Avicula contorta
Mais ce que personne ne dit explicitement, et ce qui ressort cependant immédiatement de l'examen de la plupart des mémoires publiés, c'est qu'il existe, entre les deux zones n"" 1 et w* 2, un ensemble de sédiments le plus souvent très-considérables, qui ne renferment ni Av. contorta ni Amm. planorbis. Or, ce sont ces dépôts qui, ajoutés en quantités très-variables (suivant les observateurs et suivant les lieux) aux assises renfermant VAv. contorta^ constituent Xinfralias^ l'étage du bone-bed^ les rhœtic beds^ les étages rhétiques^ etc., etc., des différents auteurs.
C'est cette division que nous avons désignée par l'expression de zone supérieure à t Avicula contorta. Nous n'avons pas besoin d'insister ici sur son importance, puisque notre tableau général (page /i69) montre immédiatement que cette division a une épaisseur plus grande à elle seule que tout le reste de l'infralias.
Il est donc bien évident que tous les géologues ne comprennent pas la zone à Av. contorta ou ses équivalents entre les mêmes limites. C'est surtout, comme on le voit, du côté du lias que la divergence existe.
En second lieu, possédons-nous un nombre de données sufBsantes pour la solution de la question ? Nous ne le pensons pas.
&90 DIKCLAFAIT.
Pour ne parler que du caractère paléontologique qu'où a surtout iiivo<|uts nous dirons d abord que la faune du keuper est très-peu connue; ensuite, que les parties fossilifères de cet étage Saint-Cassian, llallstadt, etc., sont elles-mêmes des exceptions dans le keuper. Toute espèce de comparaison purement paléontoiogique, faite aujourd bui entre la faune de la zone à Av. contoria et celle du keuper, pècbo donc complètement par la base. C'est là, du reste, une objection qui, à diverses reprises, a été faite aux paléontologistes, et à laquelle aucun, à notre avis, nu convenablement répondu.
En troisième lieu, les différents géologues attribuent-ils la même valeur à chacune des données dont Tensemble doit amener la solution de la question?
En aucune façon.
Nous nous trouvons ici, comme dans toutes les questions géologiques de notre temps, en présence de deux groupes de savants : les uns qui ne voient que les fossiles, et les autres qui, se préoccupant avant tout de la stratigraphie et des caractères minéralogiques, n'attachent qu'une médiocre importance aux fossiles, quand ils ne les dédaignent pas tout à fait.
Or, Tétudo des travaux publiés jus(iu'ici sur cette grande question montre, d'une manière évidente, que ce srint les caractères tirés (le l'étude des fossiles ((ui ont déterminé les conclusions du plus grand nombre des obs(»rvateurs.
Au moins les géologues qui ont procédé ainsi sont-ils arrivés aux mêmes conclusions?
Pas le moins du nionde.
M>I. Gumbel, Dittmar, iMoore, Martin, se sont tous appuyés sur le ('aractére paléontologique. El cependant :
MM. Gumbel et Dittmar admettent (pie leur étage rhétique est triasique.
M. Moore veut (jue ce soit un étage neutre.
M. Martin, enfin, soutient que c'est un étage jurassique.
Essayons inainf^Miant, en (Mnbrassant la qm^stion dans son ensemble, de faire voir qu(»lle (^st la pîirt de la méthode et la part des hommes dans inn» divergence aussi radicale.
ZONE A AVICULA CONTORTA ET INFRALIAS. 491
Nous sommes en présence d'un ensemble de couches que nous appelons infralias, dont la puissance est considérable : environ 100 mètres dans la coupe de M. Favre à la Meillerie; 72 mètres aux environs de Digne, d'après M. Hébert; dépassant quelquefois 80 mètres dans le département du Var, bien qu'en général l'épaisseur soit beaucoup moindre. Voilà l'infralias.
Or, ces dépôts fossilifères du haut en bas, au moins dans le plus grand nombre des cas, ne [)euvent en aucun point être di\isés à l'aide de la pétrographie ou de la stratigraphie. Comme, d'un autre côté, il arrive pour l'infraliiis ce qui a lieu pour tous les dépôts dont la puissance est considérable, que les fossiles vont en se modifiant (1) à mesure qu'on s'élève, il en résulte nécessairement qu'en traçant une ligne de division à une hauteur convenable au sein de ces dépôts, on arrive, sans faire la moindre violence aux faits, et avec une logique inattaquable (étant donné le point de départ), à des conclusions aussi opposées et même aussi radicalement incompatibles que celles qui se sont produites au sujet de l'infralias.
En effet, si l'on prend la faune de la partie inférieure et celle de la partie supérieure de l'infralias, en négligeant les couches intermédiaires, soit par système, soit parce qu'elles manquent réellement dans une foule de cas, notamment dans les parties de TAllemagne explorées par M. Oppel et iM. Gumbel, qu'on les compare entre elles et avec celles des étages inférieurs et des étages supérieurs, il est évident qu'on pourra arriver facilement à établir qu'elles ont très-peu d'analogie entre elles, qu'elles en ont beaucoup plus, l'une avec la faune des couches supérieures, et l'autre avec celle des couches inférieures. De là cette conclusion à peu près forcée de MM. Suess, Oppel, Gumbel, etc. :
La zone inférieure est triasique, la zone supérieure est liasique.
(1) Nous prenons ici le fait en lui-même sans chercher comment il s'est produit. A mesure qu'on s'élève dans les étages, les fossiles changent. Que ces changements aient lieu lentement, par modiflcations organiques ou par de véritables coups de théâtre, la chose ici ne nous importe nullement ; la constatation du fait suffit pour la suite de notre raisonnement.
A92 PnSULAFAIT.
Si nous faisons passer notre ligne plus haut, les fossiles jurassiques acquérant une importance à peu près égale à celle des fossiles triasiques, nous serons très-l(^iques en concluant avec MM. Brodie, Bristow, Dawkins, Deffner, Moore, etc. :
La zone inférieure constitue un ensemble différent du trias, différent du lias. Nous ne nous prononçons pas sur ses véritables affinités.
Si nous élevons notre ligne plus haut encore, nous voyons les fossiles jurassiques prendre une prédominance évidente, et constituer, par rapport aux fossiles du trias, une faune qui, prise en masse ^ est assez spéciale, et nous dirons alors très-volontiers avec MM. Martin, Renevier, etc. :
La zone inférieure forme un étage spécial, mais il se rattache à la série jurassique.
Si enfin nous élevons notre ligne de séparation au-dessus du white lias^ par exemple, ou môme plus haut encore, comme cela a été fait, les fossiles jurassiques remportent de la manière la plus évidente, et il devient impossible de séparer la zone inférieure des couches k Amm. planorbis et Amm. angulatus^ et nous arrivons ainsi tout simplement à partager l'opinion de MM. Dufresnoy et Élie de Beaumont, Hébert, Favre, d'Archiac, Deslongchamps, Stoppani, Capellini, etc., pour ne citer que les principaux :
Tous les dépôts s'étendant depuis les marnes irisées jusqu'aux couches k Amm. Bucklandi forment un seul tout, et ne comportent, dans leur ensemble, que des divisions très-secondaires.
Maintenant, il est un autre mode d'argumentation dont le principe nous paraît tout à fait inadmissible, bien qu'il semble accepté, du moins implicitement, par les géologues. C'est de faire intervenir seulement le nombre des fossiles pour justifier les conclusions auxquelles arrive chaque auteur. Il nous semble que la valeur de Télément paléontologique ne dépend pas seulement du nombre des fossiles ; elle dépend aussi, nous dirons même surtout^ de la valeur individuelle de chaque fossile, en ce sens, par exemple, qu'un fossile dont la détermination est parfaitement certaine pour tout le monde, dont l'extension est
ZOMB A AVICULA CONTOtlTA Et INFRALUS. 4^è
considérable, dont le niveau est parfaitement limité, etc., aura plus de valeur à lui seul que vingt autres ensemble qui ne présenteraient que d'une façon incomplète ou douteuse les propriétés du premier. H y aurait donc, à notre avis, à faire avant tout des listes non plus d'individus, mais de groupes équivalents. Ces équivalents une fois admis, il est évident que la comparaison finale conduirait toujours forcément aux mêmes conclusions.
Mais avant de pouvoir en arriver là, il est un point tout à fait fondamental qui devra, dans chaque cas, être au préalable complètement résolu. C'est la détermination exacte de chaque fossile. Or, il s'en faut beaucoup que les différents paléontologistes s'entendent à ce sujet, et qu'ils arrivent aux mêmes conséquences par l'emploi des mêmes matériaux.
Ainsi, dans la question qui nous occupe, M. Dittmar rejette un grand nombre des espèces de M. Gumbel et de M. Moore; M. Martin en fait autant de celles de M. Dittmar ; M. Dumortier et M. Terquem n'admettent pas toutes celles de M. Martin, etc.
Si, dès lors, l'élément paléontologique, entre les mains des savants si compétents et si autorisés dont nous venons de parler, ne conduit pas toujours aux mêmes résultats, c'est évidemment qu'il est impuissant, par lui-même, à atteindre ce but, au moins dans l'état actuel de la science.
La conséquence précédente, à laquelle conduit l'examen de la faune de la zone à Av. contoria étudiée dans la plus grande partie de l'Europe, étant vraie d'une manière générale, est à plus forte raison applicable à la région particulière que nous étudions dans ce travail. 11 n'en serait autrement que si le midi de la France nous eût fourni, dans cet ordre, des documents tout à fait nouveaux. Il n'en a pas été ainsi. Les nombreux fossiles que nous avons rencontrés dans l'infralias du midi de la France ont été étudiés à l'aide des excellentes publications de MM. Terquem et Piette, de M. Martin, de M. Dumortier, etc., et comparés en grande partie avec des fossiles en nature pris dans les lieux mêmes oii ces savants ont recueilli leurs matériaux. Nous n'avons rien remarqué qui diffère notablement de ce que nos savants confrères ont fait connaître.
&9& PIKULAF.%IT.
Quand un paléontologiste compétent voudra étudier notre collection, il y trouvera probablement un bon nombre d'espèces nouvelles ; mais nous ne pensons pas que leur publication, si elle est jugée nécessaire, modifie d'une manière sensible les idées généralement admises aujourd'hui par tous les géologues désintéressés dans la question. Ces idées, nous croyons les résumer exactement de la façon suivante : ce sont, dans tous les cas, celles qui résultent pour nous de l'examen des nombreux matériaux paléontologiques que nous a fournis, pendant huit ans d'exploration, l'infralias du midi de la France.
Les restes organiques existant dans la zone à Av. contorta sont, les uns certainement triasiques, les autres manifestement liasiqucs, d'autres enfin spéciaux à cette zone.
C'est là un fait expérimentalement établi, et qui restera, quelle que soit la solution définitive de la question. Or, la seule conséquence rigoureuse qui puisse en être tirée dans l'état actuel de nos connaissances paléontologiques, c'est qu'il n'y a pas eu, entre la formation du trias et celle du Jura, cette scission profonde, cette ligne de démarcation radicale qu'on a admises pendant si longtemps. C'est là, il nous semble, une conséquence capitale et un grand sujet de satisfaction pour l'esprit, quand on se place au i)oint de vue de la véritable science et de la saine philosophie.