‹ Annales des missions franciscaines Volume 4Chapitre 9 sur 73 · LES COMANS · texte numérisé non relu

LES COMANS

Nos lecteurs n ont pas oublie que les Comans, chasses de leur territoire par les Tartares, s arreterent dans la Hongrie, ou ils demanderent asile au bon roi Bela IV qui la gouvernait. Ce prince les accueillit avec une extreme bienveillance , et cliargea les .Ereres Mineurs et les Ereres Precheurs de les instruire dans la foi chretienne, pour leur accorder ensuite le saint Bapteme. De fait ces religieux en eurent bientot gagne un tres-grand nombre a Jesus-Christ 1 . Malheureusement Feffroyable irruption des Tartares en 1241 vint interrompre le cours salutaire de cette belle Mission. Erederic d^Autriche acoourut dans ce danger au secours de Bela; mais voyant les Hongrois fort irrites et jaloux des Comans que leur rnaitre favorisait, il repandit le bruit que Bela avait appele a dessein les Barbares pour ravager leur pays. C en fat assez pour que les Hongrois missent a mort le roi Cutene, et pour que, de leur cote , les Comans prissent les arraes centre eux , en se joignant tout de bon aux Mogols, auxquels ils servirent de guides, quand ceux-ci surprirent le camp ennemi et y massacrerent plus de trois cent mille personnes, dont deux archeveques, trois eveques et beaucoup de seigneurs.

L histoire ne nous fournit pas de documents qui nous per-

J ) Annales, !" ann^e, 4 C livr.

mcttent (Taffirmer que, quand les Tartares se furent retires de la Hongrie en laissant la place libre a Bela, qui apres sa defaite s etait refugie dans les lies de FAdriatique jusqu a ce que Forage fut dissipe, les Freres Mineurs aient recommence immediatement u evangeliser les Comans revenus dans les cantons que leur avait assignes ce prince; elle nous dit seulement que la population se trouva, apres les vicissitudes de la guerre, beaucoup plus forte chez ce peuple aventurier que chez les Hongrois, de telle sorte que, voulant avec raison empecher les Comans de profiler de cette circonstance pour se choisir un roi particulier, Bela sc mit a les gouverner lui-meme, en les incorporant aux naturels de son pays. Que d ailleurs les Franciscains aient entrepris de nouveau de les evangeliser, c est ce qui resulte clairement d une lettre du pape Nicolas III adressee en 1278 a leur ministre Provincial de Hongrie, et ou il est parle expressement de cette Mission. La reproduction de cette lettre presentera, croyons-nous, quelque interet, apres que nous aurons jete le plus rapidement possible un coup d ccil sur quelque s evenenients de ce royaume auxquels elle se rapporte.

Or, il faut savoir que, autant Bela IV et apres lui son fils Etienne IV deployerent de zele pour la conversion des Comans, afin d^en faire un seul peuple catholique avec leurs sujets, autnrit Ladislas IV, qui, a peine age de dix ans, monta, en 1272, sur le trone d Etienne son pere, se montra indigne d^eux. Gat6 par sa mere, dit Cantii, ce prince se livra aux caprices de celle qui savait le flatter et accorda toutes ses faveurs aux Comans d ou elle sortait, en adoptant jusqu a leurs usages et leur costume : alors ILS RETOMBERENT DANS I/IDOLATRIE ET

IlETABLIRENT LEUR ANCIENNE DIVISION EN SEPT TRIBUS COM- MANDEES CHACUNE PAR TIN CHEF, AU MEPRIS DE LA NATIONALITY

ET DE LA RELIGION DES HoNGROis 1 . Quand ces faits vinreiit a la connaissance du Vicaire de Jesus-Christ, le pape Nicolas, on ne saurait dire combien il s en affligea, soit a cause des consequences funestes qu ils auraient pour la religion, soit dans la prevision des querelles intestines qui allaient bouleverser la Hongrie plus que ne 1 avaient fait les ravages exerces par les Tartares. C est pourquoi, afin de detourner tous ces malheurs des leur premiere apparition, le Souverain-Pontife se hata des la premiere annee de son regne (en 1278) d^envoyer en

1 ) Uistoire univcrsellc, tome XII, chap. 22.

ambassade a ce prince Philippe, eveque de Permo, qui devait Fexhorter a s affranchir d une aveugle affection pour les Comans, et a travailler plutot a les convertir a la foi du Christ, en changoant, en cas de besoin, leur residence, en les gagnaiit par la concession de quelques privileges, et en leur permettant, par exemple, de porter la costume qu ils voudraiemt avec la tete rasee et la barbe courte 1 . Et a la verite Ladislas, d abord docile aux conseils de Philippe, publia un edit solennel ou il reconnaissait que la Hongrie avait recu de la seule Eglise Romaine, en meme temps que les lumieres de la foi, la dignite royale, en la personne du roi S* Etienne, aieul du prince regnant, et en out.re, qu il avait lui-meme promis sous la foi du sermenfc de maintenir et de faire observer dans ses 6 tats cette meme foi ainsi que la liberte de 1 Eglise, les constitutions de ses predecesseurs et les bonnes mceurs, puis enfm d assurer au Legat du Saint-Siege la protection de la puissance seculiere, afin de contenir les heretiques et meme de les eloigner de son territoire. De plus, ajoutait-il, nous avons garanti par notre parole que nous observerions les articles suivants, acceptes par Uzuc et TOLOX, chefs des Comans, au nom de toutc la nation. D^apres ces articles, tous les Comans non encore bap tises, de 1 un et de Fautre sexe, qui voulaient recevoir le bapteme et les autres sacrements, devraient croire et observer tout ce qu enseigne la Sainte Eglise E-omaine, en renoncant tout a fait au culte des idoles et aux rites pa iens. En outre, ils devraient abandonner les hauteurs , leurs tentes et leurs maisons de feutre, descendre dans la plaine pour se fixer dans des villages et des habitations stables, et se conformer entierement aux usages des chretiens 2 . C est, encourage par Fespoir que le roi Ladislas tiendrait sa parole quant au gouvernement et a la conversion des Comans, que le pape Nicolas ecrivit, comme nous venons de le dire, au ministre Provincial des Freres Mineurs de Hongrie une lettre extremement pressante par laquelle il Fexcitait a se consacrer a Foeuvre de cet apostolat que ses freres avaient commence, avec de si heureux presages de succes et sous la benediction si evidxmte du ciel. Yoici cette lettre : // Au ministre Provincial de 1 Ordre des Treres Mineurs

1 ) Idem. ibid.

2 ) Raynaldi, annees 1278 et 1279; et Fleury , Ilistoirc ecclesiastique, liy. LXXXYir.

du royaume de Hongrie. Les effets merveilleux de votre vertu et de votre activite, ainsi que du zele des autres Ereres de votre Ordre, repandent un parfuin qui est arrive jusqu a nous. Ils nous remplissent de joie efc nous font esperer que votre sollicitude tend de plus en plus a gagner des ames a Jesus-Christ par la puissance de la parole et de Texemple. C est pourquoi pleinement confiant en vous, nous recommandons a votre prudence, par 1 autorite de la presente lettre, de vouloir, de concert avec quelques discrets de votre Province, envoyer aussitot vos Ereres pour precher la parole de Dieu aux Comans dont, parait-il, le cceur est tout dispose a embrasser la foi catholique, et nous vous accordons a vous et, par votre entremise, a ceux de vos religieux QUI SE SONT DEJA RE>mus SUR LES LIEUX, ou qui s y rendront par la suite, le pouvoir de baptiser, avec les ceremonies employees par FEglise Romaine, tous ceux des Comans qui viendront a se convertir 1 . // Cette lettre prouve deux choses fort honorables pour FOrdre des Ereres Mineurs. La premiere, c est que, en quelque lieu qu ils se trouvassent comine Missionnaires, chez les peuples fideles ou infideles, ils travaillaient au salut des ames avec un zele vraiment apostolique; voila pourquoi il s exhalait en quelque sorte de leurs sueurs comme une senteur d ; une suavite celeste, qui allait rejouir le cosur du Vicaire de Jesus-Christ, quand du haut du Vatican il portait les regards de la sollicitude apostolique sur toutes les nations de la terre, destinees a devenir un jour ou Tautre un seul troupeau sous son gouvernement pastoral. La seconde , c/est que des avnnt 1278 ils avaient repris leur Mission pies des Comans; car la lettre ci-dessus citee ne fait que les exciter a lui donner une nouvelle impul sion et de nouveaux developpements , a raison des bonnes dispositions du roi Ladislas et des chefs des Comans, peuple encore en partie barbare et paien, afin de pouvoir obtenir leur entiere conversion. Or, que les Ereres Mineurs aient utilement repoudu a cet appel si honorable du Souverain-Pontife, nos lecteurs peuvent bien ne pas en douter devant les eloges que le Chef de l Ei2rlise donnait a leur activite extraordinaire et incessante ;

et certainement, elle aurait des lors ete couronnee d un succes cornplet, si Ladislas n avait pas, manquant a ses serments ,

*) Voir Wadding, ann(?e 1278; de Gubernatis, dans son Orbis Scraphicus^ tome 1", els missionibus antiquis 3 Uv. I", chap. 4.

dissous avec une audace inouie le concile que le legat du pape avait assemble a Bude 1 , et si, ne se contentant pas de protester centre ses decrets et de refuser de lui obeir, il n en avait meme detourne les autres par la menace de chatiments severes. Par suite de son excessive faiblesse pour les Comans, dont il s etait de nouveau fait comme 1 esclave, il poussa son impudence sacri lege jusqu a prendre parmi eux plusieurs concubines, les amenant ainsi lui-nieme, ou plutot les excitant a retomber dans leur ancienne idolatrie et dans la dissolution de leurs moeurs barbares. On ne saurait douter que les Preres Mineurs n aient cherche a lui faire comprendre Fenorrnite de sa rechute et a Ten relever, comme tenta egalement de le faire le pape Nicolas en ecrivant u ce sujet a Charles, roi de Sicile, dont Ladislas avait epouse la fille, ainsi qu a Rodolphe, roi des Bornains, meme a la reine sa femme, aux eveques et aux principaux seigneurs Hongrois 2 . Mais le malheureux, un moment reveille a grand" peine de sa lethargic, ne tarda point a se replonger dans ses premiers desordres et alia jusqu a abandonner sa propre femme pour se jeter plus que jamais dans les bras de ses concubines comanes. Or, demande ici De Gubernatis , que pouvaient faire les Freres Mineurs avec tels hommes et dans un pareil etat de choses 13 ? En effet, frappe d anatheme par le legat Philippe, Ladislas ne craignit pas de le menacer de mort et de le chasser de son royaume! II est vrai qu au moment ou il se livrait a tous ses exces et a toutes les fureurs, les principaux de la nation, animes d^un juste zele, en arreterent le cours et le jeterent en prison, ou il parat rentrer en lui-meme et revenir a des sentiments d honnetete, de justice et de religion. Mais ce changement ne fut pas durable; il ne dura guere que de 1282 a 1286. Alors on vit Ladislas se pervertir a un tel point que non-seulement, toujours domine par les Comans, il enferma dans une prison 1 excellente reine sa femme, mais qu il s entoura de Sarrasins et de Turcs dont il adopta les usages et dont peu s en fall lit qu il n embrassat meme la religion. Aussi la mine complete du royaume de Hongrie, jadis si florissant et alors si malheureux, paraissait-elle imminente, et le nom du souverain etait ex^cre de toute la nation 4 . Nean-

*) Fleury, Hist, ecclts., liv. LXXXVI, et Rohrbacher, liv. LXXVI.

1 ) Orbis Seraphicus, loco citato.

~) Id. Ibid. *) Ibid. 7.

moms le pape Honorius IV lui adressa en 1287 une lettre pathetique, bien propre a le reveiller et a le faire sortir de ses egarements; il 1 y exhortait a rappeler aupres de lui son infortunee compagne, a rompre ses rapports avec les infideles, a mener une vie digne de ses saints ou glorieux ancetres; il allait jusqu a le menacer, en cas d obstination, de faire precher centre lui la croisade par Farcheveque de Strigonie, comme on le faisait a cette epoque contre les paiens, avec lesquels Ladislas s etait allie 1 .

Malheureusement ce ne furent encore la que des paroles jetees au vent; en consequence, le pape Nicolas IV donna Fannee suivante suite a ces menaces et ecrivit des lettres dans ce sens aux magnats de Hongrie, de Pologne, d Esclavonie, au due (TAutriche, a Venceslas de Boheme et a Rodolphe, roi des Eomains 2 . Mais voulant en meme temps essayer une derniere fois de la clemence, il envoya dans ces regions, en qualite de missionnaires, un certain nombre choisi de pieux et doctes Preres Mineurs et Freres Precheurs, charges de recourir a tous les moyens possibles pour rappeler le pauvre prince a des sentiments raisonnables, tout en s efforcant de gagner a la foi chretienne les Comans et les autres peuples infideles leurs voisins.

Ann de les mettre a meme de remplir une si grande mis sion, il les investit de pouvoirs et de privileges extraordinaires, par une lettre absolumen^ semblable a celle qu Alexandre IV donna en 1258 aux Franciscains, qui entreprenaient d aller evangeliser tous les peuples de la terre. Helas ! le pape Nicolas echoua dans toutes ces tentatives, et en 1290 la vengeance du ciel fondit sur les coupables. Lorsque Ladislas, mettant le comble a ses fautes, eut fait traitreusement perir Andre, son propre frere, Dieu permit que trois des Comans auxquels il s etait si honteusement livre, a son prejudice autant qu au leur, irrites de 1 outrage qu il leur avait fait a cause de leurs femmes, le tuerent au milieu de sa tente 3 . Ce mauvais roi disparu, on vit cette mission catholique prosperer de nouveau, et nous en rapporterons en son lieu les heureux progres.

J ) Raynaldi, annee 1237.

2 ) Id. annde 1288. 3 ) Voir de Gubernalis, dans son Orb. Seraph, looo citato; Spondanus, ann^e 1290, n* 7, et Raynaldi, ibid.

DEUXlfeME PAETIE. HISTOIRE

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