C2) S XIV
Transformation du système veineux.
Le système veineux se transforme comme le système artériel; son état primitif chez l’homme et les vertébrés est tout-à-fait différent de ce qu'il doit être, et de la disposition qu’il doit définitivement conserver durant le cours de la vie. Or, les règles de transformation des veines sont-elles les mêmes que celles des artères ? à priori on pourrait répondre par l’afirmative, car les veines et les artères , appartenant à la même fonction, il serait difficile de concevoir un défaut d'harmonie dans une suite de canaux qui forment un tout continu. Maïs on a dû s'apercevoir, dans le cours de ces Mémoiïrés, que je rejette cette méthode, de déduire ce qui doit être de ce qui déjà est établi et prouvé. En anatomie , et surtout dans les parties si élevées et si difficiles de l'anatomie , on ne doit jamais raisonner qu'à posteriori, c'est-à-dire , d’après ce que le scalpel a mis en évidence ; c’est du moins la seule méthode que j'aie cru devoir admettre pour établir les lois expérimentales des formations orgäniqués. Si les véines se forment comme les artères , nous devons trouver des troncs véineux doubles et isolés primitivément, convergeant insensiblement l’un vers Pautre, se touchant, puis se contendant en un seul tronc.
Soit les deux veines descendantes de la figure veineuse, situées , comme nous l'avons dit, en avant de la tête du pétit embryon. Au moment où cés veines ont rejoint les deux angles inférieurs du triangle que forme le canal du
cœur (observation x1), elles sont isolées, distinctes et très-écartées l’une de l’autre. Chacune de ces veines pénètre par les ouvertures qui existent à cette partie du canal du cœur ( Pander) ; avant d’entrer dans ce canal elles s’abouchent avec les veines descendantes qui remontent du bas de la figure veineuse, en longeant la partie interne de l’aorte. D'abord les angles du triangle que forme la base du canal du cœur, se rapprochent l’un de l’autre: l'effet de cette concen tration est dé ramener au point de contact les deux ouvertures situées à leur extrémité; et comme c'est par ces ouvertures que les veines s'insèrent au cœur, leur rapprochement est une suite nécessaire de ce mouvement. Par là les deux veines descendantes, si écartées d’abord , sont ramenées au point de contact ; elles se touchent et se confondent, et ne forment plus qu’un seul ironc, auquel viendront se joindre les veines sous-clavières. Ce tronc est la veine cave supérieure. Le mécanisme est le même pour les deux veines ascendantes , qui remontent du bas de la figure veineuse ; ces deux veines, par leur adossement et leur fusion en un seul tronc , donnent naissance en bas à la veine cave intérieure. On voit donc qu'il y a d’abord deux veines caves supérieures et deux veines caves inférieures, de même que d’abord aussi il ya deux aortes, l’une droite, l’autre gauche ; ces doubles veines, comme ces doubles artères, marchent les unes vers les autres, et se réunissent de dehors en dedans, ou de la périphérie vers le centre, conformément à l’ordre général des formations organiques.
Les deux aortes primitives des jeunes embryons ont leur représentation permanente et fixe dans l’organi-
sation normale des reptiles. En sera-t-il des veines comme des artères? trouverons-nous des animaux chez lesquels il y ait des veines caves doubles ? 4 priori la question pourrait encore être résolue; car, si, en se développant, les animaux supérieurs traversent l’organisation de ceux qui leur sont inférieurs, on doit nécessairement retrouver chez ces derniers, d’une manière fugitive et transitoire , l’état de l’embryogénie des premiers.
Cela doit être, et cela est, pour les veines comme pour les artères.
Ainsi déjà , mème chez certains mammifères, on remarque deux veines caves supérieures ou antérieures ; l’une pour un côté du corps, l’autre pour le côté opposé. Le porc-épic et l'éléphant sont particulièrement dans ce cas.
Cette disposition, assez rare dans cette classe, devient au contraire générale ou presque générale chez les oiseaux, dont les veines caves supérieures sont doubles et entièrement isolées l’une de l’autre, même dans les points d'insertion. Il en est de même chez les reptiles , principalement chez les Sauriens et les Batraciens, et surtout chez les poissons dont les deux veines, parfaitement distinctes, ont chacune leur insertion isolée.
Chez certains oiseaux, la veine cave inférieure est double à la sortie du foie, mais la réunion en un seul tronc s'opère avant son insertion au cœur. Chez les Sauriens, parmi les Reptiles, non-seulement cette veine est double, mais chacune des deux veines caves inférieures traverse séparément le foie.
Quoique, selon la remarque de M. Cuvier, les veines
soient soumises à moins de variations que les artères, on les trouve assujetties aux mêmes règles que ces dernières quand elles s’écartent de leur disposition normale. Les veines, comme les artères, reproduisent alors la disposition qu’elles présentent chez les jeunes embryons , d’une part ; et, de l’autre, chez les animaux qui pendant leur vie conservent en permanence ces dispositions embryonnaires. L’anatomie pathologique est donc assujettie à des règles ; les désordres apparens qu’elle nous montre ne sont que relatifs à l’homme, et même à l’âge auquel on les observe. Ne nous lassons pas de rapporter des faits qui mettent hors de doute cette vérité.
L’exactitude de ce rapport entre l'anatomie pathologique et l'anatomie comparative ressort évidemment des doubles veines caves supérieures observées chez l’homme par Bochmer , Murray, Niemeyer et Muller. Dans un cas semblable, observé récemment à l’amphithéätre des hôpitaux sur un homme de 63 ans, la veine insolite s’abouchait en arrière et en bas de l'oreillette droite. Ces anomalies sont d'autant plus remarquables, dit avec raison M. Meckel, qu'elles offrent ce qu’on observe chez quelques mammifères et plusieurs reptiles ; c’està-dire , pour exprimer ce rapport dans notre langage , que V’anatomie pathologique reproduit alors une disposilion constante et fixe de l'anatomie comparative.
Pareïillement , les aberrations de la veine cave inférieure , bien plus fréquentes que celles de la supérieure, sont toutes relatives à sa duplicité plus ou moins complète. Taniôt, en effet, comme chez les oiseaux, cette duplicité tient à ce que les veines hépatiques se portent
dans la poitrine et se joignent à la veine cave au-dessus du diaphragme , au lieu de s’aboucher avec elle audessous de ce muscle. J'ai vu deux fois cette anomalie, déjà décrite par Huber et Morgagni. Celle observée par Rothe était plus complète encore; car les veines hépatiques s’inséraient directement dans l’oreillette à côté de la veine cave, de la même manière que chez les Sauriens et chez les Reptiles.
Quant à la bifurcation inférieure de cette veine dont Zimmerman , Wilde , Petsche et quelques autres anatomistes ont rapporté des exemples, elle se rapporte exactement à l’état primitif de cette partie du système sanguin ; car on a vu que les deux veines ascendantes qui, par leur réunion , doivent constituer la veine cave inférieure, sont situées l’une à droite , l’autre à gauche de l'aorte. Supposez que les choses restent dans cet état ; supposez que la jonction de ces veines ne s’effectue pas ainsi que nous l'avons précédemment exposé, il y aura alors une veine pour chacun des côtés du corps; ce qui est conforme à la loi de symétrie, ce qui même est nécessité par elle. Cette anomalie ne sera donc autre chose qu’une disposition embrÿonnaire persistant audelà de son terme ordinaire.
Ces' faits et une multitude d’autres déjà rapportés dans ces Mémoires, ou que je citerai par la suite, rentrent tous dans cette loi de l'anatomie pathologique que j'ai exprimée :
« Que pour les aberrations de forme , ou le nombre « des parties organiques , l’anatomie pathologique n’est « autre qu'une répétition de l’embryogénie, ou la re- « production de l'anatomie comparative. »