CHAPITRE V
SOMMAIRE. Naum-Azzar. Antioche sous les Remains. Constantinle-Grand. Eglise d or. Julien Tapostat. Fete cV Adonis. U/te dlaconesse. Arethuse. Martyrs d Antioche et de Syrie. Le due Artemius. Publia, la veuve. Le Labarum. Le Misopogon.
Naum-Azzar, 1 un des jeunes eleves qui dejcunait avec moi sur ccttc colline., ne put, en entendant retracer 1 histoirc des anciens rois qui gouverne-
l ) Voir les Annales, 3* annee, liv. 5 et 6; 4* anne*e, livr. 2.
rent sa patric., s empecher de s ecrier : Vraimcnt cette ville devaii etre graude dans les temps passes, et puisqu elle a ete si longtcmps la capitale de toute la Syrie, je ne m- etonue pas qu elle fut si peuplee, et qu elle eut une si grande etendue. Ce qui m etonne, c est que comme tons nos concitoyens, nous ignorious toutes ces choses, et si vous n aviez pas eu le courage de quitter 1 Italie pour venir nous les apprendre , nous les aurions, malheureux, toujours ignorees ! Le manque de maitres et d eeoles, la difference des langues , 1 incendie de nos bibliotheques , la destruction de nos monuments, la perte de nos traditions avaient eleve un horrible mur de separation entre nous et les peuples civilises. Maintenant grace a la langue italienne que vous nous avez euseignee, grace surtout a votre cliere presence, nous commenfons a ouvrir les yeux et a nous mettre en rapport avec les peuples eclaires. Veuillez continuer a nous raconter les evenements qui ont suivi 1 epoque des Seleucides, afin que connaissant les antiquites de notie pays, nous puissions en communiquer la connaissance en arabe a nos concitojens, avec celle de nos anciens titres de gloire. "
Alors je continual en ces termes : " Antioche, tombee sous le joug des Remains, ne perdit point par la son ancienne splendeur; elle parvint, au contraire, a un tel degre de prosperite, qu elle devint d abord le siege d un gouverneur , et que les empercurs remains vinrent ensuite y fixer eux-memes leur residence. On ne saurait dire combien cette ville s embelJit des lors et a quel point elle allait chaque jour s agrandissant. En effet les empereurs payens y avaient fait construire des palais somptueux pour leur demeure, ils y avaient eleve des temples aux Dieux, fonde des jeux et des spectacles publics, et ouvert de vastes amphitheatres pour amuser le peuple d Antioche et pour se 1 attacher. A leur tour les empe reurs Chretiens avaient bati, pour la residence des patriarches, des eglises maguifiques, des basiliques superbes, qui retentissaient sans cesse des louanges de Dieu ; et ce fut la qu on commen9a pour la premiere fois a psalmodier, en partageant le choeur en deux parties, dont chacune chantait alternativement un verset. Usage qui s introduisit ensuite en Occident et clans toutes les parties du monde et qui subsiste encore dans les couvents , dans les monasteres , dans les chapitres des eglises collegiales et metropolitaines.
Au rapport d Eusebe 1 , Constantin-le- Grand erigea en cette ville, en 326, une eglise (Tune beaute merveilleuse. Le corps de cette eglise, ditil } etait un octogone d une hauteur extraordinaire et elle etait si richement ornee, qu on 1 appelait V eglise cTor. Elle etait dans son pourtour decoree de salles ou chapelles et de constructions elevees ou souterraines qui , les unes et les autres , etaient renfermees dans la vaste enceinte. Con-
*) Eusebe, 3, chap. 50.
stantin avail dote cette cglise de St Pierre (j y ai celebre dernierement la messe) d un riohe patrimoine , dont le revenu annuel etait destine a Ten tretien ou aux depenses des pretres attaches a son service. II lui assigna plusieurs maisons a Antioche et quelques terres situees dans les environs ? a Tarse en Cilieie , ou a Tyr. Une partie de ces terres devait fournir cliaque annee une certaine quantite de nard, de baume, de storax, de cannelle, de safran, et d autres substances prccieuses pouvant servir aux encensoirs et aux lainpes. Je ne parle point des vases d or et d argent destines au service de cette eglise ou des autres, ni de leurs ornements; on peut en trouver la longue enumeration dans Anastase 1 !
L empereur Julien vint s etablir en cette ville en 362, et conime il avait apostasie, il employa tous les moyens pour detruire le bien qu y avait fait son predecesseur ; ce fut alors que 1 eglise d Antioclie eut tant de martyrs a compter dans son sein. II faut que je vous dise comment s est conduit Julien pendant son sejour en cette ville, afin que tout en voyant le mal qu il y a fait, vous connaissiez aussi le bien qui s est ensuiri ; car 1 epouse de Jesus-Christ a trouve dans vos concitoyens autant de valeureux cham pions .
Julien arriva en cette ville a la fin du mois de juillet 36? 2 an moment ou Ton celcbrait la fete d Adonis. Cette fete se celcbrait par des chants lugubres pour pleurer la mort d Adonis tue par un sanglier et pleure par Venus. II parut aux pay ens de mauvais angure, de voir arriver 1 empereur dans une circonstance ou la capitale de 1 Orient etait en deuil. 11 visita tous les temples situes sur les collines et sur les plus hautes montagnes, et peu de temps apres son arrivee, il alia sur ie mont voisin (le mont Cassien ou mont Noir) pour visiter un temple celebre de Jupiter ; puis il retourna pour la fete d Apollon , qu on celebrait chaque annee dans le bourg voisin de Dapnne : c etait au dixieme mois (le Lous des Macedoniens) qui repond a notre mois d aout. En pareille occasion Julien s attcndait a voir Antioche deployer ses richesses, son opulence et sa magnificence ; il revait des solennites , des victimes , des libations , des parfums , des danses, des troupes de jeunes gens superbes, vetus de blanc et tout pares. Quand il entra dans le temple, il fut tout surpris de n y trouver ni vic times, ni un grain d enccns ; il s imagina done que tous les apprets avaient ete faits au dehors, et que sans doute on attendait qu il donnat le signal comme Souverain Pontife. A la fin il demanda quel sacrifice la ville offrait en cette fete? La ville n a rien prepare, repondit le sacrificateur ; mais moi, j ai apporte de ma maison une oie. Alors Julieu, s adressant au senat, parla en ces ternies : II est ctrange que cette ville me-
1 ) Anastase. toibl. in Silveslro.
2 ) Ammien Marcellin, 22, chap. 9; S Jerome, Cvmmentaire sur le I chap, d Ezdchicl ; Godefroi, dans sa Chronologic, c. Th.
prise les dieux, plus que la moindre bourgade des frontieres da Pont ; il est etrange que possedant un territoire immense , elle n offre pas a son Dieu un seul oiseau, aujourd hui que sa fete vient pour la premiere ibis depuis que les Dieux ont. dissipe les nuages de 1 impiete. Ne devraitelle pas sacrifier des boeufs pour chaque tribu, ou du moins un taureau au nom de la ville entiere? II n y a que le sacrificateur qui ait apporte quelque chose, lui qui devrait, au contraire, emporter chez lui une por tion de vos offrandes. Chacun de vous permet a sa femme d emporter liors de ehez elle des choses qu elle donne aux galileens, et en laissant nourrir les pauvres avec les prelevements faits sur vos ressources, vous accreditez 1 impiete . Pour celebrer 1 anniversaire de sa naissance, chacun apprete, deux fois le jour, un banquet somptueux a ses amis ; et en eette fete solennelle personne n a apporte ni huile pour la lampe, ni libations, ni victimes, ni encens. Si un homme raisonnable serait mecontent d uue pareille conduite, pensez combien elle peut plaire aux Dieux. // Ainsi s exprimait Julien pres de 1 autel, au pied de Fidole ; mais ni le senat ni le peuple ne se sentirent touches de cette allocution pathetique.
La fete de Daphne, pendant laquelle Julien donna suivant 1 usage un banquet public, durait sept jours. Le saerificateur avait deux fils, ministres du temple, qui baignaient dans 1 eau lustrale les viandes destinees a FEmpereur. L un deux remplit ces fonetions le premier jour; puis il prit la fuite et accourut a Antioche, pour visiter une diaconesse, vertueuse amie de sa mere, laquelle 1 avait souvent exhorte a se faire chretien. Apres la mort de sa mere il avait continue a la frequenter, et comme il avait profite de ses leyons, il lui demanda de quelle maniere il pouvait embrasser la religion qu elle lui avait enseignee. II vous faut, lui dit-elle, quitter votre pere et lui preferer Celui qui vous a crees tous les deux; il vous taut ensuite vous retirer dans une ville ou vous puissiez echapper aux mains de 1 Empereur, et je vous promets de vous en fournir le moyen. w Je viendrai, repondit lejeune homme, etjemettrai mon sort entre vos mains. Sur cette promesse il s enfuit de Daphne et se rendit chez la Diaconesse , la priant de tenir parole. Elle partit sur le champ et le conduisit a S* Melece , qui etait revenu a Antioche , depuis que 1 Empereur avait promis aux exiles de rentrer dans leurs foyers. Meleee fit demeurer quelque temps le jeune homme dans un grenier tandis que son pere le cherchait. Celui-ci, apres avoir parcouru en vain Daphne, s etait rendu a Antioche et y avait continue ses recherches de tous les cotes, jusqu a ce qu etant venu a passer dans la rue ou habitait le saint eveque, il aper9ut son fils regardant par le bas de la fenetre. II monta 1 escalier, emmena de force le fugitif chez lui. La il commen9a par le fustiger; puis, ayant chauffe plusieurs cloux, il lui en perea les mains, les pieds et le dos; il 1 enferma dans une chambre qu il assura au dehors avec de forts etais, et la-dessus il alia reprendre
sa besogiie a Daphne. Le jeune homme, anhne d uiie ferveur extraordinaire, brisa toutes les idoles de son pere ; mais craignant les effets de sa colere, il pria Jesus-Christ de 1 y soustraire : C est pour vous que j ai souffert, lui disait-il; c est pour vous que j ai fait tout cela. // Comme il parlait ainsi, tous les etais exterieurs tomberent , les portes s ouvrirent , et il courut de uouveau chez la Diaconesse, qui 1 avait instruit. Elle lui donna des habits de femme, le plaga dans sa litiere, et le conduisit a St Melece. Celui-ci le remit a St Cyrille de Jerusalem , avec lequel le fugitif partit la nuit pour la Palestine. Tel est le recit de Theodoret 1 : et il dit 1 avoir entendu de la bouche du jeune homme lui-meme, qui lui raconta le fait dans sa vieillesse et il ajoute qu apres la mort de Julien, il parviut a convertir le sacrificateur son pere.
Julien avait trouve Antioclie chretienne, il prit cette ville en aversion et cut lieu d etre plus content des villes voisines ; car, a peine avait-il donne ses ordres pour le retablissement de 1 idolatrie, qu elles releverent les tem ples, pillerent les sepultures des martyrs et persecuterent ouvertement les Chretiens. A Arethuse , ici en Syrie, 1 eveqne Marc avait , au temps de Constance, abattu un temple magnifique, que les payens tenaient en tresgrande veneration; il avait, en outre, bati une eglise et converti un tresgrancl nombre d inndeles. Sous Julien, la haine satanique, que les idolatres couvaient depuis si longternps centre Marc, fit explosion. L ayant saisi par les cheveux et par toutes les parties du corps ou ils avaient prise, ils le trainerent mechamment par toutes les rues de la ville, sans pitie pour sa vieillesse , sans respect pour sa vertu et sa science ; ils le depouillerent et 1 accablerent de coups, puis, 1 ayant jete dans les immonclices des cloaques, ils ne Ten tirerent que pour le livrer a une multitude d enfants, en leur ordonnant de le percer impitoyablement de leurs stylets a ecrire ; ils lui serrerent ensuite etroitement les jambes avec des cordes et lui couperent les oreilles avec du fil de fer mince ; enfin ils lui oignirent le corps de miel et le suspendirent dans une corbeille au milieu du jour, an co3ur de 1 ete et en plein soleil, afin que les guepes et les abeilles se jetassent sur lui. On le tourmentait de la sorte pour le contraindre a rebatir le temple qu il avait detruit ou a en payer la depense; mais le digne eveque souffrait tout pour 1 amour de Dieu, sans rien promettre.
A Heliapolis (maintenant Balbek) en Phenicie pres du mont Liban , il y avait un diacre appele Cyrille 2 qui au temps de Constantin avait de truit beaucoup d idoles. Les payens en avaient conserve un tel ressentiment que, non contents dc le tuer, ils 1 eventrerent et devorerent son foie. Dans la meme ville les vierges consacrees i!i Dicu, qui ne se laissaient voir de personne, furent depouillees et exposees aux regards et aux insultes du
) Theodoret, 3 hist. chap. 7.
2 ) S Gr^goire de Naziance, 3"discours, p. 60.
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pcuple. On leur rasa la tete, on leur ouvrit le ventre et 1 on y mit de Forge qu on fit manger aux pores; puis, pour exciter ces animaux a devorer les entrailles, on les parsema dc grain. On croit que ces vierges furent traitees avec une telle fureur, parce que Constance avait defendu aux parents de prostituer leurs filles suivant 1 usage, quand, apres avoir detruit le tem ple de Venus, il fit batir la premiere eglise chretienne.
Les memes cruautes furent exercees a Gaza et a Ascalon en Palestine contre les pretres et les vierges, la aussi on leur fendit le ventre et Ton y fit manger de 1 orge aux pores ; de plus, a Gaza, trois freres, Eusebe, Nestabor et Zuiion, subirent un horrible mar tyre.
Julien fit venir a Antioche Antemius, due ou gouverneur de 1 Egypte, accuse par les Alexandrins de plusieurs crimes enormes, c est-a-dire, d avoir brise des idoles an temps de Constantin , et aide 1 eveque arien Georges a enlever les ornements et les tresors des temples. L empereur, apres avoir confisque tous les biens, le fit decapiter. L Eglise honore ce martyr le 20 octobre. Julien punit quelques uns de scs gardes, appeles Scutaires, a cause des boucliers qu ils portaient, entr autres Joventin et Maximin, parce qu ils s etaient plaints trop librement des pieges qu on tendait aux chretiens pour les attirer a 1 idolatrie. En efFet, on avait souille les fontaines de la ville d Antioche et du bourg de Daphne, en y jetant line liqueur offerte aux idoles, et avec cette eau on arrosait les marchandises dumarche, le pain, les viandes, les fruits, les legumes et tous les comestibles. Les chretiens deploraient amerement cette iusulte, tout en achetant de ces victuailles, suivant cette parole de 1 apotre : Mangez de toutes les viandes que Ton vend, sans vous informer de rien 1 .
La veuve Publia, cclebre par ses vertus, avait eu, durant son mariage, un fils nomme Jean, qui avait etc longtemps le premier des pretres de 1 eglise d Antioche, et qu on avait souvent voulu choisir comme eveque ; mais Jean avait toujours decline ces fonctions. Sa mere Publia dirigeait une communaute de Vierges avec lesquelles elle chantait les louanges du Seigneur. Quand 1 Empereur passait, elles elcvaient toutes ensemble la voix, et chantaient surtout les psaumes qui proclamant la vanite des idoles, par exemple, celui-ci : " Les idoles des nations ne sont que de 1 or et de 1 argent, ouvrage de la main des hommes ; qu ils deviennent semblables H aux idoles ceux qui les font, et ceux qui se confient en elles 2 . .........
Julien profondement irrite ordonna qu elles se tussent quand il passait par la; mais Publia, meprisant cette defense, encourageait ses religieuses, et quand 1 Empereur passait, elle leur faisait de riouveau chanter : Que Dieu se leve et que ses ennemis soient dissipes 3 . Alors dans sa colere,
*) !" Epitre aux Corinth, chap. X, V. 25.
2 ) Psaumell3,v.l2etl6.
3 ) Ps. 67.
Julien se fit amener Publia, et sans <\gard ni pour son age avarice, ni pour sa vertu, il lui fit donner taut de soufflets par un de ses gardes que scs joues en devinrent toutes rouges. Elle se crut fort honorce de recevoir un pareil traitement, et rent rant chez elle, elle reprit ses cantiques spirituels.
L Empereur avait fait oter du Labarum 1 la croix et le nora de Jesus-
Christ qu y avait places Constantiu; il lui avait reudu, com me on le voit
dans ses medaillcs, rancienne forme qu il avait sous les erapereurs pay ens.
Le comte Julien remarqua que Bonose et Maximilien n avaient point
change de Labarum : c ctaient les commandants des troupes qu on appelait
anciennement HercuUennes ; car, a partir du regne de Diocletien, il y avait
des compagnies auxquelles, en son honneur, on avait donne le nom de Jo-
viennes, comme a d autres celui KHercuUen nes y du nom de Maximilien. En
consequence le comte Julien leur ordonna de changer leur drapcau et
d adorer les Dieux qu il adorait lui-meme avec I Empereurj Bonose et son
compagnon refuserent, en disant qu ils voulaient conserver la foi qu ils
avaient re9ue de leurs peres. Le comte fit saisir Bonose ct lui fit donner
plus de trois cents coups de laniere plombee ; 1 officier Chretien ne fit que
sourire, sans repondre aux questions qu on lui adrcssait. Le comte appela
cnsuite Maximilien : Eaites d abord , lui dit ce dernier, que vos Dieux
vous entendent et vous parlent, et alors nous les adorer onS. Vous savez
bien que nous ne saurions adorer des idoles sourdes et muettes. II parlait
ainsi, parce que le comte avait etc Chretien. Julien fit saisir les deux officiers
et les fit battre jusqu a trois fois avec des pelottes ds plomb ; mais ils ne
*) Le labarum etait ce que nous appelons etendard ou clrnpeau de chaque corps d arrnee. Constantin 1 avait fait faire pour retracer la celeste vision qu il avait eue avant d engager le combat contre Maxence. Voici quelle en etait la forme : une longue piece de bois, couverte d or et de pierresprecieuses, representait une pique traversee par les bras d uue croix; au dessus il y avait une couronne d or et de pierres precieuses, qui contenait le symbole ou chiffre du nom du Sauveur, c est-a-dire le Chi et le Ro, le Ro au milieu du Chi,
de cette maniere : . Au travers de la croix on voyait ur.e petite banniere
carree, en ^toffe teinte en pourpre, tissue d or et chargee de pierres pr^cieuses. Au haut de cette banniere et sous la petite croix du raonogramme se trouvait 1 image en or de TEmpereur et de ses fils. Tel etait le drapeau que lit faire Constantin. La forme n en e"tait pas nouvelle; mais avant ce temps IH on ne connaissait pas le nom de Labarum qui lui ful donne plus tard. L Em pereur voulut que toutes ses troupes eussent un pareil drapeau, et lui-meme portait sur son casque une croix ou le monogramme du Christ. Les soldats le portaient sur leurs boucliers, et on le trouve dans beau^oup de me dailles des empereurs Chretiens. L empereur choisit ensuite parmi les plus braves et les plus pieux de ses gardes cinquante homines qu il chargea de porter chacun son tour le Labarum. ( Voir le Glossaire de Ducange ; Prudence in Symni. lib. 2).
sentaient pas les coups ; il les plongea ensuite dans de la poix bouillante , qui ne leur fit aucun mal ; de sorte que les Juifs et les Gentils disaient que c etaient deux magiciens. Le comte Julien les renvoya en prison et leur fit donner du pain marque de son sceau, probablement avec quelque figure d klole; c est pourquoi ils n en mangerent pas. Le comte Chretien Hormisda les visita dans leur prison, et les ayant trouves gais et bien portants, il se recommanda a leurs prieres. Ce comte etait un frere de Sapor., roi de Perse, qui, s etaut retire chez les Remains, avait passe la plus grande partie de sa vie a la cour de Constantin et de Constance. Le comte Julien interrogea de nouveau les deux prisonniers, avec le prefet Salluste, qui ne voulut point les tourmenter ; et comme Julien continuait a les presser de changer leur drapeau, ils repondirent : // Nous sommes Chretiens et nous n avons point oublie ce que nous avons promis a notre pere Constantin, quand, a la fin de savie, il reput la sainte alliance a Achirone pres de Nicomedie, et quand il nous fit jurer de ne jamais rien faire ni contre ses fils ni centre 1 Eglise. Alors Julien les condamna a perir sous le glaive avec tous les autres pri sonniers. St Melece et d autres eveques les accompagnerent hors de la ville jusqu au lieu du supplice, que les martyrs subirent avec un visage rayonnant de joie.
On compte parmi les martyrs d Antioche sous Julien deux pretres de la meme eglise, Eugene et Macaire 1 , qu il avait relegues dans 1 Oasis 2 avec 1 ordre secret de les mettre a mort. II est certain qu il fit tuer pendant la nuit beaucoup de personnes dont Ton jetait les corps dans 1 Oronte en si grand nombre que le cours du fleuve en etait obstrue. On trouva aussi plus tard dans les lieux les plus secrets du palais 3 dans des puits et dans des fosses, des cadavres d enfants, del un et de Pautre sexe, coupes en morceaux, suivant Pusage qu on voulait en faire dans des operations magiques, et des cadavres de beaucoup d autres Chretiens persecutes pour la religion .
A force de vouloir etre populaire, Julien s etait rendu odieux aux ha bitants d Antioche. A peine fut-il entre dans cette ville que le bas peuple commeii9a a, pousser des cris au theatre et a se plaindre de la cherte des vivres. Les fonctionnaires publics lui prouverent d urie maniere evidente que les prix ne pouvaient baisser, et que la presence de sa cour et de ses troupes devait plutot faire encherir les deurees; mais Julien etait trop obstine pour renoncer a ses desseins. II fixa le prix du ble a un sou d or
1 ) Martyrs dont Ton c^lebre la fete le 10 decembre.
2 ) Oasis est un mot arabe qui designe un pays ou territoire entoure de toutes parts du de"sert, c est-a-dire d un terrain sablonneux, aride et inculte, tel que serait une ile au milieu de la mer. En Asie et en Afrique on rencontre beaucoup de ces deserts dans lesquels le voyageur doit marcher deux ou trois jours avant de trouver un endroit agreabla et fertile , qui Tirivite a s arreter et se reposer quelque temps.
3 ) S Gregoire de Naziance, 3 discours, p. 91.
les quinze boisseaux, et il fut le premier a faire porter au marclie le ble qu on lui avait envoy e d Egypte pour sa provision. Les principaux de la ville acheterent ce ble pour profiler de Poccasion, et au lieu de le trans porter a Antioche, ils le vendirent plus cher a la campagne ; les marchands se retirerent, et en peu de temps la disette et la cherte des vivres devinrent plus grandes que jamais. L Empereur indigne appela dans son palais tous les magistrate de la ville ; il leur adressa de vifs reproches et les mit en prison; inais aussitot apres il les renvoya chez eux. Par une pareille conduite il indisposa contre lui tous les habitants, les riches , parce qu il les avait maltraites ; les pauvres, parce qu ils souffraient toujours de la disette.
D une humeur moqueuse , ils se vengerent de lui par des plaisanteries oil ils tournaient en ridicule ses manieres aifectees et ses superstitions; ils disaient qu on pourrait filer sa barbe pour en faire des cordes; ils ajoutaient qu il cherchait a se cambrer , a marcher gravement , malgre sa petite stature , pour imiter les heros d Homere , et enfin que c etait un sacrificateur et un victimaire plutot qu un prince. Ils se plaignaient , en outre, qu il fit la guerre au Chi, c est-a-dire au Christ, et ils regrettaient le Cappa, c ist-a-dire Constance, indiquant ces noms par leurs premieres lettres. Ils se permettaient ces plaisanteries non-seulement dans leurs maisons, mais encore sur les places publiques, et ils firent sur tout eela des chansons en vers ariapestes.
Julien n y donnait que trop occasion ; il sacrifia une fois dans le temple de Jupiter, puis dans celui de la Fortune et dans celui de Ceres , et souvent a Daphne. A la fete des Syriens , il retourna au temple de Jupiter philios (protectev.r de Vamitie), et a la fete qu on appelait commune, il reprit le chemin du temple de l^ fortune ; puis, ayantlaisse passer un jour nefaste, il alia de nouveau offrir des voeux solennels a Jupiter PHILIOS. II ne tenait pas moins au nom de Pontife qu a celui d Empereur ; il faisait chaque jour ce que les autres faisaient chaque mois; il saluait le lever et le coucher du soleil par Feffusion du sang des victimes ; la nuit il offrait aussi des sacrifices aux demons nocturnes, et comme ses occupations 1 empechaient de se rendre tous les jours au temple , il faisait un temple de son palais meme et de son jardin. II ne se contentait pas d assister aux sacrifices; il les ofFrait de sa propre main, allant, venant, coupant le bois et soufflant le feu de sa propre bouche, conduisant les victimes, prenarit le couteau pour les immoler, en remuant les entrailles pour les examiner, de mauiere qu il se couvrait de sang tous les doigts. On voyait accourir de tous les cotes a la cour des necromants, des devins, des imposteurs de toutes les sortcs ; le palais etait rempli des maitres es-arts les plus honteux, d esclaves fugitifs et de malfaiteurs convaincus d empoisonnement ou de sortilege, qui apres avoir longtemps langui dans les prisons ou travaille dans les mines, etaient devenus tout a coup des hierophantes et des pontifes ventirables. L empereur laissait partir des gouverneurs de provinces et des magistrate sans leur donner audience, et ilne se montrait dans les rues qu entoure d une troupe de sybarites et de courtisanes; son cheval et ses gardes le suivaient de loin, tandis que ces etres infames se tenaient autour de I Empereur, parlant avcc de grands eclats de rire, de choses appropriees a leurs mojurs.
Julien, se voyant en butte aux railleries da peuple d Antioche, en concut centre lui une haine implacable et menaca cette ville des dernieres rigueurs, disant qu il n y retournerait plus, et qu a la fin de la guerre qu il voulait faire a la Perse, il fixerait sa residence a Tarse en Cilicie. Toutefois il se contenta d une vengeance plus philosophique, et publia centre Antioclie une satire intitulee Misopogon, mot grec qui signilie ennemi de la barbe. Get ouvrage est une ironie continuelle ou 1 auteur, faisant semblant de se moquer de lui-meme et de reconnaitre ses defauts, se moque au fond des habitants d Antioche et leur reproche tous leurs vices, tout en exagerant beaucoup , corame en convient Ammien lui-meme. Julien composa le Misopogon, en 363, sept mois apres son arrivee a Antioche. On ne peut nier que cette satire ne petille d esprit ; mais la plupart de ses plaisanteries ne vont point a notre gout et quand 1 auteur dit qu il ii est point trop amusant , il dit peut-etre plus vrai qu il ne pensait. D abord il dit du mal de sa barbe et des animalcules qui s y promenent, puis de sa tete mal peignee, de ses longs ongles, de ses vilaines mains et de sa poitrine velue. II passe ensuite a sa vie austere, a son aversion pour les spectacles, a ses veilles, a sa sobriete, et il y oppose les delices d Antioche ou il dit qu on trouvait plus d histrions que de citoyens. II reproche aux habitants leur amour excessif de la liberte ; ce pourquoi ils refusaient d obeir aux magistrats, aux lois et aux Dieux, de sorte que la ville etait pleine de gens qui ne les connaissaient pas; et ceux qui pour lui complaire frequentaient les temples , n y observaient ni le silence ni la modestie. II rend, au contraire, justice aux Atheniens, qu il loue de leur grande religion envers les Dieux et de leurs egards envers les etrangers. II reproche aux habitants 1 amour qu ils portent a Jesus- Christ, et de 1 avoir pris pour protecteur, au lieu de Jupiter , d Apollon et de Calliope. II deplore que dans cette ville d Antioche les vieilles femmes se prosternent par terre pres des tombeaux et adrcssent des voeux a Jesus- Christ pour obtenir leur delivrance (il parle la du culte des martyrs). Puis il ajoute : Votre peuple m a pris en haine ; parce qu il a embrasse 1 atheism e et qu il me voit observer la religion de nos peres; les riches, parce que je ne veux pas qu ils veudent cher leurs marchandises ; tous les autres a cause des clanseurs et des theatres, non que j interdise ces sortes de divertissements a autrui , mais parce que je m en soucic moins que des grenouilles d un marais.
Et plus loin : Vous avez calomnie les villes voisines qui sont sacrees, et qui honorent avec moi les Dieux, en les accusant d avoir compose ce qui a ete ecrit contre moi; maisje suis sur que les habitants de ces villes rn aiment plus que leurs propres enfants ; car ils out releve les temples des Dieux et abattu les monuments funcraires des impies, des que je leur en ai donue 1 ordre ; et par generosite ils ont fait contre les ennemis des Dieux plus que je n aurais demande. Julien s afflige ensuite de 1 incendie du temple de Daphne, qu il impute aux chrctiens, et il ajoute : Au reste, meme avant 1 incendie, je pensais que le Dieu avait abandonne ce tem ple; la statue divine m en avait averti la premiere fois que j y posai le pied; j en prends a temoin contre les incredules le grand Soleil. (Sera continue). P. PEEPETUE DAMONTE, Mm. Ob*.
AMALES DES MISSIONS FRANCISCAIIVES.