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la connaissance de l'éducation physique et morale de nos animaux domestiques, que les observations astronomiques des Grecs et des Orientaux l'ont été pour fixer la chronoicgie, pour constater l’état du ciel à une époque reculée , et le comparer avec son état actuel.
Les grandes révolutions du globe, la réunion des hommes en société, l'établissement des différentes religions , l'élévation et la chute des empires, tout ce q. tient enfin ou touche immédiatement à l'espèce humaine, a été soigneusement enregistré dans les traditions et les monumens historiques de tous les peuples. L'histoire de ces êtres inférieurs à l’homme, mais qu'on voit s’unir à sa destinée dès les premiers âges du monde, à été un peu négligée par leur maître orgueilleux. Elle n’a point offert à ses regards de brusques changemens, de grandes péripéties : elle a suivi, comme le temps et la nature, une marche lente, insensible. Enfin, après un certain nombre de siècles , on s’est avisé de jeter les yeux en arrière , et de mesurer l’espace parcouru ; on a vu, non sans étonnement , combien ces brutes tant dédaignés avaient contribué au développement de l’agriculture , du commerce, des richesses et du bien-être de la société. Ne serait-il pas temps de rechercher aujourd'hui quelle a été l'influence des causes extérieures sur leur organisation, et quels effets a produits l’action directe et prolongée des facultés supérieures de l’homme sur le développement des mœurs et de l'intelligence de ces animaux, compagnons assidus de ses travaux et de ses plaisirs.
L'opinion généralement répandue, et qui a prévalu
chez les naturalistes modernes, est qu’on chercherait en
vain à fixer l’origine et la patrie de nos animaux domestiques. Cependant tous les animaux privés existaient à l’état sauvage en Europe et en Asie du temps d’Aristote. Ce grand observaieur l’attesie formellement, et cite, comme exemple, les chevaux, les ânes, les bœufs, les cochons, les mouions, les chèvres et les chiens.
Varron et Pline reproduisent la même assertion. Le rapprochement de ces témoignages est curieux en ce qu'il montre que , dans les 450 ans écoulés depuis Arisiote jusqu'à Pline, la domestication des animaux ne s'était pas beaucoup étendue sur le globe, et n’avait pas fait de progrès rapides.
On conçoit très-bien que, dans cetie époque où le globe était moins peuplé que de nos jours, et où les espèces privées se trouvaient encore sur beaucoup de points à l’état sauvage, le grand œuvre de la domestication ait été lent à s’accomplir. Les animaux soumis à cette sorte d’esclavage nécessaire à leur éducation physique et intellectuelle, devaient être sans cesse détournés de l’accomplissement de leurs devoirs sociaux par le spectacle et l'exemple de leurs frères errant en liberté au milieu des déserts et des forêts. [ls étaient comme ces Indiens sauvages des Etats-Unis qui, dès leur bas âge, enlevés à leur tribu, élevés au sein des villes dans la religion et la civilisation européennes, si, au bout de 20 ou 30 ans, ils rencontrent une troupe de chasseurs de leur nation , abandonnent tout, vie paisible et assurée, jouissances morales et intellectuelles, et se rejettent, sans balancer, dans la vie sauvage et aventureuse de leurs pères.
Cependant, comme il est universellement reconnu
que, chez les animaux soumis à la puissante influence de l’homme, les modifications de forme, de couleur, les qualités physiques et même les qualités morales et intellectuelles , sont transmissibles par la génération , il s'ensuit que la race est éminemment perfecuble, Elle doit même l'être plus que l'espèce humaine, quoïque contenue dans une sphère de facultés plus bornée, puisque le génie supérieur de l’homme impose à ces êtres les lois, les circonstances nécessaires au développement progressif de leurs formes et de leur intelligence.
On n’a pu jusqu'ici, et il sera peut-être toujours impossible d'opérer sur l’espèce humaine un perfectionnement semblable en unissant, pendant une longue série de générations , les individus des deux sexes Îles plus remarquables par la beauté de leurs formes , Ja bonté de leur tempérament, et l’étendue de Îeurs facultés intellectuelles ; ce qui rend nécessairement, je le répète, l’homme moins perfectible, comme race, que les animaux domestiques sur lesquels il peut exercer, diriger , modifier enfin de mille manières sa souveraine influence.
Il est à regretter que des monarques absolus, dans le cours d’une longue dynastie, n'aient pas tenté cette curieuse expérience, et n'aient pas cherché, parexemple, à augmenter le bonheur des peuples, en améliorant Îa race de leurs ministres. |
Le fait une fois bien établi de la transmission des facultés par la génération , on sentira mieux , je l'espère, l'importance et l'intérêt des observations qui datent de 20 à 25 siècles, et combier il doit être uule et fructueux
de suivre attentivement les progrès successifs de l’enten-
dement animal des espèces privées pendant une période aussi étendue.
Maïntenant toutes les sciences se rapprochent , se lient entre elles et se prètent de mutuels secours. L’utile influence de leur action réciproque s’est accrue chaque jour depuis l’heureuse combinaison qui a réuni dans cette enceinte, en un seul faisceau , toutes les branches des connaissances humaines.
Si, en étudiant les animaux, la physiologie et l’anatomie comparée ont, dans ces derniers temps, jeté de si vives lumières sur la nature et les fonetions de l’espèce humaine, n'est-il pas permis d'espérer que l'étude approfondie de l’entendement animal pourra servir à éclaircir un peu les ténèbres de la métaphysique, à soulever sur quelques points le voile obscur qui nous cache les opérations de l’entendement humain; et, pour prendre un exemple spécial, depuis tant de siècles qu’on argumente, qu'on dispute pour ou contre la perfectibilité de l'espèce humaine, n'eüt-il pas été raisonnable d’en constater l'existence, d'en suivre la marche chez les animaux domestiques où ce phénomène se manifeste avec des clartés si vives. Du moins le procédé eût été logique ; la méthode de déduction rigoureuse; et, en arrivant du simple au composé, on eût dégagé le problème d’une masse de quantités arbitraires qui, dans l'étude de la perfectibilité de notre espèce, ont troublé les cerveaux les mieux organisés.
Dans une suite de Mémoires sur les origines de nos animaux domestiques , et dans un ouvrage spécial inédit sur le perfectionnement de leur intelligence, où j'ai consigné
le résultat de trente ans d'observations et d'expériences
(55) dirigées constamment vers ce but, j'ai réuni les preuves, les autorités, les 1émoignages qui doivent, si je nem'abuse , entraîner la conviction. Pressé par le temps qui m'est accorcé , je dois me borner à en extraire quelques faits, en parcourant rapidement les différentes familles.
Il existait, du temps de César et deVarron, des poules et des paons sauvages {1) dans quelques îles de la Grèce et de l'Italie. On n’en trouve aujourd’hui que dans l’intérieur de l'Inde.
Les Romains élevaient, comme nous , des oies et des canards. La chair délicate des uns, les foies gras et le duvet moelleux des autres avaient excité vivement la sensualité de ces maîtres du monde. Deux consulaires, contemporains de Varron, se disputaient l'invention de la méthode barbare qui prive ces oïes d’eau, de mouvement et de lumière pour obtenir ces foies succulens dont la gourmandise fait encore ses délices. IE n’y a que la plume des ailes, dont nous avons fait l'instrument de nos pensées, qu'ils aient négligée comme inutile. C’est du V°au VI° siècle de notre ère qu’on s’en est servi pour écrire.
Mais, pour propager et conserver ces volatiles , il fallait aux Romains une enceinte murée, traversée par un canal d’eau vive et couverte entièrement d’un filet à larges mailles, pour que les oïes et les canards ne pussent s’envoler vers leur pays natal, 7e ex ed anas aut anser evolare possit.
(1) Cependant M. le colonel Beaumont m’a assuré qu’il existe des paons sauvages dans quelques parcs d'Angleterre, et qu’il en a tué luimème plusieurs eu chassant dans les bois. L'homme fait et défait à son gré l’état domestique.
Varron et Columelle nous ont transmis ce fait qu'ils avaient sous les yeux. On peut juger de l'influence que la domesticité a , dans le cours de dix-huit siècles, exercée sur ces oiseaux. Chez nous, ils vivent libres, et ne pensent point à s'envoler : et ce n’est pas faute de pouvoir se servir de leurs ailes; car j'ai mis plus d'une fois de jeunes canards sauvages dans une couvée de canards domestiques, et quand ceux-là sont devenus adultes, ils ont voulu jouir de leur liberté , sont partis, et ont emmené avec eux toute la bande de leurs compagnons d’esclavage.
Suivons les progrès de la domestication dans la famille des solipèdes.
Pallas et Gerbillon ont observé , ont décrit les chevaux sauvages vivant dans les steppes de la Sibérie et les déserts de la Tartarie occidentale; Azara, les chevaux rendus à l’état de nature dans les plaines immenses et inhabitées du Paraguay.
Le cheval sauvage décrit par Pallas avait la queue et la crinière très-longues et très-fournies ; il portait les oreilles couchées en arrière comme un cheval qui a envie de mordre. L’étalon que Xénophon et Varron nous présentent comme le type ou modèledu cheval de guerre, porte ces caractères distinctifs : juba, cauda , crebra, subcrispa, auribus applicatis. Voilà pour les formes extérieures, et une trace évidente de l’état sauvage qui reste encore empreinte sur le cheval domestique dans le dernier siècle de la république romaine.
Examinons maintenant les habitudes et les mœurs du cheval sauvage actuel et du cheval domestique des Grecs et des Romains.
(re /2
« Les chevaux sauvages, dit le P. Gerbillon, observateur exact et témoin oculaire, sont très-nombreux dans la Tartarie occidentale , près du grand désert de Cha-mo. Ils vivent en grande troupe, et ils ont pour habitude instinctive de débaucher les chevaux domestiques. Sitôt qu’ils en aperçoivent, même à de grandes distances, ils accourent au galop, les enveloppent, passent à côté d’eux, les caressent en hennissant doucement, les placent au milieu de ieur troupe, et, les serrant de tous côtés, les emmènent avec eux dans leurs déserts, sans que les autres y montrent la moindre répugnance. »
Âzara nous offre, presque dans les mêmes termes, la description des mœurs du cheval redevenu sauvage dans le Paraguay.
Un passage de Xénophon (1) indique, en rappelant cette habitude instinctive , caractéristique du cheval sauvage , que 450 ans avant J.-C. la domestication de cette espèce était encore assez récente et n'avait pas tout-à-fait dompté l’instinet primitif. Voici le trait qui s’applique au cheval dressé par l’écuyer. «Il faut prendre beau- «coup de soin pour qu'étant monté, il s'éloigne volon- « tiers des autres chevaux; ou que, passant à peu de dis- « tance, il ne s'emporie pas pour les aller joindre. »
Üne autre phrase de Xénophon : « on ne peut, avec « la même parole, rien apprendre à un cheval, » montre que la domestication était encore imparfaite, Nous avons trop d'exemples et de preuves du contraire pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici.
Les progrès de l'éducation du cheval et de l'influence
(x) Itepi væmimis, III, 4.
de la domesticité depuis 1800 ans sont surtout manifestes dans l’augmentation du nombre et de la permanence de ses allures. Les allures naturelles sont le pas, le trot et le galop; celles qu’on lui a données par l'éducation , pour obtenir à la fois de la vitesse dans la marche et des mouvemens doux pour le cavalier, sont l’amble et le pas relevé. Maïntenant ces qualités acquises se transmettent par la génération, tout comme Ja faculté d’arrêter chez le braque et l’épagneul.
Le pas relevé est une allure dans laquelle le cheval relève, non pas à la fois, comme dans l’amble , mais successivement les deux pieds du mème côté ; c’est un trot serré, qui marque, comme le pas ordinaire, quatre temps distincts. Les Grecs et les Romains n'avaient pas créé cette variété de chevaux. |
Dans le dernier siècle de la république, ils avaient donné à certains chevaux l'allure de l’amble qu'ils nomment tolutarem ambulaturem. Varron, Pline, Nonius et Végèce la décrivent de manière à ne laisser aucun doute ; mais on voit en même temps, dans ces descriptions curieuses , que cette aflure était le fruit de l’art, traditur arte. La race n’avait pas été modifiée par une suite de générations assez longue pour que la qualité acquise devint transmissible ei se changeàt en qualité naturelle. C’est donc dans le laps de temps écoulé depuis Varron jusqu’à nous, que l’amble et le pas relevé ou trot à quatre temps, allures totalement artificielles, sont devenus pour les chevaux une allure naturelle qui se transmet des pères à leurs enfans. Je puis même assurer, pour l'avoir observé cent fois dans les herbages de Normandie,
que les poulains sortis de père et mère doués de l'allure
Le
(59 ) du pas relevé, et même d’une mère trotteuse et d'un cheval d’allure, prennent ce mouvement artificiel dans la prairie avant de quitter la mamelle de leur mère, etqu’on n’a pas besoin de les y dresser.
L'âne, moins beau, moins utile que le cheval, a reçu de l’homme des soins moins assidus, et, par une conséquence nécessaire, un moins grand développement de ses facultés physiques et intellectuelles. Mais cette imperfection mème, judicieusement observée, peut nous éclairer sur les causes et les variations de l’influence de la domesticité.
L'éducation incomplète, l’imbécillité, l’entètement de l’âne qui a passé en proverbe, tiennent certainement à ceque, pendant plusieurs siècles, on a uni l’espèce domestique à l'espèce sauvage.
C’est aussi la grande cause de la lenteur des progrès de la domestication chez les animaux des peuples anciens. En effet, dans le vaste système des parcours, adopté pour leurs troupeaux qui , jouissant d’une liberté presque absolue, passaient le printemps dans les vallées, l’été sur les montagnes, et l'hiver dans les maremmes, il est impossible que Les espèces sauvages du même genre, qui existaient alors sur beaucoup de points du globe, ne se soient pas unies fortuitement à quelques individus domestiques.
C'est, je crois, l'explication naturelle de cette conception merveilleuse des cavales de la Bétique , qu’on disait fécondées par le Zéphire. Les chevaux sauvages étaient fort nombreux en Espagne. Le pasteur crédule, voyant naître des produits dont il ignorait l’origine, résolvait aisément le problème en l’attribuant à un miracle.
Ce genre d’adultère était cependant si commun, que les Anciens avaient imposé des noms propres à ces métis de chienne et de loup , de truie et de sanglier , de brebis et de mouflon , de bélier et de chèvres sauvages.
Les Romains, pour obtenir une belle race de mulets, unissaient la jument à l’onagre. Columelle remarque «que le mulet, fils de l’onagre, reste sauvage, difficile à dompter et maigre comme son père; que l’étalon de cette espèce est plus utile dans sa seconde génération que dans la première. Car, dit-il, quand on accouple à une jument le fils d’une ânesse et d’un onagre, le naturel sauvage s'adoucit par degrés, et le produit de cette union réunit la beauté des formes et la douceur du père au courage et à la vitesse de son aïeul.»
On retrouve encore, dans cette observation précieuse de Columeile , un exemple de l'influence de la domestication et de la transmission de certaines qualités physiques et morales , dans une suite de générations. Des faits de ce genre sont d'autant plus importans à recueillir chez les anciens , qu'il nous est impossible de les reproduire, et qu’on chercherait en vain, dans l’Europe actuelle, un âne sauvage pour l’unir à nos ànesses et à nos jumens.
Les précautions minutieuses, nécessaires alors pour l’accomplissement de ces mariages illicites, nous ont été transmises par Varron, Pline et Columelle, dans les chapitres qui traitent de la production des mulets. Il faut, disent-ils, que l’ânon, destiné pour être étalon, soit sousirait à sa mère, sitôt qu'elle a mis bas, et soit placé sous une jument sans qu'elle s’en apercçoive. On la trompe
trés-bien en la tenant dans l’obscurité; car son fruit pro-
(61) pre lui ayant été dérobé aussi à la faveur des ténèbres, l’ânon substitué est nourri et chéri par elle comme si elle lui avait donné la naissance. De cette manière , l’âne choisi pour étalon apprend à aimer les jumens. Souvent même, quoiqu'il tette encore sa mère, il faut l’introduire dans la société des cavales, pour qu'il se familiarise avec elles, et que , dès l’âge le plus tendre , il apprenne à désirer leur approche. Mais ce n’est qu'entre trois et dix ans qu'il convient de l’employer comme producteur.
Les auteurs cités décrivent ensuite l’accouplement qui doit se faire dans un lieu étroit, fermé, obscur, avec une jument liée, qui a déjà porté, et dont les désirs ont été d'avance irrités par un âne commun qui les éveille sans les satisfaire.
On sait que les mélanges d'espèces n’ont lieu qu'entre des animaux domestiques du mème genre ou entre des animaux dont un sexe. au moins est dans l’état de domesticité. On voit donc que , chez les anciens, la domestication et l'espèce de dépravation qui en est la conséquence n'avaient pas fait dans les mœurs de l’âne et du cheval autant de progrès qu’à l’époque actuelle, puisqu'on était alors forcé de tromper la nature pour en obtenir des accouplemens hétérogènes, qui ont lieu maintenant chez nous entre les différens sexes des ânes et des che- Vaux, sans qu on ait besoin d'avoir recours au moindre artifice.
Les ruminans sont, comme on le sait, ceux de tous les mammifères sur lesquels la domesticité exerce le moins d'influence. Cependant, chez les Romains, on avait soin de choisir, pour conduire les bœufs, les hommes les plus grands, les plus robustes, à la voix forte et menaçante.
À vant d’atieler, pour la première fois , le bœuf à la charrue, il fallait le lier fortement à sa crèche , lui mettre ün joug sur la tête, l’affaiblir pendant quatre jours par Îa faim et les veilles, et l’amadouer avec des friandises, telles que des gâteaux , du sel et du vin. De semblables soins sont aujourd'hui superflus , et, dans nos fermes, une jeune fille de quinze ans se fait obéir du taureau le plus fort, même lorsqu'il a vécu plusieurs années en liberté dans les herbages.
Je prendrai encore chez les Anciens un fait relatif à la nourriture des. bœufs, qu’on jugeait apocryphe, et qui sera désormais bien constaté.
Élien et Athénée rapportent que les Péoniens, peuples de la Thrace, nourrissaient leurs bœufs avec des poissons : « Les bœufs, disent-ils, les mangent avec autant de plaisir que les autres bœufs mangent du foin, pourvu qu'on les leur présente vivans et palpitans; morts, ils en ont dégoût, et ne veulent pas y toucher. » La singularité de l’assertion devait la faire révoquer en doute; mais on peut l'aflirmer au moins des solipèdes; car des chevaux, que M. de Calonne a fait venir d'Islande en 1788, n’ont eu pour aliment que du poisson de mer cru, pendant la traversée, et tout le temps de leur séjour au portde Dunkerque. Notre confrère, M. du Petit-Thouars, qui s’y trouvait en garnison, l’a vu de ses propres yeux, et m'a fourni ce témoignage qui appuie la véracité des rapports d'Élien et de Zénothémis.
C'est encore un des fruits de la domesticité que la production permanente du lait chez les vaches, les brebis et les chèvres. Les espèces sauvages ne le conser-
vent que le temps nécessaire pour que leurs petits puis-
sent s’habituer à d’autres alimens. Les espèces domestiques, transportées dans le nouveau monde, ont perdu, en acquérant l'indépendance, cette propriété de leurs ancêtres, et n’ont du lait que lorsqu'on garde les veaux et les chevreaux pour téter leurs mères.
Un passage curieux d’Aristote nous montre que cette sécrétion si utile qu'on entretient par une irritation mécanique , a été produite primitivement par une inflammation des mamelles , au moyen de plantes urticantes. Il ajoute même pour les chèvres : « quand elles n'ont pas été fécondées , on frotie leurs mamelles avec des orties assez fortement pour exciter de la douleur. On trait d'abord un lait mêlé de sang, ensuite du pus, et enfin un lait aussi pur, aussi sain , aussi abondant que celui qu’on tire des chèvres pleines. »
Mais c’est surtout dans le chien, le compagnon, le gardien, le serviteur et, pour ainsi dire, l’ami intime de l’homme, le chien, objet constant de ses affections, de ses soins etde sa prévoyance, que le développement et les progrès de l'éducation domestique, que la puissante influence d’un génie supérieur sur les mœurs et l’intelligence de l’animal , se manifestent d’une manière presque miraculeuse. Ici les faits se pressent en foule : on reste accablé sous jeur nombre. Il faut se borner à quelques traits.
Les Anciens (on peut s'en convaincre par les descriptions des auteurs et les monumens figurés) ne connaissaient qu'un petit nombre de races de chiens. Ils avaient le chien de garde , le chien courant, le chien de berger, mais différent du nôtre , et le petit chien de Malte , qu’on croit être notre bichon. Les qualités morales et inteilec-
(64) tuelles de ces espèces étaient encore peu développées. Les chiens d'arrêt, tels que les braques et les épagneuls, où l'éducation a fait des prodiges, leur étaient inconnus, de même que le barbet, si remarquable par la constance de son attachement, la sûreté de son jugement et la vivacité de son intelligence.
J'ai avancé que les qualités intellectuelles acquises par les animaux domestiques étaient transmissibles par la génération ; mais comme on doit toujours se défier d’une sorte de prévention en faveur de ses idées, dans l'étude de cette psychologie animale, si variée dans ses nuances, si fugitive dans ses impressions, si difficile enfin à saisir et à soumettre à l'exactitude de la méthode des autres sciences naturelles, je citerai un fait constaté par un observateur très-exact, notre confrère M. Magendie. Il prouve indubitablement que; chez le braque , la faculié d’arrêter et de rapporter le gibier, contraire à ses passions instinctives , et imposée d’abord à lamimai par la contrainte et les châtimens , se transmet, sans altération , des pères à leurs enfans. M. Magendie apprit qu’en Angleterreon possédaitune racedechiens qui arrètait et rapportait naturellement : il s’est procuré un couple de ces braques adulies ; une chienne en est provenue, qui, étant restée constamment sous ses yeux , et n'ayant reçu aucune instruction, a arrêté et rapporté-le gibier, dès le premier jour qu'on la menée à la chasse, avec autant de fermeté et d'assurance que les chiens auxquels on avait appris cette manœuvre à l’école du fouet et du collier de force.
Tout Paris admire aujourd'hui les prodiges d’intellisence et de sagacité des fameux barbets Fido et Bianco,
que la postérité admettrait sans doute an rang des chiens illustres , si les chiens avaient leur Plutarque. Ce qu'il y aurait de vraiment curieux , et ce que l'intérêt du maïtre lui fait cacher avec le plus de soin, serait la connaissance des procédés employés pour leur instruction(r).
Le fait suivant, dont j'ai ététémoin, prouvera que le chien est. doué d’une réflexion, d’un jugement, d’une faculté d'imitation et de réminiscence qu’on se croirait en droit de lui refuser.
J'avais un épagneul fort intelligent; je l’emmenai de ma campagne à Paris, dans ma voiture , à l’âge de huit
(x) Bianco et Fido, qui ont fait dernièrement leurs exercices dans la capitale, ne méritent certainement pas d'être rangés parmi les chiens célèbres, si l’on prétend qualifier ainsi les individus qui se distingueraient de leurs semblables par un plus grand développement de leurs facultés intellectuelles. En effet, nous nous sommes assurés que ces facultés étaient très-bornées chez ces deux chiens, et que leur savoir se réduisait,, ainsi que nous allons le dire, à très-peu de chose. Ayant assisté à une première séance , nous sortîmes pleinement convaincus que le raisonnement n’entrait pour rien dans tout ce qu'ils exécutaient, et qui consistait surtout à composer avec leur orthographe, et en différentes langues, les mots qu’ils entendaient prononcer, ou bien à indiquer le nom du souverain qui régnait dans telle année que l’on désignait, ou même à deviner, par un tour d’escamotage, l’objet ou la carte que l’on avait pensé, etc., etc. Nous soupconnâmes qu’il y avait de la part du maître quelque signe qui était compris par le chien, mais nous ne pûmes en saisir la manifestation. Désirant cependant éclaircir nos doutés, nous reyînmes à une autre séance , accompagnés de divers naturalistes , et nous ne tardâmes pas à découvrir le mécanisme très-simple de ce jeu merveilleux, Les personnes qui ont assisté à ce spectacle savent que toutes les lettres de l’alphabet ou toutes les cartes d’un jeu élant rangées en cercle, et à des distances assez grandes les unes des autres, le chien parcourt sans cesse le cercle que forme toutes ces pièces. Doit-il composer ‘une réponse? il apporte successivement à son maître les lettres qui vout former le mot ou la phrase: il fait de même quand il s’agit d’une carte que l’on a pensée. La manœuvre se réduit donc, pour le chien, à apporter isolément des objets. Que l’on suppose maintenant que cet animal, touchant ainsi successivement, et dans une marche très-lente, chaque pièce avec. SoR museau, soit instantanément averti par un signe, et que pour lui ce signe veuille dire apporte, il prendra la pièce qu'il semblait flairer, et l’apportera à son maître, lequel la placera à ses pieds; on concoit alors comment des mots et des phrases entières seront formés ,. sans que, le chien soit pour rien dans leur intelligence. C’est en effet ce qui a lieu; et ce signe apporte consiste, pour le chien, dans un petit claquement de l’ongle que fait entendre son maître. 11 a frappé nos oreilles chaque fois que le chien passait devant la lettre nécessaire à la construction du mot; aussitôt l’animal s’arrètait et l’apportait à son maître : celui-ci, pour cacher ce mouvement, tient ordinairement une de ses mains couverte par l’autre, ou bien il les met derrière son dos-ou dans ses. poches. M. Feuillet, bibliothécaire de l’Institut, et quelques membres de l’Académie des Sciences, auxquels nous avons fait part de cette observation avant qu'ils aient assisté à,ce spectacle, ont été convaincus, après l'avoir vu, de l’exactitude de la remarque, et ont entendu comme nous le petit claquement qui se fait entendre chaque fois que le chien doit apporter un objet. (Note des Rédacteurs. )
XXE, i 5
ans. Le même jour , il sort de ma maison dans la rue, s'yennule, veut réntrer, gémit.et aboïe: pour se faire ouvrir: on me l'entend pas. Sunvientun étranger qui frappe en levant le marteau , et se faitiouvrirla porte: Mon chien l’observe:et rentre avee lui..Ce mêmerjour, je lai vu se faire ouvrir six-fois en levant le marteau avec sa pate. Notez qu'il n'ya pas-de portes, à anarteau dans le château où il fut élevé, ét dont il n’était jamais sorti. C'est donc à l'esprit d'observation de l’animiah, guidé par une seule expérience, qu’il faut attribuer la répétition d’un acte nouveau pour lui, et qui semble au-dessus de l’intelligence ordinaire de son espèce.
L'observation que je vais rapporter montre que le chien peut comprendre l’idée et le langage de son maître, tandis qu’Aristote et Xénophon afirment qu on ne peut” rien apprendre aux animaux avec la parole:
Un de mes voisins de campagne | M. de: Fontenay, faisait des entreprises d’ agriculture ‘en commun avec M. des Feugereis, dont la terre était située à deux licues de la sienne : M. de Fontenay possédait un braque superbe, d’une intelligence rare, . qu'il avait élevé luimême ; ét qui semblait deviner ses pensées. Un j jour qu'il avait une lettre pressée. à envoyer à son voisin , ‘et: qu'il ne trouvait ‘personne dont il pür disposer, ili imagina de se! servir de son chien pour commissionnaire : il attache une lettre à à son collier , et lui dit, pour l’éprouver, et sans croire être obéi : « Porte cela aux Feugerets. » Le chien y alla, ne ‘voulut se laisser prendre la lettre ‘que par M: dés Feugerets lui-même. Et, à dater de ce jour , Jäivu, pendant cinq ans, ce che servir de commis-
sionnaire entre les deux châteaux, avec une prompti-
tude et une fidélité remarquables. Quand le chien avait remis sa lettre , il allait manger àtla cuisine. Siôt qu'il avait pris son repas , il allait s'asseoir devant la fenêtre du cabinet de M. des Feugerets, et aboyait à diverses reprises, pour avertir qu'il était prêt à reporter la réponse. La lettre une fois attachée à son collier , il prenait sa course, et venait la rendre à son maître, M. de Fontenay.
Les nombreux exemples que j'ai rapportés établissent donc que l’éducation des animaux domestiques a tou- Jours suivi une marche progressive plus cu moins rapide, et donnent lieu d'espérer qu'avec des soins, de la constance et de l’habileté, on peut augmenter encore le développement de leur intelligence.
Je terminerai cet extrait, déjà trop long, peut-être, par l'énoncé d’un résultat assez remarquable , auquel m'ont conduit mes recherches sur l’histoire ancienne: des animaux. Je crois pouvoir assurer que la plus grande portion de nos espèces domestiques est originaire de l'Asie. Ainsi l’histoire naturelle, quoique procédant par d’autres moyens que la philologie, confirme un fait que l’analogie des idiomes indo-persans avec les langues anciennes et modernes de l’Europe avait déjà fait entrevoir. C’est qu'antérieurement aux temps historiques il est venu dans notre Occident une grande émigration des peuples orientaux qui nous ont apporté les élémens de leur langage, leur civilisation , et les animaux qui en marquent l'origine et les progrès.
(ss
Sur la Brèche de wake et de calcaire appelée Mischio de Serravezza ;
Par M. Paul Savr,
Professeur d'histoire naturelle à Pise.
M. Paul Savi vient d'adresser à M. Brongniart un Mémoire sur une roche des carrières de Serravezza , dans les Alpes apuanes , qui porte le nom technique de Mischio ou Brecciato di Serravezza.
C’est une brèche très-belle, à pâte brune et fragmens blancs , irès-recherchée dans les arts, et déjà employée dès 1560.
Elle se présente dans les masses de dolomie granuleuse ou saccharoïde de Carrare, de l’Alissimo, etc. , et plus particulièrement dans les carrières de Stazzema.
Cette brèche est composée de débris anguleux de calcaire, les uns saccharoïdes, les autres compactes, réunis par un ciment violâtre assez foncé , et d’une tout autre nature. à
Le ciment violâtre est une roche homogène , à texture compacte , peu dure, mais tenace , répandant , par l'humidité de l’haleine, une odeur argileuse. M. Ranieri Passerini de Pise l’a trouvée composée de
Silice. 7 Lee An PA AE 47 Alumine lei eu eenr s2 400 190 Her SPC SR LA 16 Chaux et magnésie............ 2
M. Savi fait remarquer que ce ciment se rapproche
beaucoup de la wake par ses caractères et par cette composition.
Les fragmens de calcaire ont en général leurs angles émoussés et même arrondis comme s’ils avaient été placés dans un liquide dissolvant. Quoiqu’ils n’affectent pas d'ordre précis dans la pâte qui les enveloppe, M. Savi a cependant remarqué qu'ils formaient comme des lignes ondulées , à peu près parallèles entre elles , et que le grand axe des fragmens allongés était assez ordinairement dans le sens de ces lignes.
M. Savi üre les conclusions suivantes des observations renfermées-et détaillées dans son Mémoire :
1°. Le Mischio de Serravezza et de Stazzema est formé par des débris anguleux de calcaire, réunis ensemble par une pâte essentiellement composée d’alumine et de silicate de fer;
29, D’après la coloration que les débris ont éprouvée, les autres altérations qu'on y observe, et la nature des minéraux qu'on trouve dans le ciment , il est probable que ce ciment a été originairement dans l’état de fluidité ignée ;
3°. Cette pâte a pénétré dans les masses calcaires lorsque celles-ci avaient déjà perdu l’état de fluidité dans lequel elles avaient dû être ;
4°. Par conséquent la formation du Mischio est postérieure à l’éruption des masses dolomitiques dans lesquelles on le trouve :
5°. Puisqu’il est connu que l’éruption dolomnitique est postérieure à la formation du stéaschiste (talk schie--
fer) , dont est constituée la plus grande partie des montagnes du Pietro-Santino , il en résulte que la formation
(go?) du Wischio est postérieure à celle de ces mêmes mortagnes de stéaschiste,