VOYAGES
Jamais , peut-être , l’histoire naturelle ne s'était enrichie des produits d’un plus grand nombre de voyages, que dans l’année qui vient de s’écouler. Non-seulement les expéditions entreprises par l’ordre du gouvernement, l’une en Morée , sous la direction de M. Bory de Saint- Vincent , l’autre autour du monde , sous la conduite de M. Durville, se sont heureusement terminées, mais plusieurs voyageurs , guidés uniquement par leur zèle et par leur amour pour la science , ont obtenu les résultats les plus précieux. Nous devons citer principalement dans ce nombre les officiers de la gabarre du roi a Chevrette, qui a navigué dans les mers de l'Inde, et surtout M. Reynaud, son chirurgien-major ; M. Bélenger, qui a suivi en Perse et aux Indes M. le vicomte Desbassyns, gouverneur de Pondichéry ; enfin M. Rifaud , qui, par son zèle pour les sciences et les arts, s’est établi dans la haute Egypte, et y a séjourné près de vingt ans.
Les recherches de ce dernier voyageur sont un exemple de ce que pourraient faire tant d'hommes établis dans les colonies ou dans les pays étrangers, et à qui leurs occupations lucratives laissent des momens de loisir, s'ils se défiaient moins de leur peu d'instruction. Il n'est pas nécessaire d’être absolument naturalisie pour être trèsutile à l’histoire naturelle : du zèle, un sens droit, l’habitude de l’art du dessin, ont mis M. Rifaud à même de rendre à cette science des services qui n'auraient peuiètre pas été au pouvoir d’un naturaliste de profession.
Une observation importante et glorieuse à la fois
nous est également suggérée par quelques autres des travaux dont nous nous occupons. Les produits du voyage des officiers de la Chevrette sont une manifestation du zèle qui anime les officiers de notrc marine, ainsi que des connaissances scientifiques qu'acquièrent aujourd’hui les officiers de santé dans les excellentes écoles créées par le ministère de ce département. C’est d’ailleurs un caractère tout nouveau imprimé aux expéditions maritimes exécutées dans ces derniers temps par les Françgais, que ces riches détails d'histoire naturelle ajoutés aux découvertes de géographie. Ils les distinguent bien avantageusement de celles des autres peuples, et ils en rendent les relations intéressantes pour une classe de lecteurs auxquels les détails nautiques et hydrographiques paraissaient un peu arides. La connaissance qu’ils nous dounent des productions des différentes contrées est un complément nécessaire à la description de leurs côtes , et de tout ce qui faisait autrefois l’objet presque unique de ces sortes de voyages.
M. Rifaud est un artiste exercé, qu’un goût décidé pour les arts et les voyages a déterminé à parcourir les diverses parties du Levant. Il a communiqué à l’Académie les collections et les dessins d'histoire naturelle qu’il a rapportés d'Egypte, après un séjour de treize années dans ce pays. Îl y a tout rassemblé, quadrupèdes , oiseaux , poissons , insectes, végétaux ; on voit même , et em-grand nombre, dans ses cahiers, des squelettes de toutes les classes de vertébrés. C’est particulièrement pour ce qui concerne les poissons du Nil que ses collec-
tions sont précieuses. Une comparaison attentive des
LS dessins et des squelettes de M. Rifaud avec ceux que M. Geoffroy a publiés dans la grande description de V’Egypte , a fait connaitre l’existence de quelques espèces nouvelles dars plusieurs familles, comme celles des Silures , des Mormyres, des Clupes, etc. ; enfin un genre entièrement nouveau de l’ordre des Apodes. Au reste, c’est moins par les objets nouveaux qu’elles peuvent contenir, que les collections de M. Rifaud sont précieuses, que par le soin que ce voyageur a eu de recueillir et de noter avec ordre les noms que Îes espèces portent dans la haute Égypte : pour les poissons , les époques de leur apparition , de leur frai ; le goûi de chacun aux différenies époques de l’année, les usages que l’on en fait, les procédés de leur pêche : pour les plantes , l'emploi que les habitans en font, soit en médecine, soit dans l’économie domestique ou dans les arts industriels, et les croyances superstitieuses qui se rattachent à beaucoup d'espèces. Cette partie de son travail est celle dont on doit espérer plus d’accroissement pour la science, parce que , trop souvent négligée par les voyageurs ordinaires dans leurs courses rapides , elle ne pouvait être exécutée avec succès que dans la position rare et diflicile où l’auteur a eu le courage de se placer et de persister pendant
une longue suite d'années.
Des observations et des coïilections nombreuses ont été faites par les officiers de la gabarre du soi la Chevrette, pendant le voyage qu’elle a exécuté dans la mer des Indes, et surtout dans des parages qui sont peu fréquentés par nos vaisseaux, et où ne s'était encore ren due aucune de nos expéditions scientifiques : nous vou-
(277 ) lons parler de Ceylan, du pays des Birmans, et du fleuve de l’Irrawadi, qui l’arrose (1).
M. le docteur Adolphe Bélenger a fait parvenir à l’Académie , par le ministère de l’intérieur, les résultats du voyage qu'il a fait par la route de terre aux Indes orientales , en accompagnant M. le vicomte Desbassyns , gouverneur de Pondichéry. Ce voyage a duré quatorze mois , et M. Bélenger a , autant qu’il l’a pu, mis à coniribution les diverses contrées qu’il a traversées. En Géorgie , en Perse , à Bombay, à Mahé, sur la côte de Malabar , puis dans les excursions qu’une fois établi à Pondichéry il a entreprises dans le Carnate et sur la côte de Coromandel, au Bengale, dans le pays des Birmans et à Java, M. Bélenger ‘a recueilli de belles collections zoologiques et botaniques : c'est par milliers qu'il faut compter les diverses productions naturelles qu'il s’est procurées. Le Pégou surtout, qui n'avait encore été visité que par le docteur Wallich , Jui a donné le plus de choses nouvelles. On lui avait particulièrement recommandé la partie des poissons comme ceile qui se trouvait le plus incomplète au Cabinet du Roi. Les divers envois qu'il a faits, et suriout les espèces prises dans les riviè-
res dn Bengale, et dans l’Irrawadi , ou le grand fleuve des Birmans, sont des matériaux très-précieux pour Pichthyologie. L’erpétologie s’est également enrichie : nous ayons remarqué principalement de grands Pithons, un nouveau genre de Tortues à quatre doigts à tous les
pieds , et beaucoup de ces petites espèces de Sauriens et
(4) Voy. Ann, des Sc. nat. ,t. XVI, p. 33r.
( 278) de Batraciens , que les voyageurs négligent trop souvent. Parmi les Insectes, 150 espèces environ manquent à la collection du Muséum d'Histoire naturelle, et, parmi elles , quelques-unes sont très-remarquables.
M. le ministre de l’intérieur a fait remettre à l’Académie les divers rapports qui lui ont été faits par la commission scientifique envoyée en Morée pour explorer le pays sous la protection de l’armée française. Le chef de cette commission pour l’histoire naturelle, M. le colonel Bory de Saint-Vincent, nous à fait connaître les travaux de chacun de ses membres, les fatigues qu'ils ont éprouvées , et les diverses contrées qu’ils ont parcourues. Ses rapports contiennent des détails nombreux sur la géologie , sur la minéralogie et sur toutes les branches de l'histoire naturelle de ces contrées. Pour ce qui est relatif à ce dernier sujet, les collections que le Muséum d'Histoire naturelle a reçues ont offert beaucoup d'intérêt. On conçoit que dans un pays comme l’ancien Péloponèse, si rapproché de nous, et connu depuis tant de siècles, on ne devait pas espérer de découvrir des types d’organisation bien nouveaux ; mais les recherches de ces messieurs ont fait connaître, principalement dans les oiseaux, dans les reptiles et dans la classe des insectes, un certain nombre d’espèces qui paraissent nouvelles, et ont fourni sur d’autres des renseignemens plus complets ; enfin, les collections du Jardin du Roi se sont enrichies d’un assez grand nombre d’espèces qu'elles ne possédaient point, quoique les naturalistes en eussent parlé depuis long-
tem ps:
De tous les voyages dont l'Académie à eu à examiner
les résultats , le plus important, sans contredit , est Le voyage de découvertes exécuté sous les ordres de M. le capitaine Durville. Les travaux de ce savant et intrépide navigateur ont , à plusieurs reprises , occupé l’Académie pendant le cours de cette année, et ceux des naturalistes de cette expédition ont surtout attiré son attention. MM. Quoy et Gaimard étaient déjà glorieusement connus par leur participation au voyage de M. le capitaine Freycinet , et, dans cette nouvelle expédition , ils ont envoyé et-rapporté des collections plus considérables qu'il n’en avait été formé jusqu’à ce jour par leurs prédécesseurs , ni par eux-mêmes. Les rapports faits à ce sujet par les commissaires de l’Académie , ont été imprimés avec le prospectus de l'ouvrage où leurs récoltes vont ètre décrites, ce qui nous dispense d'entrer ici dans un plus grand détail ; et d’ailleurs nous aurons occasion d'y revenir lorsque nous parlerons de cet ouvrage, dont la publication est déjà commencée.