TROISIEME DECLARATION
Comme je priais le Cacique Nicolas Canane, en presence des autres chefs de cette Mission , de me rapporter tout ce que lui avait dit Dominique Cunay, il me repondit ce qui suit : Les sauvages ne voulaient pas venir se fixer dans les plaines de ces Missions du Veni, parce qu ayant fait mourir leur Missionnaire le P. Paul Emile Reynaud, ils avaient grande peur; aussi afin de n etre pas reputes coupables de ce crime, avaient-ils repandu le bruit qu un tigre Favait devore. Non, ce ne fut point cette bete feroce qui le tua, mais bien les Chimanes eux-memes. Ils le pendirent par les cheveux a une poutre pres de 1 escalier qui conduisait a la loge ou je couchais avec Joseph Damien, avant de partir pour San-Borgia; et plusieurs lui en arracherent, jusqu a ce qu il finit par tomber a terre. Vers le soir, ils sonnerent la cloche de 1 eglise pour y appeler le peuple, qu ils dirent ensuite s^etre trouve pendant tout ce temps occupe a peler 1 ecorce des arbres de Chine ; des qu il fut rassemble sur la place , Ignace Yasca cria a tout le monde d entrer, ajoutant qu^on penetrerait ensuite dans le couvent pour s amuser. Entr^s dans 1 eglise, Jes sauvages reciterent. des prieres et entonnerent je ne sais quels chants ; puis le Missionnaire leur precha et leur distribua 1 eau benite, suivant Fusage de tous les dimanches, quand tout-a-coup le neophyte Hyacinth e Cari se leva comme
pour s elancer sur lui? ce dont il s abstint neanmoins, comme cedant a un mouvement de repentir. La ceremonie terminee, le P. Keynaud sortit le premier de Feglise, et derriere lui Domi nique. Celui-ci arriva au couvent avec un autre neophyte, monta sur le faite de la loge ou vous couchiez avec le P. Prefet. Alors le P. Eeynaud lui demanda : // Est-il vrai qu on se pro pose de me tuer? // /> II n est que trop vrai, repondit Do minique, et il y en a deja qui s y preparent. // // Laissez-moi au moins, dit alors le Pere , prier Dieu de me pardonner mes peches et de me recevoir dans sa gloire. // Quand il eut fini sa priere, il se releva et se rendit avec Dominique dans la piece ou les chefs de la Reduction etaient reunis avec beaucoup d autres. Tous Fay ant salue a F ordinaire, il se mit a les avertir de leurs defauts et a les exhorter a travailler a leur amelio ration. En ce moment le neophyte Ignace Yasca fut sur le point de lui tirer un coup de fusil ; s il ne le fit pas, c est qu il avait derriere lui beaucoup d autres Indiens qui Fauraient vu. Mais des que ceux-ci furent retournes chez eux, comme il le leur enjoignit, Hyacinthe Cari le premier, puis Charles Yutcha et d autres fondirent sur le Missionnaire et lui firent a la gorge une profonde blessure, d ou s echappa un ruisseau de sang qui lui baigna tout le corps ; ils lui briserent ensuite la tete , et ils jeterent son cadavre hors de la maison du cote de la cui sine, et la ils lui couperent les mains, les pieds et d autres parties du corps ; pourtant le lendemain, a Finstigation de Do minique, ils lui donnerent la sepulture dans Feglise. Au meme moment ils briserent tous les coffres du Pere, enleverent tout ce qu ils y trouverent et se livrerent ensuite a tous les exces de Tivresse. Le lendemain matin ils tinrent conseil : // Que dirons-nous aux Peres, se demandaient-ils les uns aux autres, afin qu ils ne sachent point que nous 1 avons tue? Certains proposerent de faire accroire que, tandis qu ils abattaient des arbres, Tun de ces arbres aurait dans sa chute ecrase le Mis sionnaire, d autres imaginerent d autres mensonges, et a la fin tous convinrent d affirmer qu il avait ete devore par un tigre. Ici se termine la relation de Nicolas Canane, cacique de cette Mission, telle qu il Fa faite a Dominique Cunay chez les Chimanes, et telle que celui-ci Fa repetee au P. Benigne Bibolotti, ajoutant que, si j etais retourne a San-Borgia, j aurais ete tue,
moi, a force de fleches. Le P. Bibolotti en fit part aussit6t au P. Louis Zaccagni. Tous les bons neophytes qui entouraient ce dernier se disposerent a aller se saisir des assassins apostats ; le P. Louis lui-meme fit interrompre a ses gens les travaux de 1 eglise, et quand ils se furent tous armes de javelots bien affiles , il les accompagna jusqu a Bopi. Mais j arrivai a temps pour qu on n eut plus besoin de nous defendre par de pareils moyens. En foi de quoi, etc. Fr. Paul Mattkieu Cerda, ex-prefet Fr. Louis Zaccagni Fr. Benigne Bibolotti Pascal Ibisque, pour Ignace Caimani, Pierre Chiteca et Nicolas Canane, cacique, lesquels ne savent signer.