CONSIDÉRATIONS
SUR
Par M. Th. FUCHS ({)
Les grandes profondeurs des mers possèdent une Faune propre, caractérisée par la présence ou par la prévalence d’un certain nombre d'espèces, de genres ou de familles, et par sa composition peu variée sur tous les points du globe, si bien qu'une collection d'animaux de cette Faune sera facilement reconnue comme telle, quelle que füt la localité où elle a été recueillie. Les types les plus saillants et les plus caractéristiques de cette Faune sont :
Les Oculinides..…. } Lux des mers LS Échinoturies.. \ Les Crypthélies .. ns Pourtalésies .. ? Echinidés. Les Coraux isolés. PROPRES Ananchytidés .
Les Brachiopodes. Les Brisnigas.
Les Spongiaires hyaloïdes (Hexactinel- Les Élasmopodiés (sous-ordre des Holides). lothuries).
Pentacrine, Rhizo- Les Poissons Ténioïdes (Lépidopidés, Les Crinoïdés. | crine, Hyocrine, Trachyptéridés, Macrouridés, Ophi- Bathycrine. dioïdés).
La transition de la Faune des côtes à celle des profondeurs s'effectue par degrés, les formes propres aux côtes disparaissant à certaines profondeurs et celles de la Faune profonde apparaissant à leur place. On peut distinguer ainsi, de la ligne côtière jusqu'aux plus grandes profondeurs, un nombre de zones caractérisées chacune par une Faune définie. Il semblerait done que la ligne de démarcation entre la Faune littorale et celle des profondeurs fut assez arbitraire. Si l’on considère moins la distribution d'espèces ou de classes isolées,
(1) Travail publié dans les Comptes rendus de l’Institut impérial de géologie, 1 février 1882, et traduit de l'allemand par M. M... ANN. SC. NAT. ZOOL., JUILLET 1852. XUI, 23%. = ART. N° 11.
que la distribution générale des animaux, on ne tardera pas à reconnaître une région nettement définie, en dedans de laquelle la Faune éprouve une modification si générale et si profonde dans ses traits fondamentaux, que toutes les autres zones paraissent à côté comme des sous-divisions de valeur secondaire. On sait que des végétaux marins (Fucoïdes et Phanérogames), ne pouvant vivre que sous l’action de la lumière, ne descendent vers le fond qu’à une profondeur moyenne de trente brasses (1), Ces forêts et prairies sous-marines hébergent une Faune des plus riches, dont la majeure partie ne saurait exister sous d’autres conditions.
Les récifs de coraux des eaux basses sont habités par une Faune spéciale. Les coraux, constructeurs de récifs, arrivent à leur maximum de développement en dedans d’une profondeur d’une à huit brasses. [ls diminuent notablement au-dessous de cette profondeur et, en général, ne descendent pas au-des= sous. de vingt brasses. Ces récifs sont le rendez-vous d’une Faune des plus riches, distincte de toutes lesautres, et si étroitement rattachée aux récifs, qu'on peut la qualifier de Faune corallienne.
Les mnombrables espèces animales qui peuplent les régions tropicales des océans Pacifique et des Indes, se rattachent en grande majorité à ces récifs. Si ceux-e1 et les animaux qui les caractérisent disparaissaient subitement, la splendide Faunede ces deux Océans serait anéantie d’un seul coup, et il n’en resterait que les débris relativement peu nombreuxetinsignifiants. Les bancs coquillers, composés d’'Huiîtres, de Peignes, etc., sont également des points de réunion d’espèces de la Faune littorale. Leur maximum de développement est à une profondeur de huit à dix brasses et ils ne descendent guère au-dessous de vingt brasses. [ls attirent un grand nomble d'animaux, tels que des Aseidies, des Vers, des Astéries, etc., qui ne trouveraient point ailleurs les conditions de leur existence. On peut aflirmer sans exagération, que deux liers et au delà des espèces
(1) Les Nullipores font exception; M. le D° Carpenter Jes a t'ouvés, dans la
Méditerranée, à une profondeur de 150 brasses, ARTICLE N° 11,
littorales se rattachent plus ou moins étroitement à un des trois centres précités, et ceux-ci étant confinés à une profondeur de moins de trente brasses, on peut en conclure que la Faune littorale n’arrive pas beaucoup au-dessous de trente brasses du niveau de la mer. Un fait dont on doit tenir compte, est que, sur toute la surface du globe, presque tous les types essentiels de la Faune des mers profondes sont représentés à une profondeur de 90 à 400 brasses (1). Le célèbre plateau dit de Pourtalès, si riche en espèces des profondeurs, commence sur les côtes de la Floride à une profondeur de 90 brasses, et descend de là par degrés jusqu’à 300 brasses, sans modification essentielle de sa Faune.
Les fonds autour de l’île Barbade, également riches en espèces des profondeurs, sont à 80 ou 100 brasses au-dessous du niveau de la mer. On trouve, dans les parages de la Barbade, comme sur le plateau de Pourtalès, un nombre étonnant de Coraux des mers profondes (dont plus de soixante espèces sont décrites) et de Brachipodes, de plus des formes nombreuses et variées de véritables spongiaires hyaloïdes (Hoxactinellides), de Crustacés des mers profondes, d’Astérides arctiques, d’Échinothuries, de Pourtalésies, et pas moins de ces espèces de Crinoïdés à tige des genres Holopus, Pentacrinus et Rhizocrinus.
Les fonds des parages des îles Philippines, dont on retire les Eupléctelles, n’excèdent pas une profondeur de 100 brasses. Les recherches de Sars, Mac-Adrew, Barett, Ferbes, etc., ont constaté, 1l y a longtemps, que sur les côtes scandinaves et anglaises, de même que dans la Méditerranée, la Faune offre décidément les caractères des Faunes des mers profondes à 400 brasses au-dessous de la surface. En résumé, la Faune
(1) Les Mollusques vivant dans cette profondeur sont : Cadulus sauridens, Dentalium disparile, Margarita asperrima, Calliostome Bairdii, Microgaza rotella, Verticordia ornata, acuticostata, Fischeriana, Poromya granulata, Neaera granulata, rostrata, Tiffrupii, Crenella decussata, Nucula crenulata, Leda messanensis, Carpenteri vitrea, Terebratulina cailleti, Terebratula cubensis, Eudesia floridana, Cistella Barrettiana, Thecidium Barretti. (Dall.)
littorale en masse ne descend guère au-dessous de 30 brasses, et à une profondeur de 90 brasses, la Faune offre partout le type prononcé de la Faune des profondeurs. La transition des deux Faunes doit donc se trouver entre ces deux limites extrêmes; il s'agissait donc de mieux préciser cette limite intermédiaire. Il est de fait que, dans presque toutes les mers, les premiers précurseurs de la Faune profonde se montrent à une profondeur d'environ 30 brasses; ce sont, en général, des Coraux des eaux profondes et des Brachiopodes. Selon Barrett et Mac-Andrew es Brachiopodes paraissent sur les côtes de Norvège à 30 brasses, et les Coraux à 60 brasses. Selon Forbes, la zone des Coraux commence à 50 brasses.
Les Coraux et les Brachiopodes commencent dans le golfe de Gascogne à 31 brasses selon Fischer, dans la Méditerranée à 50 brasses en moyenne, et dans la mer Égée à 55 brasses selon Forbes. Sur les côtes de la Floride, AM. Agassiz et Pourtalès ont trouvé les premiers Coraux des eaux profondes sous environ 40 brasses, où ils augmentent rapidement vers en bas, de sorte à prendre leur plus grand développement, sur le plateau de Pourtalès, à une profondeur d’environ 100 brasses. L'expédition Hassler a trouvé sur les côtes du Brésil de nombreux Coraux des profondeurs sous 30 à 40 brasses, et ceux décrits par M. Semper, ont été retirés dans les parages des Philippines d’une profondeur d'environ 40 brasses. Ceux mentionnés par M. Studer dans son énumération des Arthozoaires de lexpédition de la Gazelle, proviennent tous d’une profondeur de plus de 40 brasses. Tous ces faits nous autorisent à tracer la limite idéale des deux Faunes à une profondeur de 50 brasses, à peu près la même pour toutes les mers.
Cette limite trouve une expréssion plus réelle dans les mers tropicales. Là, une région éminemment stérile en animaux, commence à une profondeur de 30 brasses, et s'étend jusqu’à celle de 80 à 90 brasses au-dessous de laquelle la vie animale reprend une nouvelle vigueur. Cette zone intermédiaire n'existe point dans les mers tempérées et froides. Là, les deux Faunes se confondent sur leur limite qui, par suite, est éminemment
riche en animaux. C’est ainsi que s'explique le fait, tout récemment relevé par M. Nordenskjotd, que, sous les latitudes tempérées, les profondeurs de 40 à 60 brasses sont bien plus riches en animaux que les mêmes profondeurs des mers tropicales. Il nous reste à constater quelles sont les conditions physiques, qui déterminent la limite de 50 brasses entre la Faune littorale et celle des profondeurs. Lorsqu'on à commencé à étudier la distribution des organismes selon les profondeurs, on était tellement habitué à considérer la température comme facteur définitif de la distribution des êtres orgaisés, qu'on crut pouvoir l'appliquer également à la distribution bathymétrique des animaux marins. On avait constaté que certaines espèces, qui ne se trouvent que dans les profondeurs des mers chaudes, se retrouvent dans la région littorale des mers boréales et arctiques, et, en partant de ces faits, on admet encore presque généralement de nos jours, que la distribution des organismes marins, tant horizontale, que bathymétrique, dépend essentiellement desrapports de température (1). On ne saurait nier, que chaque espèce animale, prise isolément, ne puisse exister qu’en dedans de limites thermiques déterminées. Il est toutefois sûr que le contraste entre la Faune littorale et celle des profondeurs, tel qu’on le retrouve sur toute la surface du globe, ne dépend aucunement des relations de température, mais plutôt d'agents tout différents. M. Dana a affirmé à plusieurs reprises que l’action de la température sur la distribution bathymétrique des animaux marins est tout à fait secondaire, et les raisons qu'il allègue sont telles, qu’on ne peut que s’étonner qu'une opinion contraire ait pu prévaloir silongtemps. Les Coraux formant des récifs prespèrent sous une température moyenne de 23 à 25 degrés, et ne tombant jamais sous 20 degrés. Selon les recherches récentes, la température de l'océan Pacifique dans la région tropicale est de 25 degrés à une profondeur de 80 brasses, et de 21 degrés à 100 brasses, ces Coraux, et toute la Faune qui s’y rattache,
(1) M. Thompson défend encore cette opinion dans l'introduction aux publications géologiques de l’expédition du Challenger.
devraient donc exister jusque vers 100 brasses ; on sait néanmoins qu'ils ne descendent guère au-dessous de 8 à 10 brasses, et qu'on ne les trouve jamais vivants sous 20 brasses.
Une température de 21 degrés règne dans la mer Rouge jusqu’à son fond (600 brasses). On pourrait donc supposer que des organismes tropicaux et sous-tropicaux pussent y exister à cette profondeur. Îl paraît qu'il n’en est pas ainsi, vu que l’on à constaté que les récifs et leur Faune n’y descendent pas audessous de 8 à 10 brasses, et qu’au-dessous de 95 brasses, on ne trouve nulle part de ces Coraux à l’état vivant. |
Un autre fait n’est pas moins frappant. Depuis la surface jusqu'aux dernières profondeurs des mers polaires, la température de zéro règne durant toute l’année, oscillant rarement entre 2 degrés au-dessus êt 2 degrés au-dessous de ce point. Si la distribution en profondeur des organismes dépendait en premier lieu de la température, la Faune profonde devrait exister dans la région littorale des mers aretiques et polaires, et 1l n’y devrait y exister aucun contraste entre la Faune littorale et celle des profondeurs, telle qu’on la trouve dans les mers plus chaudes. On sait que les faits contredisent cette supposition. La région littorale des mers arctiques et polaires n'offre pas la moindre trace de Coraux des profondeurs, de Brachiopodes, de Hyalospongiaires, d’Echinothuries, ou de Pourtalésies, n1 . de Crinoïdes, de Brisingas ou d’'Elasmopodes et ces essaims de Crustacés et de Poissons, caractéristiques de la Faune des profondeurs, y font entièrement défaut. Toutes ces formes se retrouvent dans les mers arctiques, mais seulement dans leurs profondeurs, et le contraste entre les deux Faunes est aussi nettement marqué que dans les mers plus chaudes. Certaines espèces, propres aux profondeurs des mers chaudes, se retrouvent dans les eaux basses des mers arctiques; toutefois, elles sont en si petit nombre et si peu caractéristiques, qu’elles ne méritent aucunement l’importance qu’on s’est plu à leur attribuer. I est à remarquer que beaucoup d'animaux dits & arctiques » n’ont été désignés ainsi que parce qu’on les a trouvés en premier lieu dans les mers arctiques, où, du reste, ils sont
confinés dans les profondeurs. Un certain nombre d'animaux vivent dans les eaux basses des mers chaudes, en même temps que dans les profondeurs des mers arctiques (1).
La température du fond de la mer arctique entre la Norvège, l'Islande et les îles Færoë est de À à 2 degrés; néanmoins la Faune caractéristique des profondeurs y est extrèmement riche.
On y trouve en abondance des Coraux des profondeurs (Lophohelia, Amphihelia, Caryophyllia, Flabellum), des Brachiopodes (Terebrutala septata, Platydiu anomioues, ete.), des Hyalospongiaires, des Echinothuries, des Pourtalésies, des Astérides, des Ophiures, des Crustacés, et les Mollusques habituels des eaux profondes. À peu de distance de cette région au nord-ouest de l'Écosse et de l’Irlande, à une profondeur exactement égale, la température du fond est de 61/2 à 8 1/2 degrés. Néanmoins la Faune y porte le même type que celle de la région précédente, même un grand nombre de formes est spécifiquement identique. La température du plateau Pourtalès tombe entre 7 et 13 degrés centigrades, et celle des fonds dans les parages de la Barbade est probablement encore plus élevée et chacune de ces deux localités se distingue. par la richesse de sa Faune profonde. La Méditerranée ainsi que la mer Rouge offre des anomalies de température. Dans l'une et dans l’autre, l’eau, depuis 200 brasses jusqu’au fond, a une température permanente de 12 à 15 degrés centigrades. Néanmoins on y trouve une Faune profonde toute prononcée, et assez riche de Coraux, de Brachiopodes et de Mollusques, auxquels sont venus s'ajouter, par suite des explorations du bâtiment français le Travailleur, des Hyalospongiaires (Tetilla, Holtena), des Astéridés des profondeurs (Archaster bifrons, Asterias Richard), des espèces du genre Brisinga, et
(1) M. Semper appelle l'attention sur ce fait remarquable qu’il cherche à expliquer, en admettant que ces animaux exigent moins un degré de température déterminé, qu’une température égale, telle qu’elle existe dans les mers chaudes à une moindre profondeur que dans les mers tempérées. Feu Sars a
également relevé ce fait dans son ouvrage sur les Mollusques de la région arctique de Norvège (1878).
nombre de Crustacés des eaux profondes (Dorychnus, Geryon, Ebalia, Ethusa, Munidia, Lophogaster, Galathodes) dont quelques-uns sont aveugles. Les fonds à Euplectelles, dans les parages des Philippines, ont, selon M. Semper, une température de 15 degrés à une profondeur de 100 brasses. Selon M. Moseley, cette température monte jusqu’à 21 degrés centigrades près de l’île Cébou (1). Si l’on résume les faits précités dans leur totalité on devra se convaincre qu'il n’existe aucun rapport entre la température de l’eau et la Faune des profondeurs. Si la présence de cette Faune ne dépend pas de la température, de quelles conditions dépend-elle alors ?
On a voulu tenir compte de la constitution chimique de l’eau, de l’air qu’elle absorbe ou du mouvement de l’eau, sans que ces agents pussent expliquer les faits tels qu'ils existent. La constitution chimique de l’eau de mer est essentiellement la même de la surface jusqu’au fond. La quantité et la composition relative de l’air absorbé se modifient à mesure que la profondeur augmente, toutefois cette modification est à peine sensible à une profondeur de 50 brasses, et ne pourrait agir qu’à des profondeurs bien plus considérables. Si l’on ne tient compte que des mouvements ondulatoires provoqués par les tempêtes, l'explication paraît plus facile au premier coup d'œil. On admet, en général, que les ondes, par suite de tempêtes violentes, se font sentir jusqu'à une profondeur d'environ 90 brasses, et l’on ne saurait nier l’action de l’eau sur la Faune. La question change d'aspect dès qu’on l’étudie de plus près. Si la Faune littorale était essentiellement rattachée à l’eau en mouvement, celle des profondeurs remonterait à la surface des baies calmes, ce qui n’a point lieu en réalité. Il faut également considérer que les grands courants marins arrivent à une bien plus grande profondeur, que la Faune littorale et que la Faune des régions profondes du courant du golfe est celle des profondeurs.
(1) On trouve dans les parages de Cébou, à une profondeur de 100 brasses, des Euplectelles, des Hyalospongiaires, et en Echinodermes : Saleria hastigera, Aspidodiadema tonsum, Micropyga tuberculata et Astherosoma pellucidum.
Si donc, ni la température, ni la constitution chimique de Peau, ni enfin les mouvements de la mer, ne déterminent la distribution verticale des Faunes marines, il ne nous plut à considérer qu’un seul agent, et cet agent, c’est la Lumière. La Lumière est le plus puissant d’entre les agents qui règlent la vie à la surface du globe. Son action reste inaperçue, parce qu’elle est plus ou moins uniformément répandue sur cette surface. Il en est autrement quant à la mer. La lumière, en pénétrant dans l’eau, éprouve une absorption qui devient par degrés une extinction complète, de sorte que, à une profondeur donnée, la mer est plongée dans l'obscurité la plus absolue. Si l’on se représente la mer dans sa totalité, composée d’une zone mince éclairée au-dessus d’un abime obscur, on ne saurait rejeter la conviction que cette différence fondamentale des condihons vitales extérieures doive trouver son expression dans une différence correspondante des êtres vivants. Selon les expériences de Bouguer, Secchi et Pourtalès, la lumière ne pénètre dans la mer qu’à une profondeur de 43 à 50 brasses, et c’est là précisément la limite entre la Faune littorale et celle des profondeurs. On ne saurait done plus douter que la Faune littorade fût celle de la lumière, et la Faune des profondeurs celle de l'obscurité. L'action de la lumière ne se manifeste non seulement sur la limite fondamentale de 50 brasses, mais aussi sur es espaces intermédiaires. Les recherches de M. Lorenz dans le golfe de Quarnero, bien que conduites selon une méthode imparfaite, ont donné 24 à 30 brasses comme limite inférieure de l’action de fa lumière. Bien que cette profondeur ne fûüt pas la vraie limite, elle répond exactement à la profondeur, à laquelle toute végétation cesse au sein de la mer. La profondeur de 43 à 150 brasses, constatée par Bouguer, Secchi et Pourtalès, n’est point une limite absolue pour la lumière, dont quelques faibles restes peuvent pénétrer bien plus avant dans la mer. M. Forel a constaté dans le lac Léman des traces de lumière jusqu’à une profondeur de 160 à 200 brasses.
Il est à remarquer que M. Carpenter fixe à 150 brasses la limite inférieure des Nullipores, et qu’A gassiz constate la même
limite pour les espèces littorales qui, dépassant leur limite normale, pénètrent dans la région de la Faune profonde*. Bien des particularités dans l’organisation des animaux des profondeurs répondent à leur vie dans l’obscurité. Beaucoup d’entre eux ont des yeux extraordinairement grands, comme ceux des animaux nocturnes; la plupart d’entre eux sont pâles ou incolores, et un grand nombre, même la majeure partie de certains groupes, sont phosphorescents. Plusieurs sont complètement aveugles. La phosphorescence mérite une attention spéciale,
Il est clair que cette propriété ne peut convenir qu'à des êtres destinés à vivre dans l’obscurité. Aussi, la Faune littorale compte à peine une seule espèce phosphorescente, tandis que les Coraux des profondeurs, amenés à la surface, paraissent comme incandescents et brillent des plus vives couleurs. Plusieurs naturalistes, et tout récemment 17. Moseley ont fait remarquer la grande ressemblance entre la Faune pélagique et celle des profondeurs ; les Scopélides et les Sternoptychides par exemple sont des formes remarquables de la Faune pélagique, en même temps qu'ils comptent parmi les types les plus caractéristiques des profondeurs. Or, on sait que les animaux des profondeurs sont essentiellement des animaux de l’obscurité. Les relations multiples cntre les animaux pélagiques et ceux des profondeurs ne sauraient surprendre, les premiers n'étant dans leur essence que des animaux de profondeurs. La phosphorescence est aussi fréquente parmi les animaux pélaoiques que parmi ceux des profondeurs. Les Scopélides et les Sternoptychides pélagiques sont pourvus d'organes phosphorescents, comme leurs congénères des profondeurs. Dès que l’on considère la Faune des profondeurs comme étant une Faune de l'obscurité, l’on comprendra facilement pourquoi elle est absolument indépendante de la température, et pourquoi
(1) Les recherches de M. Forel, dans le lac Léman, et celles de M. Weis» mann, dans le lac de Constance, etc., paraissent constater que, dans les lacs d’eau douce, comme dans la mer, la distribution bathymétrique dépend en premier leu de la lumière. ?
élle existe dans toutes les mers à peu près à la même profondeur. Îl y aurait un moyen aussi simple qu'exact, de vérifier cetle manière de voir. Si, en effet, les animaux des profondeurs de la mer ne sont autre chose que les animaux de l'obscurité, on devra trouver dans les cavernes et dans les grottes des êtres qui leur soient analogues ou même identiques. Certains faits semblent indiquer qu’il en est réellement ainsi. Un Amphipode aveugle, le Niphargus Stygius habite les profondeurs du lac Léman, etse trouve également dans les cavernes de la Carmiole, des espèces analogues ont été trouvées dans les cavernes américaines. Il en est de même pour les espèces aveugles du genre Cecidotaea, qui compte parmi les Isopodes (1). Les Ophidides étroitement reliés aux Gadiides, comptent parmi les poissons les plus fréquents et les plus caractéristiques des profondeurs, et quelques-unes de leurs espèces sont aveugles. Or, on a trouvé, dans l’île de Cuba, deux Ophidiüdes qui se rapprochent de très près de leurs congénères des mers profondes. Selon M. Moseley, les Coraux des Bermudes se montrent éminemment sensibles à l’action de la lumière. La grande Diplotia cerebriforms prospère en plein soleil, la Millepora ramosa et la Symphylha dispsacea préfèrent l’ombre, et le Mycedium fragile, espèce très délicate, abonde sur la région littorale dans l’intérieur des cavités. Or, le genre Mycedium est propre aux eaux profondes. M. Falkenberg a trouvé près de Naples, dans une grotte obscure et peu profonde, des Algues, qu’on ne rencontre d'ordinaire qu’à la hmite inférieure de la région des Algues. Il serait fort à désirer que les naturalistes portassent leur attention sur des faits de même nature (2). On sait qu’un certain nombre d'animaux de la Faune fittorale descendent notablement au-dessous de la limite propre de cette zone, et que plusieurs espèces (surtout de Vers et d’Echinodermes) se trouvent le long du rivage dans toutes les profondeurs jusqu’à
(1) Selon MM. Cope et Packard, l'espèce du lac Léman, dite Asellus Borelli, se range dans le genre Cecidothæa.
(2) M. Fries avait déjà signalé l’analogie entre la Faune des cavernes et celle des profondeurs de la mer.
2000 brasses. Il serait intéressant de s’assurer si ce ue sont pas là des animaux nocturnes qui se cachent de jour dans des retraites obscures, ou qui ferment leur coquille, pour ne reprendre leurs fonctions vitales qu’à la nuit tombante. S'il en était ainsi, ces animaux ne seraient plus des espèces de la Faune littorale proprement dite, pénétrant à des profondeurs anormales; ils seraient essentiellement des habitants des profondeurs, montant exceptionnellement vers les régions éclairées, s’y cachant durant le jour, et reprenant leur activité à l'entrée de la nuit. La plupart des Céphalopodes sont connus pour être des animaux nocturnes.
Les faits qu’on vient de citer sont d’une grande importance géologique et paléontologique. M. Dana décrit ainsi le mode de construction des récifs coralliens sur les côtes du Brésil : Les troncs des Coraux croissent vers la surface, à partir d’une profondeur de 6 à 8 brasses, en forme de colonnes, et s’élargissent à leur portion supérieure en forme de parasols. Ces expansions de colonnes avoisinantes, se réunissant avec le temps, elles représentent finalement une couche de calcaire corallien, soutenue par de puissantes colonnes, et ayant audessous d’elle de grands espaces sombres, semblables à des catacombes.
M. Klunzinger décrit des cavités labyrinthiformes semblables dans les récifs de la mer Rouge, et M. Dana a retrouvé habituellement ces faits dans les récifs coralliens de l’océan Pacifique. Si les suppositions sont justes, on devra rencontrer dans ces cavités une Faune du même type que celle des profondeurs. S1 l’on admet que, dans le cours des temps, ces mêmes cavités ont été comblées par ces mêmes animaux et par des matériaux charriés par les courants d’eau, et que, par la suite, les récifs eussent éprouvé un soulèvement, le géologue, examinant un tel récif, trouverait tout à coup au milieu du calcaire corallien un dépôt de restes d'animaux des mers profondes. On se rappellera à ce propos un fait signalé par M. Ed. Suess dans son Mémoire sur les Brachiopodes des couches de Kossen. Les couches, dites de Starhemberg, composées d’une accumulation
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de certains petits Brachiopodes, se trouvent constamment en amas au milieu du calcaire du Dachstein, et se distinguent de ce calcaire par leur coloration en rouge. Le calcaire blanc à grands Mégalodontes a sans doute été déposé au sein d’eaux peu profondes, de la même manière que les récifs coralliens actuels, tandis que la Faune des couches de Starhenberg porte le type d’une Faune des profondeurs. Sinous admettons que le calcaire en question ait été réellement un récif, dans lequel se trouvaient des cavités qu’une Faune de Brachiopodes du type de ceux des profondeurs, se fut établie dans ces cavités, et que, finalement, celles-ci fussent comblées par les tests et par la « terra rossa, » telle qu’on la trouve constamment à la surface libre des récifs coralliens, cette terre y ayant été charriée par des courants d’eau, on aura exactement un état de choses semblable à celui que décrit M. Suess.
Il a été démontré que, lors de la période, durant laquelle les régions polaires jouissaient d’un climat plus doux, les rapports de température des mersavaient dû être tout différents de ceux de la période actuelle, et que la mer avait jusqu’au fond une température plus élevée, peut-être même sous-tropicale. Si, comme on l’admet présentement, les rapports de température sont la cause première de là distribution verticale des organismes marins, les faits de cette nature, que nous sommes à même de constater de nos jours, ne sauraient s'appliquer immédiatement aux périodes géologiques antérieures, et nous n’aurions aucune base pour apprécier les rapports mutuels des Faunes durant ces périodes. Il en est tout autrement dès que l’on sait que la distribution verticale dépend en premier lieu, non de la éempérature, mais plutôt de la lumière, et que la différence entre la Faune littorale et celle des profondeurs a sa raison d’être en ce que la première vit à la lumière et laseconde dans l’obscurité. Les rapports entre la lumière et l’eau de la mer, sont restés, sans doute, essentiellement les mêmes dans le cours de toutes les périodes géologiques ; et l’on est donc en droit d'admettre que les traits fondamentaux de la distribution verticale des organismes marins ont toujours été les mêmes
que ceux qu’on constate encore de nos jours. En effet, on peut suivre, à travers toutes les formations, les différences caractéristiques de la Faune littorale et de celle des profondeurs, telles qu’elles existent dans nos mers actuelles.
DESCRIPTION
DU
RHEINARDIUS OCELLATUS