‹ Annales des missions franciscaines Volume 4Chapitre 8 sur 73 · QUATRIEME P ARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME P ARTIE

Temoignage solennel du cure et vicaire Foram de la Province de Jujui (Amerique Meridionale) sur le fruit oMenu par les Missionnaires Franciscains dans les missions donnees aux Jideles de ces contrees.

lo Depuis que les venerables religieux Eranciscains de 1 Observance, les Peres Leonard Delfante de Rome, Alexandre Hercale de Solero, Denis Guerrini de Castevoli, et Jacques Lardani de Monteprandone, que le R. P. Raphael Girardengo de Novi, gardien du college de la Propagande dc Tarija, auquel ils appartiennent, a bien voulu envoyer avec une bonte toute gratuite , out donne des missions dans quelques districts et dans le chef-lieu de cetto province de Jujui, tous les habitants, penetres de gra-

titude et de reconnaissance, ne cessent de celebrer le bien qu ils ont fait dans leurs saintes missions. 11 a done paru necessaire de publier un temoignage solennel qui fasse connaitre partout la ve"rite. J ai ete charge de rediger cette piece , et je ne doute pas , a raison des fonctions que je reniplis dans cette Province, qu on n y ajoute pleinement foi.

2o A vrai dire, cela aurait du se faire plus tot, quand les Missionnaires etaient encore presents ; mais on a cru qu il valait mieux differer jusqu a leur depart, de peur de blesser leur Immilite et leur modestie. Personne, j espere, ne s offensera d ailleurs qu il soit parle ici des graves desordres qui regnaient dans ces contrees et que la haute vertu des Peres parvint a deraciner; car, si le mal deshonorait autrefois, le retour a 1 observatlon des preceptes de Jesus-Christ et de 1 Eglise honore bieu davantage aujourd hui. En outre, ce petit ecrit pourra servir a affermir dans la bonne voie ceux qui y sont sincerement rentres.

3o Des guerres feroces, 1 anarchie, le despotisme, et toutes les calamites qu entrainent de pareils desordres, dechiraient depuis un demi siecle la Kepublique Argentine ; maintenant, graces au ciel, la nouvelle constitution donnee au pays a en grande partie eloigne ces fleaux ; neanmoins la pro vince de Jujui, soit parce qu elle se trouve a une trop grande distance de la capitale de la Confederation, soit parce qu elle manque des elements necessaires pour resister efficacement au mal, etait encore reduite a la situation la plus deplorable. N ayant que peu de pretres, epars pa et la a de tres-grandes distances, sans moyen d en augmenter le nombre, elle n en ressentait presque pas la bienfaisante influence. On n y trouvait pas non plus de bons laiques capables de contribuer d une certaine maniere aux progres de la moralite publique dans 1 interet de la population. C est que les moyens et les maisons d education, si nombreux chez les autres nations chretiennes, font ici tout a fait defaut ; tous les germes de bien qui existaient ont ete" detruits, et, pour comble de malheur, on a vu les rares membres du clerge qui avaient survecu, denigres , avilis et persecutes ; de sorte qu il semblait presque impossible d esperer rien de bon.

4o Aussi le mal , ne rencontrant plus aucun obstacle , grandissait-il chaque jour, et notre situation etait devenue telle, que dans un tres-grand nombre de families les liens les plus sacres et les plus augustes etaient rompus, meme ceux sans lesquels la societe ne saurait vivre et durer. C est alors que se repanclit le bruit que des Missionnaires Franciscains allaient venir, et la plupart en rirent, ne croyant pas qu ils pussent produire le moindre bien.

5o En effet, quand ils se presentment sans autre cortege que celui de leur crucifix et de leur breviaire, il n y avait rien chez eux qui dut, aux yeux de la sagesse humaine, fuire attendre des prodiges. Cependant, deux ou trois jours apres 1 ouverture de la mission, 1 affluence de la foule devint

telle que les temples ne pouvaient plus la contenir. On voyait non-seulement le sexe pieux, mais le peuple en masse reuni aux pieds des Eranciscains confesser publiquement ses fautes et en demander pardon. Bien plus, on y voyait, aux premiers rangs, ceux auxquels les divines Ecritures adressent de terribles menaces d abandon, ceux dont le Sauvenr a dit qu il vaudrait mieux qu ils ne fussent pas nes ou qu ils eussent etc precipites au fond de la mer avec une meule de moulin au con, plutot que d arriver a un tel degre de perversite qu ils deviennent la ruine de It societc. Oui, ces malheureux qui, le front haut, ne craignaient pas naguere de braver le ciel, on les voyait, humbles et repentants aux pieds des Missionnaires , rendre hommage et gloire a la croix d-3 Jesns-Christ, rncttre en pieces la banniere qu ils avaient levee centre sa loi sainte, et implorer la misericorde du ciel, en suivant les zeles religieux de 1 eglise a leur demeure, a travers les rues, avec tout le reste du peuple : c etait le spectacle le plus emouvant qu on puisse imaginer !

GO Ainsi , comme les Peres devaient se partager entre les diverses eglises, afm de pouvoir entendre les confessions, une foule innombrable les suivait partout, comme si elle avait craint qu ils ne se fussent envoles, a tel point que, jusqu autour de la maison oil ils se retiraient a une heure avancee de la nuit pour satisfaire a leurs devoirs de religieux et prendre ua peu de repos, on trouvait une multitude inquiete faisant en quelque sorte le guet, et il y avait beaucoup d hommes qui tacliaient de penetrer a I interieur, suppliant avec larmes les religieux de ne les point abandonner et de les reconcilier, avant de partir, avec le Seigneur !

7 II est impossible de peindre par des paroles humaines de pareilles scenes; on peut seulement se les figurer, en peusant aux multitudes qui suivaient le Sauveur jusque dans le desert : c est par 1 action de sa grace qu ellcs se reproduisent encore aujourd hui dans 1 Eglise. En effet , quel que part que les ministres de 1 Evangile courent cxercer leur apostolat n.vcc sincerite et abnegation, on voit ce consolant prodigc, que les peuples, fussent -ils les plus pervertis, se rcndent a leur voix et entrentdans les \oies de la penitence. C est ce qui s est verifie pendant six mois en tiers ]>armi nous, du jour ou les Franciscains ont ouvcrt leur mission dans ces contrees jusqu a celui de leur depart. Mais aussi ne pouvait-on s empeclier de les admirer, quand on les voyait se faire tout a tous, du haut de la chaire, au confessional, pres des malades, dans les conseils qu iis doniiriient et les exhortations qu ils adressaient, s oubliant toujours eux-memes, nc songeant meme pas a manger et a dormir, de telle sorte qu il est incroyable qu ils aient pu resister jusqu a la fin a de si longues fatigues.

So II faut compter par milliers ceux qui se sont confesses durant les missions, et parmi lesquels un tres-grand nombre de gensne s etaient jamais approclies de ce sacrement, comme les autres s en tenaient 6loignes depuis

tres-longtemps. II y eut aussi bien des epoux divise s qui se reconcilierent, et plus encore qui commencerent a connaitre et a pratiquer la morale chretienne dans Fetat conjugal.

9 Les fetes de Noel etaient en ce pays ce que le carnavaLest ailleurs, des jours de bombance et de rejouissances publiques, surtout pour le bas peuple, qui se livrait a toute sorte d exces. Cette annee, quoique les mis sions fussent deja termine es, ce furent des fetes religieuses, celebrees avec grande devotion et grande piete. De raeme le carnaval se passa sans ombre des folies qui se commettent d ordinaire a cette epoque.

10o Mais le fruit principal que les Missionnaires recueillirent de leurs travaux apostoliques se manifesta dans la reconciliation universelle de tous ceux (et ils etaient nombreux) qui depuis tres-longtemps nourrissaient de 1 inimitic les tins centre les autres. Car, a 1 appel des Peres, qui demandaient la cessation d un si grand scandale, tons ces gens firent publiqucment la paix, et, a. un signal donne par la cloche, vous auriez vu touto la population s embrasser en versant des larmes d attendrissement; c etait un spectacle auquel on De vit jamais rien de pareil, et qui plus est, la paix juree est fidelement observed

11 Un autre spectacle cdifiant fut de voir Mr le Gouverneur de la Province s approclier, le premier de tous, de la Sainte Table. Car, bien qu il n eut jamais renonce a la foi catholique, il est certain qu il n avait jamais frequente les sacrements ; aussi ne saurait-on dire quelle edifica tion cette conduite produisit sur le peuple, qu elle encourageait a perseverer dans la pratique sincere de la loi du Seigneur !

12o Un autre beau resultat des missions fut qu on resolut de fonder en cette ville une maison de Missionnaires ; ce projet avait autrefois ete mis en avant, sans pouvoir jamais aboutir. Maintenant que la construc tion du couvent est commencee, on a deja ecrit en Italic, afin d en avoir un nombre suffisant de zeles Franciscains qui consentent a venir 1 habiter.

13o Enfin, quand vint le moment ou les Missionnaires devaient retourncr a leur college, il est impossible de decrire les temoignages d affection qu ils re9arent de la population entitre. Des la pointe du jour, une foule immense, composee.d hommes, de femmes, de vieillards et d enfaiits, assiogeait leur maison; et quand une fois ils sortirent pour se mettre en route, ce furent des cris, des larmes, des gemissements, des transports qu on ne saurait depeindre par des paroles. Tous ces pauvres gens les escortcrent cnsuite, qui a pied, qui a cheval, jusqu a une distance de deux lieues. La, les Peres ayant demande formellement qu on les quittat, toute cette multitude fit cercle autour d eux, et les larmes et les cris recommencerent de plus belle, commc si Ton avait cte a la fin du monde. Tous voulurent, 1 un apres 1 autre, baiser encore une fois le saint habit des

religieux, et cela ne put se faire en moins de deux heures. A la fin, les Missionnaires donnerent de nouveau leur benediction a tous ces enfanis spirituels, au son d un cri immense qui exprimait le dernier ADIEU ! Puis i ls eperounerent leurs chevaux et se deroberent rapidement aux regards de ce peuple en proie a une mortelle douleur.

14o Helas ! oui, ils sont partis, mais apres nous avoir combles de bienfaits et en nous laissant des souvenirs qui ne s eteindront pas dans les generations les plus lointames. Car ils ont emporte les coeurs de tous les habitants, qui les aiment et les venerent comme des saints, et qui ne desirerit que leur retour.

15o Habitants de Jujui! la meilleure preuve de reconnaissance que vous puissiez donner a ces saints fils du Pere Seraphique, c est de vous conformer aux preceptes et aux conseils qu ils vous ont laisses et de meriter qu ils viennent bientot se fixer au milieu de vous d une maniere stable, en achevant 1 hospice que vous avez commence. Oh ! quel grand bienfait ce sera pour notre pays ! La sera, en effet, tout notre salut ! Car de quelque cote que nous tournions nos regards, nous ne voyons dans le monde que des tenebres qui s epaississent et des torrents d iniquites qui grossissent de jour en jour et menacent d inondcr tous les peuples chretiens. II y a vraiment de quoi trembler. Oh ! malheur, malheur a nous, si nous ne nous attachons pas fermement a la foi catholique, en en observant fidelement ses preceptes ; car aucune constitution, aucune loi, quelles qu elles soient, ne sufnront pour nous sauver ! En effet, quelle loi peut etre sacree pour un peuple qui foule aux pieds celle de Dieu ! Tremblez-donc pour votre salut ! Tremblez pour vous ct pour vos fils ! S ils cessent d etre bons catholiques, ils s entredechireront, ils feront couler par torrents le sang humain dans des guerres civiles dont 1 Europe et rAmerique nous offrent de si tristes exemples. La seule pratique du catholicisme peut nous en preserver.

15 Conservez ce petit ecrit comme un memento de tout ce que j ai dit, et le relisant souvent, souvenez-vous des biens que vous ont valu les saintes missions que vous out donnees les Franciscains. Jujui, 2] mars 18 01.

SCIIOLASTIQUE REGADA,

Cure et Vicaire Forain de la Province.

Simple relation de la nouvelle mission donnee par les Franciscains en EolirAe cliez les sauvages Indiens appeles Tolas, en I an de

grace 1860.

Le peuple, qui marchait dans les tdnebres, a vu une grantle lumiere, et le jour s est leve sur ceux qui habitaient dans la region des ombres de la mort. Isa ie, ch. 0. v. 2. 1 .

Est-ce a vos yeux un fait insigniflant, ou pen important et sans valeur... que le genre Immain tout entier accourre au nom du seul Christ crucifie. S Auguslin, dela foij Jiu.4 1 .

lo La religion de Jesus- Christ, imrnuable dans ses principes, sainte dans sa morale, erninemment salutaire dans ses effets, fait sans cesse de nouvelles conquetes, selon la prediction de son divin Fondateur, et offre ainsi chaque jour a 1 esprit du philosophe chretien de nouvelles et irrefragables preuves de sa force imperissable. En effet, malgre la guerre acharnee qu on voit pa et la 1 incredulite et 1 irreligion faire aux vrais croyants afin d arracher de leurs coeurs toute id6e du Christ , le Christ, continuant a regner dans sa miscricorde partout ou il a fixe son siege, se choisit de nouveaux elus dans les autres parties de la terre, de sorio que son troupeau, loin de diminuer, augmente de plus en plus, tandis que le prince de 1 enfer s en mord les mains de rage.

2o Nous sommes heureux d en fournir ici une preuve, en rapportant les succes merveilleux que 1 apostolat catholique obtient dans les Ameriques, ou, quoique les ennemis de Dieu mettent en ceuvre toutes les ruses et tous les moyens afin d aneantir le catholicisme, un pauvre Missionnaire de St Tran9ois, depourvu de toute ressource humaine, plante comme par enchantement 1 arbre de la Croix au milieu de sauvages feroces qu il n avait jamais 6te donne aux hommes , non pas de soumettre , mais seulement d aborder. Or, il n y a que les vrais pretres de Jesus-Christ qui operent ces prodiges; les moiiis clairvoyants doivent done avouer qu il y a en eux une puissance divine qui ne pent venir que du ciel !

3o La nouvelle mission dont nous parlous vient d etre recemment fondee parmi les sauvages Tobas par le P. Alexandre Corrado de Rome, Min. Obs. de 1 ordre Seraphique, qui en rendait compte de la maniere suivante a son eompagnon d apostolat, le P. Alexandre Hercule de Solero.

MON CHER PEEE ET AMI, lo Les communications que je vous ai deja faites sur ma mission out

*) Populus, qui ambulabat in tenebris, vidit lucem magnam ; habitantibus in regione umbra mortis, lux orta est eis. -- Istiiasj cap. 9. v. 2.

2 ) An vobis inane, vel leve videtur et nullum... quod in nomine Christ i unius Crucilixi universum genus currat humanum? August., de Fide, lib, 4.

ete tantot gaies, tan tot tristes, suivant les incidents qui se presentaient dans 1 apostolat dont j etais charge. Mais aujourd hui ii ni est doux de vous faire connaitre des circonstances telles qu il n est plus possible de douter que notre sainte religion ne triomphe chez ce pauvre peuple.

2o Cette mission doit son origine a celie qui existait depuis quelque temps chez les Ciriguans (Chiriguanos) de Tarairi sur les bords du Pilcomayo. Deja quelques rapports s etaient ctablis depuis plusieurs annees entre ees sauvages et les Tobas par suite du commerce de poisson et de mais qu ils faisaient entr eux, mais ces rapports n avaient pas ete durables, ceux-ci etaient cruels et tres-inconstants, ceux-la antipathiques a tous ceux qui n appartenaient pas a leur nation.

3o Aussi etaient-ils brouilles, quand le R. P. Joseph Giannelli vint a Tarairi en 1854; leur mesintelligenee s accrut encore, lorsque les Indiens de Tarairi eurent repu le Missionnaire et du s abstenir de prendre part aux combats que se livraient les Tobas et les habitants de Villa-Rodrigo , avec des vols et des assassinats continuels. Les Tobas surent bientot que le Missionnaire etait cause de cette inaction, et alors ils commencerent a faire a la nouvelle mission tout le mal possible : ils en ravagerent les champs enseniences, en enleverent les chevaux et tuerent tous les Ciri guans qu ils rencontraient ; ces hostilites durerent jusqu a I annee 1859.

4o Dependant Dieu, qui dans son inh nie sagesse permet parfois 1 iniquite afin de faire mieux eclater la puissance de sa grace (car, suivant le mot de St Augustin, ce qui arrive vaut mieux que n eut valu 1 empechement du mal 1 ), en tira des avantages. En effct, un vol assez conside rable, commis dans les champs voisins de Tarairi, au mois de juillet de cette annee, me decida a mettre nos Indiens a la recherche des coupables, en leur recommandant, s ils parvenaient a les decouvrir, de ne leur faire aucuu mai et de se contenter de reprendre leurs chevaux, s ils le pouvaient. Ils arriverent ainsi a Imboclii , le long de la rive orientale du Pilcomayo, ou ils surprirent quelques indienries occupees a extraire la Manoara (sorte de rave). Au meme moment parut sur le bord oppose du fleuve un Tobas qui demanda par des signes a s aboucher avec les notres. Ceux-ci, 1 ayant reju, surent par lui que leurs chevaux avaient ete voles par un certain Imaca, qui les avait menes en un lieu pen cloignc, appele Ignaguina ; cet homme ajoutait que, s ils voulaient lui promettre de Tattendre jusqu au jour suivant, il les leur amenerait sans faute, et, en gage de sa parole, il s offrait a leur laisser une de ses filles avec une niece.

5o Nos Indiens accepterent, mais personne ne parut ni le lendemain ni le jour suivant, de sorte qu ayant epuise les provisions qu ils avaient

1 ) Melius enim judicavit do malis bene facere, quam mala nulla esse permitfere. (Enchirid. torn. 3.)

prises avec eux, et craignant d ailleurs queique trahison, ils s en retournerent a leur Reduction de Tarairi, avec les Indiennes qu ils avaient surprises travaillant a la recolte de la Mangara et les deux parentes du Tobas. Alors j essayai, au moyen d un interprete qui se trouvait parmi les Tarairiens, de depeindre a 1 une de ces femmes, nominee Nainangai, les cotes penibles de la vie a laquelle les condamnaisnt les excursions continuelles et les brigandages auxquels se livraient leurs maris et qui les forfait de fair et d errer sans cesse ; je lui dis que, si elle et ses compagnons se sentaient le courage de les porter a des sentiments paciliques, j y amenerais de mon cote les chretiens de Tarairi ; que, bien plus, j irais vivre parmi eux, comme je vivais deja parmi d autres Indiens, et qu ils n en retireraient pas un mince avantage, surtout pour mener une vie tranquille, avec abondance de tout ce dont ils auraient besoin.

60 La bonne Nainangai entendit avec plaisir mes paroles ; mais, quant a la derniere partie de mon discours. elle me fit entendre que c etait un projet iriexecutable, parce que leurs maris, peu accoutumes au travail, ue pourraient batir une maison ni pour moi ni pour Dieu ; que, quant a la paix, ils la desiraient aussi. Cela me suffit pour envoyer les Tarai riens a la recherche des Tobas, et je leur adjoignis 1 une des Indiennes que je chargeai de leur declarer que, s ils restituaient les chevaux qu ils avaient enleves, je leur ferais rendre toutes les Indiennes prisonnieres, etant pret meme, s ils le desiraient, a leur faire assurer par les miens une paix durable. Cette femme remplit fidelement sa mission, et un Tobas vint aussitot trouver les Tarairiens, annoncant que ce soir la meme d au tres Tobas arriveraient avec les chevaux voles, disposes a faire la paix avec nous.

7 Ils s etaient, en effet, deja mis en route, lorsque le regiment en garnison a Villa- Rodrigo descendit subitement sur les rives du Pilcomayo, afin d attaquer les Tobas. Ceux-ci, ayant vu de loin ces troupes en marche, retouruerent aussitot sur leurs pas et se disperserent dans les bois. Alors le commandant des soldats, ayant appris des Tarairiens le motif de la demarche des Tobas, s empressa de les engager a continue!* librement leur chemin, attendu qu ils n avaient rien a craindre, mais ce fut en vain. En consequence les soldats se porterent sur Carandmiti- Guasu et y mirent le feu, au milieu duquel perit Imaca, celui qui avait vole les chevaux ; ce fut ainsi que ceux-ci tomberent, avec quelques Indiennes, au pouvoir de leurs legitimes proprietaires. Sur ces entrefaites la bonne Naitiangai tenta avec succes de s enfuir de Tarairi et retourna parmi les sieus, oil il parait heureusement qu elle parla en excellents termes du Missionnaire et des procedes dont Ton a use envers elle.

So Cependant, au mois de septembre, quelques Tarairiens allerent pecher dans le Pilcomayo , et six d entre eux , attires par 1 espoir d une peche

abondante, s aventurerent jusqu a un endroit ou il y avait lieu de craindre les pieges des Tobas. En effet, ils n avaient pas dispose leurs engins, qu ils voient apparaitre tout-a-coup une troupe de cette peuplade ; saisis d epouvante a cette vue, ils prenneiitla fuiteet se refugient dans le bois voisiu. Mais remarquant que les Tobas, loin de songerales poursuivre, s asseyaient sur la rive du fleuve, ils reprirent courage et se montrerent de nouveau a decouvert. En les revoyant, les Tobas les inviterent par des signes d amitie a se rapprocher, et leur firent entendre qu ils n avaient nullement de mauvaises intentions. Quand les Tarairiens se furent rendus a cet appel, les Tobas leur demanderent des nouvelles du Pere Missionnaire, et notamment s il etait fache centre eux; les premiers leur ayant repondu que le Pere ne nourrissait jamais le moindre ressentiment contre qui que ce fut, ils solliciterent en grace la permission de venir conferer avec moi.

9o Averti de ce qui se passait, je passai aussitot le fleuve, accompagne de mes Indiens, et j envoyai dire aux Tobas que je me tenais a leur disposition. Ils vinrent aussitot, mais en montrant une telle frayeur que, pour la dissiper, j allai au-devant d eux avec trois des miens a une grande distance dans la direction de leur campement. Le premier que je rencontrai fut un vieillard nomnie Sacuma, maigre comme un solitaire de la Thebaide, presque nu, qui marchait a grand peine appuye sur son arc, et qui avait ete deux jours auparavant blesse au pied par un tigre pendant qu il dormait. Je m empressai de lui tendre affectueusement la main, qu il serra et qu il porta ensuite au nez pour la sentir. Apres lui se presenta un certain Chiririi, suivi de dix ou douze autres, avec lesquels j 6changeai les memes temoignages d amitie ; tous etaient egalement sales, extenues et nus : c etait pitie de les voir. Ils avaient pour interprete une femme nommee Machiquita, de la tribu des Ciriguans, et qui se trouvait parmi les Tobas depuis son enfance. Cette indienne se presenta a moi, enveloppee dans des peaux de loup ; eile me seconda avec tant de zele et de sinct3ritc dans les efforts que jc faisais pour gagner ces sauvages, que son souvenir merite d occuper une place speciale dans 1 histoire de nos missions.

10o Je les menai ensuite a ma cabane provisoire, ou je leur offris du mais grille et du tabac. Quand ils eurent fume leur grosse pipe en silence, nous entamames une conversation qui fut tres-courte, attendu que, selon eux, si les traites de guerre reclament de nombreuses conferences, les traites de paix doivent se conclure en deux mots. D abord ils protesterent qu ils etaient innocents des brigandages et des assassinats que leurs parents avaient commis contre les chretiens, avec lesquels, disaient-ils, ils ne desiraient que de vivre en bonne harmonic. A la fin, Chiririi, qui les commandait comme capitaine sans 1 etre, me pria de m arreter en ce lieu jusqu au lendemain, parce qu il desirait me faire present du produit de

la peche de ses soldats; mais commela mission cle Tarairi etait restee seule, je m en excusai en le remerciant. Le soleil touchait dejji a son declin, quand je vis arriver tout-a-coup en courant deux autres Tobas, qui me dirent qu un grand nombre dc leurs parents viendrait dans la unit, et qu ils avaient besoin de me parler. Au premier abord je soupconnai quelque piege , mais ensuite je resolus de rester. Le lendemain matin beaucoup de ces Tobas etaient, en effet, arrives, et tous me prodiguerent mille mar ques de respect, en protestant qu ils voulaient vivre en paix avec les chretiens. Et ils m embrassaient, ils sautaient, et les yeux toujours tournes sur moi, ils manifestaient leur joie de mille manieres. A la fin ils voulurent me temoigner leur affection en me donnant des preuves de leur adresse : ils se j etaient dans le iieuve, en sortaient, et deposaient a mes pieds la peche abondante qu ils avaient faite; de mon cote, je leur offrais force mais et force tabac. Quand a la fin je voulus retourner a ma mis sion, je leur laissai les vieilles etoffes avec lesquelles on avait construit ma tente ; ils parurent enchantes du cadeau, et me donnant le nom de Pere, ils protesterent qu ils voulaient etre a jamais mcs enfants.

llo Les ay ant quittes de cette maniere ct etant rentre a Tarairi, je me hatai de rendre compte de tout ce qui s ctait passe a Mr Eranyois Carrnona, Prefet de ce district. Celui-ci, sans perdre de temps, reunit tous les regiments de la Province, auxquels se joignirent tous les Indiens cle nos missions, et, se mettant a leur tete, il se rendit sur les lieux ; mais les Tobas, accoutumes a traiter avec un pauvre religieux n ayant pour toute arme qu un crucifix et un breviaire, se mirent a fuir precipitamment, quand ils virent toutes ces troupes avec des javelots, des lances et des fusils, sans tenir compte de la parole qu ils avaient donnee d attendre. Cette conduite consterna le Prefet ; cependant il me cliargea d aller rejoindre les fuyards, en me faisant accompagner seulement de cinq ou six In diens. Je partis, mais je trouvai les cabanes abandonees. Neanmoins je pus, grace a la fidele Machiquita et a son mari, rattraper le capitaine Chiririi et ses compagnons, et je finis par parvenir a les ramener devant le Prefet, qui les accueillit, il faut le dire, avec les demonstrations d une sincere bienveiilance.

12o D autres capitaines, nommes Tasigi, Cosignaiqui, Maqnii, Swiati, Ticuiga et Oltenaique, egalement decides a faire la paix, ne tarderent pas a suivre Chiririi avec leurs families. La paix fut en effet conclue et signee a la grande satisfaction des deux parties. Voila, certes, une preuve eclatante de 1 empire, bien superieur a celui des armes, que la douceur et la patience evangeliques out pour porter les esprits a la conciliation ; car 1 appareil des armes n aurait jamais pu resoudre ces barbares a se rendre au milieu de ceux qu ils regardaient commc leurs ennemis.

13 Mais il faut remarquer ici que les Tobas se montrent rarement fideles observateurs de conventions de ce genre. Ce n etait point la premiere fois que Ton avait conclu avec eux des traites de paix qu ils iv avaient jamais executes; aussi les chretiens du district et les Tarairiens ne se tranquilliserent-ils pas, et avec raison. Le 29 novembre, tandis que huit

de ces derniers etaient occupes a pecher dans le Pilcomayo, ils furent surpris par une troupe nombreuse de Tobas, qui se presentcrent d abord en allies, mais qui, quelques instants apres, les assaillirent a 1 irnproviste, et en tuerent deux ; les autres ne se sauverent qu avec peine en se jetant dans le fleuve, et encore avaient-ils repu plusieurs blessures. Lorsque le lendemain la nouvelle de cet evenement se repandit a Tarairi, il y cut une emotion generale : les parents des morts demandaient vengeance ; les autres me reprochaient la confiance que j avais montree a ces barbares. J avoue que j etais consterne ; mais 1 attentat ne pouvait-il pas avoir etc cornmis par les Tobas qui habitaient le long de la partie inferieure du Pilcomayo et qui n avaient pris avec nous aucun arrangement ?

lio En effet les Tarairiens qui s etaient echappcs lors de cette attaque declaraient que c etaient dcs inconnus qui les avaient surpris, bien que Fun des blesses soutint qu il avait vu parmi eux Chiririi et Scicuma. En presence de ces contradictions, je proposal ce moyen de decouvrir la verite : c etait d aller de nouveau au territoire de Chiririi, aim de voir si lui et ses compagnons etaient desreuvres, et si Ton pourrait en conclure leur parti cipation au crime. Ma proposition fut acceptee, et quelques hommes se mirent en route; des qu ils arriverent vis-a-vis des cabanes des Tobas, situees de 1 autre cote du fleuve, ceux-ci, en les apercevant, passerent aussitot le Pilcomayo, avec Machiquita, et se montrerent enchantes de les revoir. Quand ils apprirent le mefait de leurs compatriotes , ils protesterent qu ils n en savaient rien, et il est vrai qu en examinant les empreintes laissees sur le sol, on reconnut quo les assassins avaient pris un autre chemin. C est pourquoi Chiririi et Mariquita s offrirent a venir me visiter a Tarairi, et ils y vinrent, en effet, m assurer de leur innocence et de leur loyaute. Je les adressai au Prefet, qui les exhorta a observer les conventions faites et avenger le crime commis contre les Chretiens. Puis ils partirent ; mais, ne se croyant plus en surete le long du fleuve, ils revinrent pres de nous vers la Noel , et se fixerent a Tarairi. D autres suivirent pen de temps apres, de sorte que bientot leur nombre s accrut considerablement, et tous ne cessaient de manifester un vif desir de vivre dans la societe et la compagnie du P. Missionnaire. Mais la difficulte de les gouverner a Tarairi m engagea a- en former une mission a part, le long des rives du Pilcomayo, ou ils irouvent dans la peche leurs moyens de subsistance, et des que j eus obtenu les pouvoirs necessaires, je n en differai pas davantage la fondation.

15o Malheureusement , pen s en fallut qu elle ne tombat presque a sa naissance ; car quelques voleurs qui fuyaient repandirent en passant a Tarairi des nouvelles telles que les Tobas effrayes voulaient a tout prix s en retourner dans leurs bois ; mais Dieu voulut bien m aider a les tranquilliser. Ainsi le 24 juillet, jour consacre a la gloire de St Erai^ois Solano, grand apotre de ces regions, je pus, de concert avec le P. Marin Mariani de Sienne et quelques Tarairiens, mettre la main a la construction du nou veau village. Et d abord ayant fait abattre un pin eleve, nous en fimes une croix rustique, que nous benimes suivant le rite de 1 Eglise llomaine et que nous plantarncs dans le sol , en nous prosternant pour 1 adorer, nous en premier lieu, et ensulte tous les Tobas reunis : spectacle bien touchant,

surtout au moment oil la petite fille de Machiquita , s etant approchee du siiie de notrc Redemption, y imprlma un tendre baiser, avec une ferveur qui 6mut profondement les barbares eux memes. Je finis par me revetir des ornements sacres , et j exorcisai tous les environs afin de chasser les esprits mulins qui s y trouvaient et de les empecher de mettre des obstacles a la conversion de cette peuplade.

16o Apres cela on s occupa de la construction d une petite maison, destinee a servir de chapelle provisoire; j y chantai la premiere messe le dimanche de Notre Dame des Neiges, avec 1 assistance du P. Marin , qui avait amene de Taraiii des neophytes musiciens, pour doniier tout 1 eclat possible a la ceremonie religieuse. Un cri de triomphe a 1 honneur de la Reine des Anges dans YIntro it : Salve sancla Parens, fut le premier chant catholique qui retentit sur ces plages incultes, et fut presque immediate-men t suivi de cette proclamation solennelle : Gloiie a Dieu au plus haul des deux et p lix sur la terre aux hommes de bonne volonte ! Quelques moments apres, le Redempteur du monde descendait pour la premiere fois sacramentellement dans cette miserable cabane de roseaux couverte en paille, et le calice du salut, rempli du sang de 1 Agneau immacule qui ote les peches du monde, etaitoffert au Pere Eternel au milieu des hosanna joyeux des neophytes Tarairiens. Depuis, les Tobas continuent a descendre chaque jour en plus grand nombre de leurs bois, et j ai la ferine confiance que 1 illustre apotre St Eranpois Sokno, desigue par la Providence comme le patron titulaire de cette nouvelle mission, gardera cette ceuvre sainte sous saprotectionspeciale.

] 7 Kos esperances sont done bien fondees ; car dans ce qui s est pass6

tout a ete 1 oeuvrc de la grace du Seigneur : c est au moment oil nous y

pensions le moin.s , lorsqu au contraire les habitants de Villa-Rodrigo, bien

que munis d armes , sc disposaient a abandonner le pays qu ils se scntaient

par experience ineapables de dcfendre, que les Tobas, interieurement

pousscs par une force qui ne pouvait vcnir que du ciel, font d eux-memes

des propositions de p lix aux clirctiens, et les commaniquent a un humble

ministre de TEglise. On doit attachcr a cet evenement d autant plus d im-

portance que ces sauvages grossiers, naturellement soupponneux et defiants,

ne renoncercnt nullement a leur dessein, malgre plusieurs circonstances

qui, comme nous le remarquames , auraient pu les alarmer, et se con ten -

terent des garantics qu ils trouvaient dans la seule parole du missionnaire.

Voila done la croix solennellement arboree sur les rives du Pilcomayo, et

Ton voit se rcunir pres d elle des peuples nouveaux qui avaient jusqu ici

vccu en sauvages, enveloppes*dans les tenebres effroyables de la mort. Oh

non! le bras du Seigneur ne s est point raccourci sur les infortunes enfants

de la faute; au contraire, V action divine de son Eglise scmble, aujourd hui

plus que jamais, s etendre rapiclemcnt a la conquete de toutes les nations

qui vivcnt encore loin d elle, etlejour heureux ou la terre ne presentera

qu un scul troupeau sous un seul et meme Pasteur ne tardera point a

luire! Fiat! Fiat!

San Frawisco Sola no , sur le Pilcomayo, ce 17 Janvier 1862..

En. ALEXANDEE MARIE CORRADO, DE ROME, Min. Obs. Miss, apost.

Et voila les resultats magnifiques du zele d un seul Missionnaire de la Religion catholique : uJPfseuplade entiere de sauvages barbares s agenouille aux pieds de la croix , de cette croix qui , dressee sur le Calvaire , est devenu 1 arbre mysterieux destine a croitre de plus en plus et a etendre ses branches jusqu a la fin des siecles, pour reunir sous son ombre vivifiante tous les peuples de la terre !

II serait absolument impossible a la puissance humaine d operer de pareils prodiges; mais ils se realisent chaque jour par la grace divine de Celui qui a dit qu il attircrait tout le monde a ses pieds; ce qui est en elfet arrive! Rendons done mille actions de graces a la Providence divine, qui ne cesse de susciter de cette maniere de nouveaux enfants a 1 Eglise, en changeant les pierres memes en enfants d Abraham ! Et rejouissons-nous saintement , nous qu honorent ces triomphes de notre bonne Mere !

Mais, avant de terminer, nous voulons faire remarquer conibien ce fait doit puissamment favo riser meme les interets materiels de la Republique Argentine! En effet, elle possede vers les sources du Pilconiayo d immenses terrains incultes, que jusqu a present personne n osait visiter. Eh bien! desormais , avec cette pauplade de Tobus etablie le long des rives de ce fleuve, on pourra sans peine ouvrir une route jusqu au Paraguay, en tachant de gagner peu a peu toutes les autres tribus sauvages qui habitent les plaines, et 1 exemple des Tobas facilitera singulierement 1 entreprise. Aussi sommes-nous persuades qu en vue de tant d avantages spirituels et temporels dont il est evident que le developpement des missions doit etre la source pour ce pays , il n y aura aucun bon Bolivien qui ne se fasse gloire d y contribuer. Oui, tendez, vous qui le pouvez, tendez votre main bienfaisante aux Missionnaires Franciscains , afin d amener ces sauvages aux conditions de la civilisation etd une vie chretienne, et vous contribut;rez au bonheur clc votre patrie, en meme temps que vous acquerrez de grands merites pour le ciel!

Tarija, 18 septembre 1862,

. ALEXANDEE HERCOLE DE SoLEiio 1 , Miss, apost. et gardien des Mm. Obs.

l ) II se trouve, en ce moment h. Rome, d ou il repartira bientot pour rAme"-

rique, avec vingt autres nouveaux Missionnaires.

AMALES DES MISSIONS FRAIVCISCAINES.

PBEMIERE P ARTIE.

HISTOIR,E AISTCIEISTNE.

COMANIE.

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