Louis, meme au moment ou les revers accablaient ce saint roi, et ne dedaignant pas d entamer une discussion religieuse avec un fils de S* Dominique!

>) Pag. 260.

Le VIEUX BE LA MONTAGNE se maintint trente cinq ans dans Finfernale seigneurie que nous avons decrite, ne sortant jamais de sa mysterieuse retraite, se montrant seulernent deux fois par an au haul d une terrasse, et passant le reste du temps dans les exercices d un mysticisme grossier, sur lequel il composait des livres et des traites. Un de ses ills ayant tue le DAI de Kuistan, il le punit impitoyablement de mort, ainsi qu un autre, dont tout le crime etait d avoir goute du vin. II mourut ensuite tranquillement apres avoir partage son autorite entre Kiabuzur-Gomid et Abu-Ali, laissant au premier les troupes et Fadministration, et au second la puissance spirituelle 1 .

l ) Voir Cantu, Jlistoire universellc, tome XI, chap. 3, et Marc Polo, dans son j chap. XXIV.

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