‹ Annales des missions franciscaines Volume 4Chapitre 55 sur 73 · LA MILICE · texte numérisé non relu

LA MILICE

Les evenements de Fhistoire des Califes et de 1 empire Ottoman ont souvent change les conditions de leurs institutions militaires, et suivant le pro-grcs des siecles, elles ont pris en Turquie les regies de discipline communes aux autres pays, jusqu au point de finir par adopter comme aujourd hui, les ordonnances, les exercices et meme la marche militaire des troupes de la plus illustre des nations civilisees, la France. Loin toutefois d abandonner certains usages inherents a leur genre de vie, les Turcs concilient ceux-ci et ceux-la d une maniere bizarre, pour satisfaire a la fois a ce qu exige 1 organisation d une armee reguliere et a ce que reclament les avantages particuliers et 1 emploi de chaque soldat. La citadelle ou est logee une partie de cette milice, est situee sur le mont Sion, au haut de la ville, exposee a la bienfaisante influence des vents d Ouest, et ce n est certainement pas le quartier general de la garnison ; car le principal corps de la force armee se tient dans le palais ou se trouvait autrefois le pretoire, et les autres dans la forteresse. Unpareil manque d equilibre a pourtant sa raison et il ne faut pas condamner a premiere vue ce que, si Ton a reflcchi, on doit plutot louer. Par exemple, la tour et la royale demeure du haut de laquelle le saint Psalmiste aperjut la oelle Bersabee et poussa ensuite ses cris de repentir vers le Dieu des armees ; cette tour d ou le barbare Antiochus faisait precipiter les meres avec les enfants a la mamelle ; ces murs centre lesquels s emousserent les armes victorieuses de Godefroi, due de Lorraine, qui plus tard scrvirent d asile aux chretiens de Pise lors des invasions des Sarrasins et protegerent les soldats d Ibrahim -Pacha contre les brigandages des Arabes, ces murs representent a 1 exterieur un petit fort reposant surle marbre des constructions judaiques,

munis de fosses, d une porte de dessin moresque avec pont-levis, d un contre-mur avec canonnieres, capable, en un mot, de resister a des attaques de guerre; mais a 1 interieur ce n est qu une vaste caverne. Vous vous y trouvez dans une cour rustique donnant acces a des souterrains qui sont tressolidement coastruits; puis il y a une espece de salle, de style turc, a pierres jointes sans ciment, et Ton monte au sommet des tours par un escalier en limacon a demi en ruine et ronge par le temps. Les logements militaires tornbent de vetuste dans 1 abandon : ce ne sont plus que des murs informes, silencieux et isoles ; les casemates, les magasins, 1 arsenal, se reconnaissent seulement a la trace des fondations, qui sortent a peine du sol, sur lequel des broussailles et des tas de pierres et de cailloux empechent la liberte de la marche. Des affuts demontes d anciens canons, des debris d armes usees en d autres temps, des restes d engins de defenses, epars ca et la ou entasses dans quelques cabinets, occupent toute la place qui pourrait servir d abri ou d habitation. Aussi ne saurait-on y installer ne fut-ce que cinquante soldats, et c est pour cela que le dernier guerroyeur, le vice-roi d Egypte, a fait construire a cote de la citadelle une caserne pour heberger les troupes qu il conduisait et leur donner un lieu de repos convenable. II s ensuit que le pen d artilleurs, qu on prend parmi les habitants de Jerusalem ou des environs, et qui, entretenus comnie une garde civique mercenaire, et vetus d un uniforme different de celui des artilleurs du padisha, lorsqu ils sont en campagne, ne servent guere qu a faire retentir les collines de la Judee du bruit de salves mesurees dans les grandes circonstances, sont les seuls hotes du chateau, tandis qu une partie de 1 infanterie de la garnison occupe la maison voisine.

Mais au pied du mont Moria, la ou Jesus fut traine devant le representant de Tibere, par cet escalier qui fut teint du precieux sang de 1 Innocent, la, ou se passerent les douloureuses scenes de la flagellation, et tant d ignominies, de calomnies et d opprobres, on trouve, dans 1 enceinte meme du lithostrotos, ou le Sauveur fut condamne, entre les murs de 1 eglise construite au temps tranquille de St Jerome et dans les galeries qui dependaient du palais somptueux des magistrats romains, on trouve, dis-je, des quartiers dis poses pour recevoir des troupes divisees en compagnies, ayant leurs propres fourriers, commandees par des officiers particuliers et pourvues de tout ce dont elles out besoin.

Chaque aurore est saluee au bruit des tambours, des flutes et des trompettes ; chaque soir on invite le pcuple par le meme tiutamare militaire a jouir du repos. La garde est regulierement levee et remplacee avec armes et bagages. L exercice sc fait tantot dans l interieur de la caserne, tan tot en public, et les soldats tiennent a y faire preuve de proprete dans leur mise, de discipline, d ordre et de vigueur. Les colonels et les capitaines, doues de connaissances geographiques et arithmetiques, rnontrent la politesse la plus

recherchee ; les simples soldats sont parfaitement formes a 1 obeissance et a la subordination. Dans leur costume compose de pantalons et casaque bleus bordes de filets rouges, avec un baudrier de cuir blanc etune giberne delaine rouge, avecune houppe bleue souteime par uue petite plaque rondede laiton brillant, on leur trouve, lorsqu on les voit armes de leurs fusils a percussion, une tournure degagee, naturelle, militaire, telle qu elle convicnt a des defenseurs de 1 Etat, de sorte qu on peut dire qu ils forment une troupe bicn organisee et de belle apparence. Mais il faut aj outer qu ils ne saverit point oublier les usages turcs; ainsi ils otent leurs souliers quand ils se prcsentent devant un superieur, ils font leur priere en se tournant vers le sud, apres s etre purifies par une ablution ; puis ils s inelinent, se prosternent et se relevcnt a plusieurs reprises sur un miserable tapis. Pendant la lime du Ramadan ils jeunent le jour entier et sauf a se livrer la nuit sans retenue a la bonne cliere et au plaisir. Aux heures de repos il y en a qui tricotent des bas com me nos bergers, tandis que d autres s accroupissent nonchalarnment sans rien faire; ils ne se donnent pas la peine d embellir leurs demeures ni de se procurer les aises de la vie ; ils se contentent de la nourriture et de la modique paie que leur fournit le gouvernement ; mais ils se montrent genereux envers les pauvres et meme envers les chiens errants, auxquels ils abaudonnent les restes de leur ration.

II y a d autres troupes, non plus d infanterie mais de cavalerie, qui sont chargees de surveiller les routes et les villages. Celles ci n ont pas d uniforme, et cbaque soldat equipe son cheval et s arme comme il 1 entend. Tel se couvre la tete d une caffie ou morceau de soie rouge , attache avec une corde de poil de chameau, se jette sur les epaules un manteau a raies noires et blanches, porte de grandes bottes rouges, manie une longue lance et a la ceinture garnie de deux forts pistolets , comme les Arabes du desert ; tel autre, ademi couvert d un turban blanc et vetu d une simple tunique de toile rouge, est arme d une arquebuse pesante et longue a batterie de pierre. Celui-ci s enveloppe d une tunique de laine blanche, le cimeterre recourbe au cote. Celui-la autrement; de sorte que dans son ensemble ce corps forme une troupe qui ressemble assez a ces bedouins incommodes qui, desireux de depouiller le voyageur , se detachent de leurs hordes errantes et se jettent sur les routes publiques comme des betes feroces.

On ne connait pas 1 origine de cette milice ; car les anciens janissaires et spahis, ainsi que les mamelouks epyptiens et tous les corps reorganises par Soliman le Puissant, etaient des troupes destinees aux conquctes, tandis que les soldats dont nous parlous semblent etrc desceudus de ces mercenaircs pillards qui infestaient le territoire des amis comme celui des ennemis, faisant purement ct simplement le metier de voleurs, saccageant et devastant tout sur leur passage. Cependaut ils sont soumis a deux chefs responsables des actions de tous les homines qu ils commandent et charges de veiller a la surete des voyageurs.

II y a aussi certains agents de police, qu on recommit a la grande ceinture de cuir qui leur serre les reins, aux grands pistolets qu ils y portent, au grand cimeterre qui pend a leur cote et au baton sur lequel ils s appuient; ceux-la conservent le nom de janissaires; mais ils ne sont point, comme les jauissaires, pris parmi de jeunes esclaves, puis enroles par force au service militaire, distingues par un bonnet de feutre blanc et souvent disposes, comme les pretoriens de Rome, a des mouvements seditieux : ce pourquoi ils ont merite d etre detruits par le sultan Mohmoud ; ce sont au contraire des serviteurs si fideles que les dignitaires etrangers et les ambassadeurs en tiennent quelques-uns pres d eux par honneur et pour leur surete.

Tous ces militaires ne different des habitants que par leur emploi ; ils vivent, du reste, comme ceux-ci, et entretiennent chacun sa famille de la meme maniere que les pay sans de la Palestine. De la vient que les homines de 1 infanterie reguliere et de 1 artillerie dependent des chefs superieurs de 1 armee, tandis que les cavaliers et les fantassins irreguliers obeissent a tout ce que leur commande le pacha, qui est un gouverneur civil, et a recours a la force armee dans toutes les circonstances ou il le juge a propos. C est ainsi que regnent 1 ordre et la securite, et toutes les fois qu on demande justice ou protection, on pent etre sur de 1 obtenir des autorites competentes.

Voyons maintenant ce que sont les musulmans de nos jours.

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