GAULT
Dès les premières excursions que nous avions faites à la Clape, nous avions été frappé de l'aspect singulier des grès ferrugineux rouges et jaunes que nous rangeons dans le gault inférieur.
Dans une courle note présentée à l'Institut et insérée dans les Comptes rendus (t. LXXHI, p. 51), nous disions, en parlant de ces grès, que personne ne les avait signalés avant nous comme secondaires; que des fragments de Bélemnites, qui nous avaient paru se rapprocher du B. minimus^ en feraient du gault.
Plus tard, dans une seconde note, nous parlions d'une communication qui nous avait été faite par M. Tournai, de Narbonne. Ce géologue nous avait signalé le Trigonia scabra comme ayant été trouvé par lui dans ces grès ; nous n'avions pas eu la bonne
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fortune de trouver ce fossile en place, et, nous appuyant sur la détermination de ce savant, nous placions tout naturellement ces grès dans l'horizon des grès d'Uchaux.
La stratigraphie soulevait pourtant des doutes dans notre esprit ; nous avons recherché depuis avec plus d'ardeur et de soin des fossiles qui pussent jeter quelque lumière sur ce point obscur, quand, dans une excursion faite en la compagnie de M. Sabatier Désarnaud, notre confrère en géologie et notre compatriote, nous avons eu la bonne chance de découvrir un gisement de Trigonies. Quelques exemplaires emportés à Paris ont été déterminés sûrement par M. Munier, sous le nom de Trigonia aliformis^ Park.
Or, nous avions déjà trouvé cette même Trigonie dans le gault des Corbières, comme nous le dirons plus tard. Nous avons aussi recueilli, dans ces grès, un fragment d'Ammonite qui, malgré son mauvais état, a paru se rapporter à \ Ammonites Delucii.
Il n'y a donc plus de doute pour nous, c'est bien au Gault inférieur que nous avons affaire.
Les autres fossiles que nous y avons trouvés sont de mauvais moules d'Arches, de Peignes, des Huîtres indéterminables, de mauvais fragments d'Ammonites et de Bélemniles qui pourraient bien appartenir au Belemmtes minimus.
M. d'Archiac avait parlé de ces grès, et il les considérait, les uns comme tertiaires, les autres comme secondaires et passant au-dessous des calcaires compactes, comme nous l'avons déjà dit plus haut : mais il n'en est rien ; ils sont tous secondaires, puisque dans ceux qu'il appelle tertiaires, nous avons trouvé le Trigonia aliformis, et que dans les seconds nous avons trouvé des Bélemnites avec les Trigonies.
Ces grès sont très*siliceux, ne font point d'effervescence avec l'acide chlorhydrique. Ils sont très-durs dans certains points, mais en général ils sont assez tendres, se désagrègent facilement et se réduisent en poussière fine : quelques collines, à l'ouest de la Clape, entre Yinassan et Marmorières, sont complètement
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formées de ces débris pulvérulents de grès ; on y trouve pourtant çà et là des blocs de grès.
Nous pensons que ces collines ont été formées, soit à la suite des érosions, soit à la manière des dunes.
Toujours est-il que ce dépôt a une assez grande importance dans le nord de la Clape, où il est exploité, du côté de TOEil-Doux et de rOustalet, pour la fabrication de pierres à aiguiser.
On voit ces grès rouges en place dans la Clape sur trois points.
D'abord à rOEil-Doux, à TOustalet, d'où il s'étend à Touest jusqu'au Léger.
Nous Tavons vu, dans la figure 6, reposer en stratification concordante sur les calcaires à Orbitoliues, n° 10 de notre zone supérieure.
La dénudation a enlevé la plus grande partie de son épaisseur en ce point, puisque, dans le lit du ruisseau de Gombe-Levrière, on le voit reposer sur les calcaires à Orbitolines, il n'a en ce point que quelques centimètres. Le lit du ruisseau, en un point, est occupé par le n* 10, et les bords par le grès du gault.
Mais à rCEil-Donx et à rOuslalet,les carrières exploitées permettent de voir l'épaisseur plus grande de ce dépôt qui n'a pas moins de 10 à 12 mètres.
On voit encore ces grès, entre Vinassan et Marmorières, où ils forment des collines qui se distinguent de loin, à cause de leur teinte rouge bien accusée. C'est là que nous signalons le gisement de Trigonia aliformis. Ce fossile s'y trouve en assez grande quantité» avec des moules de Bivalves indéterminables. Enfin le Mourel Rouge, situé le long de la côte, à la hauteur des Abattuts et au sud de Temboucbure du ruisseau de Combel'Habit, doit son nom à la couleur fort accusée des grès ferrugineux du gault.
Mais ici on ne voit point de relation normale entre ce dépôt, et le terrain néocomien ; il y a évidemment une faille, qui met en contact, à l'ouest, le grès avec le calcaire compacte à Toucasia {Requienia)^ et au sud avec les calcaires à Orbitolines de la zone supérieure.
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Des blocs de ces grès^ entratoés par les agents d'érosion, se retrouvent dans l'tle Saint-Martin et derrière le domaine de Capoulade.
C!omme nous le voyons, le gault n'est pas sans avoir sa petite importance dans la géologie de la Clape : il est à regretter que la faune n'en soit pas plus riche ; mais il est probable qu'elle devait être sensiblement la même que celle du gault des Corbières, dont nous parlerons dans la seconde partie de ce travail.
Car nous croyons que ces grès correspondent aux grès que nous signalerons à Vingrau, butant en faille contre les calcaires compactes et supportant les couches de schistes et de caischistes noirs qui forment le fond de la vallée de Vingrau àTautavel. Ce fait de la présence du gault est intéressant à noter, puisque tous nos devanciers avaient nié sa présence dans la Clape, et que même quelques-uns avaient la velléité de ranger dans cet étage les calcaires compactes, à cause de leur superposition normale, au-dessus des couches marneuses à fossiles sensiblement aptiens.
Mais nous avons vu qu'au-dessus de ces calcaires compactes, il y a encore plus de 100 mètres de calcaires et d'argiles àOrbitolines, à Echinospatagus Collegnii^ Ostrea Aquila du néocomien supérieur, et enfin les grès que nous venons d'établir comme postérieurs à toutes les couches précédentes et que nous rangeons dans les parties inférieures du grand étage du gault.
Il sera intéressant, après ce que nous venons de dire de la stratigraphie de la Clape, de parler des dislocations et des dénudations qui lui ont donné son relief actuel. Nous suivrons les failles les plus importantes, depuis leur origine jusqu'à leur fin, nous mentionnerons leur grandeur dans quelques points dignes de
remarque.
Faisant intervenir alors l'érosion, nous étudierons son action sur les différentes assises des trois zones que nous avons distinguées dans cette région si intéressante.
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FAILLES DE lA CLAPE.
Nous parlerons d'abord des failles qui, ayant échappé à Tobservation des géologues, les ont conduits à admettre deuxniveaux deRéquiénies; nous mentionnerons ensuite celles qui ont affecté la zone supérieure.
Faisant allusion à ce phénomène qui a joué un si grand rôle en géologie, nous disions il y a quelques mois, dans une courte note présentée à TÂcadémie des sciences par notre illustre maître M. Milne Edwards, doyen de la Faculté des sciences de Paris (1), que les calcaires compactes des plateaux inférieurs ne devaient cette position qu a des failles nombreuses qui avaient imprimé à la région de la Clape son relief actuel.
Les quelques coupes que nous avons fait passer successivement sous les yeux de nos lecteurs ont pu les édifier déjà sur ce point.
L'erreur qu'ont commise nos savants devanciers est précisément celle contre laquelle Lyell met en garde les jeunes géologues, quand il dit (2) : « Dans un pays où les couches sont boulex> versées, le géologue doit bien se garder de considérer comme » des alternances répétées de roches la disposition de certaines > couches jadis continuesi mais qui ont été recourbées de ma- » nière à revenir plusieurs fois avec le même plongement et avec » la même coupe. La présence d'une série de failles a souvent » occasionné de semblables erreurs ; avec un peu d'expérience » il sera facile de les éviter. »
Nous partageons pleinement les idées du savant géologue anglais pour ce qui concerne le pays que nous étudions.
Et pour le soulèvement des montagnes en général dont on a tant parlé et auquel soulèvement des savants distingués ont attribué la forme générale orographique de la terre^ nous pensons^
(i) Comptes rendus de C Académie des sciences, t. LXXIU, p. 51 « (2) Lyell, Éléments de géologie^ p. 101»
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pour le cas particulier de la Glape et, par anticipation, des Corbières, que les failles ont été les principales causes de ce relief.
Qu'il nous soit permis de citer, du reste, quelques paroles de réminent stratigraphe qui a su si bien démêler les Alpes de leurs profondes ténèbres scientiGques, pour en mettre la vérité au grand jour.
a Sans méconnaître, dit M. Lory (l),la haute portée des 9 savantes analyses de M. Elie de Beaumont, résumées dans la » notice sur le Système des montagnes^ nous ne croyons pouvoir » attacher à cette expression, système de soulèvement^ qu'un sens » purement orographique, pour désigner l'ensemble des acci- » dents, de redressements des couches, des dislocations de tout » genre, coordonnant à une même direction moyenne peu varia- » ble ; mais nous ne saunons considérer cette direction comme » caractérisant une époque unique et particulière de dislo<^ » cations. »
Ces idées sont celles que M. Magnan émet dans le tome XXV, 2* série du Bulletin de la Société géologique^ page 716, et que M. Bleicher reproduit dans son Essai de géologie comparée des Pyrénées^ du plateau central et des Vosges : « Los montagnes » des Pyrénées doivent leur relief àdcs failles immenses, linéaires, » et non à des soulèvements, comme on le pense générale- » ment.
x> Les failles se sont produites à froid ; elles sont souvent rem- » plies par des argiles rouges ferrugineuses, mais jamais par les » roches réputées jusqu'à ce jour éruptives. »
M. Hébert, notre savant maître, parle de perturbations auprès desquelles celles que nous citons n'ont que peu d'importance : c'est toujours des Pyrénées qu'il s'agit.
M. Hébert, faisant allusion à la série nombreuse et variée que l'on traversedans une coupe qu'il donne {Bull. Soc. géol. , t. XXIV, p. 347), dit (p. 348 et 349) : « Si nous réfléchissons à la série si » nombreuse et si variée que Ton traverse dans la coupe précé- » dente sur une étendue de moins de 3 kilomètres : des schistes
(1) Description géologique du Dauphiné, p, d93.
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x> siluriens enveloppant le granit au nord, les marbres liasiques » de Saint- Béat avec les ophiles sous-jacentes au sud, et dans » Vintervalle du sud au nord, occupant une largeur moindre » qu'un kilomètre, des calcaires schisteux à Ostrea virgula, des » calcaires coralliens, compactes, à Nérinées, des brèches et des » calcaires schisteux, néocomiens, tout cela formant autant de r murs verticaux, produit singulier de la dislocation à laquelle » sont dues les quatre faill&s que contient cette coupe, on pourra » se faire une idée des complications et des diflScuUés que pi*ésen- » tent les Pyrénées. La coupe du pont de Hémilmorle et celle de » la rive droite de la Neste, aussi bien que la succession des » masses minérales qui se présentent de Labarthe de Neste à » Bize, sont des exemples frappants de ces difficultés.
» L'imagination a peine à concevoir de pareilles perturbais tions.ll a fallu qu'une épaisseur considérable de couches à peu » près horizontales, depuis le terrain silurien jusqu'au terrain » crétacé, ait été découpée en tranches verticales comme par une % sorte de lamination à grandes parties ; les pressions latérales ont » écrasé ces tranches les unes contre les autres, les ont fait glisser >i obliquement, de façon que quelques-unes ont pu disparaître » dans les profondeurs, etc.; puis les grandes dénudations, soit à » la fin de la période crétacée, soit au milieu de la période ter- » tiaire ou pendant la période quaternaire, ont façonné le relief » extérieur. »
Après la citation que nous venons de faire des faits de dislocations et de perturbations des couches, on ne sera pas surpris de ce que nous dirons de celles qui ont affecté la Clape, et qui, pour être moins grandes, n'en sont pas moins importantes; car toutes choses sont relatives, et Ton devra tenir compte du peu d'élévation du massif que nous étudions, dont le point le plus élevé n'a que 214 mètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer.
Nous verrons plus tard que dans les Corbières, où les montagnes sont beaucoup plus élevées, les failles sont également plus importantes.
La partie de la Clape qui a été le plus tourmentée est sans cou-
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tredil celle qui s'étend de Notre-Dame des Âuzils, au nord, jusqu'à Gruissan, au sud.
En comparant en effet, dans la figure 10, la partie nord et la partie sud du diagramme, on verra que la première est moins disloquée que la seconde.
FlG. 10. — Coupe d'Armissan à GruUsan.
Échelle. — Longueur, 1/100000*; henleur, I/ISOOO".
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ûmvbelofUfUA
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y.S des AuxUs
Pech/ -Eiana d& MoffTuuui/ Gru&sfUL
î-'fe^ \^à^.
(Poar ta légende, Toyez la figure 1.
La première chose qui frappe ici, est le grand nombre de failles : en effet, sur une longueur de 10 kilomètres au plus, nous avons signalé neuf failles, sans compter un certain nombre de fractures peu importantes qui ont dérangé les couches de leur position normale.
Il est facile de voir qu'à Armissan, le terrain tertiaire n'a nullement été afiecté par la première faille que nous signalons et qui a donné naissance au vallon de Combe-Longue. Les couches secondaires ont en efl'et en ce point une inclinaison de près de 45% vers le nord-ouest, tandis que les couches de calcaires lacustres ont,à quelques mètres des bordsdelaClape,une inclinaison de quelques degrés seulement; celles qui reposent directement sur le calcaire à Orbitolines en ce point, et ailleurs sur le calcaire compacte, participent un peu à l'inclinaison fortement accentuée des couches plus anciennes; mais bientôt après elles ofirent l'horizontalité à peu près entière de l'époque de leur dépôt.
Il nous parait hors de doute que cette inclinaison plus grande des couches en contact avec les calcaires secondaires n'est pas due à une participation des phénomènes qui ont afiecté ces derniers, mais bien à un dépôt lent et calme qui s'est opéré sur les couches préexistantes dans un lac tranquille, et comme ces cou-
ANN. se. GÉOL.