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dans la tribune ou ils avaient coutume de chanter, et des quails eurent obei, il se mit a parler avec les chefs de la Reduction et les autres personnes qui Fentouraient; puis, apres une longue conversation, il les congedia, pour qu ils allassent chez eux se coucher. Quelques-uns obeirent, mais la plupart h rent semblant de ne pas avoir compris, et se parlant tout bas entre eux, ils se disposaient a Fassaillir comme des tigres alteres de sang qui epient leur victime. Neanmoins aucun d eux ne bougeait; tous attendaient qu Ignace Yasca ou Cortes lui tirat un coup de fusil; mais la chose n etant pas facile, parce qu il y avait autour du Pere bcaucoup de personnes qui auraient pu etre atteintes, Fassassin dit a haute voix qu il fallait sans plus de retard que tous tombassent sur le Pere et le missent a mort. Et ils obeirent, savoir Hyacinthe Cari le premier, Miare ou Michel le second, Ignace Yasca lui-meme le troisieme, Charles Vutcha le quatrieme, Cauch, pere de Michel le cinquieme, Hilaire le sixieme, Yaire le septieme et Uequene le huitieme. Saisi par ces scelerats, le Pere s ecria : Seigneur, ayez pitie de moi ! // Et des flots de sang lui jaillirent de la gorge et lui inonderent tout le corps, de sorte qu en peu d instants il expira. Les meurtriers non encore satisfaits le tirerent alors hors du convent et le mutilerent en divers endroits du corps, le laissant en cet etat toute la nuit; ils pillerent ensuite la maison, en enlevant tous les principaux objets, et finirent par faire ripaille jusqu au letidemain matin, ou, ayant sonne la cloche et rassemble tout le peuple dans Feglise, ils chanterent le miserere et d j autres prieres, suivant Fusage.
Ils tinrent ensuite conseil pour savoir comment il fallait cacher leur crime, et chacun ayant emis son avis, on suivit celui d Ignace Yasca, et Fon convint de dire que le Pere avait ete devore par un tigre. Mais le neophyte Dominique Cunay dit qu ils devraient au moins lui donner la sepulture, et en effet deux vieux n4ophytes, Chiege et Moijna, Fenterrerent dans Feglise. Quant aux autres, ils se livrerent a la bonne chere toute la journee, et le lendemain matin, Ignace Yasca, Charles Yutcha, Hilaire et Marien se rendirent a San-Borgia avec une lettre ecrite par Fun d eux; ils y furent suivis par Hyacinthe Cari, Miere ou Michel, Coata et Vic, qui raconterent egalement ce que je vous ai rapporte plus haut. En foi de quoi etc., signe :
Fr. Benigne Bilolotti; Ignace Caimani; Pierre Chiteca, Cadqiie ; Paul Ibisque, fiscal.
Lettre du T. R. PERE RAPHAEL SANS, a I Eveque de la Paz, comme conclusion de la precedence relation.
College de la Paz, ce %% Janvier 1863.
ILLTJSTRISSIME MONSEIGNEUR,
Je viens dans cette lettre vous rendre compte, au moyen de la relation que m a envoyee le P. Paul Mathieu Cerda, de 1 horrible assassinat commis, par les neophytes des Chimanes, sur la persoime du P. Paul Emile Reynaud, leur missionnaire, afin que votre excellence agisse de la maniere qu elle jugera convenable pour en obtenir justice.
Mais avant tout je crois devoir votis parler de ce qui a precede et de ce qui a suivi cet attentat. Le premier malheur de la mission des Chimanes, c est que les homines y naissent en plus grand nombre et y vivent plus longtemps que les femmes ; ce manque du sexe necessaire pour soumettre a, temps ces barbares au joug du mariage forcait le P. Eeynaud (c est aussi le cas des missionnaires des Mosatenes) a exercer une vigilance continuelle sur la conduite des jeunes gens, qui ne pouvant avoir une femme legitime portaient le trouble dans les menages, et se livraient a d infames adulteres, jusque sous les murs de Feglise. En verite, il est impossible qu un mis sionnaire zele pour Fhonneur des neophytes et pour le salut des ames tolere de pareils exces , et il faut bien qu il y mette un terme par tous les moyens. Le premier moyen qu employa le P. lleynaud fut de tenir les celibataires constamment occupes pres de lui, en leur fixant des heures dans la journee pour la lecture, pour Tecriture, pour le chant, pour la repe tition en commun du catechisme ou pour d autres lecons, et en leur fixant aussi d autres heures ou ils travaillaient le fer et le bois, ou ils s occupaient a la culture de Forge et a la preparation du sucre et du sel. En outre, afin de les preserver de toute com munication avec les negociants etrangers, qui apportent toujours rimmoralite dans les Reductions, il permettait en particulier aux jeunes gens dialler peler dans les forets les arbres de Chine dont Tecorce leur procurait une assez grande ressource dans leurs besoins, sans que neanmoins ils negligeassent le catechisme et les autres exercices religieux dans les heures de repos, afin qu ils s affermissent et se maintinssent dans la
sainte crainte de Dieu, surtout au milieu des forets ou ils subissent plus qu ailleurs 1 empire de leurs instincts feroces. Mais un pareil systeme, absolument exige par les interets de la mission, deplaisait a quelques mediants que la fougue des passions, irresistibles clicz les sauvages, excita a. se defaire du Pere, afin de vivre librement a la manicre des animaux. Ce furent specialement deux families, celles de Bre et de Zeo, qui, poussees par Fenfer, concertercnt le plan d un attentat affreux, auquel neanmoins le P. Reynaud sut plasieurs fois echapper, grace a. sa vigilance. II etait tellement convaincu qu elles avaient forme contre lui des desseins hostiles qu il les exorcisa deux fois, comme il Fa marque lui-meme dans le Paroissial, ou il parlait du danger auquel il se voyait expose, et de Foffrande de sa vie qu il faisait a Dieu : animam suam flat pro ovibus suis. Aussi puisames-nous une grande consolatiou, au milieu des profonds regrets que nous causa sa perte, dans la certitude ou nous etions qu il n^avait point ete pris au depourvu et que Dieu avait accepte le sacrifice que son serviteur lui faisait de sa personne pour le salut de ces barbares. Je dois vous dire ici qu ils avaient resolu de me donner egalement la mort ainsi qu au P. Cerda, dans le cas ou nous aurions decouvert leur crime en exliumant la victime; mais ayant evente leur complot, nous nous contentames de planter une croix sur la terre encore fraiche de la fosse dc Fini ortune Per-e Eeynaud. C est ainsi que le Seigneur nous a preserves de la mort, et que nous avons pu nous en aller sains et saufs, mais le cceur profondement afflige a la vue de Feffroynble de pravation d un peuple que nous esperons rendre bientot tout a fait chretien.
Apres vous avoir indiqu6 le pretexte dont 1 enfer se servit pour porter ces barbares a donner la mort a, leur Pere, je vais vous signaler les funcstcs effets qui s ensuivirent. D abord c*e que j avais prevu lors de ma premiere visite se verifia : c est que naturellement enclins a la vie sauvage, et plus encore depuis le crime qu ils avaient commis, ils ne tardcraient point un instant a s enfoncer de nouveau comme Cai n dans les fo rets, et qu ainsi toutes les peines que nous avions prises, tous les sacrifices que nous avions faits pour les amener au genre de vie d un peuple chretien et a la civilisation, scraient malheureu-
semenfc perdus, C est pourquoi, malgre de si graves perils, j allai les visiter, seconde a merveille dans mon entreprise par ^excellent Pere Cerda. , qui connaissait leur langue et avait diija etc leur missionnaire, .. et je les engageai, avec beaucoup d instances, a venir se meler a Fune de nos missions des Mosatenes, ou a former un village a part sur les rives du Vein , tandis que, s ils restaient la ou ils se trouvaient, ils seraient abandonnes, notre college ne pouvant leur envoyer ni missionnaires ni secours. Mais ils ne surent point se decider a suivre nos conseils, bien que nous n ayons point perdu tout espoir de reussite. En eft et, le meme P. Cerda m ecrit que plusieurs se sont presentes a Sant J Anna avec Tintention de s y fixer, et de son cote le P. Jesiiald Macheti m a mande que onze autres families se sont rendues a San- Borgia; lesautres se sont refugiees dans les montagnes, de sorte que la mission parait ruinee ou du moins dispersee.
Mais ce qui doit surtout appeler ^attention du gouvernement, c est la conduite scandaleuse que les Chimanes ont tenue depuis que je les ai visites. Je leur avais vivement recommande de ne point abandonner la priere, de soigner Feglise et les objets de la sacristie. Eh bien! ils ont ose se presenter a San-Borgia avec des lambeaux de chasubles, n ayant point honte de dire quails avaient tue le Pere et bu de la cicha dans les calices! Afin de prevenir le renouvellement d un si enorme sacrilege, j^ai charge le P. Cerda d aller, en prenant les precautions qu il jugera necessaires, recueillir les vases et ornements sacres de cette mission, ainsi que les livres du Pere Ileynaud, en emmenant a son retour les neophytes qui voudraicnt le suivre. Mais de peur que de pareilles iniquites ne se commettent dans d autres Reductions, je supplie votre ex cellence Reverendissime de s entendre avec le gouvernement pour que le chef politique de Mojos punisse severement les coupables. Je dis le chef politiqne de Mojos; car si Ton veut proceder avec les lenteurs interminables des formalites legales ordinaires, ces sacrileges resteront impunis, tandis que la repe tition de crimes de ce genre exige une prompte satisfaction, pour sauvegarder les droits de la morale, de la religion et de la justice. Au fait, ce n est pas le premier assassinat que ces sauvages ont commis : ils ont deja, il y a vingt ans,
essaye d oter la vie au cure Cortes y Villavincencio, et comme ils ne reussirent pas dans leur projet, ils tuerent en sa place un francais, son compagnon, comme ils avaient deja fait perir plusieurs sujets de la meme nation qui etaient alles explo rer la route de San-Giuseppe, village peu eloigne.
J espere done que votre excellence voudra bien communiquer ma presente lettre, avec les renseignements qui 1 accompagnent, au gouvernement qui, je n en doute pas, comprendra par mon expose de la situation que dans une affaire si grave il n y a point de temps a perdre. Autrement j aurais tout lieu de craindre que nos Peres ne renoncassent a ces missions, et que la barbaric ne reprit tout son empire la ou nous avons prodigue nos sueurs aim d etablir la religion catliolique et de former un peuple qui fut plus tard fidele a la Republique.
Sur ce, je me redis de votre excellence Eeverendissime le tres-humble chapelain et serviteur,
PR. EAPHAEL SANS, Min. Obs.,
Prefet des missions. /
Deux lettres du P. PAUL EMILE EEYNATJD, que nous piMwns comme monuments precieux qui nous sont restes de ce martyr de la charite, mort pour le salul des sauvages qu il gouvernait.
Ire LETTRE.