MON CHER PERE PROFESSEUR
Beaucoup de calamites accablent cette annee notre pauvre po pulation; la plus grande de toutes est la disette causee par la la longue et desolante secheresse de Fannee derniere; puis la maladie du betail grand et petit qui formal t la principale res-
source de nos gens. Ajoutez a cela des impots cleja exorbitants et que cependant on continue a augmenter par Pinjuste repar tition qu on en fait, et vous verrez a quelle deplorable etat est reduit ce malheureux pays. Quant aux contributions, il suffit de savoir qti un paysan chretien, dont tout P avoir s eleve a peine a 350 florins, rst oblige de payer au gouvernement 40 flo rins, outre la dime de tons Ics produits du terrain, et a ses maitres le tiers ou meme en certains endroits la moitie de ces produits, tandis que les proprietaires musulmans, dont les biens sont evalues a plus de 6,000 florins, paient a peine 30 florins au tresor public. Ce n est pas tout : les pauvres agriculteurs Chretiens qui seuls travaillent, a leur grand prejudice, a la construction des routes qu on ouvre de Metkovic a Mostar, et de Mostar a Sarajevo en Bosnie, ne recevant par jour pour remuneration de leurs fatigues qu une oJce de farine souverit melangee avec du sable finement rnoulu ; il en resulte que, comme ils s en nourrissent ct se couchent ensuite en plein air dans les boues de Gabela, ils contractent de tres-graves mala dies. La petite verole et une espece de fievre gastrique, dite ogani t et causee par des froids extraordinaires, ont fait aussi et font encore des ravages effrayants. Nous avons perdu ces jours derniers deux de nos confreres, le P. Nicolas Anic et le P. Arise Vlasic . ce dernier revenu d ltalie. comme vous
le savez, il y a trois ans a peine. Enfin c a ete pour nous un grand malheur d etre restes sans eveque, puisque depuis la inort de notre digne Mgr Raphael Barisic, nous n avons perponue qui puisse proteger Icp interets des catholiques dans les conseils tenus chez le pacha gouverneur, conseils ou d ordinaire nos cveques ont des premiers la parole. Esperons que le Seigneur nous consolera bientot par la nomination d un autre excellent pasteur.
Apres ces tristes nouvelles il m est doux de vous dire quelque chose de nature a rasserener un peu votre occur. D abord je vous apprendrai que nous sommes enfin en possession du jardin d Ali-pacha, que le Sultan nous a donne dans la ville de Mostar, et dont les gouverneurs ont taut cherche a nous priver ; c est la, qu a Fautomne dernier on a pose la premiere pierre de 1 eglise catholique en construction. On a vu assister a la cerejnonie, considerec comme civile, le repr6sentaut du commissaire
extraordinaire du gouvernement qui est une creature cVOmer- Pacha, et qui a voulu voir de ses propres yeux Toeuvre mise en train, ainsi que les consuls des puissances etrangeres et plusieurs employes du gouvernement, tous en grand costume; puis, quand la pierre fondamentale eut ete benie par un de nos Peres assiste de six autres, tous les spectateurs, mahometans, catlioliques et schismatiques la pousserent de leurs propres mains dans la fosse creusee a cet effet par les macons. Nos jeunes eleves avaient ete exerces d avance et ranges en ordre pour recevoir et complimenter les personnages presents. Voila comment, apres un petit discours analogue aux circonstances, se termina cette ceremonie solennelle, qui atteste jusqu a quel point 1 auguste Sultan entend pratiquer la tolerance des divers cultes. Ainsi, apres quatre siecles de persecution une eglise catholique s elevera dans cette ville habitee par des musulmans fanatiques, qui, ayant vu quelles peines les fonctionnaires du gouvernement se sont donnees pour cette construction , commencent a s y resigner, et n osent plus nous molester. Nous tachons done de reunir les rnateriaux dont nous avons besoin, et nous comptons sur les secours charitables des pieux catholiques des pays Chretiens ; sans cela il nous serait impossible de mener a bonne fin notre entreprise. Le premier de tous, le Sultan a daigne gracieusement y contribuer par le don de 25,000 piastres turques. De plus, quand nous avons prie le gouvernement de nous procurer un local et un maitre de langue turque pour mettre les jeunes gens en etat d occuper plus tard quelque emploi public, il a bien accueilli notre demande et s esfc meme engage a payer le local, le maitre et les livres necessaires. Tout cela est un veritable triomphe pour notre sainte religion dans ces contrees, et un triomphe d autant plus grand que Dieu nous envoie salulem ex inimwis nostris. Dernierement nous avous jete les yeux a Brotuo sur un lieu appele Cerin, ouse trouvait jadis un de nos convents, et nous avons adresse une supplique an gouver nement avec Tespoir d obtenir ce terrain et d y batir une maison paroissiale et meme, avec 1 aide des gens de bien, une eglise.
Et vous saluant je me redis
Votre tres-affectionne, Fr. A. S. Miss, apost. Min. Obs.
Sirold-hrig , 28 mars 1864.