CHER AMI
C est a la hate et en derobant bien vite quelques minutes a mes occupations, pour satisfaire a votre ardent desir de connaitre les triomphes que la religion catholique obtient s tu la terre, en ramenant dans le bon chemin des hommes plonges dans Ferreur et dans ^intemperance, que je vous adresse une courte relation de tout ce que le Seigneur a daigne operer au moyen de mon humble personne.
En compagnie de rExcellentissime eveque de Leon, Mgr D. Joseph Marie Diaz de Soliano, |e suis parti, eomme vous le savez, de cette ville le 19 octobre, pour me rendre a Cuateque, et de la ici, en administrant le sacrement de la confirmation dans tous les lieux habites, quittant et reprenant a chaque instant un cheval, surtout le dernier jour, dans des chemins extremement difficiles et scabreux, de telle sorte que le soir nous n avions presque plus la force de nous tenir. Mais en verite nous trouvions une ample recompense de nos peines dans les larmes d attendrisseinent, Fenthousiasme, le respect, la veneration avec lesquels nous etions accueillis partout, au milieu de vivat continuels pour notre tres-saint Pere le pape Pie IX, chef supreme de FEglise, pour Vepiscopat, puis specialement pour moi et mon coinpagnon Mgr de Soliano. Ces vivat allegeaient nos fatigues et fortifiaient notre faiblesse comine un baume celeste. Le croiriez-vous ? D une montagne toute couverte de neige, distante de Cuateque d au moins huit lieues
jusqu a cette ville, nous avons marche sous des arcs de triomphe, au son d instruments de musique qui se repondaient sans interruption, au bruit des decharges de grenades, de mortiers et de fusils, tel qu on n en avait jamais entendu de semblable, accables d un deluge de fleurs, jusqu a ce que nous fumes entres dans Feglise, ou nous entonnames le Te Deum.
Voila pour le premier jour. Le lendemain, quand nous eumes, mon compagnon et moi, celebre la sainte Messe, nous nous installames Fun et Pautre au confessionnal, nous entendimes des confessions toute la matinee, et apres avoir bien explique au peuple en quoi consiste le sacrement de la confirmation, les effets qu il produit, et quelles dispositions sont requises pour le recevoir dignement, nous commencames a 1 administrer, au milieu d uue foule immense qui ne se contenait pas de joie; car aucun eveque n etait jamais venu dans cette ville.
j^ous passames ainsi deux jours vraiment comme en paradis; mais le lendemain (c etait le 23) nous fumes troubles par une mauvaise nouvelle : on nous annoncait Fapproche des de magogues. Impossible, elver ami, de vous decrire ce qui arriva en ce moment; ce fut une confusion telle qu on se serait cru a la fin du monde. Car des que le peuple se fut apercu que nous nous disposions a partir sur-le-champ, pour ne point tomber entre les mains de ces brigands , toute cette multitude , hommes, femmes, jeunes gens, vieillards, enfants, riches, pauvres, de tout age et de toute condition, se serra autour de nous en sanglotant et en nous conjurant de ne point Fabandonner : // Quand les diables viendraient, disaient-ils, il ne vous sera fait aucuu mal, avant que nous-memes nous ne soyons tous tues et mis en pieces. / Neanmoins ne voulant pour rien au monde faire couler une seule goutte du sang de ces pauvres gens, nous les rassurames de notre mieux, et resistant a leurs larmes, nous persistames dans notre dessein. Mais ils nous suivirent sur la route par troupes nombreuses, criant a travers leurs sanglots : // Non, nous ne retournerons pas en arriere, tant que vous ne nous aurez pas confesses et confirmes. // Tous nos efforts pour les engager a retourner chez eux furent inu tiles; il nous fallut done les contenter au milieu du chemin, malgre le danger de quelque sinistre incident, qui, Dieu merci, n arriva point. Ainsi, tantot marchant, tantot nous arretant pour
confesser, nous avions fait cinq lieues, quand un courrier vint nous apprendre que les ennemis s etaient eloignes, et que par consequent nous devions retourner aussitot a Cuateque. Mais mon bien aime confrere, FExcellentissime Mgr Soliano, avait besoin de regagner Mexico; nous nous separames done en ce moment non sans larmes et sans une profonde emotion, surtout quand ce saint prelat, descendu de cheval et agenouille devant moi, exigea que je le benisse ; a mon tour je demandai sa benediction, pour y trouver une nouvelle force dans mcs travaux apostoliques, si heureusement inaugures dans sa compagnie.
Apres I avoir quitte, je repris la route de Cuateque, a la grande satisfaction du peuple qui se rejouissait de mon retour, autant qu il regrettait que Mgr Soliano ne m eut plus accompagne. A peine eus-je mis le pied dans la ville, au son des cloches et des instruments de musique, et a travers de nouvelles nuees de fieurs, que je fus ramene dans la cathedrale , pour y chanter le Te I)eum en action de graces de ce que le Seigneur nous avait sauves des ennemis dont nous avions ete menaces.
Je me remis ensuite a confesser, a precher et a confirmer jusqu au l er novembre inclusivement, si bicn que 4,927 personnes s approcherent du tribunal de la penitence et 10,800 recurent la confirmation. Comble de benedictions de ce peuple, je me dirigeai alors vers Zacualpan , localite qu un eveque n avait point visitee depuis soixante-dix ans, et dans le peu de jours que je m y arretai avec les pretres qui m^accompagnaient, nous pumes, en nous installant au confessionnal depuis le matin jusqu a 10 lieures du soir, faire participer plus de trois mille fideles au sacrement de la penitence, et j en confirmai plus de sept mille. De Zacualpan je passai a Istapen della Sal, puis a Tecoaloga, a Tenaniengo, a Malilalco, a Chalma, a San- Francesco, a Tepejojuca, a Tenango, a Santiago, a Eiangnistengo, a Calimalla, a Ocolloacas, et en beaucoup d^autres lieux ofi j^etais appele et ou il me fut donne d operer partout un grand bien. Aussi en aurais-je visite> encore un plus grand nombre, si Fennemi ne s etait en ce moment approche de Toluca. Oh! non, la foi catholique ne s^est point eteinte parmi les habitants du Mexique; car jusqu ; ici je n ai marche que sous des arcs
de triomphes x au son des instruments de musique, an milieu des decharges de Tartillerie , a travers des nuees de fleurs ; on ne voyait de toutes parts, dans les villes, dans les villages et le long des chemins qui menent d un lieu a un autre, que des inscriptions d honneur, dictees par un enthousiasme extraordinaire.
Mais je dois faire tine mention speciale du spectacle qu offrit Tenango : Id, sur un char de triomphe occupe par un essaim de candides enfants, les habitants imaginerent de representer le Chef supreme de 1 Eglise, entoure de cardinaux, d eveques et d autres prelats, et les magistrals municipaux me prierent de vouloir bien suivre avec eux ce solennel cortege, au milieu d une multitude immense, qui ne cessait d applaudir par les plus vives acclamations a cette manifestation religieuse, jusqu a. ce qu enfin, en arrivant a Teglise, on y chanta le Te Deum avec des transports de ferveur indescriptibles. On entendait cette hymne retentir dans les eglises de tous les lieux par lesquels je passais, meme quand je ne pouvais m y arreter. Mais il me serai t impossible d entrer clans tous les details de mon voyage; car je n en finirais pas. Qu^il vous suffise done de savoir, en resume, a la gloire de Dieu et de notre sainte reli gion, que durant les deux mois et huit jours que j ai passes hors de la ville de Mexico, j ai confesse moi seul plus de quatre mille personnes, et administre a plus de cinquante mille le Saint Sacrement de la Confirmation; et quoique ma sante en ait assez souffert, je suis decide, dusse-je en mourir, a continuer mes travaux apostoliques, afin de reparer tout le mal cause au Mexique par les ennemis du catholicisme.
Mais ce qui m encourage, c^est de pouvoir vous affirmer que, grace a Dieu et a la puis sante protectrice de ces contrees, la Vierge de Guadalupe, le virus de Timpiete ne s est pas encore inocule dans le cccur du peuple Mexicain; aussi ai-je vu, partout ou je suis alle, la population desirer ardemment les Missions; je recois aujourd hui meme des temoignages de ces sentiments de la part des cures et de plusieurs habitants de San-Bartolommeo et de San-Pietro Ascaputral tonga, qui, sachant que j^ai appartenu au college apostolique de la tres-Sainte Vierge de Guadalupe de Zacatecas, me supplient de me joindre a quatre religieux de ce couvent pour aller moi-meme consoler les fideles
de ce pays, et je me propose de les satisfaire. Fasse le ciel que cette restauration si bien commencee de la religion catholique au Mexique s accomplisse sur tons les points d une maniere durable, et qu il me soit ainsi bientot donne d amver au poste que m a assigne le Chef supreme de FEglise, c est^a-dire a Tamaulipal , puis , avec le secours de la grace divine , d y recueillir les memes fruits spirituels qui consolent ici tellement
mon cceur !
Je termiae en faisant mille vrcux pour votre bonlieur, et en vous priant de ne jainais m oublier dans vos prieres.
Votre tout affectionne", PR. FRANCOIS, eveque de Caradro, Yicaire ajoostolique de Tamaulipal.