OBSERVATIONS EMBRYOGÉNIQUES
Il m'a été malheureusement impossible d'étudier d’une manière complète le développement de ce curieux Zoophyte ; les jeunes que J'avais obtenus sont tous morts au bout de quelques jours, malgré toutes mes précautions. J'ai cependant observé quelques faits qui me semblent dignes d’intérêt sous plusieurs rapports.
Jamais je n’ai rencontré de jeunes un peu avancés en développement dans la cavité générale du parent, comme cela arrive si sou-
389 JULES HAIME, | vent chez les Actinies; mais les œufs qui y flottaient hibrement avaient déjà traversé leur première période, et je n’en ai jamais vu en voie de fractionnement. Tous ceux qui se trouvaient soit dans les tentacules , soit dans l'intestin ou dans le voisinage des ovaires , étaient entièrement garnis de cils vibratiles très forts, et conséquemment étaient déjà à l’état de larves. |
La forme de ces larves est alors sphérique ou légèrement ellipsoïdale, et elles ne sont pas plus grosses que les grands ovules contenus dans les lames verticales, c’est-à-dire qu’elles ont environ 2/3. de millimètre ; mais on ne tarde pas à voir leurs contours se modifier graduellement : elles se creusent d’abord un peu à l’une de leurs extrémités , et bientôt l’autre devient conique. Au centre de la concavité qui s’est formée, il s'établit une ouverture, par où s’échappent des globules ou des granulations. Cet orifice correspondra à la bouche, et l’espace qui se constitue au-dessous de lui, par le rejet d’une certaine quantité de la matière intérieure , représente l'intestin et la cavité générale du corps.
Jusqu'ici les mouvements de la larve sont très obscurs et tout à fait indéterminés ; elle ne montre pas de contractilité appréciable, et ne se déplace légèrement que par suite de l’action presque incessante des cils vibratiles qui la recouvrent. Mais au bout de très peu de temps, on commence à distinguer autour de l'ouverture buccale quatre petits mamelons irréguliers, qui ne tarderont pas à s’allonger pour donner lieu à quatre appendices tentaculaires ; puis deux autres mamelons oblongs saillent plus près encore de la bouche, et forment deux grosses lèvres, tandis que le tronc devient plus grêle et cylindro-conique.
Mes jeunes Cérianthes n’ont pas revêtu de nouvelle forme après celle-ci ; mais ils ont vécu dans cet état pendant dix ou douze jours, et j'ai eu tout le temps de les observer; ce qui peut se faire aisément avec une simple loupe, car ils ont alors de 1 millimètre à 1 millimètre 1/2 de longueur.
Leur corps, qui restait toujours entièrement cilié, était devenu assez contractile, et leur trone, aussi bien que leurs tentacules , se raccourcissait d'un tiers à peu près, quand on venait à les toucher. Ils nageaient librement dans le vase qui les contenait à la manière
SUR LE CÉRIANTHE. 383
de petites Méduses, avec la bouche en bas et l’extrémité conique en haut, au moyen d’allongements et de raccourcissements successifs du tronc, et grâce au rapprochement et à l'écartement alternatif des tentacules. Mais cet exercice paraissait les fatiguer beaucoup , et, après s’y être livrés quelque temps, ils se laissaient tomber au fond, où , en général, ils restaient longtemps sans tenter de nouveaux efforts ; quelquefois ils se bornaient à osciller lentement ou à tourner sur eux-mêmes. Ils sont assez opaques dans toutes leurs parües, et leur couleur est d’un gris roussâtre terne ; cependant en les regardant au microscope sous un faible grossissement et avec la lumière réfléchie, on distingue, suivant l’axe du tronc et des tentacules , des espaces plus clairs qui correspondent à la cavité générale et aux cavités tentaculaires , celles-ci communiquant très largement avec celle-là.
Les quatre tentacules primaires ne sont pas complétement égaux ; deux d’entre eux sont un peu plus longs et plus gros que les deux autres. Un plan vertical passant par les commissures des deux lèvres séparerait le corps en deux parties égales , et de chaque côté de ce plan on trouverait un tentacule plus grand et un tentacule plus petit. Sur la ligne médiane , j'ai vu se développer, entre les deux tentacules plus grands, un nouveau mamelon qui, sans doute, était le rudiment d’un tentacule de second ordre, et qui, en l’absence des autres tentacules du même cycle, augmentait encore l’aspect de bilatéralité produit par l'inégalité des tentacules primaires. Un peu plus tard, il m’a semblé apercevoir dans les autres espaces intertentaculaires des indices très faiblement accusés des autres éléments du second eycle.
Je n’ai pas pu, à mon grand regret, suivre plus loin cette évolution des tentacules ; je suis porté à croire que ce tubercule appendiculaire impair , qui succède immédiatement à la formation dés quatre tentacules primaires, doit correspondre à la chambre comprise entre les deux longues lames verticales dans les individus adultes , ces dernières se trouvant toujours aussi dans le plan de l'allongement de la bouche.
Quoi qu'il en soit de cette relation, on voit que, dans les premiers âges de la vie du Cérianthe , aussi bien que lorsqu'il a acquis son
d81L JULES HAIME.
entier développement, le caractère de bilatéralité se retrouve toujours d’une manière très frappante ; il montre seulement cette différence entre les deux époques que, pendant la première, il est extérieur, et qu'il devient intérieur durant la seconde.
Les quelques faits embryologiques qui précèdent concordent bien avec ce que John Dalyell (4) et M. T. Spencer Cobbold (2) ont observé touchant le développement de l’Actinia equina où mesembryanthemum ; mais, dans cette dernière espèce, les tentacules les premiers formés sont toujours au nombre de six, et le corps, au lieu de s’allonger inférieurement , s’aplatit bientôt en ce point pour former un disque pédieux.