TARTARIE
LES TAUTATIES AU CONCILE DE LYON, ET CONTINUATION DES MISSIONS PRANCISCAINES PARMI EUX TANT EN PERSE QI/EN
CHINE
Nous avons dit, dans la precedente livraison des Annales, que les Tartares eux-memes rendirent hommage au Pontife Remain, au Concile de Lyon, et que cette circonstance nous fournirait le sujet du present article. Aim de tenir parole, il est necessaire que nous reprenions maintenant le recit des vicissitudes par lesquelles ce peuple a passe dans la Perse, d oii partirent, pour se rendre aupres de Gregoire X, les envoyes du Khan Abaka, dont nous avons a parler.
Or, de meme qu^il avait charge Kublai d^achever la conquete de la Chine, de meme Mangu-Khan confia le soin de mener a bonne fin celle de la Perse a Hulagu, son autre frere, qu j il mit a la tete d une grosse armee suivie d une foule d^ingenieurs chinois. II avait donne ordre de reserver pour Tusage de ces troupes les prairies situees sur leur passage a Toccident des monts Tungat, et prescrit a ses intendants en Perse de tenir pretes pour chaquc soldat cent mesures de farine et cinquante de vin; il avait d ailleurs recommande particulierement a son frere d exterminer dans ces contrees les assassins Ismaelites et d en soumettre le calife. En consequence, Hulagu se mit en marche, recevant partout des hommages, et comme il exigeait de tous les habitants du pays qu il traversait le tribut du par des vassaux, son armee, a mesure qu il avancait, se grossissait sans cesse. Or, les assassins etaient maitres de beaucoup de forteresses dans le Cuistan et dans le
Rudbar, ainsi que dans la Syrie, et par la ils terrifiaient tellement leurs voisins, que les habitants de Cazvin avaient pris 1 habitude de fermer leurs portes, a 1 approche du soir, de cacher tous leurs objets precieux, et de poster des sentinelles continuellement sous les armes. Ceux que protegeait 1 eloignement ne les redoutaient pas moins. II s ensuivit que tous les emirs des envi rons s unirent avec empressement a Hulagu que seconda le Calife lui-meme; car il regardait avec terreur les cent forteresses au moyen desquelles les assassins bloquaient en quelque sorte ses Etats. Ils etaient alors gouvernes par un certain Rokneddin, parricide, homme faible et incapable, et de plus domine par un astronome de Bagdad, appele Nassireddin, le plus illustre musulinan du XII e siecle, mis par ses compatriotes au niveau de Ptolemee. Blesse dans sa vanite scientifique par le calif e, Nassireddin s etait refugie pres du Cheik de la montagne, contre lequel neanmoins il n eut pas honte de machiner une trahison. En effet, c est d apres son conseil que Eokneddin consentit a demander la paix a Hulagu, allant jusqu a promettre de demolir une partie de ses chateaux forts. Cependant cette condescendance ne suffit point pour le preserver de la guerre, parce qu il refusa de se rendre en personne devant le chef mogol. II vit done tomber quarante de ses forteresses, et apres que tous les livres de sa secte eurent ete livres aux flammes dans celle d^Alamut, il y fut lui-meme egorge en meme temps que tous ses Ismaelites, qui avaient deja auparavant ete separes les uns des autres et meles aux troupes mogoles. C est ainsi que le monde echappa enfin a Topprobre dont le couvraient ces scelerats, comme parfois la peste est emportee par un brusque orage. Hulagu n avait plus qu a detruire la puissance du calife de Bagdad, ville extremement populeuse, mais faiblement gouvernee par Mostasem, prince imbecile, qui, pour s amuser a la maniere d un enfant, laissait le poids des affaires a ses ministres, et qui, s imaginant inspirer le respect a la multitude en se eachant aux yeux de tous, ne se montrait jamais, pas meme aux princes qui venaient lui ren dre hommage et devaient se contenter de pouvoir porter a leurs levres un morceau d^etoffe figurant le bord de la robe du calife. Ce morceau d etoffe etait suspendu a la porte, dont les tribu- Laires baisaient aussi le seuil, comme les pelerins baisent la pierrc noire et le voile de la Caaba. Meme lorsque dans les
grandes solennites il sortait du palais a cheval, le calife s?e couvrait !e visage d un voile noir. Or, Hulagu , cboisi par la Providence pour le renverser, lui envoya un messager qui, suivant le recit de Fhistorien Kascid-Eldin, lui adressa ce dis> cours : Tu ne m as prete aucun secours centre lea Ismaelites-. C est pourquoi, bien que ta dynastic soit ancienne et illustre et favorisee par la fortune, j ai a te dire que la lune ne brille que quand le soleil se tieiit cache. Tu sais comment depuis Tchinghiz-Khan jusqu aujourd lmi les Mogols out traite le mondc. // Apres avoir ensuite passe en revue et rappele les dynasties et les nations qu ils avaient detruitcs, et lui avoir ordonne de raser les murs et de combler les fosses de sa ville, il conclut en ces termes : Te plait-il de te sauver avec ta famille? suis mon avis; si tu y resistes, je verrai quelle est a son egard la volonte de-Dieu! Mais le calife, tout tier encore de 1 ancienne puissance de sa maison, osa repondre avec hauteur, oubliant que les forfanteries ne servent a rien, quand elles ne sont point appuyees par la force. Aussi Hulagu. s ecriat-il : n Je vois que le calife se bande comme un arc; mais si TEternel nous vient en aide, je saurai bien le punir de son audace, en le redressant cornme une fleche ! // Le visir eut beau engager Mostasem a s humilier et a calmer ainsi la colere de son ennemi; enivre par les adulations des courtisans, il fit, au milieu de leurs applaudissements insenses, entendre ces paroles : // Et de qui la famille d zYbbas pourrait-elle avoir quelque chose ,\ craindre? Est-ce que par hasard les monarques eux-memes qui regnent sur les nations de la terre ne sont pas a 1 egal de mos soldats? Prends courage, 6 visir, et ne t effraie pas des bravades des Mogols. // Et en meme temps il precha la guerre sainte contre Hulagii. Une rencontre cut lieu sur la rive occidentale du Tigre, et apres une lutte acharnee la victoire resta indecise. Les soldats du calife voulurent pour faire montre de valeur passer la nuit sur le champ de batailJe; mais les Mogols, rompant les digues du fleuve, les noyerent dans les eaux. Le 5 fevrier 1258, les bannieres de Hulagii flotterent ainsi tout-a-coup sur les tours de Bagdad. Pendant sept jours en tiers la ville fut livree au fer et au feu et vit massacrer quatre-vingt mille de ses habitants; les autres ne durent leur salut qu a la clemence du general mogol. Les historiens n indiquent pas d une maniere certaine le
genre de mort qui fut inflige au malheureux et imbecile Mostasem; 1 opinion la plus probable d un grand nombre, c est que les vainqueurs le mirent dans un sac cousu et le trainerent ainsi sans aucun management a travers les rues de sa capitale. Voila comment la faineuse Bagdad, la metropole de 1 Islam pendant plus de cinq siecles, devint un monceau de ruines ; voila pourquoi riman, allant le premier vendredi de mars reciter le Kutabet dans la mosquee deserte, n y fit point la priere d usage pour le calife et prononca ces paroles : // Louange a Dieu qui a detruit les superbes et aneanti les habitants de cette capitale ! 6 Seigneur, secourez-nous dans nos calamites, car Islam n en a jamais essuye de plus grandes : nous appartenons au Seigneur, et c est a lui que nous retournons 1 . "
Cependant Hulagu vainqueur penetra dans la Syrie, qu il occupa tout enliere depuis Damas jusqu a Gaza; mais rappele tout a coup dans les provinces conquises en Perse, il dut y laisser son lieutenant Kui-Buga. Celui-ci fut surpris et defait par Coutouz, chef des mamelucks, le meme que tua plus tard Bibars pour usurper son troue" 2 . On voit ensuite Hulagu recevoir en 1263 une nouvelle investiture des Etats qu il possedait, de son frere Kublai, qui, comme nous Favons raconte, avait succede a Mangu dans la dignite de grand khan; et convoquer Tannee siiivante en Tauride une assemblee generale a laquelle assisterent, outre les princes et generaux mogols, plusieurs princes, soit musulmans, soit meme chretiens : les deux David, rois de Georgie, Hay ton d Armenie, Bohemond VI d Antioche, et d autres puissants seigneurs de la Georgie et de rArmenie. On leur proposait une ligue dont le but etait rextermination des Mamelucks. Mais Hulagu vint a mourir en 1265, laissant pour successeur Abaka, son fils aine. Or, apres la digression qui precede sur le aractere et les developpements de la puissance des Mogols, au milieu desquels les Missionnaires de la foi de Jesus-Christ avaient a travailler, c est de ce prince que nous devons parler avec quelques details en ce qui concerne specialement les Missions Franciscaines.
J ) Voir la Biographic univcrsellc, tome XX, & Tart. Hulagu; et YHisloire universelle de Cantu, tome XII, cliap. io.
2 ) Voir le chap. I" du livre II de riliatoirc univcrselle des Missions Francisc aine s.
A peine Abaka fut-il monte sur le troiie que, non moms bien dispose que son pere en faveur des chretiens, il rechercha avec etnpressement I amitie da Pape, auquel nous le voyons envoyer des ambassadeurs. Nous avons dit que son pere airaait aussi les chretiens; en effefc, il leur avait laisse eriger, dans son ulus de la plaine de Mughan, un oratoire ou les Armeniens, les Georgiens efe les Syriens celebraient egalement Foffice divin 1 . Or, quand ces am bassadeurs se furent abo aches a Constantinople avec les deux Franciscains Jerome d Ascoli et Bonne Grace de S t Jean a Persiceto, que Gregoire X y avait envoyes en qualite d apocrisiaires de FEglise romaine pres de I empereur Paleologue 2 , ils demanderent en grace de les avoir pour guides et compagnons jusqu a Lyon; ce a quoi les deux Missionuaires consentirent de grand coeur. II eii resulta que, convaincus par les frequents entretiens sur la reli gion qu ils eurent durant le voyage, Tun des ambassadeurs efe deux homines de sa suite demanderent le bapteme pour embrasser le christianisme. Ce bonheur leur fut accorde le 16 juillet, au grand etonnement et a la grande joie de tout le Concile; la ceremonie fut presidee par le cardinal eveque d ; 0stie, qui ne pouvait retenir ses larmes, non plus que les autres Peres rendant avec lui mille actions de graces au ciel pour un evenement si inespere. Le Souverain Pontife se rnit ensuite a conferer avec les ambassadeurs de Taffiiire pour laquelle leur maitre les avait en voyes a Lyon, et qui etait de s entendre et de conclure une alliance avec la chretiente contre les musulmans; et quand ils furent pres de partir, il leur remit pour Abaka la lettre suivante, qui merite d etre rapportee :
// A 1 illustre Abaka, roi des Tartares \ Qu il obtienne dans le siecle present la grace, et qu elle le conduise a la gloire dans le siecle futur!
// Nous avons recu avec une vive satisfaction de notre ame et le visage joyeux les lettres et les ambassadeurs qu il a plu a Votre Altesse de nous envoyer. Ils sont arrives au moment ou nous celebrions le saint concile general de Lyon, auquel, comme on vous le dira, assistaient un grand nombre de princes et de venerables pasteurs. Et apres que vos lettres eurent etc lues en pleine assemblee, et que nous eumes entendu favora-
l ) Voir Raynaldi, ann^e 1258, n. 42, et aan^e 1260, n" 2G et 29. a ) Voir la precedente livraieon des Annales.
blement ce que vos deputes venaient nous proposer en votre nom, nous avons, 1 esprit humilie et le coeur contrit, implore le Tres-Haut, afin qu etant la lumiere veritable, destinee a eclairer tout homme qui vient en ce monde, il vous accorde, a vous et a tous les votres, de voir luire si bien la verite drns la splendeur de sa face, que, marchant dans la voie de ses preceptes, vous travailliez efficacement a Fexaltation de la foi chretienne et a votre salut. Quant a ce que voudrait votre altesse, nous avons juge bon, avant que Farmee chretienne passe la mer, d en conferer avec vous par des ambassadeurs que nous nous disposons a vous envoyer, et il nous serait difficile de mettre ce projet a execution sans inconvenients; ils vous apporteront, du reste, a cet egard, une reponse nette et posi tive dont nous esperons que vous serez satisfait, et en memo temps, pourvu que vous daigniez les ecouter avec bienveillance, ils vous decideront, s il plait a Dieu, encore a une autre chose plus irnportante tant pour votre salut eternel que pour celui de tout votre peuple. Lyon, dans la troisienie annee de notre pontificat. //
Encourage par cette lettre de Gregoire, Abaka attendait au plus tot les envoyes qu on lui annoncait, afin de traiter avec eux tant de Talliance projetee que de la predication de la foi catholique dans ses Etais; mais comme ils tardaient a venir, il s empressa de deputer lui-meme en Occident d autres ambassa deurs, charges de s informer des causes de ce retard et de hator le depart de ceux du Souverain Pontife. Les envoyes trouverent sur le trone pontifical le pape Jean XXI; car trois papes etaient morts en un temps si couit, c est-a-dire du commen cement de 1276 au mois de septembre de la memo annee, savoir Gregoire X, Innocent V et Adrien Y, sans parler du Mineur Vice domino de Vice dominis, qui passa de vie a trepas le jour meme de son election. Les nouveaux ambassadeurs Tartares demandaient formellement des Missionnaires au nom d ; Abaka leur maitre, et meme en celui de son oncle Kublai; ils declaraient, en outre, que Fun etait dispose a laisser ses sujets embrasser librement la religion chretienne et Fembrasserait lui-meme, et que Fautre etait deja regenere dans les eaux du bapteme. On ne saurait dire de quelle joie une pareille nouvelle remplit le coeur du pape Jean. Mais il fut, lui
aussi, tout a coup surpris par la rnort sous les ruines de la chambre qu il occupait. II fut done necessairc, pour prendre les mesures convenables dans unc si grande affaire, d attendre 1 election du nouveau pontifc, qui tomba sur la persoime de Nicolas III. Des que celui-ci cut ceint la tiarc, il songea serieusement a reprendre les negociations entamees, et croyant que nul ne remplirait les fonctions de nonces et de Missionnaires avec plus de succes que les Franciscains dont Ton avait deja- reconnu 1 habilete pour la conversion des peoples et <les princes infideles, specialement des Tartares, il designa cinq religieux de leur Ordre, savoir Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean dc Sant Agaia, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo 1 , auxquels il prescrivit de s occuper immediatement de leur haute mission, par la lettrc suivante :
// Aux Frercs Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Sant Agata, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo, de TOrdre des Mineurs, nos nonces dans le pays des Tartares, saint ct benediction apostolique! Charge, malgre notre indignite, de tenir sur la terre la place du Pasteur eternel, nous nous sentons oblige par la meme d avoir un soin particulier du salut de tous les homines. A vrai dire ce salut est le plus grand desir de notre cceur, et nous tendons a ce but avec la plus vigilante attention, mettant en o?uvre, autant qu il nous est donne, toutes nos forces aim d y parvenir. Aussi, bien que notre esprit soit partage entre mille affaires import-antes dont nous sommes presse de toutes parts et comme accable, nous n en tenons pas moins cello-la a coeur. Car nous avons bien de quoi gemir et de quoi soupirer en voyant comment taut d homrnes trompes
a ) Voir Wadding, Annales, tome V, annee -1278; Raynaldi, ib.; Fleury, Histoire ccclesiasiiquc, Liv. XXXV, etc. lei nous devons citer le document trescurieux et tres-important que Louis Galletti a puisd aux archives du Vatican et publie (Rome , 17G6) dans son Mdmoire sin- trois ancicnncs i s glises de Rieti, et que nous a communique Texcellent comte Pierre Cernanzai d Udine. Voici ce document: Hie incipit Assizia contincns nomina omnium illorum qui rccipiunt, prebcndas a Marcstalla Domini papac Nijcolai. Summa omnium prcbendarum est CXXXII. Equi mareslallc albc sunt XX. Item sunt in cadem murcstalla mnli et mule IX. Item cqui ct mule demareslalla nygra sunt XXX. Item sunt de bestiis marcstalle nygre apud fratrcm Gerardum <t socios de ordine minorum, qui vadunt ultra mare contra Tartcris XI: videlicet HI! roncini et VII muli ct mule.
par les artifices de Satan perissent miserablement, soit parce quails ignorent tout a fait le chemin du salut, soit parce que trop souvent ils Font abandonne. C est pourquoi il est necessaire, afin de ne rien negliger de ce qui regarde notre office, que nous nous employious de tout notre pouvoir a ecarter tous ces perils des ames, en suppliant le Tres-Haut de daigner accorder a celles qui sont egarees la grace d apercevoir si distinctement les rayons de la verite, qu elles puissent aisement rentrer dans les voies de la justice, et qu eclairees par la veri table lumiere qui est le Christ, elles rejettent loin d elles ce qui est contraire a son nom, et se mettent a pratiquer ce qui peut leur etre utile. Or, comme Abaka, le magnifique prince et illustre roi des Tartares Orientaux, a informe notre predecesseur, le pape Jean d heureuse meraoire, et ses freres les cardinaux, au nombre desquels nous etions nous-rnemes a cette epoque, que lui ainsi que notre tres-cher fils en Jesus-Christ Kublai, grand Khan et empereur souverain de tous les Tarta res, qu on dit etre deja chretien , attendent avec impatience des Missionnaires de FEglise romaine, qui puissent leur enseigner a eux, a leurs enfants et a leurs peuples la foi chretienne, et qui les regeuerent dans les eaux du bapteme, nous Vicaire indigne de Jesus-Christ et successeur du bienheureux Pierre, profondement touche de cette demarche d Abaka, et voulant remplir notre obligation de procurer le salut de si grands princes et peuples, avons juge bon de nous adresser a vous que nous savons etre des religieux d^une piete eclairee, de saintes moeurs, doues par la Providence divine de hautes vertus et d une excellente doctrine, pour nous decharger sur vous de cette partie du poids de notre sollicitude pastorale , ayant la confiance ou plutot la certitude que vos travaux produiront des fruits precieux, agreables a Dieu et a nous. Apres avoir, en consequence, consulte nos freres les cardinaux, nous vous envoyons, comme des anges de salut, dans ces contrees, pour y exercer le ministere apostolique, vous engageant par la presente lettre a placer, pour la remission de vos pe"ches , toutes vos esperances en Celui qui dirige et protege les pas de ses apotres. Ainsi soutenus par sa grace et pleins de confiance, vous irez vous presenter a Abaka, afin que, par vos exhortations et vos enseignements, vous puissiez Tamener avec
ses enfants, ses peuples et ses soldats, a la connaissance de la vraie foi orthodoxe, de sorte que, avec Faide de la divine misericorde, qui voudra bien suppleer a Firisuffisance de vos paroles, ils ne foment plus qu une societe avec les peuples fideles de FEglise et s assurent les moyens d arriver au salut r . Le pontife continue ensuite en leur donnant le pouvoir d absoudre des censures, d accorder des dispenses, de benir les eimctieres, outre d autres pouvoirs propres a assurer Fefficacite des o?uvres de leur ministere, et qu il est inutile d enumerer. Mais il faut que nos lecteurs connaissent les deux lettres qu ils furent charges de remettre, Tune a Abaka, Khan de Perse, Fautre a Kublai, empereur de Chine, auxquels ils allaient se presenter comme missionnaires et nonces de Rome. La pre miere etait concue en ces termes :
// A ^excellent et magnilique prince, a Fillustre roi des Tartares orientaux Abaka, a qui Dieu accorde la grace de connaitre la voie de la verite ! En verite la sainte Edise romaine
a tressailli et tressaille encore d alle^resse dans le Seisnflenr.
en pensant a ce que vous avez fait savoir par vos ambassadeurs Jean et Jacques Vassalli et par les lettres dont ils etaient porteurs a notre predecesseur le pape Jean et a ses freres les cardinaux , qui en onfc tous eprouve une grande joie. Car les lettres presentees par vos envoy es disaient que du moment ou Tarmee chretienne des croises passerait en Terre-Sainte, vous etiez dispose, de votre cote, a la laisser librement penetrer dans votre pays, pour en combattre les ennemis, c est-a-dire les Sarrasins, et que non content de lui procurer tout ce dont elle aurait besoin, vous vous joindriez a elle en personne a la tete de vos valeureuses troupes. Vous le priiez ensuite d aj outer foi a tout ce que lesdits ainbassadeurs seraient charges de declarer en votre nom; et en fait ils firent, entre autres, une declaration, qui sera sans doute tres-agreable a Dieu, comme elle Fa etc a notre predecesseur susnomme, ainsi qu a tous ses freres les cardinaux, au nombre desquels nous etions alors. Certainement, un pareil evenement est bien propre a remplir les esprits drs fideles d j une joie extraordinaire et bien digne d etre celebre par toutes sortcs de louanges; car, si les actcs repondent aux paroles,
*) Voir Wadding, loco citato, et Raynakli, ibid.
c est un evenement qui contribuera au salut d une foule innombrable d ames. Nous voulons parler du dessein de notre clier fils en Jesus-Christ et votre oncle Kublai , grand Khan et illustre empereur de tous les Tartares, qu on dit etre deja baptise, d obtenir de cette Eglise romaine des missionnaires, qui vous enseignent la foi chretienne a vous, a vos enfants et a vos peuples, et qui vous conferent, une fois instruits, le sacrement du bapteme. Oh ! oui, que la sainte mere 1 Eglise se rejouisse en son divin epoux Jesus-Christ, de ce que la divine misericorde lui accorde de faire renaitre tant d enfants a sa grace dans le bain baptismal ! Que le pasteur de 1 Eglise se rejouisse egalement de voir ainsi la societe chretienne accrue d un peuple nouveau et plus nombreux peut-etre qu il ir^en a jamais existe! Heureux notre temps, s il nous etait reellement donne de procurer a la cour celeste un sujet de pareille joie ! Deja les choses que votre Altesse nous offre nous paraissent non-seulement d une grande, mais d une tresgrande importance. Aussi n ; hesitons-nous pas a penser que c est le doigt de Dieu qui vous meut , lorsque vous vous montrez enUamme cVun tel zele pour Jesus-Christ, que vous offrez votre propre personne, et votre brave peuple, et votre pays, et toute sorte de secours et de vivres pour qu on puisse enfin vaincre ses ennemis. Vous rendant done mille actions de graces du concours que vous nous oflrez pour le triomphe des armees chretiennes en Palestine , et 1 acceptank des a present, nous vous informons que, quand le moment opportun sera venu, nous en profiterons volontiers. En attendant, pour assurer le salut de votre ame et de celle de votre oncle Kublai, grand Khan, et des ames de vos enfants et de vos peuples, nous nous acquittons envers vous, en vous envoyant, suivant le conseil de nos freres les cardinaux, les freres Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Sant Agata, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo, de TOrdre des Mineurs, porteurs des presentes, homines d une religion eclairee, de saintes moeurs et profondement verses dans 1 etude des livres sacres , afin que vous et vos eni ants et vos peuples soyez amenes, grace a leurs salutaires enseignements, a la connaissance de Jesus-Christ, notre Maitre et Sauveur, et que ceux d eutre vous qui n ont pas encore etc baptises ou qui ne
Font pas etc dans la forme voulue, c est-a-dire AU NOM DU PERE, DU FILS ET DU SAINT-ESPRIT, soient regeneres par eux selon le rite de FEglise de Dieu, et que tous vous offriez ainsi dans 1 observance de la foi chretienne votre culte a celui dont le nom glorieux est au-dessus de tout autre nom. Nous avons ordonne a ces Freres Mineurs, tant par ecrit que de vive voix, de se rendre, au moment qui vous paraitra convenable, pres du grand Khan Kublai, afin de travailler aussi en ces lieux (en Chine) au salut des ames, et avec I aide de la grace qu ils ont recue du Dieu des misericordes, d y mettre a execution ce que vos ambassadeurs nous ont fait connaitre verbalement, et que nous desirons avec ardeur ; c est pourquoi nous prions votre Altesse de daigner RECEVOIR AVEC BIEN-
VE1LLANCE LESDITS FilERES MlNEURS COMME ELLE RECEVRAIT
NOTRE PROPRE PERSONNE, et nous Fexhortons en outre a les traiter convenablement, en ajoutant foi a tout ce quails vous diront de notre part sur la reception du bapteme, sur Pensei^nement de la foi chretienne tt sur la maniere de ^observer.
et enfin a les envoyer sous une bonne et sure escorte au grand Khan (de la Chine) en pourvoyant a leurs depenses et a tout ce dont ils pourront avoir besoin. Et comme a raison des
DANGERS DU VOYAGE, DE LA LONGUEUR DE LA ROUTE, ET DE L INCERTITUDE DU TEMPS QIl lLS DEVROXT PASSER DANS CES
REGIONS, il nous est impossible de les munir de toutes les choses necessaires , de maniere a ne manquer d^aucune , nous vous les recommandons vivement, soit quand ils s y rendront, soit pendant le sejour qu ils y feront, soit enfin quand ils en partiront , de telle sorte qu ils puissent revenir pres de nous et de nos freres, heureux de leurs fatigues, et meine tout fiers d avoir recueilli le fruit desire du salut d une si grande nation. Nous vous recommandons enfin tous les chretiens qui demeurent ou qui par suite d une circonstance quelconque viendraient a passer dans les pays souinis a votre domination; car si vous les couvrez de votre protection et les defendez en cas de besoin, vous pratiquerez un acte de charite qui vous procurera de la gloire dans le siccle present et une recompense eternelle dans les siecles futurs. En atten dant, nous et nos freres adressons nos vcoux a la divine misericordp, pour que le Seigneur vous comble, vous et vos
ills, pendant de longue& amiees, de benedictions si abondantes, et dirige tellement notre conduite pour votre salut que , vous reunissant, tons tant que vous etes, aux catholiques dans le chemin de la verite, vous donniez a Dieu le Pere un motif de se complaire a votre grandeur. Rome , l er avril , dans la premiere annee de notre pontifical 1 .
Telle est la chaine de communications etroites qu il fut pos sible d etablir, en ce temps si Strange, par Tintermediaire des missionnaires Franciscains, entre FEglise romaine et les nations les plus lointaines, et que les fils de S k Francois changerent en relations amicales , pour I accoinplissement des mesures providentielles prises par la sainte epouse de Jesus-Christ. C etait un anneau de cette chaine qu ils attache-rent dans la meme mission en portant , dans des con trees encore plus eloignees, la lettre que le Pere supreme des fideles adressait aux peuples de la Chine, et que nous aimons aussi a reproduire textuellement :
>/ A notre tres cher fils en Jesus-Christ Kublai, grand Khan, empereur et gouverneur supreme de tous les Tartares, salut et benediction apostolique. Le createur de Fhomme, Dieu tout puissant, a jete un regard de misericorde sur le genre humain, alors que deja il etait devor^ par Fulcere empoisonne de la faute qu^a malheureusement commise Adam, le premier pere des hommes. C 7 est pourquoi, afin de le racheter, et en meme temps de retablir en lui Timage divine, a laquelle il avait ete forme, il envoya en ce monde son Eils unique, notre Seigneur Jesus-Christ, qui lui est coeternel et egal en majeste et en puissance, apres Favoir figure dans les enigmes de la loi et promis a nos peres par la bouche des Prophetes. Ce Fils unique est ne d^une fern me dans le sein de laquelle il a ete concu non certainement par une operation humaine, m ais par Toperation du Saint-Esprit ; et lorsqu il en fut sorti, sans que la purete virginale de sa mere en souffrit la moindre atteinte, il se montra a tous visiblement, veritablement et reellement Dieu dans les conditions de la vie presente. Soutenant ensuitc par de salutaires institutions ceux pour le salut desquels il etait descendu du haut trone de sa gloire sur cette vile et mise rable terre, il leur traca et marqua le chemin de la vie a la
*) Vojr les Annales de Wadding, tome V, annee 1278.
lumiere cFune doctrine parfaite. Mais il ne se borna point la; car, apres avoir donne en sa propre personne, en conversant avec les hommes, les plus saints exemples, avoir preche son Evangile par mille moyens merveilleux, et s etre fait connaitre par toutes sortes de miracles et de vertus et par Fautorite des Saintes Ecritures pour vrai Dieu, Fils de Dieu le Pere, im passible a raison de sa divinite, et neanmoins sujet dans 1 humanite qu il avait prise aux soufPrances et a la mort, il voulut par bonte endurer Fliorrible supplice de la croix, uniquement pour detruire par ses douleurs et le sacrifice de la vie presente la sentence de mort eternelle que toute la posterite d Adam avait meritee par la faute de son premier pere, de telle sorte que, grace au calice amer de la mort temporelle du Christ, 1 homme put obtenir les delices d une vie sans fin. S immolant done comme une hostie de propitiation pour la redemption du genre humain, il vainquit ainsi 1 antique ennemi du salut commun et eleva Fhomme de Fopprobre de la servitude a la gloire de la liberte celeste, en lui ouvrant les portes de la patrie eternelle. C est pourquoi, bien qu en tant qu homme, il ait eu tant a souffrir, et qu il soit mort, et qu il ait etc enseveli, il ressuscita glorieux le troisieme jour par sa vertu divine, il manifesta a des temoins predestines le miracle de sa resurrec tion, qui nous donne sujet de croire fermement a la notre et de bien 1 esperer; puis, il chargea ces temoins d aller precher son Evangile a toute creature, et baptiser toutes les nations AU NOM DU PEIIE, DU FiLs ET DU SAiNT-ESPRiT. Enfin, montant au ciel sous leurs propres yeux, afin que, apres avoir etc temoins de sa resurrection, ils le fussent aussi de son ascension, il laissa comme Vicaire sur la terre le Bienheureux Pierre, au constant amour duquel, amour prouve par une triple protesta tion, il confia le soin des amcs pour qu il veillat a leur salut avec une sollicitude incessante. C est pourquoi il lui remit les clefs du royaume des cieux, en lui donnant a lui et a ses successeurs le droit d ouvrir et de fermer a qui que ce soit les portes de la patrie eternelle, et en les investissant d un pouvoir souverain en ce qui concerne la dispensation de la grace celeste. En vertu de la mission apostolique qui leur a etc confiee ils sorit done obliges de travailler au salut de tous les hommes. Aussi, a 1 exemple du Sauveur, suspendu a la croix, en ont-
ils une soif ardente en qualite de ses Vicaires, et comme successeurs de Pierre le pecheur, ils vont, eux aussi, a la recherche des ames, peehant dans la mer de cette vie. Car, en verite, la delivrance et le salut des ames repand Fallegresse dans la cite de Dieu, et le supreme Pasteur de 1 Eglise sent d autant plus augmenter dans son ame son zele et sa sollicitude, que ceux qui marchent encore dans les tenebres et a P ombre de la mort lui font esperer par des presages plus favorables quails seront bientot eclaires par la lumiere celeste. C est ainsi que cette Sainte Eglise Romanic a tressailli d une veritable joie, quand Fillustre roi des Tartares Orientaux, votre neveu Abaka, a fait savoir au Pape Jean, notre predecesseur d heureuse memoire, que depuis longtemps prevenu par la grace divine, et touche au cccur par la misericorde celeste, vous aviez deja recii le bapteme, et que regenere par ce sacrement, vous vous etiez de cette maniere uni a son peuple fidele. Bien plus, d apres ce qu j on dit, votre devotion va si loin que vous ne vous contentez pas de venerer vous seul la religion trois fois sainte du Christ, d aimer son culte et d^accorder avec une bienveillance extraordinaire une entiere liberte ct toute votre protection & tous ceux qui dans votre empire professent le christianisme, mais que vous desirez en outre que vos enfants et vos soldats, arrivant aussi a la connaissance de Jesus-Christ et de la foi qu il a prechee et enseignee, se fassent baptiser par les mains de VEglise romaine. Car c 7 est par ce moyen que pourront se dire veritablernent chretiens ceux qui, renoncant a toutes leurs anciennes erreurs et marchant dans la voie de la verifce, se rendront entierement agreables au createur par leurs bonnes ceuvres. S il en est ainsi, comment pourrons-nous louer dignement un pere qui, de peur que ses enfants ne perissent, les pousse avec un amour si sincere dans les voies du salut? le valeureux chef d armees, que celui qui met ses soins a tourner ses troupes du mal au bien, de Perreur a la verite! bonte ineffable de Dieu qui, jetant un regard de misericorde sur un si grand peuple longtemps aveugle, lui ouvre aujourd hui les portes pour qu il entre dans la lumiere de la verite! Ah! que Dieu confirme ce qu il a daigne operer en vous! De votre cote tachez de conserve! si fidelement sa grace qu il doive lui-meme Vaugmenter en vous jusqu a ce que cette premiere etincelle
devienne un immense incendie de charite. Or, puisqu Abaka a demande, comme on 1 assure, que notre predecesseur, condescendant a, vos desirs, vous envoyat des membres de FEglise romaine qui pussent convenablement enseigner a vos eniants et a vos soldats la foi chretienne et les baptiser, et qu une inert soudaine 1 a empeche de le faire, quoique ce fut le plus ardent desir de son coeur, nous venons, nous qu une disposition supreme du ciel a appele a lui succeder, vous satisfaire a cet egard, en vous envoy ant en notre lieu et place (car il ne nous est pas dorme d etre partout present en personne) nos chers fils, les Ereres Gerard de Prato, Autoine de Panne, Jean de Sant Agata, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo, de 1 Ordre des Miueurs, porteurs des presentes, hommes d une religion insigne, de mceurs irreprehensibles, etprofondemcnfc verses dans la science des Saintes Ecritures. Nous vous les recommandons etc. 1 // Le pape repetait ici ce qu il avait deja ecrit a Abaka, auquel ils devaient se presenter d abord, pour exercer quelqtte temps le ministere apostolique dans ses Etats avant de se rendre en Chine.
Nous ne nous arreterons point a faire admirer a nos lecteurs
de pareils rapports du Pontife romain avec Tempereur souverain des Tar tare a et le maitre de la Chine, puisque nous avons vu les Venitiens Nicolas, Maphee et Marc Polo accueillis avec taut d honneur a la cour de ce prince, et envoyes par lui comme ses ambassadeurs pres du pape a Eome, d ; ou ils repartirent charges de remettre les lettres et les cadeaux de Gregoire X a Kublai , dont ils devinrent les amis in times 2 . Cela prouve surabondamment la bienveillance particuliere de ce prince Tartare envers les chretiens, quand il ne serait pas stir qu^il ait recut le bapteme; c est pourquoi le pape Nicolas emploie ces expressions : S IL EST VIIAI, COMME L ON DIT; SUIVANT QU ON L^AFFiiiME 3 . Mais il en resulte aussi evidemment que cette correspondance du vicaire de Jesua-Christ avec le grand Khan Tartars, residant a Pekin, due aux premieres Missions des Eraneiscains chez cette nation qui avait conquis tant dc royaumes, est tellement certaine qu elle ne saurait etre 1 objet du moindre doute*. Apres cette observa-
*) Voir les Annalesde, Wadding, tome V, annee 1278.
2 ) V. les Annales des Missions Franciscaines,, L" livraison de 1 annee courante.
3 ) V. YHistoire univarscllc de CEglise catliolique de Rohrbacher, liv. LXXVI.
4 ) V. Le Chrisiianisme en Chine, en Tartarie et an Thibet, par M. Hue, tome I". Paris, 1857.
tion, nous engagerons plutot nos lecteurs a vouloir bien considerer avec nous le courage, ou mieux Fheroisme que les cinq Franciscains, Missionnaires et nonces apostoliques, out montre en entreprenant un voyage aussi nouveau et aussi difficile que Fetait celui de la Chine. Meme aujourd hui, que les transports maritimes et les bateaux a vapeur ont tellement abrege les dis tances, n est-il pas certain qu un pareil voyage donne a reflechir a quiconque veut Faventurer? Eh bien ! ces pauvres religieux se mettent a le faire, et par terre, avec la meme confiance que celui qui executerait une courte et agreable promenade de plaisir dans un des pays les plus polices et les plus riants d Europe ! Encore leur manque-t-il cet encouragement, si doux pour le creur humain, de compatriotes ou d une foule applaudissant a leur depart, comine s ils couraient a quelque entreprise glorieuse j ils ne voient meme point briller a leurs yeux la perspective de se voir accueillis en triomphe a leur retour, comme nous le lisons de Fimmortel Colomb, lorsque, mettant a la voile pour le Nouveau- Monde, il etait entoure au port de Palos d une multitude innombrable qui, par d heureux presages, le felicitait d^avance de sa grande decouverte. Loin de la, nos Missionnaires quittent leur pays , on pent dire ignores de tous , excepte de Dieu qui les munit de sa grace , de son vicaire ici-bas qui les cnvoie a cette mission lointaine, et des superieurs de FOrdre qui les ont amidies a la douce paix du cloitre. Et ils partent ainsi, vraiment pauvres, depourvus meme de toute ressource humaine , comme les premiers disciples du Sauveur, sans autres armes qu ; un crucifix sur leur poitrine, sans autres richesses qu un chapelet a leur ceinture, a peine vetus d une bure grossiere, ay ant pour unique guide, pour unique appui, la Providence divine! Et ou vont-ils , ces homines vraiment admirables? Ils se dirigent vers la Chine, autant valait dire a cette epoque, vers le bout du monde ! Or, qui les guidera dans un voyage si long et si incertain, ce qui est plus, chez des peuples barbares, au milieu desquels ils devront passer, a travers les deserts immenses quails auront a franchir, et ou, pendant des mois et des annees, ils iie rencontreront peut-etre que des hommes ou des betes feroces e^alement redoutables? Les hommes de Dieu savent bien tout
cela; mais ils savent aussi que Fange du Seigneur les accompagnera, et ils s y confient Fame tranquille. En sacrinant leur
i-epos, leur liberte religieuse, et, en cas de besom, leur vie, ils ne demandant que la gloire de Dieu et de PEglise. Mais craindront-ils par hasard que le necessaire leur manque dans quelqu une des circonstances si variees aux quelles ils s exposent? Non, car ils compteut sur la Providence, qui ne traliit jamais ceux qui s abandonnent a elle. En dL4, si Ton observe les commencements de PInstitut Seraphique, tel etait Fesprit qui en animait les membres, lorsque, cheminant a la maniere des apotres et allant precher aux nations le nom de Jesus-Christ, ils firent le tour du globe et penetrerent chez des peuples inconnus de leurs contemporains ; c etait , au fond , un esprit de foi si vive en Dieu et une connance si profonde en son amoureuse bonte , qu ils pouvaient en attendre , dans toutes les conjonctures ou ils se trouveraient , des prodiges extraordinaires et parfois inouis. Aussi leur arriva-t-il sou vent d avoir a benir le ciel de marques si visibles d une protection speciale, qu elles pouvaient certainement exciter 1 admiration des con tempo rains, et qu elles pourraient encore fournir a la posterite mille sujets de rec-its ou de legendes pleins d^interet et d ; edification. Pour n en citer qu un exemple, nous lisons dans les chroniques qu un jour quelques-uns de ccs saints religieux, qui allaient en mission chez des peuples infideles, arriverent sur des monts tres-eleves et tellement arides qu on n y trouvait ni une goutte d ean ni la moindre trace de vegetation, de sorte que, devores par une soif ardente, ils n avaient plus d autrc perspective que la mort, si Dieu ne venait a leur secours. Mais ils recoururent a la priere, et presque aussitot ils rencontrerent une source fraiche et jaillissante, qui leur permit de se desalterer et de poursuivre leur chemin.
Une autre fois prives de tout aliment au milieu d uu desert, ils se virent sur le point de mourir de faim. Voila qu au meme moment un enfant vient a leur rencontre, et leur demande oil ils se rendent si harasses et epuises qu ils savent a peine faire un pas. Ils repondent qu ils se sentent incapables d aller plus loin, tant ils sont devores par la faim. Yoici deux pains, reprit 1 enfant; prenez et mangez. // Pendant qu ils reparaient leurs forces, leur interlocnteur, commencant a se faire connaitre, leur dit : // O homines de peu de foi, pourquoi doutezvous de la Providence celeste ! Aviez-vous oublie les paroles de
David, si sou vent repetees par votre patriarche Francois : H Placez en Dieu votre confiance, et lui-meme vous nourrira. C est pour cela que le Seigneur a voulu vous punir, en vous reduisant a cette faim extreme. Sacliez comment vous devez desormais vous conduire dans vos courses apostoliques. // Apres ces mots il s eloigna, et de leur cote les religieux continuerent leur route pleins de joie et de confiance, en demandant pardon a Dieu de leur faute et en le remerciant de la bonte avec laquelle il les avait secourus 1 . C est par de pareils prodiges que, si parfois Fun d eux cedait au decouragement , il sentait se reveiller en lui cette foi qui animait les Missionnaires Franciscains, toujours soutenus a point dans tous leurs besoins par la divine Providence, entre les bras de laquelle ils s abandonnaient. II est vrai que, quant aux Freres Gerard de Prato, Antoine de Parme, Jean de Parme, Jean de Sant Agata, Andre de Florence et Mathieu d Arezzo, nous n avons point de donnees particulieres pour savoir si dans le voyage, long, difficile et tres-perilleux quails eurent a faire , il leur arriva de reconnaitre d une maniere aussi sensible ^intervention protectrice du ciel; mais il est certain qu il ne leur eut pas etc pos sible de sortir si heureusement de tous les dangers qu ils couraient, sans une assistance speciale de 1 ange du Seigneur. Nous avons a parler dans un autre article de ce que firent les ouvriers evangeliques, une fois arrives au lieu de leur desti nation.
>) Marc de Lisbonne, Chronique, T partie, chap. LIV.
DEUXIEME PAETIB.
HISTOIRE CONTEMFORAINE.
NOUVELLE ZELANDE.
Lett-re du P. OCTAVIEN BAHSANTI, de Pietra Santa, Observantm de la Province StrapMqne, Prefet des Missions Franciscaines dans la Nouvelle Zelande, au Redacteur des Annales, sur Vetat de la religion catholiqiie en ce pays.
Auckland, 29 avril 1863.
TRES-REVEIIEXD PEKE MARCELLIN,
En fevrier 1863, je vous ai envoye d Auckland une notice historique sur Vetat des sectes dans cette ile. Aujourd hui je voudrais vous i aire connaitre celui de la Religion catholique; mais vraiment accable d ; une foule d occupations, surtout depuis que le P. Dominique de Castignano est malade et que le P. Nivard de Eenestrelle n est guere bien portant, je n ai point le temps de me mettre a vous raconter d une maniere detaillee la position d un pauvre Missionnaire qui dans cetie ile, au milieu de ces forets sauvages et sur ces langues de terre, toujours rongees par la mer, ne soufFre que trop et doit se contenter souvent de prier et de combattre.
Je suis alle dans le Hokianga visiter nos chers confreres, qui depuis longtemps desiraient me voir. 3 y ai passe trois mois. Je vous rendrai done seulement coiupte de cette visite, en entrant dans quelques details, et cela suffira pour le mo ment. Si ces details sont parfois minutieux, considerez qu ils n en sont pas moins significatifs et propres a faire connaifcre la Nouvelle Zelandc a ceux qui ne la connaissent pas.
Comine votre paternite le sait deja, les Eranciscains etaient a peine debarques a Auckland, a la fin de 1860, qu ou assigna a leur mission, a partir du 35 e degre de latitude, tout le nord de cette ile, en comprenant toute Tetendue de Fest a
1 ouest. En fevrier et mars 1861, je fis le tour de cet immense district, afin de voir ou. Ton pouvait fixer les principales sta tions pour y installer uos confreres et commencer bientot notre mission; je trouvai que la baie des iles ou Kororareka, Gurakan dans le Hokianga, et Wangaroa sur la cote orientale etaient les points ou les peres maristes s etaient d abord fixes et ou les Franciseains pouvaient aussi s etablir. Mais comme il nV avait plus de maisons habi tables, ni de population a instruire et a cultiver ni a la baie des iles, ni a Wangaroa, Monseigneur Pompallier, avec sa longue experience de vingt-six ans d episcopat dans cette mission, jugea convenable d envoyer tous nos confreres dans le Hokianga, se contentant de me retenir, moi, au service de la cathedrale.
Avant dialler plus loin, il faut que je vous dise quelques mots du Hokianga, car ne vous donnant point la description de toute la Nouvelle Zelande, il suffira que je vous en decrive une seule province; ce sera comme si je vous les decrivais toutes.
Le Hokianga se trouve sur la cote occidentale, a ^opposite de la baie des iles, vis-a-vis de Sydney dans PAustralie, dont il est distant de 1200 milles. On y penetre par un grand fleuve, dont rembouchure est un bas-fond, ou, a la marea basse, il n y a point plus de dix-lmit pieds d eau; mais a la maree haute, ce fleuve grossit jusqu a trente pieds d eau, et a Finterieur sur certains points, jusqu a plus de cent pieds. Cette voie est la porte par laquelle quelques fils de Marie introduisirent la lleligion catholique dans cette ile le 22 Janvier 1838. Quand les Europeens commencerent a emigrer dans la Nouvelle Ze lande, le Hokianga etait la province la plus peuplee, et Ton vit des 1825 y entrer deux grands batiments avec lesquels les Anglais firent leurs premieres tentatives pour coloniser cette ile. Aujourd hui que tous les Europeens se sont reunis a Auckland, capitale de la colonie, le Hokianga est la plus miserable de toutes les provinces. Les indigenes y sont encore tels qu ils etaient il y a un siecle, moius Tantliropopbagie a laquelle ils ont entierement renonce. Le Hokianga n est praticable qu^en s^avancant sur ce grand fleuve, ou plutot le long de cette dent de 1 Ocean, qui ne penetre dans la terre ferme que pour la percer, la fouiller jusque dans ses entrailles, la ronger et la devorer. II ne fait que serpenter : ici tres-etroit, la aussi
large qu un beau lac, et d une profondeur variable, il a ete parcouru jusqu a une distance de trente milles a 1 interieur par un batiment de 500 tonneaux (mesure maritime anglaise), et il a plusieurs bras, qui prennent divers noms. Les principaux sont le Waihou, le Waina et le Mangamuka.
Les Maori habitenl tous le long des bras du grand fleuve, dans des cabanes tres-basses, faites de Eampo (espece de gre nadier), de sorte que, quand ils veulent sortir pour aller se procurer des vivres, ils sont forces de se servir du canot ou Wakia Maoro, espece de barque, faite d un tronc d arbre tout entier aminci, creuse a 1 interieur et rendu concave, pointu aux extremites et un peu aplati au fond. Les Maori ont un grand nombre de ces wakia, grands et petits; ils les fabriquent tantot avec une pierre particuliere, tantot en se servant des instruments europeens. Ces barques sont si peu largcs et si peu profondes qu en s y etendant, un homme ordiiiaire en occupe presque toute la dimension in latum et profundum, Les Maori les dirigent au moyen de rames affilees et tres-minces, longues au plus de quatre palmes, quails ne rapprochent jamais des bords du Wakia ; mais usant de toute la force de leuts bras, ils donnent quatre coups a droite et trois a gauche pour conserver 1 equilibre. Tous rament indistinctement, homines et femmes, grands et petits. Accoutumes de se servir de ces bar ques en sachant garder 1 immobilite et Tequilibre necessaires, les Maori ne courent aucun danger sur le fleuve, a moiiis qu il ne soitagite; mais pour les Europeens, qui ne reussissent guere a s j y nicher, il leur faut prendre beaucoup de precautions; car le moindre mouvement du navigateur suffit pour que le canot chavire et tombe a califourchon sur quelque requin ou chieu de mer. On ne trouve dans le Hokianga guere d animaux indi genes, mais il y a des vaches, des moutons, des chevres, des pores; il n y a non plus dans toute la Nouvelle-Zelande aucun arbre fruitier indigene. Des semences europeennes le ma is seul y a ete introduil. Les Maori le sement en grande quantite; il y atteint une hauteur extraordinaire et produit trois gros epis. Quand il est frais, on le mange au moment ou. on le detache de la plante; quand il est desseche, on le mange bouilli; Tliiver, quand il n y a plus de patates , on le fait pourrir comme pour fabriquer de Famidon , et quand il est arrive au
point de dormer des nausees, on le mange comme le mangeraient les poules. On trouve dans le Hokianga de belles chaines de montagnes ou plutot de hautes collines, toutes couvertes d arbres si gros, si hauts et si droits, qu on dirait qu ils veulent escalader le ciel. D un autre cote on remarque au commence ment du grand fleuve une montagne toute de sable, ou il n y a point un seul arbuste, point un brin d herbe ou de mousse, et qu il faut employer treize heures a franchir si Ton veut aller par la voie de terre du Hokianga a Wangape et dans toutes les tribus de la cote occidentale. Or, je pense que la nature de cette montagne formee de sable pur, mouvant, leger et extremement fin, semblable a celui qui couvre les plages de 1 Ocean, brillant conme Tor et 1 argent, fournira toujours un grand argu ment contre ces geographes superficiels qui, d apres certaines donnees pen importantes, voudraient preciser Fepoque et le mode de la formation de la Nouvelle-Zelande. Sans doute plusieurs indices pourraient porter a croire qu elle a ete produite par Teruption d un grand volcan; neanmoins, en considerant un jour attentivement cette montagne, je me persuadai que Forigine de cette ile est un mystere, comme toute la creation est un mystere, et c est pour cela que ceux qui pretendent en connaitre le fond, encourent naturellement les violents reproches que le Tout Puissant lui-meme, assis au milieu d tm tourbillon, adressait au sage de Tldumee , ainsi qu^il le raconte lui-meme au 38 e chapitre de son livre inspire.
Mais mon but n est pas d entrer dans des discussions scientifiques, scolastiques et geographiques. Je decris le Hokianga, en tant qu il interesse la Mission Franciscaine dans cette pro vince perilleuse. LJn courrier de la poste y vient de Kororaieka par la voie de terre, tous les quinze jours, quand le temps le permet. II y a en outre une communication par mer avec Auckland tous les deux ou trois mois selon les vents. D ordinaiie le batiment tourne la pointe nord, en cotoyant File a Test; mais si les interets du commerce Fexigent, a peine sorti du grand fleuve , il la cotoie u Touest et se dirige vers Horehunga, localite distante d Auckland de trois quarts de lieue a cheval, ou deux langues de mer, Tune a Test, 1 autre a 1 oucst, se rapprochent et se confondent.
Dans le Hokianga les Maori ont les memes traditions que sur
tons les autres points de File : elles sont pen nombreuses et entierement mythologiques. Elles concernent la maniere dont cette ile a etc peuplee et les premiers habitants qui Font occupee. On n y decouvre d autres traces de la Revelation que Phistoire d Eve, la chute de 1 homme, le meurtre d Abel et la mention de 1 enfer, que tous les Maori placent a la pointe nord de Tile. II y a une dizaine d annees les catholiques etaient nombreux dans le Hokianga; mais depuis qu ils ont perdu leurs Missionnaires, les Peres Maristes, il en est beaucoup qui sont retombes dans les tenebres de leurs superstitions , tandis que d autres ont commence a suivre la religion de la Bible et se sont declares Anglicans ou Wesleyens. On peut done dire quails ne s etaient point encore eleves par la pensee an dessus de leurs affreuses cabanes pour contempler le ciel et adorer un Dieu Createur et Redempteur; car ils y rentraient bientot la pipe a la bouche, nus et sales comme des betes pour admirer leur tatouages et venerer leur propre nudite. Quant a des Europeens, on en rencontre a peine, le long de tout ce fleuve, six ou sept families metisses, c est-a-dire issues dalliances entre des indigenes et des emigres, et ces families sont ou indifferentes ou protestantes. Nos confreres n en ont jnsqu^ici trouve que deux qui n eussent pas renonce a la verite de leur foi. Ces metis ont deux ministres protestants, un Anglican qui a bati une maison, une eglise et une ecole an commence ment du fleuve "VVaihou, et un Wesleyen, qui a fixe sa resi dence sur la rive du fleuve Waima. En outre, il y a autant de catechistes qu il y a de tribus de Maoris. Le ministre anglican, plus soucieux de ses interets terrestres et pecuniaires que de la religion et de la Bible, ne se donne pas beaucoup de peine pour faire des proselytes; mais le Wesleyen, qui s appelle Loury, ressemble plus a un diable qu a un homme : il n ; administre le bapteme a un Maori qu au prix d une livre sterling, et en demande deux pour le marier, et encore a la condition de lui vendre, a son propre benefice, de beaux habits; mais ce n est pas tout : je ne crois pas que le dragon de I* Apocalypse ait vomi contre la femme decrite dans ces revelations des blas phemes aussi horribles que ceux que ce Loury a proferes contre PEglise Catholique. On m a dit qu^il est Fun des collaborateurs les plus actifs du Hacata, journal tout "Wesleyen qui a com-
mence a paraitre le l er avril 1859, et qui se public une fois par mois dans la langue indigene. Je liens cette feuille pour la plus impie et la plus infarae du monde; en effet, s il est des crimes honteux et atroces qu on puisse imputer a un homme, le Hacata ne manque pas d en charger 1 Eglise Bomaine, ses "Papes et ses Ministres. Mais grace a Dieu, ce fils de Satan vient de quitter Hokianga, qu il avait rempli de ses blasphemes sacri leges, parce que sa femme s etait mis en tte que les Maori voulaient la tuer. Toutefois il recommanda en partant a ses pro selytes de bien garder la Bible qu il leur laissait en sa place; car, disait-il, posseder un pareil volume dans leur Kai/iga, c etait la meme chose que d y avoir Dieu lui meme en personne. Loury allait se fixer a Honehunga, ou il n y a que des Europeens, parce qu il se flattait d y trouver plus de chances pour reussir dans ses desseins fanatiques.
Voila, en abrege , la description du Hokianga, de ses habi tants, de sa situation civile et religieuse. Si quelque chose y manque, j espere que les conclusions a tirer de cet crit vous le fourniront.
Or, le 11 avril 1861, a huit heures du soir, ceux de nos confreres, qui etaient destines a cette immense province, montaient sur le San-Kild, et comme, malgre Fagitation de la mer, ils avaient le vent en poupe, ils mouillerent heureusement, apres une traversee de vingt quatre heures, a la Baie des iles. Ils s y arr^terent quelques jours a cause du mauvais temps, chez I unique famille catholique qui s y trouve; puis ils franchirent de nouveau ce beau bras de mer qui forme la baie; puis trottant pendant quatre jours sur le cheval de S fc Francois, et traversant toute Tile de 1 est a 1 ouest, ils arriverent le 24 avril dans le Hokianga. Le me me jour, vers quatre heures du soir, Purakau, prive pendant une dizaine d annees des fils de Marie, accueillait les fils de S fc Erancois.
Nos confreres trouverent ce lieu tel que je le leuravais decrit, c est-a-dire convert d un bois humide, epais, obscur, respirant la plus noire melancolie, et horriblement devaste par les debordements du grand fleuve. Les quelques portions de terrain qui s etaient ressenties de Finfluence bienfaisante des ouvriers evangeliques s etaient bientot couvertes de nouveau de joncs et d epines, et etaient redevenues plus sauvages que jamais. La
maison que devaient habiter les Missionnaires etaient en terre glaise, sans toit, sans portcs ni fenetres, et c etait tout C3 qui restait de tant de travaux qu avaient executes les Maristes. Dans Tespoir que cette maison serait reparee ou reconstruite, nos confreres, pleins de joie parce quails etaient resignes, s y installerent ct deposererit leurs paquets ; mais elle est encore dans le meme etat qu au moment oii ils y entrerent, a Fexception du toit qu on a refait en douves.
Les provisions envoyees par Mgr Pompallier en riz, farine et autres vivres, formaient mille livres de comestibles qui pouvaient suffire pendant cinq mois aux Missionnaires et aux deux Maori leurs domestiques, dont ils avaient besoin pour dirigcr leur gondolc, toutes les fois que Tun d eux voulait aller exercer son ministere. En outre, Mgr Pompallier les avait recommandes a son troupeau par deux lettres, ecrites Fune en anglais, Fautre en maoro, et concucs en ces termes : // Mes chers enfants, c est pour vous prouver mon affection que je vous envoie mes pretres, investis de tous mes pouvoirs. Nourrissez-les du pain materiel, et ils vous nourriront du pain spirituel. //
Malheureusement, comme en realite le troupeau de Mgr Pom pallier dans le Hokianga n existait pas, ses recommandations ne servirent point a nos confreres. II en resulta qu ils durent bientot se trouver abandonnes dans cette eternelle solitude, au co3iir de 1 hiver, sous des pluies torrentielles, sans pouvoir communiquer avec qui que ce soit, affames, mal -vetus et mal loges. A leurs souffrances se joignirent d autres chagrins, tous d uu nouveau genre, que je crois ne devoir pas specifier, et qui forcerent le P. Dominique et le P. Nivard, depourvus de toutes ressourccs, a se mettre en route et a se rendre a Auckland pour recherclier les causes de tant de privations et d un pareil delaissement.
Je resolus done d aller, des que je pus, leur porter quelques consolations. Je mis cc projet a execution, au commencrment du mois de fevrier 1862, et j cmincnai avec inoi le P. Nivard, me proposant de le laisser a la baie drs lies pour qu il y entrcprit une nouvelle missten et vit si 1 on pouvait y fairc du bien. Uunique fc mille catliolique qui avait nccueiJli tous les Franciscains, Tanneepiecedente, nous fit egalcmcnt Faccueil le plus charitable etle plus aimable. En ayant pris conge le 10 du meme mois
vers ncuf heures du matin, je me dirigeai vers le Hokianga, et a 10 heures j avais deja franchi la baie me disposant a faire toute la route a pied; car je n avais pas de quoi me procurer ii n cheval. Le compagnon qui portait mon petit paquet etait un Maori du Hokianga qui, apres avoir servi trois ans sur un bailment anglais, voulait revoir sa chere patrie, sa femme et ses deux petits enfants. Malgre cela il avait demande trente schillings pour me suivre. Au commencement je me defiais de cet ange gardien; car en lui posant des questions sur la religion, je m apercus qu il n etait ni catbolique ni protestant. Mais je trouvai ensuite que c etait un brave homme, et a la fin du voyage il avoua a d autres Maori qu il m aimait beaucoup et qu il me quittait avec douleur. Ce digne guide ne me fit point prendre le chemin que j avais suivi Fannee precedente et qui, sans etre bon, n etait point non plus trop mauvais. Au contraire il en prit un autre, vraiment abominable, qui conduisant a Waimatc, puis continuant le long du lac Omapar.e, a droite, allait s enfoncer ou plutot se perdre dans les forets eternelles precedant de ce cote le Hokianga. Nous fran chimes toute cette grande distance en deux jours, ne cessant de marcher depuis le lever jusqu au coucher du soleil. Le seul moment de repos que nous eussions, c etait quand il nous arrivait de passer quelque riviere ou quelque marais; alors le Maori passait le premier, ii deposait son paquet, puis il retournait me prendre sur ses epaules. C est la un des principaux services que les naturels de la Nouvelle Zelande rendent aux Europeens toujours forces de voyager sans cheval.
La premiere nuit nous nous arretames entre le lac Omapare et Waimate, dans une Kainga ou nous ne trouvames qu une vieille femme, qui etait comme la belle-mere de mon compagnon; car il avait epouse la iille du concubinaire de cette vieille femme. A peine se virent-ils qu ils se jeterent dans les bras Fun de Fautre, et que se croisant le nez, suivant 1 usage des Maori, ils commencerent a pleurer et a soupirer et a se dire mille choses affectueuses, et ils resterent immobiles, le nez ainsi croise, pen dant plus d une demi-heure. La vieille femme nous prepara ensuite de belles patates (pas trop bonnes a vrai dire) et des peches; puis elle etendit une des meilleures nattes qu elle cut, et nous nous y couchames pour dormir. Le lendemain matin.
avant le lever du soleil, nous avions deja mange nos patates toutes chaudes afin d avoir la force de marcher. Ici je ne parlerai ni des feux du soleil qui nous rotirent, ni des torrents de sueur qui nous inonderent; car chacun peut s en t aire une idee. Nous tra versamcs toute Tile de Test a Fouest, dans une partie qui ne presente que des collines nues et de petites vallees arides recouvertes d hetbfi de la Nouvelle-Zelande, autant dire de mousse, de fougeres et de bruyeres, et sillonnees neanmoins de ruisseaux d eau fraiche, qui dans certains moments sauvent la vie aux voyageurs. Enfin le second jour de notre marche, nous arrivames apres midi dans le Hokianga, et descendant vers la cote occidental, nous nous enfoncames dans ces bois affreux et pourtant aussi venerables; car n y a-t-il point quelque chose de venerable dans des arbres si eleves et si enormes, que plusieurs d entre eux out un tronc droit et liaut de plus de 90 pieds, sans compter les branches de la eouronne, et que d autres out une circonference de plus de 30 pieds? Nous marchames a partir de quatre heures sans voir le ciel dans ces bois, ou nous primes, sur les bords d un ruisseau que nous y trouvames, deux bouchees de pain que j avais apportees de la baie, et nous sucames deux citrons que nous avait donnes un Maori de Waimate , en nous disant que c etaient des fruits de sa Kaluga.
En sortant ds ces bois tenebreux, nous nous trouvamss a Tembouchure du fleuve Wahiohou; nous esperions y avoir la maree haute pour pouvoir nous rendre directemsnt d Purakau sur un Waka Maoro; mais cette partie du fleuve n ayant que le pen cl eau qu elle recevait du versant des collines voisines, la maree etait tres-basse. En consequence, je dus m oter les souliers, me retrousser le pantalon jusqu au dessus des genoux, et marcher ainsi les pieds nus pendant deux heures dans le lit du fleuve ou Teau etait tantot plus, tantot moins haute. Da temps en temps nous rencontrions des troupes de Maori a clieval, avec leur couvorturc pcndante a Fepanle gauche et ramenee sous Faisselle droite, et allant recolter des patates : on les eut vraiment pris pour autant de geants. Quand nous commencames a trouver plus d eau par suite de la maree montante, nous jetames un cri pour savoir si quelqu\m avait dans les environs le Waka Maoro, afin de nous en servir pour continuer notre route. Notre cri fut entendu par trois jeunes gens occupes u mettre le feu
a CPS bois pour enrayer les Kaori et les Puriri, et preparer ainsi le terrain pour les patates cle Fannee suivante. Ces jeuues gens vinrent nous salucr et me serrerent la main, suivant Fusage des etrangers (Pekea); ils tendirent le nez a mon conducteur, suivant Fusage des Maoris.
Alors mon conducteur me confia au plus age des trois jeunes gens, lequel convint avec moi de me transporter sur son AVaka jusqn a Purakan pour douze schellings. Ce nouveau guide me lit faire deux milles le long des bords de ce fleuve, jusqu a ce que, arrives a sa Kainga, ou il avait son Waka, nous nous y installames, moi etendu, lui ramant, et nous commencames a filer comme des anguilles dans Feau. Mais nous etions treseloignes de Purakau, et je voyais le jour s obscurcir, le ciel se couvrir de nuages. Je supposais que ce fleuve devait etre celui sur lequel j avais Fannee auparavant fait un assez long parcours, quand j etais alle visiter Purakau. Or, sachant qu il s y trouvait des enclroits difficiles et perilleux, je sentis naitre en moi certaines inquietudes, et je priai mon pilote de s arreter a la pre miere Kainga qu il rencontrerait. Mais au lieu de me preter attention, il se depouille de sa couverture, et dresse un baton sur lequel il Fetend en guise de -voile, afin d avancer ainsi plus vite et sans fatigue. Alors je me rcsignai a la volonte de Dieu, en pensant que j etais sur un large fleuve, au milieu des sauvages et au bout du monde. Oh! si ailleurs la vertu de la resignation est bonne et utile, dans la Nouvelle-Zelande elle est certes bien necessaire !
Cependant, quoique tout ce voyage fut par lui-meme extremcment rude et penible, j^avoue qiFil me parut tres-agreable et tres-doux, en songeant que j allais revoir nos cliers confreres, ceux que j aimais et qui m aimaient tant, ceux pour qui j avais tant soaflEerib, comme de leur cote ils avaient tant soufFert pour moi. Ah! cctte pensee suffisait pour m aplanir les difficultes du chemin, pour me raccourcir la route, pour bannir de mon esprit Fombre meme d une crainte.
Apres avoir ainsi franchi sur ce fleuve perilleux une foule de detroits et de lacs, et apres avoir fait d immenses detours, nous arrivames a une ])ointe qu oii pourrait appeler h cap Horn, a cause des difficultes qu en presente le passage ; de la on decoiivrait Purakau en face. II etait environ dix heures du soir, et
Fun de nos chers confreres veillait encore. Je reuiarquai la luiriiere et jo me clis interieurenient : Qui sait si quelque aim; saintene lui a point revele queje me trouve cette nuit sur ce bras de iner, et que je dois revoir et ernbrasser mes confreres tons tant qu ils sont. Le Maori se mit a chanter, et moi, dans la joie de mon cceur, je commeneai a crier; ce cri fat si fort et si aigu qu il parvint jusqu a leur maison, et quelques uns supposerent que ce devait etre le cri d un italien : // C est peutetre Barsanti! // se dirent-ils. Je prenais precisement terre an bas d un petit monticule an haut duquel ils se trouvaient. En un instant nous nous reconnumes, nous nous embrassames, et nous nous dimes tour a tour tant de choses, non-seulernent par les paroles que nous echangeames, inais dans la langue inysterieuse du cccur, que j essaierais en vain deles repeter. Oh , quelle joie, quel bonheur ineffable de retrouver sur nne terre etrangere, an bout du monde, au milieu d une vaste solitude, au fond d un bois, dans le silence de la nuit, sur les bords cVun bras dt FOcean, apres les tristes vicissitudes de tant d epreuves, de retrouver des etres cheris qui vous aiment et que vous aimez, qni ont souffert et dont vous avez partage les souffrances!
Ces pauvres confreres n avaient a m offrir qu un pen de pain et un morceau de fromage; je ne me contentai point de les manger, je les devorai : tel etait Tappetit qui me tourmentait! Ensuite je me couchai, accable de fatigue, sur un petit lit ar range pour le mieux, et c est ainsi que se termina pour moi le 11 fevrier 1862. J^avoue toutefois qu il me fut impossible de feimer Fcoil, je ne dirai point a raison des qualites de mon lit (car la charite et Taffection avec lesquelles on me Tavait pre pare me le rendaient encore trop moelleux et trop doux), mais par suite de vives et importunes demangeaisons aux jambes, causees par les piqures des cousins de la Nouvelle-Zelande, espece de petits moucherons noirs qui se tiennent dans les bas fonds et surtout pres des fleuves composes d eau douce et d eau saleu, et qui, des quails voient une chair decouverte, s ? y attachent aussitot et y enfoncent leur dard, de sorte que leur piqure produit a Tinstant une tache noire de laquelle resultent des de mangeaisons si vives et si importunes qu on ne pent s^empechev de porter les mains a la peau pour les faire cesser, tandis qu on ne fait par la que determiner une douleur plus insupportable.
Moi qui, comme je Faidejadit, avais marche pendant deux heures continues, les pieds et les jambes nus le long d un fleuve, j etais tout marquete de ces piqures, et ma peau, grace aux taches dont elle etait couverte, semblait garder les vestiges de la petite verole. Dieu! quel eunui ou plutot quel tourment j eus a sup porter! II me souvient d avoir lu dans les Prisons de Silvio Pellico, que cet homme si religieux et si patient etait presque sur le point de devenir fou et de se tuer sous les plombs de Venise, quand il subissait un pareil martyre.
Main tenant que vous dirai-je de ces chers confreres? Com ment etaient-ils vetus? quelle etait leur noumture? ou habitaient-ils? que faisaient-ils?
Si d un cote on eprouvait de la pitie, d un autre on se sentait porte a des iclees agreables, a les voir entierement vetus d un gros canevas avec lequel on faisait des pantalons, quand, en leur envoyant cette etoffe d Auckland, on y ajoutait les accessoires necessaires. Cette mise plaisait beaucoup aux Maori, parce qu elle se rapportait davantage a leur ritengo (costume) ; et c est pourquoi ils disaient : // Kapai te nya Piriki itariana; KaMuo te nga minita Engarangi ; c est-a-dire : Ions les pretres italiens; mauvau les pretres angldis. Car il faut savoir queerest un principe des ministres protestants de n admettre les Maori dans leurs maisons ou de ne les faire entrer a Feglise et a, 1 ecole, qu autant quails sont proprement vetus. Aussi arrive-t-il quelquefois que, si on leur demands s ils sont protestants et baptises, beaucoup repondent negativement, parce qu ils n ont pas encore pu acheter de beaux vetements, et que leur rninistre ne veut point qu ils soient baptises a moins quails ne soient bien vetus.
Voila pour les habillements. Quant a la nourriture de nos pauvres confreres, elle consistatt uniquement en un peu de pain, pourvu qu on leur envoy at d 3 Auckland de la farine, a laquelle on joignait de temps en temps un peu de potage au riz, ct un peu de patates, un peu de legumes, et parfois quelques bouchees de pore ou de poisson qu ils prenaient euxmemes dans la grande piece d eau qu ils avaient devant leur maison, ou que leur apportait un Mabro, lorsque son Waka etait plein et qu il craignait de le voir s enfoncer s il n en allegeait le poids. Souvent et pendant bien longtemps ils avaient etc reduits aux seules patates, et encore ne pouvaient-
ils en prendre qu en les comptant, les pesant et les mesurant. Neanmoins Dieu les benissait et les consolait, et tous jouissaient d une bonne sante.
Ils habitaient dans la cabane que j ai decrite plus haut, et ils etaient forces de la balayer chaque fois quails s approchaient par inadvertance des murailles; car comme elles etaient en terre glaise toute crevassee, il en tombait au moindrc petit choc une couche entiere qui soulevait une poussiere a crever les yeux. Tout homme bien eleve s etonnait que des pretres pussent habiter un pareil reduit, et 1 on entendait un jour un protestant dire : // II parait que les pretres de Purakau ne sont venus dans la Nouvelle Zelande que pour enseigner par leur exemple aux indigenes la religion de la souffrance. Leur mission reussira-t-elle? // Mais tel n etait pas le raisoiinement des Maori; car ils disaient, eux : Voila les veritables ministres de Dieu. Ils ne sont point venus pour vendrc et acheter, pour avoir, avec leur femme et leurs enfants, de belles Kaluga, des vaches, des moutons , des chevaux, des pores, ni pour nous voler nos terres, mais pour conquerir nos arnes, les porter avec eux au paradis et les rendre a jamais heureuses. // Ainsi raisonnaient les Maori.
IS! os chers confreres avaient d ailleurs defriche plus de cinq arpents de terre, qu ils avaient clos d une palissade assez forte pour les garantir des chevaux, des vaches et des pores. Ils avaient mem e dej a niis en culture une partie de ces terrains ; mais, a vrai dire, soit que les semences se fussent deteriorees en passant la ligne, soit que le sol ii eut pas ete bien prepare, leurs travaux n avaient abouti a rien, et ils n avaient dans leur enclos que des oignons, des citrouilles, du tabac, des choux, des raves, du fenouil, du celeri et du ma is.
En outre, ils avaient deja appris les deux langues ayant cours dans Tile, TAnglais pour les colons et le Maoro pour les indi genes, et ils exercaient avec ardeur leur ministere sacre et pas toral. Les principales tribus chez lesquelles ils avaient penetre et avaient preche sont celles de Waima , de Pikiparia, de Poieke, de Houwai, de Wirinaki, de AYahiohou, de Wairoa, de Moetangi, de Taikarava, de Nukupure, de Wangape, de Herekino, de Motukaraka, de Motuti, de Eamakaraka, etc. Ils en auraient visite un plus grand nombre, si le manque
de ressources ne les en cut point empeches. Oar il est a remarquer que les Maori, soit par suite de la haine qu ils portent uux Pakea (etrangers), soit a cause de leurs trop frequents rapports avec eux, se sont tellement corrompus, surtout au point de vue de Finteret, qu ils ne rendent jamais un petit service, sans en etre bien payes. Ainsi un missionnaire qui veut aller en mission et qui a to uj ours besoin d un compagnon pouvant lui indiquer les chemins, et le transporter sur ses epaules dans les fleuves ou dans un canot sur la mer, ne doit pas lui payer moins de dix schellings par jour, outre la nourriture. Que s il veut se servir d un cheval, la depense de chaque jour s eleve a une livre sterling. En consequence, nos chers confreres, qui dans Fespace d un an avaient recu de Mgr Pompellier 24 livres sterlings pour subvenir aux besoins de leur station, au lieu d aller a la recher che des Maori, etaient obliges de les accoutumer a venir a Purakau , s ils voulaient voir et gouter quellc bonne mere est la religion catholique. Us y venaient, en effet, tons les samedis, afin de sanctiner ensuite le dimanche, et voici quelle regie les mission naires avaient etablie.
Chaque samedi soir, a la tombee de la nuit, apres qiie les Maori ont cuit et mange leurs patates, la cloche sonnc, et aussitot tons se reunissent dans une petite salle de la maison qui sert d eglise. Une fois rassembles, ils recitent alternativemcnt avec le pretre les prieres du catechisme que leur ont enseigne les Maristes. Apres ces prieres Fun ou Fautre de nos confreres leur fait un petit sermon, et les interroge ensuite sur le catechisme. Le dimanche matin tons sont appeles au son de la cloche a en tendre la premiere messe, et a reciter en commun les prieres du matin. La seconde messe se dit vers dix heures et commence par \ Asperges. Apres FEvangile vient la glose, qui consiste en un expose de maximes suivant la methode de S t Alphonse de Liguori. Un catechiste Maori lit ensuite une priere, et apres Felevation tous les assistants divises en deux ckceurs chantent quelque hymne a la Sainte Vierge jusqu a la benediction, et le tout se termine par VAnyelus Domini et le Sub tuum. Vers trois heures apres midi viennent les vepres, ou se chantent alternativement les psaumes, Fhymne, le magnificat et Fantienne finale, traduite en Maoro, selon le catechisme, que j ai ci-dessus cite. Apres cela se donne une instruction, qui pourrait etre suivie de la benedic-
tion da Tres-Saint Sacrement, si Mgr Pompallier ne s etait pas contente d envoyer a Purakau uniquement ce qu il faut pour dire line messe basse. Enfm , quand les Maori partent le lundi matin, an lieu de partir le dimanche soir, la veille au soir, on recite en commun, au son de la cloche, les prieres du soir et on fait le catechisme; puis, le lendemain, on ne laisse partir les Maori, qu apres qu ils ont entendu la messe et recite leurs prieres.
Tels sont les usages que j ai trouves etablis a Purakau par nos chers confreres pour faire sanctifier les jours de fete aux Maori convertis. Deja You en voit s approcher du Sacrement de la Penitence , et chaque dimanche il y a meme des commu nions. Mais les prejuges que la corruption des ministres protestants a inspires aux Maori centre la confession auriculaire en portent quelques-uns a se plaindre des pretres de Purakau, auxquels ils reprochent de terminer tous leurs sermons par cette sen tence : // Pour se sauver il faut se confesser, il faut se confesses. //
Tout ce que je viens de dire ne pent, certes, point s appliquer a la baie des iles; car on n y trouve que deux femmes et une Kainga, oii il n y a d autre religion que celle de faire le mal. On y coinpte bien une trentaine de maisons d^Europeens, mais settlement deux families catholiques, et ce ne sont point les protestants qui voudraient s attacher aux missionnaires catholi ques, apres avoir abandonne leur propre ministre, et 1 avoir force a se retirer pour eviter les depenses de son entretien. Les Wesleyens n j y ont point d eglise, mais bien un ministre, qui exerce la profession de medecin et de marchand. Ceux qui traitent avec lui, il k-s dupe, et ceux qu il medieamente, il les envoie dans 1 autre monde. Les hommes sont absorbes par le commerce, et les femmes dernandent de honteux gains a la pros titution. Aussi le P. Nivard, en relevant cette station, m ecrivait-il a Purakau : Je n ai point plus de sept personnes a la messe , et si je leur preche , elles en semblcnt fachees. Je pease que la baie est le lieu du desespoir. // Moi aussi, dans le cours du mois que j ai passe la , j ai entendu un homme, qu ou regardait comme bon catholique, me dire : // Si vous voulez que les gens de la baie viennent vous ecoutcr, inontrez de bel argent, et faites de Teglise un serail, et tout le monde accourra pres de vous.
Apres inon avrivee a Purakau, la premiere visite que je recus
fut celle du chef des Motuti, qui vint me saluer avec toute sa tribu et m apporta de gros concombres et des melons. A peine Feus-je vu, qu il me sembla reconnaitre en lui un de ces Maures qui souiiennent le grand monument erige a la porte du cote gauche de Feglise des Frari a Venise, ou bien un de ces Ercelades peints par Jules Remain, si je ne me trompe, au palais du Te a Mantoue; tant il etait gigantesque, corpu lent, noir, d un aspect hideux, avec son visage tout tatoue, et poursuivi, semblait-il, comme Cain, par la colere de Dieu. Je demandai quel etait ce personnage, et il me fut repondu que c etait le fameux Hohane Papita (Jean Baptiste). On le surnomme le fameux parce qu etant veuf, il a epouse une veuve et ses deux filles, avec lesquelles il vit deja depais longtemps, et qui lui ont donne toutes deux des enfants. De plus, il est fameux, parce qu il n y a jamais eu personne qui ait reussi a le separer d elles. Je demanclai alors s il etait catholique? Oui, me repondit-on, et meme tres-fervent catholique; car il vient a Purakau a toutes les fetes, il sait tresbien le catechisme , il Fenseigne dans sa Kaluga , et il ne manque jamais de reciter les prieres du soir et du matin en commun avec sa famille.
Nos chers confreres avaient fait et faisaient encore les plus grands efforts pour Famener a une separation; mais il repondait toujours : // S il est juste que j aille en enfer a cause de mes femmes, eh bien! j y irai, mais je ne veux point les quitter! " A la fin le P. Etienne de Bergame parvint a decider la plus jeune a fuir et a se retirer pres de Feveque a Auckland. Toutes les mesures etaient prises; malheureusement, elle revela son projet a sa mere, et celle-ci au mari. II en resulta que le dimanche suivant Hohane Papita fit prendre a sa troisieme femme (la plus jeune) ses plus beaux habits et la conduisit a Purakau pour voir le P. Etienne. Celui-ci, au sermon des vepres, fit une allusion eloignee a ce sujet, et Hohane Papita, qui avait la conscience de ses actes, comprit bien le sens de chacune des paroles du predicateur. Eetourne a sa Kainga, il cessa de prier, de travailler, et ne fit plus que pleurer. Cinq jours npres ii ecrivit au P. Etienne qu il reconnaissait qu il faisait mal en gardant trois femmes et qu^il se sentait oblige de les abandonner; mais celle dont Fon voulait le separer etait, disait-il,
precisement celle qu il aimait le plus : // permettez-moi done, ajoutait-il, de garder celle-la, et de quitter les deux autres. De cette maniere, avec le secours de la grace divine, je me deciderais a ce parti; autrement je me soumettrais volontiers aux decrets de la justice divine et je me resignerais a ma damnation, pourvu qu en enfer je puisse encore posseder mes trois femmes.
A. cette lettre le P. Etienne repondit qu il n avait ni ne pouvait avoir le pouvoir de lui permettre de garder la derniere de ses femmes, parce que sa veritable epouse etait la premiere, c esta-dire la mere des deux autres; que par consequent, s il voulait se sauver, il devait s attacher a celle-la et quitter les deux autres; qu en attendant, il devait se remettre et continue! a prier, et que Dieu, dans 1 abondance de sa misericorde, lui donnerait la force de prendre la resolution dont il avouait la necessite. Lors de mon depart de Purakau, on ne connaissait point encore le resultat de cette negociation,
Le frere de Holiane Papita (il s appelait Waraiko ou Prancois) avait aussi deux femmes, et quand la premiere mourut, il vivait avec la seconde, non dans les liens du mariage, mais en simple concubinage. C etait une vieille fern me, non encore baptisee, qui nous avait loges a "VYaimate. Elle desirait recevoir le bapteme et Waraiko ne le desirait pas moins. Le P. Etienne lui demanda si elle etait veritablement sa femme et s il voulait contracter avec elle un lien indissoluble. Waraiko repondit que non. Le mission naire lui demanda alors s il voulait la quitter pour toujours, et n obtint encore qu une reponse negative. En consequence, la vieille Maori, persistant dans son etat de concubinage, ne fut point baptisee.
II va s agir rnaintenant de la fille de Waraiko. Elle etait la femme legitirne du Maori qui m avait accompagne de la Baie des iles jusqu au fleuve Wabioliu. Quand apres trois annees d^ ab sence il retourna pres d elle en lui apportant de nouveaux vetements, elle avait deja change trois fois de mari, et un premier dimanche de care me elle se rendait a Purakau dans le dessein d en epouser solennellement un quatrierne. Mais la malheureuse ne trouva aucun homme dispose a seconder sa passion.
On voit frequemment chez les Maori une femme abandonneT son veritable mari pour s unir a un second. Les hommes aussi passent tres-aisement d une femme a une autre, et c est la tou-
jours une cause de guerre entr eux. Mais personnc n en pent avoir plus (Tune a la fois, a 1 exception des chefs de tribu, qui, selon les lois du pays, peuvent avoir deux femmes, comme ils en out en effet. C est la une des .plus grandes difficultes que rencontre le missionnaire catholique, quand il doit administrer le bapteme aux Maori et benir leurs manages. Souvent il arrive qu on a recueilli les renseignements et les pieces neccssaires, dans la persuasion qu il n y a plus aucun empechement qui suppose a ce qu on confere ces sacrements, et an moment ou. Von se dispose a verser 1 eau sur la tete du catechumene, mille obstacles surgissent. Ainsi, pour citer un fait recent, le P. Francois de Cotignola, ayant dispose et prepare un certain Rangatire de la tribu des Otapiri a recevoir solennellement le bapteme un jour de dimanche, a la Baie des iles, il apprit, au moment ou il allait commencer la mcsse, que le chef de cette tribu avait deux femnies, et qu apres avoir abandonne la premiere (la mere), il vivait avec la seconcle (la fille). En consequence, le bapteme de ce Eangatire ne put point avoir lieu.
Mais avant de quitter Purakau, je veux vous dire comment je m y trouvais. Tres-bien, a, vrai dire; car les peches, les melons, les concombres et les ognons ne me mauquaient pas. Dans la Nouvelle Zelande les pechers commencent a donner des fruits en Janvier et durent jusqu a la fin d avril. II y a de deux especes de peches, de precoces et de tardives, et toutes ont une saveur exquise. Ou qu^on aille, et surtout le long des lleuves et dans les plain es, on ne voit que des pechers qui ploient sous le poids de leurs fruits. On trouve aussi en masse des concombres et des melons, tons beaux et gros, mais non egalement bons : leur qualite depend du terrain. On ne manquait done jamais a Purakau, non plus que dans toute la Nouvelle Zelande, de fruits de cette espece, a tel point que pour un peu de tabac ou pour un schelling les Maori en donnent autant qu^on en vent.
Quelquefois ils nous apportaicnt aussi un panier dc patates ; mais en cela ils se montrent plus parclmonieux, car les patates sont leur nourriture favorite, et Yon dirait que, quand elles leur manquent, ils vont perdre la vie. D autres fois ils nous offraient aussi une sorte de concombres ou de patates donees, d une forme allongee comme les raves. Quand elles sont fraiches, cuites a Teau, elles sont excellentes, quoique peu nutritives. Mais il
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ne faut point les manger trop vite; sinon elles font payer tresclier le plaisir qu ellcs donnent, par le mal qu elles causent. Les Maori en plantent beaucoup, mais ils ne les estiment pas autant que les patates ordinaires, car ils peuvent vendre celles-ci ou les conserver pour 1 hiver, et non celles-la ; en effet , an bout de trois mois , elle se couvrent de taclies , noircissent et ne sont plus bonnes.
II m est encore arrive souvent de ne manger que du poisson, que nous prenions precisement en face de notre demeure, quand la maree montait on quand elle descendait. Un heureux hasard voulut que, des mon arrivee a, Purakau, le P. Joseph de Musciano commenca a prendre une espece de poisson si tendre et si delicat, que je n en ai jamais mange de meilleur. II connaissait bien les jours de peche et les endroits ou les poissons passaient ; aussi arrivait-il rarement qu il profitat de la maree sans en revenir avec une brocliette chargee de poissons.
Mais ne dois-je point vous parler de notre genre de peche? La Nouvelle Zelande a un tres- grand iiombre de poissons, dont les meilleures especes sont la Paticha et le Tamure. Quand la mer cst tranquille et le ciel serein, c^est un spectacle curieux et charmant de voir ces poissons guerroyer eiitre eux. Ils se poursuivent sous 1 eau; ceux qui sont poursuivis s^elancent au-dehors a la hauteur d un homme, s y replongent, en sortent de nouveau, et recommencent ce jeu jusqii^a six ou sept reprises sans interrup tion. Quelquefois ils font un bruit tel que celui qui n en connaitrait pas la cause croirait, surtout la nuit, qu uiie troupe de gamins s amuse a se battre dans la mer. Les poissons qui sautillent ainsi sont longs et minces, ils ne se prennent pas a Fhamecon, parce quails out la bouche extremement petite, mais on les attrape facilement au filet. Quand les Maori veulent en pecher, ils vont pendant le jour dans la mer, sur des points ou Feau ne s eleve qu a hauteur d^homme, tendent leur filet qui forme un cercle parfait, puis se mettent a battre Fcau avec une longuc perche. Les poissons qui se trouvent dans le cercle, effrayes en voyant cette perche et en en sentant les coups, essaient de fuir et ne font que s engager le cou dans les inailles du filet, comme en Italic les grives au mois d octobre.
Le Tamure, poisson assez court et plus gros en hauteur qu en longueur, aux ecailles brillantes comme For et Fargent, se prend
tant a Tliamecon qu au moycn cle barrages faits avec un filet et des broussailles, surtout en pleine lune, quand la maree monte et se repand. Ce poisson est tres-bon, et la tete surtout en est si delicate que dans les repas elle est reservee au maitre de la maison.
La peche des Patickas est encore plus singuliere. Ce poisson est une des meilleures especes; quelqucs Europeans 1 appellent poisson noir, parce qu il a le dos noir; d autres poisson plat, parce qu il est ecrase et a la forme cl une main. II aime beaucoup la lumiere, de sorte que, quand il voit une flamme, il s y jette comme fascine. II suit la maree, rasant toujours la terre sans jamais s elever; aussi, quand Jes Maori veulent pecher ce pois son, choisissent-ils les soirees ou il n y a point de clair de lune, oiile ciel est convert et la mer tranquille. Alors ils preparent un ou deux faisceaux de baguettes seches (de titri ou de kaikatoa), ils les relient avec un nooud a 1 un des bouts et une broclie a 1 autre, et allumant ce faisceau de titri, ils descendent dans la mer la ou 1 eau ne leur depasse point le genou et se mettent a marcher lentement. Les Patickas accourent du cote du flambeau et se laissent fasciner par son eclat ; alors pour les prendre, le Maori n a besoin que de les percer de part en part avec la broche qu il porte et de les enfiler. En certaines soirees, un quart d heure suffit pour en prendre une dizaine de brochettes,
Je vous donne ces details, mon bon Pere, non qu ils meritent une mention particuliere, inais afin de vous montrer que je parviens en certains moments a, secouer la noire melancolie qu une affreuse solitude inspire naturellement ti toute personne accoutumee aux avantaQ es de la vie sociale, en fixant mon attention sur
les ingenieux moyens que Fhomme a su inventer pour se procu rer, meme du sein cle la mer, les aliments necessaires, quand il ne pent point les demander aux entrailles de la terre, Tous ces details, je les ai connus a Purakau, ou j ; ai sejourne du 11 fevrier 1862 jusqu au commencement du mois de mai suivant, et ou. j allais quelquefois m^asseoir sur Tun de ces rochers que les vagues furieuses ont decouverts en devorant la terre, pour contempler de la le vaste lit ou la greve de ce grand fleuve qu on pourrait appeler un bras de mer, et qui est aux naturels da Hokianga ce que sont aux Remains le mont Pincio de Home, aux Fiorentins les Casciue 1 de Florence, et aux Parisiens les Champs Elisees.
a ) Les fromagerieSf norn d une promenade publique (Noiedu traductcur] .
Apres que j eus celebre La fete de Paques avec nos confreres, je jugeai utile d aller visiter Mongoani et Wangaroa, anciennes stations des Peres Maristes sur la cote orientate, et j y conduisis* avec moi le Pere Francois de Cotignola, me proposant de le laisser en 1 une de ces stations , puis de m en retourner a la Baie dcs iles, et de la Baie a Auckland. Nous primes done une barque et nous nous diiigeames le l er mai de Parakau vers Wangaroa. Quand nous fumes pies d entrer dans le fleuve Wahiohu., un coup de vent nous emporta nos voiles, et ce fut par miracle que nous ne chaviiames point, comme Pavait fait le P. Etienne de Bersame sur ce meme fleuve dans le bras dit Waima. Sans
nous effrayer de cet accident, nous continuames a avancer; mais quand nous arrivames a un certain endroit , un europeen catholique appele Marmon, vieillard casse qui vivaifc depuis trentetrois ans solitaire sur les bords de ce fleuve, occupe a garder les vaclies et les pores, nous conseilla de ne point stiivre cette route, de peur de nous exposei au danger de rester a mi-chemin. Nous commissions bien cet homme; car il etait venu ei Purakau pour faire ses Paques, et nous avait fait present d une vache et d un jeune taureau. Nous savions qu il etait bon et incapable de nous tromper. Suivant done son conseil, nous rebroussames cherain et nous entrames dans un autre bras du fleuve qui con duit a Mangainuka, pour aller de la, par les bois, a Morigonui. Mais quand nous fumes a Pikiparia, un vieux neophyte, tout nu, qui n avait que la peau et les os, nous assura que de ce cote ausbi nous rencontrerions de grands WaipuJce ou fleuves qu il ne serait pas possible de passer a cause des grandea pluies qui etaient tombees. Alois nous retournames a Purakau, et le 2 mai au matin nous entrames dans le fleuve Waima f ami de ffaa ner directement la Baie, et de la les stations susdites.
Apres deux heures de navigation, nous entendimes le bruit du combat de Wirinakai , ou les Maori de cette tribu disputaient un morceau de terrain a ceux de Woihoho. lAm des liommes qui guidaient la barque se mit a pleurcr sur la folie de ses freres; a mi-cliemin nous eumcs une pluie torrentielle, et a deux heures apres midi nous etions a Taikehe, ou le Vaima cesse d etre na vigable, cxccpte par la haute maree.
% Cette tribu est toute Wesleyenne, et son Rangatira ou roi est reste vice-ministre (religieux) apres le depart de ce Loury
dont j ai deja parle. A Taikelie nous devions nous procurer un homme qui nous accompagnat et un clieval qui transportat notre modeste bagage. Mais le capital dont nous pouvions dis poser n etait que de deux livres sterlings et dcmie. Quand nous debattimes le marche, les Maori, en apprenant que nous nations possesseurs que d uue si faible somme, nous firent d abord accroire qu ils ri avaient point de guide, parce que tous les hommcs etaient alles a la guerre; puis, qu ils n avaient point dc clievaux; enfin vers le soir nous convinmes de lour payer ce prix le lendemain matin. En attendant, le Bangatira nous accueillit dans sa Kainga et nous offrit des patates et une tasse de the. Mais quand le 3 mai au matin nous voulumes ])artir, personne ne voulait plus venir avec nous, sinon an prix de quatre livres sterlings. Nous eumes recours aux prieres, aux supplications; tout fut inutile, il fut impossible de flecliir ces csprits doublement opiniatres, d abord par eux-memes, puis sous rinfluence de I heresie. Alors nous adressames aux Maori quelques paroles peut-etre un peu trop severes, et ils nous laisserent en deca du fleuve, refusant positivement de nous conduire a Fautre rive. Nous dumes nous resigner a cette situation, en disant : // Dieu y pourvoira. // Le bailment qui va da Hokianga a Auckland, et qui etait venu prendre les effets du ministre Wesleyen Loury, se trouvait a deux milles de dis tance. Le capitaine, bien qu il nVut aucune religion, etait attache aux Eranciscains de Purakau. Nous resolumes done de marcher le long des bords da fleuve jusqu a ce batiment, afin d effectuer notre retour a Purakau. Mais voila que, avant d avoir fait un quart de mille, nous rencontrons line Kainga de Maori qui etaient sur le point de diner. Nous de man aons a leur parler. // Eutrez! // nous repondent-ils. Benis soieut ces Maori! que Dieu leur accorde la grace de connaitre et d^embrasser la vraie foil Ils nous etendent aussitot une belle natte, et nous offrent des patates , un gros epi de mais bouilli et une jatte de lait. Quand nous les vimes si hospitaliers, nous leur demandaines ce qu ils voulaieut pour nous conduire a Purakau. // Six schellings; // dirent-ils. Ils etaient trop raisonnables pour que nous ne leur demandassions point s ils consentiraient a aller plutot a la Baie des iles, ajoutant qu en ce cas nous leur donnerions a chacun 15 schellings; ils y consentirent volontiers,
et nous partimes immediatement, de peur qu ils ne changeassenfc d avis, ou que quelque Maori de la Kaluga voisine ne passat par la et ne les corrompit.
Nous nous mimes en route vcrs 10 heures du matin, et nous marchames jusqu a 8 heures du soir. Le . cliemin etait celui que j avais suivi Tannee precedente , et quoiqu il ne tut point des plus mauvais, les pluies en avaient fait un veritable bourbier. Peu de temps apres notre depart, nous rencontrames a cheval le pretre Goranel et le P. Nivard qui allaient a Purakau, pour voir s il y avait moyen d ameliorer Tetat de cette station, et qui echouerent jpalheureusement dans leur tentative. Us nous cederent leur cheval, qu ils s etaient procure dans la tribu la plus voisine et sur lequel nous trottames jnsqu a 3 heures; puis nous eontinuames notre route a pied, toujours erabourbes jusqu au cou. Nous passames la nuit dans un bois, ou nos Maori allumerent du feu et cuirent des palates. Mais nous etions si fatigues que nous nous enveloppames aussitot d une couverture et essayames de dormir. Malheureusement 1 humidite du sol sur lequel nous etions couches nous empecha de fermer les yenx.
Le lendemain matin, nous nous remimes en marchc des cinq heures, et nous ne nous reposames que deux fois, la premiere pour manger une bouchee de pain que nous avion s apporte de Purakau, )a seconde pour cuire quelques patates qu avaient nos Maori. Yers quatre heures apres midi nous arrivions aux bords de la Baie, et nous y primes une tasse de the avec du pain et une conserve de peches qu un bon protestant, fort poli et fort cha ritable, nous offrit gracieusement. II nous preta ensuite sa barque, que conduisirent nos Maori et sur laquelle nous traversames la Baie. A 10 heures du soir nous prenions terre a la porte de la nouvelle maison en bois que nous avait construite Mgr Pompallier, et ou le Pr. Sante de Poggio n avait a nous offrir qu^un peu dr, patates.
Ici se termine ce petit fragment d histoire relatif a ma visite a Purakau. Au moment ou je vous ecris, je me trouve ^ Auc kland, avec le P. Dominique de Castignano et le P. Nivard dc Fenestrelle. Nous avons ici une residence et une paroisse dans un faubourg de la ville au sud, appele Parnell. L eglise, cons> truite en bois et benie depuis que nous sommes dans la Nou-
velle-Zelande, pent contenir plus de deux cents personnes. Les offices du dimanche consistent en trois messes, deux sermons, le chant des vepres, suivies de la Benediction du Tres-Saint Sacrement, et le catechisine aux enfants. Nous avons a soigner riiopital, les prisons et uue maison d alienes; nous y allons tous les dimanches preclier et reciter les prieres. Notre eglise est egalement frequented par les protest-ants et par les catholiques. Tous ceux confies a nos soins se sont approches des sacrements a Paques, sauf, croyons-nous, deux ou trois. A la derniere fete de Noel nous avons eu la premiere communion des enfants, et le jour de 1 Epiphanie la confirmation. Nous travaillons a implanter ici notre ordre, et nous ne tarderons pas a y etablir le Tiers-Ordre. Les parents nous donnent avec plaisir leurs enfants non-seulement pour que nous les instruisions, mais encore pour que nous les dirigions dans les voies de la piete, et malgre notre indignite, nous sorames tres-bien vus et meme aimes dans toute la ville aussi bien que dans notre paroisse. Les catholiques sont pen nornbreux et pauvres. Us voudraient nous aider, mais ils ne le peuvent reellement pas. Nous esperons cependant obtenir quelques secours de PCEuvre de la Propagation de la foi en faveur de notre ordre. Le P. Francois se trouve a la Baie des iles avec le Fr. Sante, et est charge de toute la cote orientate. Le P. Etienne et le P. Joseph sont dans le Hokianga avec les deux Preres Francois et Isidore. Ils ont la charge de toute la cote occidentale. Nous tachons d avoir une bonne ecole pour les Europeens a Parnell, et une autre pour les Maori dans le Ho kianga; rnais jusqu ici le manque de rcssources nous a empeches d executer notre dessein. Nous esperons toutefois reussir, des que rCEuvre de la Propagation de la foi viendra a notre aide, comme nous 1 avons deja demande a ses Directeurs dans une supplique signee et apostillee par Mgr Pompallier, eveque d Auckland, que nous leur avons adressee dans le courant de Tete de 1862.
Maintenant, Mon bon Pere, il faut que je vous disc un affectueux adieu. Vos lecteurs sont pries de recommander a Dieu tous les Franciscains de la Nouvelle-Zelande.
Je reste , de votre paternite tres-reverende,
Le tres-humble et tres-devoue serviteur,
Fn. OCTAVIEN BARSANTI, Sttperieur des Franciscains dans la Nouvelle-Zelande.
PALESTINE
Lettr.e du P. SERAPHIN MILANI, Ohservantin de la Province de Toscane, nouveau Custode de Terre-Sainte , au Eedacleur des Annales, sur Vetat des Missions Franciscaines en ces contrees.
Jerusalem , 28 juin 1863.