‹ Annales des sciences géologiques (volume 4)Chapitre 42 sur 69 · CHAPITRE Xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xn

PALÉO-ANTHROPOLOGIE

TRACES DE L'HOMME PRiHISTORIQOE EN ORIENT.

A part la mentioD faite par Russegger (1) de la découverte d'un squelette humain faite à Duntai, entre Khartoum et Sennaar, dans les alluvions anciennes et très-probablement quaternaires (2) du Rahr el Asrak (Nil-Bleu), on n'a jusqu'à ce jour signalé aucun fossile humain dans les contrées qui nous occupent.

C'est surtout par ses instruments primitifs et par ses sépultures grossières que THomme a manifesté sa présence en Orient pendant les âges préhistoriques.

On a vu dans la première partie de ce travail (vers la fin du chapitre IX} que nous avions eu la bonne fortune de découvrir en iSQli, en compagnie du duc de Luynes, près des grottes du Nahr el Kelb, dans le Liban, une station humaine tout à fait analogue, par la forme des instruments de silex qu'on y rencontre et par les circonstances de leur gisement, aux stations sous abri de Fage du Renne du Périgord et des Pyrénées. Il doit suffire de jeter un cx)upd'œilsur la planche qui accompagne notre note sur cette découverte (3), ou simplemeut sur les figures suivantes (Qg.30)que nous en avons extraites, pour se convaincre de cette similitude. Co(nmedans la plupart des stations humaines de ce genre, les silex taillés en couteaux el en grattoirs s'y trouvent associés à des ossements d'animaux brisés et calcinés. C'est, en Orient, la station de l'âge de la pierre taillée dont l'authenticité est la mieux établie et le gisement le moins contestable.

(1) N. Jahrbuchy 1838. — Voyei aussi Falconer, On tke asserted occurrence of Human Bones in tfie ancient deposits of the Nile and Ganges (Quart. Journ, oftfte Geo/, Soc, ofLondon, 4865, t. XXI, p. 372.

(2) Nous avons donné quelques détails sur ces dépôts du Nil Bleu dans la première partie de ce travail, chapitre IX.

(3) Bull, de la Soc. géoL de France^ 2» série, 1865, t. XXII, p. 537, pU VI.

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Nous avons en outre observé des silex évidemment travaillés de main d'homme, à l'entrée de la grotte naturelle qui occupe lecentredê la nécropole d'AdjIoun, sur les côtes de laPbénicie, ainsi que dans le voisinage des dolmens de l'Âmmonitide (1).

Fic. 30. — Silex laillûs îles bords Ju Nahr el Kelb (Lycus), dons le Libsn (Sjrie).

Plus tard, M. Cazalis de Foodouce en a recueilli près de la source d'Aïn-el-Emir, aux environs de Nazareth, dans la Galilée (3).

fîniin, dans la Judée elle-même, M. l'abbé Morétain, curé de Bethsaour (village des Pasteurs), près de Bethléem, avait depuis longtemps réuni chez lui. parmi d'autres curiosités, des silex taillés, recueillis aux environs de sa résidence par les Arabes. M. de Saulcy rapporta le premier en France quelques spécimens de ces silex, que l'on peut voir au Musée du Louvre, lis sont, ainsi que la plupart de ceux que nous avons observés nousmême chez l'abbé Morétain, taillés suivant le type couteau; mais nous fnons vu chez M. le comle de Yt^iié un instrument de silex discoïde, qui se rapproche beaucoup de certains types paléo-

(1) Ces )ilex soDl égalemeat Ogurés dans la planche précëdennneot citée.

(2) Maiéi-ioux pour servir /il'histoir'' de l'Homnit, 3" anoie, 1867, p. MO.

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Uthiques de l'Europe, et peut avoir servi aux mêmes usages que les haches du diluvium. Voici d'ailleurs Ja figure de cet instrument, dont nous devons la communication à la bienfeillan ce de M. de Vogiié.

Fie. 31, — Silex taillé trouvé à Bethsnour, près de Bethlérm (JuilJi-). (Collection de H. de V<«Ué.)

Outre les couteaux de silex mentionnés plus haut, nous avons remarqué dans la collection de M. l'abbé Morétain, lors de notre passage à Betbsaour, une aiguille d'os percée d'un chas, et une pointe de fli>che d'os du mâme type que celles qui ont été trouvées dans la grotte sépulcrale d'Àurignac. Il y avait encore d'autres objets, tels que boulets de ^pierre, meules de basalte, etc., qui doivent appartenir à des époques beaucoup plus récentes. Malheureusement, les circonstances du gisement de ces pierres taillées n'ont pus été étudiées avec assez de soin.

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L'abbé Morétain nous avoua que c'étaient les Arabes qui les recueillaientà la surface de leurs champs et les lui apportaient, et que le seul gisement qu'il en connût se trouvait dans des grottes artlGcielles du voisinage remplies d'accumulations de terres meubles. Nous avons visité ces grottes et étudié leur contenu, et nous doutons fort que ce soit le gisement originel des silex taillés de l'abbé Morétain. Ils peuvent y avoir été introduits par un remplissage postérieur. Cependant un archéologue qui, dans ces derniers temps, est allé à Bethsaour, M. Arcelin, n'a pas hésité, dans un article consacré aux gisements de l'âge de la pierre dans cette localité (1), à les classer en deux catégories : les éboulis des pentes et les grottes et abris sous roche. Nous ne pouvons accepter dès à présent la précision que les derniers de ces termes tendraient à établir à l'égard de ces gisements, si on leur donnait la signification qu'ils ont en France dans nos districts troglodytiques ; quant au premier terme, il a l'avantage de ne rien compromettre, en laissant un vaste champ ouvert aux conjectures.

Les grottes des environs de Bethsaour, qui seraient, d'après l'abbé Morétain et M. Arcelin, Tun des gisements normaux de ces silex, sont, comme nous l'avons dit, remplies de terres meubles, au milieu desquelles on recueille des fragments de silex et des tessons de poterie. Le duc de Luynes y avait ramassé une terre cuite qui paraissait avoir été faite au tour, et ne devait, sans doute, point dater de la même époque que les silex taillés, ou même que les poteries néolithiques (?) que M. Arcelin y aurait trouvées. Ces grottes sont d'ailleurs, autant qu'il m'en souvient, taillées au pic au milieu des assises crétacées. C'est dans ces conditions que se présentent les nombreuses grottes explorées

(1) Matériaux pour servir à Vhistoire de VHomme^ 5° année, 1869, p. 237. Nous avions déjà donné ayant M. Arcelin, et à deux reprises difTérentes, des détails sur ce gisement de silex taillés {BulL de la Soc. géol,, 2" série, 1865, t. XXII, p. bl^^ et 545). — Congrès international d anthropologie et d archéologie préhistoriques , 1867. M. de Vogué avait présenté au même congrès d'intéressantes observations sur le même sujet. Enfin, eu 1867, M. Cozalis de Fondouce a fourni encore sur cette question de nouveaux renseignements {Matériaux, etc., 1867, p. 460).

par M. Rey dans la Judée même, et auxquelles cet archéologue a pu assigner, d'après les textes sacrés, une date historique (1).

Tout en réservant donc la question du gisement, qui ne parait pas être encore bien éclaircie, on peut dire que les silex ouvrés et les ossements travaillés de Bethsaour font croire à Texistence dans cette localité d'une station humaine con^spondant à un étai de civilisation semblable à celui de nos anciens chasseurs de Renne du Périgord et des Pyrénées. 11 est bien vrai que les mêmes nécessités ont pu conduire, à des époques très-différentes, des races diverses à utiliser les mêmes matériaux ; mais ces nécessités communes ne suffisent plus pour expliquer la similitude des formes typiques, pour ainsi dire convenlionnelles. Dès lors on serait tenté d'admettre qu'un lien de traditions communes, ou des relations de contemporanéité ont pu exister entre les Hommes qui ont semé ces mêmes débris d'une industrie primitive en Palestine et dans l'Europe occidentale.

On pourrait en dire autant, peut-être, des instruments de pierre trouvés en Babylonie et eu Arabie Pétrée ; mais, comme leur nombre est encore restreint et leur véritable gisement peu connu, nous nous contenterons de les mentionner.

A Boucher-Aïn (Babylonie) a été trouvée une hache de silex en tout semblable aux plus beaux types de hache de nos terrains quaternaires de la Somme et de ceux de l'Angleterre, Nous l'avons vue à Londres dans les galeries du British Muséum, où elle est exposée en même temps que des couteaux de silex, un nucléus, une scie de silex, et quelques hachettes provenant de la même localité.

On voit encore dans ces collections si riches du British Muséum des silex taillés trouvés au waddy Magharah, dans le Sinaï, par le major Mac Donald, qui exploitait là des mines de turquoises fort anciennement connues, et dont nous avons parlé dans la première partie de ce travail. La présence de marteaux de

(1) M. Rey a étudié avec soin ces habitations troglodytiques de la Judée, et il s'appuie sur saint Jérôme pour établir leur date historique. Robioson avait décrit celles de Beit Djibrin.

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pierre dans ce gisement a d'abord fait attribuer ces objets d'in* dustrie primitive aux anciens mineurs qui s'en seraient servis pour extraire ces pierres précieuses ; mais il est plus vraisemblable que Ton a encore là une de ces anciennes stations de l'âge de pierre, dont tes vestiges se montrent maintenant de tous côtés, sous les pas des voyageurs, aussi bien dans Tlnde que dans le Sahara.

Cette découverte du waddy Magbarah est d'ailleurs confirfirmée par les recherches de M. Bauermann au même endroit, et par celle que vient de faire, en un autre point de la presqu'île du Sinaï, M. l'abbé Richard, auquel on devait déjà la trouvaille de silex taillés sur l'emplacement des anciennes oasis saharienues (1 ) . C'est à Tangle nord-est formé par le waddy Tor et la route du Sinaï tracée par Âbbas-pacha, que M. Tabbé Richard a recueilli, à la surface de petits mamelons d'argile jaune gypsifère, es couteaux de silex en très-grand nombre, ainsi que des marteaux et des pointes de flèches de la môme substance (2).

D'après ce que nous venons de voir pour les contrées voisines de l'Egypte, on doit s'attendre à rencontrer aussi, dans ce dernier pays, des traces de l'âge de pierre. Il yj a existé en effet, mais (;e n^est que tout récemment qu'on en a eu la preuve. M. Ârcelin a trouvé en plusieurs points de la vallée du Nil, depuis le Caire jusqu'à Assouan, des silex que nous avons pu examiner et qui sont bien évidemment taillés (3). Il a aussi recueilli une

(1 ) Sur la découverte de silex taillés dans le sud de VA Igérie (Matériaux, etc, , 5* année, p. U).

(2) Comptes rendus de l'Acad, des se, 1871, t. LXXII, p. 540.

(3) Matériaux pour servir à r histoire de V Homme, 5* année, 1869, p. 136 et 399.— Iiepsius {Zeifschrift fur Mgypt Sprache, juillet 1870; — Evans^ ihe Ancient stone Im* plementSj p. 259) avait sug^géré que les silex prétendus taillés employés en Egypte étaient des formes naturelles. Cependant il avait observé la présence de couteaux bien caractérisés dans un tombeau qu'il faisait remonter environ à 2500 ans avant Jésus-Christ. L*usage de la circoncision était pratiqué chez les Égyptiens^ mais nous ignorons s'ils se serraient pour cette opération de couteaux de pierre, comme les Hébreux le firent après leur séjour dans cette contrée. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils se servaient, dans la pratique des embaumements, d'une pierre éthiopienne, et qu'on a retrouvé des silex aussi bien travaillés que ceux du Danemark, emmanchés dans du bois, qui paraissent avoir servi à cet usage.

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hache polie ; mais ce dernier fait serait moins concluant, car il paratt qu'on en aurait rencontré déjà une associée à des momies. Sans vouloir relever les digressions géologiques hasardées dont Tauteur deces trouvailles a cru devoir accompagner Tannonce de sa découverte, et qui sont puisées à des autorités fort contestables, on voit que, bien que Tétude du gisement de ces pièces puisse encore être utilement reprise, le fait de l'existence d'un âge de pierre en Egypte , naguère encore si contesté, ne peut plus être mis en doute. D'ailleurs la découverte de M. Ârcelin n'a pas tardé à être conGrmée par celles de MM. Hamy et Lenormant, aux environs de Thèbes, ainsi que par celle de M. l'abbé Richard, au même point et dans le voisinage de la forêt pétrifiée près du Caire, où ce dernier observateur a recueilli des haches de grès, non polies, d'une assez grande dimension (1).

Nous venons de suivre rapidement les traces de l'âge de la pierre éclatée dans la Syrie, la Judée, l'Arabie Pétrée et l'Egypte. Pour compléter cette esquisse des temps préhistoriques de rOrient, il convient de passer en revue les vestiges que THomme a laissés de son existence pendant cette période néolithique qui sert de limite commune aux champs d'étude du géologue et de l'archéologue.

Nous espérions que le duc de Luynes traiterait ce sujet avec la grande autorité qui lui appartenait ; mais, comme nous avons quelques raisons de croire qu'il n'a pas cru devoir insister sur ces questions dans le travail archéologique qui figurera dans la publication relative à son expédition à la mer Morte , nous prendrons la liberté d'en dire quelques mots seulement, pour com- ^ pléter ce qui précède.

En divers points de la Palestine, et principalement dans l'Ânimonitide et sur la rive gauche du Jourdain, se trouvent des groupes assez nombreux de dolmens. C'est à deux commandants de la marine anglaise, MM. Irby et Mangles, qui voyagèrent les premiers sans déguisement dans rAmmonitide,que Ton doit faire remonter l'honneur de la découverte de ces étranges monuments

(1) M. Delanoue vient de rapporter de la haute Egypte une belle collection de silex taillés dont il a fait don au musée de Saint-Germain. ARTICLE 11° 5.

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mégalithiques. Ils revenaieut d'Es-Salt à Naplouse et se dirigeaient du premier de ces deux points vers le Jourdain, lorsqu'ils les observèrent pour la première fois.

« Au pied des montagnes, disent-ils dans leur relation de » voyage (1), nous observâmes quelques tombes singulières, inté- » ressantes et assurément fort anciennes, composées de grandes » pierres brutes, et ressemblant à ce qu'on appelle Kitts cotly )> house dans le Kent. Elles se composaient de deux longues » pierres latérales avec une dalle à chaque extrémité et une petite » porte sur le devant, faisant le plus souvent face au nord. La » porte était taillée dans la pierre.

)> Toutes étaient de pierres brutes dont on avait apparemment » utilisé la forme tabulaire ; on voyait ces dalles en place dans le » voisinage, où elles constituaient des couches puissantes. Sur » Tensemble était posée une immense dalle faisant saillie à la fois » sur les côtés et aux extrémités. Ce qui rendait ces tombes plus » remarquables, c'est que Tintérieur n'était pas assez long pour » que le corps put y être couché, car il mesurait seulement cinq V) pieds. Il y avait là vingt-sept tombes disposées fort irréguliè- » rement. »

Le groupe de dolmens si fidèlement décrit par Irby et Mangles doit être évidemment celui d'Âla-Safat, que nous avons eu la bonne fortune de retrouver, avec M. le duc de Luynes, près du confluent du waddy Zerka avec le Jourdain.

Les croquis suivants (fig. :22), extraits de notre cahier de notes, compléteront l'excellente description d'Irby et de Mangles, à laquelle nous ne voulons ajouter qu'une remarque: c'est qu'à ces dolmens sont associés des caveaux et niches sépulcrales (fig. 33), creusés dans la roche et munis, comme la dalle d'entrée des dolmens, d'une ouverture encadrée; ce qui tendrait à faire admettre que ces deux modes de sépulture ont pu coexister dans celte contrée.

Ces encadrements avaient peut-être pour destination d'enchâsser une porte de bois qui fermait l'ouverture de la cavité,

(1) Irby and Mangles, Travels in Eyypt and Subia^ Syma and Asia Minor, during ihe years 1817-1818, p. 235.

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