‹ Annales des missions franciscaines Volume 4Chapitre 56 sur 73 · LES MUSULMANS · texte numérisé non relu

LES MUSULMANS

On a vu plusieurs fois dans la suite des siecles des hordes de barbares devenir les maitresses des plus grands royaumes, et retomber bien bas ceux qui etaient arrives au plus haut degre de 1 humaine grandeur. L empire de Osmanlis s etait developpe en s etendant du centre de la Tartarie, comme le pouvoir des Califes avait pris auparavant naissance dans les provinces reculees de 1 Asie. Les premiers renverserent le trone de Bysance apres que les seconds s etaient deja fraye un chemin a leurs conquetes, en se repandant en Egypte, en Syrie, en Mesopotamie, en Perse, comme un torrent devastateur des plus belles contrees. Musulmans les uns et les autres, ils s avancerent en deployant la banniere verte du prophete de la Mecque, au cliquetis des armes qui portaient partout le carnage, le pillage et rextermination ; ils battirent les armees qui s opposaient a leur passage; ils poserent leur pied guerrier sur bien des regions opulentes, ils couvrirent les mers de leurs navires et de leurs flottes; puis ils s assirent, tranquilles et superbes, au sein de la reine du Bosphore, pour dominer sur FAsie, 1 Afrique et 1 Europe, en maitres du monde. D Omar, roi des Sarrasins, a Soli-

man II, empereur des Turcs, toutes les nations tremblerent a 1 apparition du croissant ; mais 1 eternel Createur qui voit tout, et qui au seul souffle de sa divine parole, eleve ou aneantit Fedifice immense meme de sa propre ceuvre, voulut que les audacieux sectaleurs de 1 Islam se souillassent les mains de sang, perdissent dans la discorde leur courage brutal, et finissent par s humilier devaut ces princes clireticns, dont ils ont foule aux pieds les lois sacrees, et offense par leur conduite barbare 1 honneur et la grandeur. Aujourd hui, au 19e siecle, ils se sont depouilles de leur ferocite naturelle, ils se conferment a la marclie generale des sciences, des arts et du commerce de toutes les nations, bien qu ils soient encore bieu loin d avoir atteint le degre de developpement auquel ces sciences, ces arts et ce commerce sont arrives cliez les autres, bien que leur esprit ne soit pas encore capable, malgre ses efforts, de surmonter les obstacles et dc saisir le beau intellectuel des ceuvres du genie qui sont, au firmament des connaissances, comme des etoiles rayonnantes.

Ils ne sont pas capables de se soustraire aux preceptes du Goran, qu ils considerent comme un livre glorieux, comme un ouvrage excellent, bien qu il soit depourvu de toute idee philosophique, et qu on n y trouve que des preceptes relatifs a la religion, a I obeissance et a la discipline militaire ; aussi ne transgressent-ils pas le moms du monde les lepons de leur maitrc, et se soumettent-jls volontiers aux prescriptions rigoureuses du jeune et de 1 aumone, tout en conservant des vices infames, tout en se laissant aller aux plus tristes superstitions. Chez eux la vie privee est fille de 1 igriorance ; jamais ils n ont su apprecier 1 empire de la civilisation, jamais ils n ont pris gout aux progres de 1 agriculture, tandis que leur nonchalance les prive de logements utiles et commodes. Chez eux 1 affaiblissement du corps est le resultat de I enervation produite par les exces de la luxure. Ils ne commettent point de grands crimes et ils ne pratiquent pas de grandes vertus, parce que leur apathie naturelle et leur corruption de mceurs ne leur permettent pas de comprendre les limites extremes ni du mal ni du bien. Leur pays est protege par la desolution generale qu il presente; ils se nourrissent indifferemment soit de mets recherches, soit de pain et d eau; si une partie de leur maison tombe, ils se retirent dans une autre, sans seulemenk songer a reparer la premiere; leur esprit ne les porte pas vers 1 avenir et ne leur fait pas remonter le passe ; ils se vetent indistincterncnt de peaux ou de laine ou de soie, sans regardcr a la saison ; leur demarche est lente plutot que grave; ils dorment tout habilles et se couchent aussi bien sur un lit moelleux que sur une natte ; ils prient Dieu dans la forme que le Coran leur prescrit et ne s adressent pas a lui, quand le reclameraient leurs besoins; leurs desirs sont tantot immenses, tantot extremement bornes ; la plupart n ont jamais voyage et beaucoup ont passe leur vie tout entiere sans s eloigner de leur habitation ; ils ne connaissent point la gymnastique, mais ils

vont admirablement a cheval. Quoiqu ils ne soient pas babillards, ils se plaisent a la conversation, et ils 1 ont froide et serieuse. Ils recherchent les narcotiques, parce que les narcotiques les plongent dans un doux sommeil, et ils prennent souvent du cafe sans sucre pour se re veiller ; ils aiment les prevenances et ils en montrent une gratitude sans bornes. Enfin on pent dire qu ils vivent au milieu de contradictions continuelles, et accoutumes des 1 enfance a ne point connaitre les tresors de 1 erudition et de la science, ils sortent peu de leur etat naturel et forment le trait d union entre les races qui se rapprochent des brutes et les peuples les plus avances de 1 Europe.

Le tableau de mosurs si etranges appelle les distinctions a faire entre les musulmans, les arabes et les bedouins, distinctions necessaires pour les con naitre tous.

Osinan, fondateur de la dynastie imperiale actuelle, etait d abord, sous les ordres d Aladin, maitre d Alep et de Damas, charge du commandement des armees ; bientot profitant des discordes des Andronics, il posa les bases de son empire par la conquete de la Bythinie et du territoire voisin du moiit Olympe. II cut pour successeurs les rejetons de sa race qui etendirent par la force des armes leurs nouvelles possessions, jusqu a ce que Maho met II fit le 29 mai 1453 son entree triomphale a Constantinople. Des lors les Turcs se mirent en relation avec les cours europeennes et deployerent un vrai luxe asiatique qui fit des progres tels qu au temps du sultan Ibra him, 1 ambre, les fourrures de zibeline. les tapis, les parfums, les joyaux, etaient chose dont Ton usait communement, et peut-etre meme qu on prodiguait par simple caprice. Ainsi enerves par la mollesse et 1 opulence, ils perdirent peu a peu le nerf militaire et ne surent plus se degager des embarras de leur propre grandeur ; leurs finances se delabrerent et ils ne songerent pas a les reparer par le soin avec lequel ils eussent pu ouvrir des debouches commerciaux. De la vient qu ils out conserve une attitude serieuse et de nombreuses troupes de serviteurs ; qu ils n ont pas cesse de profiter pour raccomplissement de leurs desirs des plus petltes inventions destinees a augmenter le bien-etre des homines ; et qu ils resterent toujours peu soucieux de se livrer a Fetude opiniatre des sciences aimant mieux s acquitter tranquillement de leur emploi qu etudier le droit et chercher dans le monde artistique la reputation et 1 honneur. Tels sont les turcs musulmans qui du centre de la capitale se reparident dans les provinces pour remplir des charges et representer le gouverriement. Mais ils sont souples et dociles; ils paient de retour I airection qu on leur temoigne ; ils sont d un commerce aimable, disposes a accueillir et a soulager riiomme accable par la misere, tout prets a defendre 1 etranger, et pleins de prudence dans leur conduite. Ces turcs la sont convaincus que la famille doit etre guidee par une mere sage, et c est pour cela que presque tous ne celebrent leurs noces qu avec une seule

epouse. Curieux de s informer des choses de 1 Europe, ils affectent d en imiter les usages et ils s en procurent volon tiers les meubles et les ustensiles, quand meme les marchands les leur vendraient au prix le plus eleve. Tantot ils s habillent moitie a la frai^aise, moitie a 1 orientale, ou tendent 1 oreille a la musique de la belle peninsule italienne ; tantot ils aspirent a prendre part a la genereuse lutte des idees, et se regardant dans le miroir de 1 histoire, ils semblent rougir de se voir presentes comme sanguinaires et rebelles sous le gouvernement d Amurat IV, stupides et egoistes dans 1 assassinat d Osman II etsous le regne de Mustapha Ier } tandis qu ils reprennent leur assurance en lisant les entreprises de Soliman-le-Grand et qu ils se glorifient des reformes accomplies au temps de Mahmoud II, pour paraitre dans la societe humaine au niveau des peuples soumis au sage gou vernement des princes de notre siecle.

Quand les Califes se furent fixes a Bagdad et dominerent sur 1 Egypte et sur la Syrie, combattant les chretiens avec acharnement et provoquant par la les croisades, ces expeditions si fameuses, les hordes arabes qui leur obeissaient et qui se nommaient anciennement Sarrasins, laissaient, partout ou ils portaient la terreur et le carnage, de nombreuses colonies, qui avec le temps se naturalisaient dans le pays conquis. Quand eut lieu cette derniere tentative des Occidentaux, qui aboutit a la perte deplorable du roi St Louis, ces Sarrasins etaient epars dans toute la Palestine, pour n en etre jamais chasses. Lors des succes prodigieux des armes de Selim, qui etendit sa domination de Trebisonde jusqu aux plages de la Mer Rouge, les Arabes persisterent dans leur obeissance stupide et extravagante, non moins qu aveugie au Goran, et aujourd lmi encore ils ne s ecartent pas des principes qu ils ont professes des les premiers debuts de leurs entreprises guerrieres. C est ce qu on remarque surtout au Ylle siecle de 1 ere chretienne, et depuis leur premiere invasion, ils n ont point change de caractere. Ils etaient habitues des lors a se coucher sur la terre nue, a dompter les chevaux, a se contenter de n importe quelle nourriture, a se couvrir les membres d habits extremement amples et la tete d un grand bandeau qu ils appellent turban, a ne sortir de 1 oisivete que sur le champ de bataille, a ne boire que de 1 eau, a manger du pain fait comme les galettes, ne songeant ni a batir des villes ou des villages, ni a se livrer a 1 agriculture, ni a administrer sagement leurs biens ; eh bien! tels ils sont encore; on voit toujours revivre en eux les paladins et les soldats de Saladin, les Sarra sins devastateurs de 1 Espagne, les barbares campes sur le territoire de 1 empire romain.

Les habitants de la Palestine, ceux-la memes qui occupent Jerusalem, Damas et les autres parties du pays, descendent des indigenes de 1 Arabie heureuse, de ces phalanges de guerriers fanatiques sortis des rangs des pelerins des deserts de la Mecque, et ces descendants n ont point oublie

leur origine : apres tant d annees ils restent ce qu ils etaient au temps ou ils franchirent les premiers degres de leur funeste elevation. Ruses, adroits et grossiers, ils vivent dans 1 inertie et dans Pidiolisme. Ils ne se soucient point de connaitre des contrees et des moeurs etrangeres ; ils ont de petites maisons particulieres, auxquelles manquent la simplicite et Punite des edi fices construits suivant les regies de Part. Voila ces Turcs qui batissent des villages construits en terre et se logent dans de vilaines maisons ou de petites ouvertures represented les fenetres ct d etroits pertuis les portes. Mais dans Pinferiorite meme que revele une architecture depourvue de Pappui de la science, on ne peut s empecher d admirer le travail et Phabilete avec lesquels on a cherche a y suppleer. Qu on jette settlement les yeux sur les tourelles surmontees d une galerie, du haut de laquelle on appelle le peuple a la priere ! Ces edifices, il est vrai, ne se distinguent pas par la solidite et la force, qui sont les caracteres d une bonne architecture, mais ils out une certaine legerete qui plait a Poeil et une hardiesse qui etonue.

LES ARABES ET LES BEDOITnfS.

La monotonie d habitudes, Pausterite de principes qui caracterisent la vie de 1 arabe, ne lui permettent pas d embellir ses villes de monuments, de pyramides, de theatres , et le portent a ne se plaire que dans ses vaines ceremonies religieuses. L inaction meme a laquelle il se livre lui fournit des superstitions astrologiques pour lire dans Pavenir et il recourt a ce moyen le plus serieusement du monde pour decouvrir Pissue d une maladie ou le succes d une entreprise. Une obeissance aveugle au livre de Mahomet 1 oblige a manger sans fourchette dans un plat commun, sur lequel on reunit a la fois tous les mets pour les consommer ensemble, en meme temps que le premier venu peut s asseoir a table, tout a son aise, comme le permettaient les lois de Lycurgue. Son ignorance agricole force 1 arabe a se servir de la fiente des chameaux pour alimenter le feu des fours, et preparer des par f urns destines a dissiper les miasmes. Une reli gion depourvue de toute idee philosophique le porte a visiter tous les jeudis les tombeaux des membres de sa famille, epars autour des lieux habites, sans autre pratique que de s y asseoir au moins une heure avec sa femme et ses enfants, pour s en retourner ensuite lentement a sa demeure. L abus de Pincontinence 1 excite a celcbrer a grand bruit ses noces et a tapager la nuit avec des torches, en portant triomphalement les cadeaux faits a U mariee, qu on conduit sous un dais postiche, et dont Parrivee est annoncee par des chants aigus de femmes et par une musique barbare de fifres et de tambours. Le ressentiment et le dcpit que lui cause la necessite de contenir sa colcre le poussent a faire le pelerinage de la Mecque, afin de chercher

a etouffer ainsi un besoin de vengeance qu il ne lui serait pas domie de satisfaire ; puis, quand il s en est retourne, il fait peindre la porte de sa maison de figures symbol! ques et d inscripfions tirees uniquement du livre fatidique du Prophete. Sa grossierete naturelle ne lui permet pas de se procurer un lit commode : il se couche sur une natte etendue par terre, sans draps, se couvrant 1 ete comme 1 hiver d une lourde couverture. La jalousie le tourmente jusqu alui faire soumettre ses femmes a une surveillance rigoureuse, tout en ne manquant pas de les parer de colliers d or et d argent, et de les faire servir par de nombreuses esclaves, soit blanches, soit noires, achetees a haut prix et scverement traitees. Pour se conformer aux prescriptions du Goran il est oblige de se laver avec de 1 eau les pieds, les mains et la tete, quand il se prepare a la priere, c est-a-dire cinq fois par jour, et de se purifier dans un bain ou il se plonge tout entier, pour se laisser aller aux molles sensations que lui procure la vapeur. Suivant les anciennes habitudes de ses pores, il se ceiut les reins et la tete d un grand bandeau, et s enveloppe de longs et amples vetements ou Ton doit toujours voir, soit dans le tissu, soit en broderie, quelques filets d or; il se ohausse de babouches, pour les oter toutes les fois qu il se rend a la mosquee ou qu il entre chez lui ou ailleurs ; ainsi il marche sur les tapis sans les salir, il y etablit son Divan et la nuit il y eteud ses literies pour y reposer. En consequence des lois emanees du fondateur de 1 Islamisme, il est despote dans sa famille ; il se mele seul de ses affaires et regie a sa guise ses interets ; c est lui qui dispose, lui qui commande, et tons ceux qui lui appartiennent, doivent absolument lui obeir. Apres cela son plaisir est de fumer du tabac, en ornant sa pipe d un tuyau d ambre, parfois entoure de perles, de houppes et de broderies d or ; de vider des tasses de cafe, de se remplir la bouche de dragees et de bonbons; et de jouer aux echecs ou aux des.

Les femmes imitent la maniere de vivre des hommes autant qu elles le peuvent ; elles y ajoutent le soin d eutretenir leur beaute en se teignant le visage, les mains et les pieds de differentes couleurs en dessins coquets et en se servant de cosmetiques odorants ; elles s occupent peu ou plutot ne s occupent presquc pas des choses domestiques, dont elles chargent entiereraent leurs servantes. Elles portent de grands liauts de chausses en soic ou en un tissu eclatant, et au-dessus un long manteau leur descen dant jusqu aux genoux et richement broche ; elles se coupent les cheveux ras et s ornent les bras de bracelets precieux , la gorge de colliers de perles a plusieurs tours, et la tete de roses de brillants, ou de fraiches fleurs odorantes de la saison, comme d une couronne, rendant un perpetuel hornmage au croissant figure par 1 etoile qu elles portent sur leur rouge et gracieux berret. Quand elles parlent a un etranger, elles se voilent, et ainsi radices elles offrent des rafraichissenients ou le narguillet persan , dans

lequel elles fument elles-niemes un tabac doux et delicat, tout en soutenant la conversation, quoiqu elles se montrent reservees et scveres. Pour sortir en public, elles s enveloppent d une grande piece de toile blanche et se couvrent egalement le visage d un voile fait expres. Elles echangent entr elles des visites suivant le ceremonial du beau sexe, visitent leurs amies malades, et font de longs sejours chez leurs parents en guise de villeggiature. Elles ne mangent jamais avec les hommes, se rendent au bain, elles aussi, pour se purifier, et passent le temps soit a babiller entr elles des parures et des ajustements propres aux femmes avec une vivacite petulante, rivalisant de grace et d esprit.

La maison paternelle est la seule ecole ou s elevent les enfants ; on les y accoutume d abord a obeir dans les plus petites choses, puis a lire le Goran, et enfin a traiter les affaires; on leur apprend a lionorer la vieillesse, a reconnaitre toujours 1 autorite paternelle, dont ils ne sont emancipes qu a la mort du chef de la famille, quand bien meme ils auraient atteint Page mur et seraient eux-memes a la tete d une belle progeniture, comme Cyrus, roi de Perse, qui obeissait aux ordres du vieux Cambyse, quoiqu il commandat des armees et qu il cut conquis Babylone. (Sera continue.}

DEPART DE M1SSIONNAIRES

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