‹ Annales des sciences naturelles (volume 3)Chapitre 10 sur 78 · XV · texte numérisé non relu

XV

Formation des artères et des veines ombilicales (1).

Ces explications paraîtront simples, trop simples peutêtre; car on s’est fait de si étranges idées sur les aberrations organiques, que nous cherchons du merveilleux là où la nature ne fait que suivre ses règles les plus ordinaires (2). Soit, en effet, qu’elle nous montre réunies des parties qui ordinairement sont séparées, ou séparées des parties qui le plus généralement sont réunies, ces espèces d'anomalies sont assujetties à des règles , et, ce qu'il y a de remarquable, dérivent de l'application des mêmes règles. Ainsi, les divisions insolites et normales que nous venons de rapporter sont toutes sous la dépendance de la loi de symétrie, et les réunions normales et

inusitées sont des applications de la loi de conjugaison.

(1) Pour suivre ce que nous allons exposer dans ce paragraphe, :l faut se reporter à l’état primitif du cordon ombilical.

(2) Fuere tempora, quæ antediluviana dicimus, ubi ita despecta et abjecta erat humana species, ut brutorum auimantium naturæ non æquivaleret tantum, sed et infra deprimeretur. Argumenta, ultra omne dubium elata, uobis exhibet anatomica corporis humani perscrutatio. Reperimus enim per totum corpus non rara vestigia degeneratæ in brutorum naturam humanæ fabricæ. Ita (ut inter multas, rariores excitem species) os inter maxillares aperto indicio, aliquando in homine maxillas, uti in brutis, magis versus anteriora protusas fuisse, cranii recedentis ampiitudine diminuta.

Musculus plantaris pedis.. Argumento , hominem aliquando extremis digitis incessisse, quod alio modo fieri non potluit, nisi etiam priore extremitate corpus suffultum fuerit. Prof. Æckermanus , oratio de humanæ naturæ dignitate, Heidelberg, 1813, p. 57.

(27) La disposition et les aberrations des vaisseaux ombilicaux vont nous fournir de nouveaux exemples.

Chacun sait que d'ordinaire il existe chez tous les embryons deux artères ombilicales. Pourquoi ces deux artères? Aquapendente (1) et Heiïster (2) diraient que c’est afin de répartir également le fluide nutritif qui développe le jeune embryon ; car, ajoutent-ils , s’il n'eût existé qu'une seule artère ombilicale, et que son origine eût eu lieu sur une iliaque , le côté correspondant eût pris un accroissement trop rapide, tandis que le côté opposé eût été atrophié. Mais , d’après cette idée, la tête, si éloignée des artères iliaques, aurait dû éprouver un retard dans son développement ; or, elle devance les autres parties par la précocité et la rapidité de sa formation. D'une autre part, si la nature n’avait formé qu’une artère ombilicale, y a-t-il pour elle une nécessité indispensable de la faire naître dans l’iliaque? On peut répondre négativement, puisque dans les cas où cette anomalie s’est montrée , tantôt le tronc unique se portait dans l'aorte, et tantôt il n’était que le prolongement d’une iliaque ; or, le plus souvent, les deux côtés étaient également développés. Er reproduisant le problème qui a tant occupé les anatomisies, nous devons donc en chercher la solution dans les faits et non dans les raisonnemens. Quare duæ arteriæ umbilicales , non verd unica, ut unica vena? Pourquoi deux artères ombilicales , et non une seule, comme pour la veine ?

La réponse est plus facile pour les artères que pour la veine ; les deux arières proviennent évidemment de la

(1) De formato fœtu, part. 2, cap. 2.

(2) Zr comp. anatom., edit. 4, 6 243.

symétrie du placenta : chaque moitié de éet' organe envoie son artère dans le cordon; cés artères , isolées d’abord, se rapprochent l’une de l’autre at moment où elles arrivent dans l’intérieur du cordon ombilical. Maïs, parvenués là , elles sc trouvent séparées par la veine qui s’interpose entre elles, ét qui, les maintenant écartées l’une de l’autre, ernpèche qu’elles ne soient ramenées au point de contact. Cette disposition devient surtout manifeste dans la formation primitive du placenta et du cordon (1).

Dans la plus grande étendue du cordon, les deux artères restent donc isolées à cause de la présence de la veine; maïs; à l'instant où le cordon va pénétrer dans l'abdomen , la veine abandonne sa position ; les artères , livrées à elles-mêmes, devraient alors se porter l’une vers l’autre et se réunir pour n’en former qu’une seule, de même que le font les deux aortes , les deux basilaires ; etc. Nul doute que cela ne füt ainsi, si, au moment de ce changement de position de la veine , l’ouraque d’abord et puis la vessie dans le bassin ne s’interposaïent éntre les deux ombilicales, et ne les maintenaient ainsi

à distance jusqu’au point de leur insertion sur les ilia-

(1) La symétrie complète de cet organe serait. évidente: si la dualité: du cordon, citée par Haller, était exacte. Voici comment il s'exprime : « Cependant on l’a vu bifurqué (le cordon), et se rendre au placenta « en deux branches. J’ai lu quelque part qu’il y en avait deux, dans « lesquels la veine était séparée des artères. » J’ai-cherché en vain ces cas dans les. auteurs originaux ; je n’ai trouvé que celui rapporté par Littre (dans les Mémoires de l’Académie des Sciences, année 1709, p- 9 et suivantes ), qui ait quelque rapport avec ce qu’énonce Haller ;

mais ses souvenirs l'avaient induit en erreur, comme on en jugera plus bas.

ques. On voit ainsi le raison de la duplicité des artères ombilicales dans toute l'étendue de leur trajet.

Que si la veine se déplace dans le cordon, et cesse de s’interposer entre les artères; que si l’ouraque et la vessie cessent de mettre obstacle à leur rapprochement dans l’abdomen, aussitôt vous voyez ces artères marcher à la rencontre l’une de l’autre, s’adosser et s’unir de manière à ne former qu’une seule artère ombilicale , ou un tronc unique avec deux lumières distinctes. Ce dernier cas n’a, je crois, été vu que par Haller ; le premier, ou l’unité de l’artère ombilicale dans le cordon, a été décrit par Baubin (1), Hebenstreit (2), Weitbreth (3) et Littre (4). Ce dernier cas est surtout remarquable par l'isolement où étaient l’une de l’autre la veine et l’arière. L’artère pénétrait dans l'abdomen par le milieu de la région hypogastrique , et la veine par le haut de la région inguinale gauche. Cette tendance à la réunion des deux artères est indiquée d’ailleurs par les communications qu’elles s’envoient dans l’intérieur du cordon, communications que Vieussens (5) a le premier fait connaître , et qui, quoique insolites , ne sont pas très-rares.

Si tel est l'effet du déplacement de la veine ombilicale, par rapport aux artères dans l’intérieur du cordon, on conçoit qu'il devra se produire aussi dans l’abdomen , si

(x) Theatrum anatom. , fib. 1, p. 13.

(2) Fuñiculi umbilicali pathologia, p. 682. Diss. Halleri.

(3) Comm. Acad. petropol., t. IV, p. 263.

(4) Mémoires de l'Académie royale des Sciences , année 1709.

(5) De structura et usu placent. malia, $ xxvir. Au moment où Vécris cet article , je trouve deux de ces communications dans le cordon ombilical d’un fœtus de veau, du septième au huitième mois de formation.

l’ouraque et la vessie cessent de leur être intermédiaires. Les deux artères , tombant l’une sur l’autre, seront ramenées au point de contact. C’est ce qui arrive quand la vessie manque.

Sur le fœtus (dont j'ai parlé dans mon ouvrage sur le système nerveux) privé de membres inférieurs, la vessie et les organes génitaux manquaient ; l'artère ombilicale était unique dans toute son étendue, elle s’insérait sur l’aorte abdominale, quelques lignes au-dessus de sa bifurcation.

Sur celui décrit par Petit (1), les extrémités inférieures existaient, la vessie manquait complètement, l'artère ombilicale unique s’insérait à la terminaison de l'aorte au point même où elle produisait les iliaques. Le cordon se composait ainsi d’une artère et d’une veine.

Sur un autre fœtus à terme, que je conserve dans notre cabinet, l'artère ombilicale est aussi unique dans le cordon et dans l’abdomen ; elle s’insère non sur l’aorte, mais bien sur la branche gauche de l’aorte abdominale ; car les deux aortes sont isolées. Il n’y a ni vessie ni ouraque.

Ainsi l’unité de l'artère ombilicale dans le cordon reconnaît pour cause le déplacement de la veine, et dans l'abdomen cette unité artérielle provient de l’absence de la vessie et de l’ouraque : les deux artères primitives obéissant dans ces cas à la loi de conjugaison, s'unissent et se confondent en un seul tronc (2).

(1) Académie des Sciences, année 1706,

(2) Le cas de Wriberg est un peu différent, puisque l'artère ombilicale unique semblait former l’iliaque, dont elle produisait les principales branches. La vessie était atrophiée, rugueuse; les deux ordres

L'artère ombilicale est donc double dans son état normal; ce n’est qu’accidentellement que ses deux troncs se réunissent en un seul. Ce qui pour l'artère est une aberration très-insolite , devient au contraire l’état normal de ia veine ombilicale dans le cordon du fœtus de l'homme. Cherchons dans les rapports organiques la raison de cette unité de la veine.

Gallien la croyait double; en décrivant le cordon , il le dit composé de deux artères et de deux veines séparées de l’ouraque (1). Si mille autres preuves ne nous apprenaient. que: ce ‘traité a ‘été composé d’après l’organisation des animaux voisins de l’homme , cette asserlion, serait de nature à le mettre hors de doute; car cette description convient à tous les mammifères, mais principalement à l'embryon du mouton et du bœuf. Needham , Aquapendente, Coiter, Haller, etc., ont constaté l’exactitude de l’énoncé de Gallien. Or, en rapportant à la veine ombilicale ce que nous venons de dire des artères , on voit que, chez ces animaux, la vessie allantoïde fait à l'égard des veines ce que la vessie du bassin opère pour les artères, c’est-à-dire qu'elle les maintient écartées et divisées; il y a deux veines dans le cordon ombilical de ces animaux, parce que la vessie allantoïde et l’ouraque se trouvent interposés entre elles ; et ces deux veines sont d'autant plus isolées, d'autant plus distinctes, que cette vessie est plus prononcée. Jai

d’artères qui environnent ces organes s’étaient réunis en un seul tronc, Le placenta était déformé , anormal ; mais Wriberg ne dit pas si l’artère ombilicale était unique dans le cordon. Voyez aussi les cas rapportés par M. Blandin et madame Boivin,

(1) De Usu partium, Gb. xv, c. 5.

(32) sous les yeux deux embryons de veau, l’un voisindu terme de la naissance , l’autre de la sixième semaine de gestation , chez lesqueis on voit d'autant mieux ce rapport, que les vaisseaux ont été injectés, et l’allantoïde et l’amnios dilatés par l’insuflation.

Maintenant supprimez par la pensée cette vessie allantoïde et son prolongement dans le cordon , et voyez ce qui devra arriver. Nécessairement les deux veines ramenées au point de contact devront se joindre et se confondre en un seul tronc , d’après la loi qui fait que dans l’état primitif des embryons, lorsque deux organes homogènes sont amenés au point de contact, ces deux organes se réunissent pour en former un seul. C’est ce qui arrive aux deux reins, aux deux yeux, aux deux foies , aux deux os canons , à tout l'embryon lui-même ; car, comme nous le développerons plus tard, cette Lot de conjugaison est une des plus générales et des plus constantes de l’organisation des animaux.

Ce que nous venons de supposer est exactement ce que nous montre le cordon ombilical de l’homme ; car, d'une part, l’ouraque disparaît complètement dans l'étendue de cette tige, et de l’autre, l’allantoïde est si réduite, que son existence est encore mise en doute. D’après cette disposition , rien ne s’opposant plus au rapprochement des deux veines primitives, ces deux vaisseaux se portent l’un vers l’autre, et n’en font plus qu’un seul. I] n’y a qu'une veine ombilicale dans le cordon du fœtus de l’homme , parce que son intérieur est dépourvu d’un canal qui maïntient écartées chez les animaux les deux veines primitives. L’unité de la veine ombilicale de l’homme provient donc de l’absence de l’ouraque, comme

(33) a présence de ce conduit est la cause et l'unique cause de la double veine du cordon ombilical des mammifères.

Et ce qui le prouve, c’est ce qui arrive à ces deux veines ombilicales au moment où elles pénètrent dans l'abdomen. À peine ont-elles quitté le cordon , qu’on les voit se réunir et se confondre en un seul tronc. Or, pourquoi cette réunion ? Pourquoi ces deux veines ne restent-elles pas isolées jusqu’à leur insertion dans le sinus hépatique? Qu’y a-t-il de changé pour elles ? Rien autre chose que les rapports de l’allantoïde et de l’ouraque. Ces derniers organes cessant tout-à-coup d’être interposés entre les deux veines, celles-ci se réunissent et ne constituent plus qu'un seul et unique tronc. La nature se répète partout dans ses formations organiques.

Si donc la veine ombilicale , au lieu de se diriger vers le foie , prenait une marche inverse, et se portait dans le bassin comme les artères , il résulte de ce qui vient

"être exposé que la veine devrait se diviser, non-seulement chez les animaux où déjà elle est double dans le cordon , mais encore chez l'embryon humain où elle est simple dans tout ce trajet. Soumise alors aux mêmes rapports que les artères , ces veines seraient maintenues à distance par l’ouraque et la vessie ; il y en aurait deux au lieu d’une.

Ainsi l'indique la théorie ; et, hâtons-nous de le dire, ainsi l’a pratiqué la nature dans les cas insolites où cette aberration a été observée.

Suivez la description de cette veine dans le cas d’acéphalie rapporté par Tiedemann; vous voyez l’arière ombilicale prendre la direction accoutumée de chaque côté de l’ouraque et de la vessie, et à côté d’elle vous trouvez

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