LA PÊCHE DE LA SARDINE
Par M. P. LAUNETTE (!{).
La thèse que je soutiens peut se résumer ainsi :
La Sardine, comme tous les migrateurs, volatiles ou poissons, recherche invariablement les deux conditions suivantes, inséparables de son bien-être, savoir :
1° Une température égale ;
2° Une nourriture assurée.
Telle la caille, abandonnant l’Afrique au commencement des chaleurs, profite d’un vent propice pour venir s’abattre dans nos chants verdoyants.
Telle aussi la Sardine, délaissant les eaux déjà trop chaudes du tropique, remonte vers le Nord, entre le 40° et Le 50° degré de latitude, pour rechercher les œufs du frai dans nos eaux attiédies.
Or, je pose en principe : 4° Que la migration ne peut s’effectuer sans nourriture assurée ; que la marche de cette nourriture, rendue variable par les vents et les courants, détermine la direction de la migration elle-même, dans un milieu de température nécessaire;
2° Que la présence de la Sardine sur nos côtes de l’Océan, de mai en octobre, est done subordonnée à l’action des vents et des courants de surface qui rapprochent ou éloignent la subsistance indispensable pendant la route.
J'ai dans cette question, que j'étudie depuis un assez grand nombre d'années, la bonne fortune de me rencontrer dans la plus complète communauté d'idées avec un savant norwégien, M. Broch, qui a fait pour le Hareng ce que j'avais déjà entrepris
(1) Ge Mémoire est extrait d’un travail manuscrit présenté à l’Académie des
sciences, dans la séance du 29 Mai 1882.
ANN. SC. NAT., ZOOL., JUILLET 1882. XL. 22%, — anT, N° 10,
» P. LAUNETTE.
pour la Sardine; et je serais bien heureux s’il pouvait recevoir l'assurance de l’affectueux intérêt que j'ai porté à ses travaux.
Suivant M. Broch, le Hareng se nourrirait de crustacés et d’annélides flottants par bancs immenses, que les bancs et les courants feraient atterrir ou éloigneraient des côtes scandinaves; et ce sont ces variations qui expliqueraient le succès ou l’insuccès de cette pêche importante.
Dans mon opinion, ce sont les détritus de la pêche à la morue de Terre-Neuve, passant à portée de la Sardine au moment où elle se dispose au départ, qui donnent la raison de sa direction migratrice.
Ces débris, dilués par une longue immersion, ont imprégné les eaux et servent de nourriture pour le voyage; et c’est leur marche, par courants successifs de surface, en raison de la force et de la direction du vent, qui déterminera la composante de migration.
* Qu’on ne s’y trompe pas, quiconque s’occupera de migration fera fausse route s’il sépare la question nourriture de la question température.…Elles sont liées d'une manière inséparable et ne peuvent conduire à la vérité qu'envisagées toutes deux.
L'hirondelle émigre d’un pays trop chaud dans un pays témpéré, voilà une question de température; une fois dans nos climats, vous la trouverez où est l’insecte : en haut, si le temps est beau; rasant le sol et dans les lieux écartés, si la pression atmosphérique ou les vents ont chassé là l’objet de sa poursuite.
Conceluons done :
La température est une cause générale de migration; elle crée et limite la zone de séjour ;
La nourriture, elle, est la condition nécessaire de marche; une fois la migration effectuée, elle donne la raison du lieu de stationnement et des changements dans un cercle de température jamais franchi.
Ces considérations générales ainsi présentées, je divise ma thèse ainsi qu'il suit :
1° Je traite la question nourriture que je fais consister en
détritus de morue dilués par une longue immersion ; ARTICLE N° 10.
2° Je recherche si cette nourriture est assez abondante pour déterminer ou modifier la marche de la Sardine dans une direction ou dans une autre;
3° Je m'assure si le régime des vents et des courants de l'Atlantique septentrionale permet de supposer son atterrissage ;
4 Je montre enfin la corrélation obligée entre des vents favorables, extenseurs du Stream, modificateurs des courants secondaires par les mouvements de surface dans la direction de France, avec une pêche abondante; et l’absence de pêche ayant pour cause des vents contraires ayant fait obstacle à la saturation de nos eaux.
Ainsi que je l'ai publié dans un autre travail (1), la morue, aussitôt capturée, est dépecée à bord pour être salée, soit en barils, soit en vrac.
De là le jet à la mer de nombreux débris, parmi lesquels figure la tête volumineuse, les entrailles, le sang, voire, parfois, une légère portion des œufs, quand la pêche est abondante et que le temps presse.
Sans parler du sang, qui a été de tout temps un excellent appât, même pour les pêcheurs de rivière, considérons très particulièrement les yeux et la cervelle de la morue.
Quiconque a visité nos côtes s’est souvent amusé à voir nos pêcheurs ou des amateurs faire la sérowille. Cette opération consiste dans le broiement de la tête de la Sardine ayant déjà un léger commencement de décomposition, et dont le jet à la mer appelle autour du canot une multitude de poissons dont les luttes joyeuses amusent tout autant que leur nombre étonne.
Selon les parages, tout pullule : congres et raies au fond; maquereaux, lieux, entre deux eaux; mulets, petits prêtres, saint-chards à la surface. C’est un fourmillement inouï, une voracité sans exemple.
(1) Considérations sur la pêche de la Sardine, 1876. Une brochure in-8°.
} P. LAUNETTE.
Sachons-le, ce ne sont pas les œufs qui sont contenus dans le sac de nourriture de la Sardine qui sont la principale cause de cette attraction : servez-vous du sac pour bouéter l’hameçon et émiettez la tête seule, le même fait se produira et l’on ne pourra nier que ce ne soient bien les veux et la cervelle qui fournissent cette substance huileuse et gélatineuse se traduisant à la surface de la mer par une teinte irisée qui s’étend de proche en proche à la façon d’une goutte de goudron.
Eh bien! quoi de plus naturel que de conclure que les débris dilués de la morue auront le même effet sur la Sardine, seront une même cause d’avide recherche, puisque l’appàt préféré de la Sardine consiste précisément en œufs de morue
Hélas! c’est un véritable tribut que nous payons à la Norwège sous forme de rogue; et le port de Douarnenez seul en consomme annuellement vingt mille barils!
Une conséquence de l’arrivée des débris de Terre-Neuve sur nos côtes est d'appeler aussi bon nombre de poissons des différentes espèces, dont quelques-unes accompagnent peutêtre la Sardine; depuis ceux dont les œufs composent exclusivement la nourriture jusqu'aux autres, plus voraces, dont les mœurs Carnassières se traduisent par la chasse des petits poissons : c’est l’établissement de la chaîne non interrompue de la grande loi de destruction qui limite l'accroissement, en donnant le bien-être à tous.
IL est à remarquer que les Sardines capturées, lors des premiers jours d'arrivée, ont le sac vide d'œufs, marque certaine qu’elles se sont nourries durant le voyage, non de leur aliment habituel, mais de principes nutritifs extrêmement dilués. Plus tard, elles se gorgent exclusivement d’œuis, et participent, elles aussi, à la loi de destruction commune à toutes les autres espèces.
Quel serait le chiffre du détritus de la pêche à la morue de Terre-Neuve? — Trente mille tonnes de 1000 kilogrammes au
bas mot.
VOYAGES DE LA SARDINE. 6) Je me hâte de l’établir sur des bases solides, dont l’assise première m'est fournie par un document rédigé avec l’exactitude la plus scrupuleuse. Je veux parler de notre excellente statistique des pêches, publiée chaque année par les soins du ministère de la marine.
Le relevé des années 1878, 1879 et 1880 nous fournit les chiffres suivants :
Kilogrammes,
ÉTÉ OU MBACHELSMMENEUEE ECOUTER DRASS 16 070 560 LS TR ETS DU PS EN CONS PORTE 18 481 384 ASS e d C E ee 18 382 910
qui accusent un rendement moyen annuel de 20000 tonnes de morues, nombre rond.
On voudra bien m’accorder que les débris d’une morue de dix livres atteignent hien près de 1 kilogramme. Donc, le total des détritus de 20 000 tonnes sera 4000 tonnes, ou le cinquième pour la pêche française seulement.
Mais les Anglais ont le double des armements de la France ; les Américains, le double de ceux des Anglais; plusieurs autres nations puisent en outre dans ce réservoir de pêche.
Done, si les navires français, pour 20 000 tonnes pê-
chées, jettent à la mer le chiffre de............ 4 000 Les Anglais, pour 40 000 tonnes pêchées, jetteront. 8000 LésAméricamsant 2er LEE E. ACER. AIOA 16 000 : Diverses nations, au minimum.......... ........ 4 000
TOTAL: 1. 1e Arte 32 UOU
Soit 30 000, 20 000 tonnes, si l’on veut, jetées chaque année dans un courant puissant se dirigeant vers l'Est et qui, sans se lasser, les mois d'hiver, transporte la tempête!
Qu'on y pense bien, 30 000 tonnes! telle est la masse considérable de débris dont le Gulf-Stream s'empare une fois dilués, dont il s’imprègne, qui font corps avec lui et suivent tous ses mouvements de surface.
6 P. LAUNETTE.
Le régime des vents et courants de l'Atlantique N. permet-il de supposer l’atterrissage en plus ou moins grande abondance des détritus de Terre-Neuve sur nos côtes?
— Oui, car :
4° Si l’on jette un coup d’œil sur les cartes de Maury ou sur celle que M. Keller, ingénieur hydrographe de la marine, a jointe à son excellente notice sur la navigation transatlantique des paquebots interocéaniques, on se convaincra qu’en septembre, le Stream ayant atteint sa limite extrême N., ses eaux balayent alors la plus grande partie du banc de Terre-Neuve ;
2° Cette première sollicitation de transport vers l'Est coïncide précisément avec celle du départ de nos navires que les furieux vents d'Ouest chassent de ces parages.
Ces tempêtes activant la marche du Stream dans une direction franchement Est, il est naturel de conclure, que dans ces conditions, nos débris suivent normalement son cours jusqu’au point de bifurcation situé à hauteur des Açores.
Deux puissantes considérations appuient ces vues :
La science nous montre la partie occidentale des Açores enrichie des plantes et arbustes provenant de graines apportées par le Stream. .
En second lieu, l’amiral anglais Beechey, dans son routier dés bouteilles, nous convainc encore de cette possibilité ; puisque des bouteilles cachetées, contenant la date et le lieu d'immersion et Jetées en divers points de l'Atlantique, parviennent souvent à Guernesey ou sur les côtes d'Irlande, après avoir convergé vers le Stream dont elles ont suivi le cours.
Il est inutile de trop insister, car nos commissariats d’inscription maritime sont en possession d’une foule de documents établissant d’une manière irréfragable que le Stream et des vents de la partie Ouest ont amené sur nos côtes des bois d’essence étrangère et les nombreux débris des naufrages, en même temps qu'elles étaient jonchées de varechs et pro= ductions marines d’origine évidemment exotique.
Ces faits me semblent assez coneluants et me permettent de passer sous silence les beaux travaux de Maury qui me fourniraient de nombreux arguments à l’appui de ma thèse.
Dans l’établissement de sa route de New-York en Europe, 1l se fonde, pour les chances d’une bonne traversée d’hiver, sur la fréquence des vents d’ouest démontrés par les très nombreuses observations des journaux de bord de toutes les nations.
Je ne m'appuierai pas davantage sur les considérations présentées par M. Keller n1 sur l'excellente carte des vents de l'Atlantique de M. le lieutenant de vaisseau Brault, pas plus sur la loi des tempêtes que la science nous montre traversant l'Atlantique, et provoquées par la chaleur des eaux du Stream, cause d’une énorme dilatation de l’air qui fait affluer vers son cours les couches d’air environnantes.
Un fait existe, patent, indémiable, c’est que, d'octobre en février, des brises fréquentes d'ouest, secondant l’action du Stream, favorisent le transport vers l’Europe des objets qui flottent à sa surface. :
Mais, nos débris de morue — et il importe que je m'explique ici d’une façon bien nette — ne sont pas flottants comme des corps inertes et isolés; leurs principes ont pénétré l’eau par dilution et décomposition.
Entrons à ce sujet dans quelques détails nécessaires.
La pêche de Terre-Neuve commençant en Juin et finissant avec septembre, c’est durant ces quatre longs mois que le fond de la mer a reçu Journellement et successivement les parties pesantes rejetées, pendant que d’autres surnageaient.
Ce sera donc successivement, et proportionnellement au temps d'immersion aussi, que ces détritus entreront en décomposition, et qu'il s’établira du fond à la surface de la mer un échappement de bulles gazeuses, indices de l’action décrite au dictionnaire au mot #mprégner qui n’a point de substantif, c’est-à-dire : pénétrant Les eaux de Terre-Neuve des molécules chimiquement décomposées de la morue. Ce sera successivement donc aussi, dès octobre, que le Stream s’em-
parera de ces principes pour se les approprier; et, longtemps ANN. SC. NAT., ZOOL., JUILLET 1882. XL 23: — varT. N° 10.
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encore après la cessation de la pêche de la morue, ce puissant courant roulera encore ces matières nutritives vers les Açores.
Quelles que soient donc les circonstances défavorables qui peuvent momentanément surgir, si l’on tient compte du chiffre colossal des débris et des causes que nous venons d’énumérer, on peut considérer, sans crainte d’être taxé d’optimisme, l’arrivée certaine et successive d’une notable partie des détritus au point de partage du Stream en deux branches principales N.E. etS.; ou, pour être plus exact, une bonne saturation de ces eaux.
C’est là le point critique, le moment décisif où les vents décideront du sort de la pêche.
En effet, ce serait vainement que le Stream, par une sorte de propulsion supplémentaire, créatrice des courants du golfe de Gascogne et des côtes de Portugal, tendrait à imprimer à nos débris dilués une marche sûre vers l’est, si les vents ne secondaient pas cette action. [l faut que ces vents soient favorables, c’est-à-dire de la partie O., et assez forts pour soustraire violemment notre manne à la tendance funeste d’une direction N. E. ou S., qui est celle des deux courants principaux : c’est ce qui a lieu le plus fréquemment dans la saison d'hiver.
Cette soustraction effectuée, ce danger évité, peu importe que nos débris diluës restent tantôt stagnants par le calme ou soient momentanément épars sous des influences diverses. Un fait doit nous rassurer : c’est que, pour les rejeter dans le lit principal du Stream, 1] faudrait une force non égale, mais double de celle qui les en a fait sortir.
Or, l'hiver, les vents d’est sont moins fréquents dans ces parages que ceux d'ouest.
2 Ils sont beaucoup moins forts; et, le fussent-ils autant, que leur action, contraire à celle de la marche générale des courants, ne peut amener qu'un effet plutôt paralysant que véritablement rétrograde.
Donc : la généralité des hypothèses est pour la marche favorable des détritus de Terre-Neuve vers les côtes de France.
Voudrait-on considérer l’action d’une série de brises dE. ou de N. E., qu'on la trouverait le plus souvent des plus favo-
rables. Leur effet ne serait-il pas de créer, par leur action paralysante, des centres importants de débris, ou mieux, de vastes surfaces huileuses dont l'atterrissage sur un même point du littoral, à l’aide du vent favorable qui a mis un terme à leur stationnement, donnerait la raison de la pêche extraordinaire qu'on a constatée danstel port, àl’exclusion des régions voisines.
On concevrait alors pourquoi, en 1866, orient pêche à lui seul 240 millions de sardines, contre 122 millions aux Sablesd'Olonne; pourquoi aussi, en 1869, les Sables-d'Olonne obtiennent 254 millions, en regard de la maigre pêche de 93 millions pour Lorient.
L'influence la plus fatale est celle des vents du $S. et du S.E. Elle corrobore notre système et a créé, pour les années 1880 et 4881, une expérience tristement concluante.
Je m'explique :
Si, dans la généralité des cas, les vents de la partie O., peutêtre après des perturbations contraires, sont capables d’amener dans nos eaux les principes nutritifs de la pêche de Terre- Neuve, leur action salutaire peut être complètement annihilée par l'existence du courant de Rennell qui porte au large dans une direction S. E.
Citons donc les vents de S. et de 5. E. un peu prolongés comme une cause des plus funestes : en donnant au courant de Rennell plus de force et d’ampleur par l’adjonction de courants de surface, ils créent une prépondérance d'autant plus fatale qu'ils soufflent avec plus de force et de durée. Ils nous enlèvent et reportent dans la grande branche N. E. la nourriture que la Sardine recherche et qui semblait devoir être la promesse d’une bonne année de pêche.
Les vents de S. ont produit cet effet en 1880; les vents de S. E. en 1881 : telle est l'explication rationnelle de la pauvreté de pèche de ces deux années.
En résumé :
1° Jusqu’à hauteur des Açores, tendance générale de transport vers nos côtes par le Gulf-Stream dont l’action énergique ‘est encore accrue, l'hiver, par des vents forts de la partie O.
10 P. LAUNETTE.
9° À ce point de bifurcation, causes très favorables d'arrivée par les courants du golfe de Gascogne et des côtes de Portugal dont les vents fréquents de $. O. et d’0.S$. O. sont les plus sûrs auxiliaires. |
Parmi les causes d’obstacle, citons particulièrement les vents du S. et du S. E. lorsqu'ils soufflent avec force et durée. Les années qui présentent ces deux conditions sont heureusement très rares.
Je ne veux pas aborder l’étude des preuves offertes par la corrélation établie, d’une part entre des vents favorables et des années de pêche abondantes, d'autre part l’absence de pêche ayant pour cause des vents contraires, sans appeler l’attention sur un fait extrèmement grave qui démontre que les conditions de nourriture jouent un rôle principal dans les questions de migration. Elle seule peut expliquer pourquoi la Sardine foisonne dans nos eaux telle année ; pourquoi, telle autre année, déplorant son absence, on est forcé de recourir à des raisons spécieuses pour expliquer un changement de direction.
En bonne logique, puisque je fais de l'atterrissage des détritus dilués de la morue une condition indispensable de la présence de la Sardine sur nos côtes de l’Océan, n’arriverai-je pas à convaincre pleinement, si je présente une longue suite d’années pendant lesquelles ce poisson a cessé de la visiter pour cause d’une longue interruption de la pêche à la morue de Terre-Neuve?
On peut définir ainsi cette proposition :
Pas de pêche à Terre-Neuve, pas de détritus ;
Pas de détritus sur nos côtes, pas de Sardines.
Eh bien! cet état de choses a existé durant les vingt années de guerre de la République et de l’Empire qui avaient amené la cessation de tout armement de pêche à Terre-Neuve; et ce n’est que longtemps encore après la paix de 1815 que la Sardine, qui
avait été trompée dans son attente séculaire de nourriture et ARTICLE N° 10.
avait changé sa direction migratrice, revint visiter nos rivages.
J'entre ici dans quelques développements préliminaires indispensables.
Chacun le sait, les années stériles de 1880 et 1881 ont eu pour sœurs les néfastes années 1871 et 1872.
Alors, comme aujourd’hui, on se demandait anxieusement les raisons de l’abandon de la Sardine. — Va-t-il durer? — Quels en sont les motifs sérieux et probables?
La réponse était alors une demande d’interdiction absolue de la pêche de la grosse Sardine dite de dérive ou coureuse, formulant cette opinion erronée : que la Sardine coureuse étant la Sardine mère, c’est-à-dire la source de reproduction, sa capture exagérée avait compromis le présent et faisait présager dans l’avenir de nombreuses années de disette.
Plusieurs conseils généraux reçurent ces plaintes et se firent l’écho des bruits fâcheux nés de la confusion regrettable établie entre la Sardine coureuse et la Sardine de roque, si prisée du consommateur, qui est connue aussi sous le nom de Sardine d'été et de boîte. |
M. Guillou, de Concarneau, se fit le défenseur dela pêche de la Sardine coureuse dans un remarquable mémoire qu'il publia et dont les raisons alléguées portèrent le Ministre de la marine à demander à la science la solution de cette question. A la suite du rapport de M. Coste, de l’Institut, l'interdiction de la pêche de la Sardine coureuse ne fut pas accordée.
Je détache le passage suivant du mémoire de M. Guillou :
« Si la thèse de linterdiction était juste, elle eût trouvé son application au commencement de ce siècle. Les guerres de la Révolution et de l’Empire, enlevant tous les bras à la pêche, l’interrompirent de fait pendant une période de vingt années. Si jamais la Sardine eut le loisir de croître et de multiplier, c’est dans ce temps où tout manquait à la fois pour lui faire la guerre. Geux des vrais pêcheurs qui ne combattaient pas sur les vaisseaux de l’État étaient prisonniers à Portsmouth. Ils auraient dû, au retour, trouver l’Océan peuplé à l’infini. Mais a théorie de M. Normand se trouva là en défaut. Jamais pêche
12 P. LAUNENTE.
ne fut plus insuffisante que celle des années qui suivirent la paix de 1815... Je tiens d’un vieux marin que, dans l’une de ces années, on ne remplit qu'un seul baril de Sardines.
» On demande une expérience. La voilà faite, et l’on n’en refera point de plus longue ni de plus concluante. »
Je m'associe pleinement à ces conclusions de M. Guillou, et je laisse à chacun le soin de tirer de ses paroles le corollaire qui découle naturellement de la proposition que j'ai établie plus haut et que je reproduis ici : ,
Pas de pêche à Terre-Neuve, pas de détritus ;
Pas de détritus, pas de Sardines.
Le 91 juin 1876, en réponse à l’hommage de ma brochure à M. le vice-amiral commandant en chef, préfet maritime à Lorient, Je recevais de M. le vice-amiral Gicquel des Touches une lettre dont j'extrais/les lignes suivantes :
« Les documents publiés par la Marine permettent de voir quelles ont été les bonnes ou les mauvaises années de pêche pour la Sardine.
» S'il vous paraissait utile de consulter ces statistiques, il vous sera facile de vous les procurer à la bibliothèque du port. En outre, je pourrais vous faire donner, par l’officier chargé de l’observatoire de la marine à Lorient, communication des registres météorologiques où sont enregistrés tous les vents qui ont régné.
» Le rapprochement de ces renseignements vous permettrait sans doute de vérifier si vos prévisions concordent bien avec les faits. »
Je suis heureux de renouveler ici hommage de ma vive et respectueuse reconnaissance pour le bienveillant intérêt que m ont sans cesse témoigné les amiraux préfets maritimes de Lorient, particulièrement M. le vice-amiral Gicquel des Touches.
Depuis 1876, j'ai suivi son conseil, etj'ose dire que ce genre de preuves directes, comme on le verra ci-après, est de la plus
entière concordance avec la pêche. Plus les vents ont été favo- ARTICLE N° 10.
rables, plus grand a été le rendement de la Sardine; les années de pêche faible correspondent parfaitement à une direction de vents peu favorables à l'atterrissage.
Toutefois, je dois faire remarquer que le simple relevé des vents, tel que je l’ai conseillé dans une brochure, ne suffit pas. L’œil n’aperçoit que des chiffres dispersés en diverses colonnes et leur succession très variable ne peut accuser un ensemble de direction n1 assez sûrement, ni assez promptement.
La pratique, après des tâtonnements divers, m'a conduit au procédé suivant :
La marine trouve dans la progression des chiffres de 0 à 9 le degré de force du vent qu’elle accuse dans les diverses colonnes de la rose des vents. À ces chiffres, J'ai substitué des unités de longueur proportionnelles à la force cotée; et, en les
traçant dans le sens du vent donné, je suis parvenu à établir,
suivant certaines conditions dont il est inutile de parler ici, des courbes annuelles offrant fidèlement et vivement à l'esprit l’ensemble de direction du vent et la force avec laquelle il à soufflé selon une moyenne favorable ou défavorable à l’atterrissage.
L'expérience de nombreuses années qui, toutes, ont concordé avec le rendement de la pêche, m'a appris que les moyennes de direction favorables peuvent varier du S. O. à lO., mais doivent être comprises dans l’angle dont ces deux directions forment les côtés et dont le sommet serait un point situé non loin des Açores, en raison de l’action exercée par les vents des mois qui précèdent } janvier.
Mes observations partent de janvier. Je laisse de côté les mois qui précèdent, ils représentent un temps suffisant pour le trajet des détritus de Terre-Neuve aux Açores. En faisant porter mes observations sur janvier, février et mars, j’englobe tous les détritus qui ont franchi le point de la bifurcation, je saisis CEUX qui Sy présentent successivement, et tous sont frappés dans leur marche successive et diverse par Îles vents dont la moyenne d'ensemble et de force marque la marche géuérale, ou plutôt la ligne d’atterrissage.
14 P. LAUNETTE.
Je donne ci-après la moyenne de direction de ces quatre dernières années mise en parallèle avec le rendement de la pêche. De plus, j'offre mes prévisions pour l’année 188%, basées sur la courbe moyenne des vents de cette année, tout en regrettant de ne pouvoir présenter les courbes elles-mêmes.
1878, moyenne O. S. O. Sardines........... 1 919 302 829 1879, moyenne S. O. RL A 1 811 184 089 1880/PmoyenneSeS. 10 eu Ce CEE 628 418248
1881, moyenne S. S. O. Chiffre non encore publié, mais notoirement très faible 1882, moyenne S. O. Prévisions favorables.
Ces chiffres sont officiels. Ils sont extraits de la statistique des pêches de la marine. On devra en déduire la pêche de la Méditerranée que je n’ai pas à considérer ici.
Ainsi qu’on le voit, la moyenne S. S. O. ne peut passer pour une bonne direction d’atterrissage, puisque la ligne qu’elle représente partant des Açores se dirigerait même au large des côtes anglaises,
Pour les années 1880 et 1881, donc, la branche N. E. du Stream a reçu les débris qui devaient assurer notre pèche.
J'ai foi en mon œuvre, et je n’ai pas hésité, encouragé par l'expérience des faits probants de six années, à donner mes prévisions pour l’année de pêche de 18892, savoir :
4° A M. le Ministre de la marine, le 14 avril dernier;
2° Au public, par les insertions au Morbihannais du 16 avril, et au Courrier de la Bretagne du 22 avril.
J'ai l’espérance qu'en même temps qu’on lira ces lignes, l'annonce de pêches fructueuses — que le mauvais temps seul est de nature à entraver — donnera raison à mes prévisions, et fera juger favorablement une œuvre dont l’idée première m'a été fournie par les appréciations d’un capitaine au long cours, M. Luco, mais que j'ai consciencieusement élaborée, obstinément poursuivie et qui est véritablement mienne.