PREMIÈRE DIVISION
Acéphales monciques à glandes distinctes.
Jusqu'ici les sexes nettement séparés, sans que le plus léger doute fût possible, nous ont permis de refuser aux individus d’un grand nombre d'espèces la faculté de se féconder eux-mêmes, mais. il est d’autres cas où il n’est plus possible de nier l’existence de l’hermaphrodisme. I reste done à s'occuper des Acéphales portant à la fois les deux sexes. Le nombre en est très restreint. Quatre genres seulement, les Pandores, les Bucardes, les Pectens et les Huitres, se sont présentés dans ces conditions. Toutefois Siebold (L) et Krohn (2) ont aussi considéré les Cyclas etles Clavagelles comme hermaphrodites ; on se rappelle quelle distinction a été établie en commençant entre les Lamellibranches monoïques, suivant que les glandes sexuelles sont séparées ou confondues. |
À la première division appartiennent les Pectens et les Pandores. Les espèces m'ontparu, sur des points très éloignés, à des nioments. différents, toujours dans les mênies conditions, à Mahon, à Marseille, à Cette, à la Rochelle, à Saint-Jacut-la-Mer, toujours l’hermaphrodisme s’est offert si nettement qu'il ne pouvait être douteux.
Le Lamelhbranehe monoïque à glandes dishinetes fait le passage entre la première et la seconde division ; la séparation des glandes est tellement nette que chacune des portions de l'abdomen des Pecten Jacobeus, P. maximus, P. glaber, Pandora rostrata, représente un individu tout entier des Lamellibranches dioïques. Cette netteté dans la distinction, nous permettra d’abréger beaucoup les détails, car pour chacune des portions mâles ou femelles 1 n’y aurait qu'à répéter ce qui a été dit, relativement à la première division.
Dans les premières espèces qui viennent d’être citées, l'abdomen contourné en-dessous dn musele des valves, semblable à la bosse de Polichinelle, est, dans toute sa partie postérieure, coloré en ver-
1) Müllers Archiv, 1837, p. 383.
2) Krohn, Frorieps neue not., n° 356, p. 52.
DES ACÉPHALES LAMELLIBRANCHES. 209 millon, quelquefois d’une teinte très riche (4), mais dans quelques cas on pourrait être induit en erreur, car un pigment noirâtre la voile et la dérobe aux regards. Pour la faire reparaitre, il suftit de brosser l'animal avee un pinceau.
Ce qui frappe d’abord, c’est la netteté de la ligne de séparation entre la partie rouge et la partie blanche : celle-ci, antérieure, correspond au testicule; celle-là, postérieure, à l’ovaire ; les doutes sur la nature des glandes et leur distinction ne peuvent se présenter à l'esprit. Cette disposition avait été indiquée, du reste, déjà depuis longtemps par M. Milne Edwards (2.
La texture de chacune de ces glandes ressemble à celle qm a été décrite avec soin en commençant. L'œuf ne présente rien de particulier ; c’est au vitellus qu'il doit sa couleur, ét l'ovaire est formé d’acini dont la structure ne diffère pas de celle d’une Huitre vermeille par exemple , et dont la réunion produit des lobules primiufs secondaires , etc., absolument comme dans Fexemple avec lequel je fais la comparaison.
Les spermatozoïdes (3) ont une tête globuleuse fréquemment conique en avant, une queue assez longue que l’on distingue facilement ; ils se développent et se meuvent comme il à été dit pour les Lamellibranches dioïques.
Les conduits excréteurs méritent de nous occuper un instant, non qu'ils présentent quelque chose de partieulier, mais bien par ce qu'ils ont été méconnus. Les deux glandes s'arrêtent au-dessous du foie, etne remontent pas sur ses côtes, non plus que vers le dos ; différence très marquée avec ce quis’observe dans le Pecten varius, où nous avons cherché sur le foie à débrouiller la structure de l'organe. Les canaux (4) forment deux trones principaux, l’un antérieur, l’autre postérieur, et se confondent en un seul, qui vient s’ouvrir dans le fond de l’organe de Bojanus (5), vers son extrémité
(1} PL 8; fig: 4.
(2) Observations sur la structure et les fonctions de quelques Zoophytes, Mollusques et Crustacés des côtes de la France (Ann. des sc. nat., 3° série, t. XVIIT, p- #20):
(3) PL 8, fig. 3.
(4) PL 8, fig. 4 (a).
(5) PI. 8, fig. & (b).
4° série, Zoo, T. IF, (Cahier n° 4 15
210 NH, LACAZE-DUTHIERS. —— ORGANES GÉNITAUX antérieure. Il v a répétition de la même disposition pour chacun des côtés du corps, en sorte qu'ici il y à quatre glandes, deux ovaires, et deux testicules, mais il n’y a que deux orifices génitaux, répondant à deux systèmes de canaux, dont les ramifications se répandent à la fois dans la glande mâle et dans la glande femelle. Comme la marche des canaux est oblique, comme aussi la séparation des glandes est brusque et nette, 1l arrive que vers la ligne de dé inarcation, à Côté des acint femelles, viennent s’insérer sur le même ramuseule exeréteur des acini mâles ; et la conséquence forcée de cette disposition est le mélange des deux produits de la sécrétion avant leur sortie par le même orifice.
De Blainville avait entrevu cette position, et cela parce qu'il se faisait une idée fausse du sexe en général ; ilregardait, en effet, ces animaux comme étant hermaphrodites ; et, pour cette raison, il pensait que l'ovaire devait être plus profondément situé que le testicule, afin que les germes fussent arrosés par la liqueur fécondante à leur sortie. C’est une chose singulière que de voir des erreurs conduire quelquefois à la vérité ; nous allons encore en trouver un exemple pour les Pandores.
J'ai rencontré sur des Peignes glabres de Cette de petits îlots de glandes femelles isolés (L) au milieu de la glande mâle. Leur couleur les faisait reconnaître bien vite. Ceci a déjà été indiqué par les auteurs, par M. Humbert en particulier, qui a observé des faits analogues dans la même localité ; je n’ai jamais rencontré cette particularité sur la même espèce que je pêchais si abondamnent à Mahon et que j'y ai examinée si souvent. Dans ee eas, le mélange des œufs avec le sperme se fait presque à la sortie des acini. J'insiste sur cette disposition des canaux exeréteurs dans les Peignes, parce qu’elle a été complétement méconnue. Siebold dit : « Les conduits excréteurs n’ont pas encore été représentés d’une manière satisfaisante (2), » et M. Humbert (3), dans sa note, déclare n'avoir pu en reconnaitre la marche. Je dois dire cependant que
(4) PI. 8, fig. 4 (d).
(2) Anatomie comparée, p. 286, t. I, trad. franc.
(3) Humbert, Note sur la structure des organes générateurs chez quelques espèces du genre Pecten (Ann. des se, nat., 3° série, t. XX, p. 333).
DES ACÉPHALES LAMELLIBRANCHES. 211 Garner (1), dans un travail que J'ai déjà eu l’occasion de citer souvent, a reconnu dans quelques espèces la place de orifice génital. La difficulté que l’on éprouve à pouvoir suivre les conduits est des plus grandes, et les vaisseaux sanguins, qui sont très apparents et marchent parallèlement à eux, rendent les erreurs très faciles à lare. Ceux-ci sont plus superficiels ; tandis que les autres ne se rencontrent que dans une couche profonde. Dans tous les cas, les injections servent, quand elles sont poussées assez loin, à bien établir la différence. |
Dans ce second exemple, la disposition , tout en ayant beaucoup de rapport avec la précédente, offre cependant quelques particularités qui méritent une mention toute spéciale.
La couleur vive de l’ovaire manque dans les Pandores, et la position du testicule n’est plus la même; enfin les orifices des deux glandes sont distincts et séparés. Cette dernière différence aurait dû nous faire étudier les Pandores avant les Peignes, comme faisant plus directement le passage entre les diviques et les monoïques. Si j'ai suivi un ordre inverse, c'est que la coloration, très marquée dans les Peignes, facilite beaucoup la distinction des glandes.
Le testicule est placé sur les côtés du foie , l'ovaire est en arrière de lui, et un peu dans la base du pied. Ce changement de position est, on le comprend , une conséquence d’une organisation générale tout autre dans les Pandores que dans les Peignes. Tandis que le pied est, dans un cas, un appendice très grêle placé en avant d’une masse viscérale considérable , dans l’autre il est en forme de lame et se continue avec celle masse peu développée jusqu’au muscle postérieur des valves. Il faut cependant remarquer qu'ici comme dans les Peignes, la glande mâle est antérieure à la glande femelle , mais elle n’est pas plus extérieure que cette dernière. En sorte que l'opinion de de Blainville, basée sur des idées générales préconçues, et qui se trouvait justifiée par les premières espèces monoïques , est contredite par les secondes.
Je n’aurai rien à ajouter pour la texture ; les spermatozoïdes et
(1} The Magazine of natural history de Charlesworth, 1839, p. 394 et suiv. Il y a des erreurs toutefois que je ferai remarquer en parlant des orifices.
les œufs se développent dans des cœcums qui terminent les ramifications des canaux de la glande. Le parenchyme cellulaire des cœeums ressemble en tout point à celui des autres Acéphales.
La disposition offre quelques particularités : le testicule se remarque avec beaucoup de netteté sur le foie ; il y forme des arborisations d’une élégance extrême, dont la blancheur ressort sur le fond brunâtre du foie. Ces deux conditions, s’ajoutant à un écartement assez grand des rameaux, permettent d'étudier le testicule avec beaucoup de facilité. |
En traitant des dioïques, j'ai montré que les formes des éléments de l'organe mâle pouvaient se rapporter à deux types principaux ; que les cœcums sécréteurs formaient, tantôt de longs tubes plus ou moins ramifiés sur les côtes, tantôt des amas de granulations donnant l'apparence parfaite d’une grappe. Le tésticule de la Pandore se rapporte au premier type, et se rapproche, par conséquent, de celui des Vénus ; mais 1l en diffère en ce que l'extrémité des culs-de-sac sécréteurs est un peu plus renflée.
Les conduits de l'ovaire ne présentent rien de remarquable dans leur profondeur ; mais dans le voismage de leurs orifices ils sont très dilatés, et forment de véritables ampoules.
Quant aux orifices de la génération, ils sont distincts et séparés, placés l’un à côté de l'autre à la racine de la masse abdominale , vers l'extrémité antérieure du sac rénal et annexe; ils ont la forme de deux boutonnières placées parallèlement l’une à côté de l’autre. Ce fait mérite toute notre attention, car voilà sur un même individu hermaphrodite une disposition anatomique qui entraine le mélange des produits de la génération hors des glandes; et à l’égard de cette séparation il n’est pas possible qu'il y ait eu erreur de ma part, car les dernières portions de l’oviducte étant dilatées et remplies d'œufs, je pouvais par de légères pressions causer une ponte forcée. De même pour la liqueur séminale, elle s’écoulait toujours avec facilité par l’orifice le plus antérieur.
Cette séparation des deux orifices est un fait que je n'ai vu signalé par aucun auteur. Il prouve encore mieux que ne l'avaient fait les Peignes que chacunedes parties sexuelles de l'animal représente complétement un individu de l’un des sexes des Acéphales dioïques.
Je ne puis m'empêcher, à l’occasion des Pandores , de revenir sur le travail de M. Desbayes.
L'auteur est dans la vérité en disant que ces Mollusques sont hermaphrodites ; on va voir cependant que c’est le hasard qui le conduit à cette conclusion. J'ai déjà cité le passage (1) auquel je fais allusion ; maintenant on pourra mieux comprendre que «l'organe » des crochets , qui fait une sorte de bordure aux organes le long » du bord dorsal, » ne peut être considéré comme un testicule (2). « Les petits amas blane jaunâtre formant la glande sont rappro- » chés, mais isolés les uns des autres, et ne semblant avoir entre eux » de communication que par le tissu parenchymateux dans lequel 1ls » sont englobés. »Ce n’estpas là le casde la glande mâle dans laquelle on voit si nettement les conduits excréteurs, portant à l'extrémité de leurs ramifieations les petites ampoules ou cœcums sécréteurs. La description et les figures que l’auteur donne des spermatozoïdes montrent que bien certainement ce ne sont pas les filaments spermatiques qu'il a vus ; ilne les a observés qu’à un grossissement de 250 diamètres, et il a reconnu qu’ils sont formés par des granules se prolongeant en une queue courte et très pointue. Les figures indiquent à un aussi faible grossissement une taille beaucoup trop grande pour des spermatozoïdes. La position de la glande mâle, sa disposition et sa texture, ainsi que la description des zoospermes , tout montre que le testicule n’a pas été observé. Mais comme l’auteur croit, en général, à l'hermaphrodisme, il arrive, par une beureuse coïncidence due au hasard et à l'erreur, à cette conclusion vraie : « Dans les Pandores , les deux organes de la génération sont » nettement séparés. »
En résumé, glandes en tout semblables à celles des Acéphales dhoïques , mais réunion des deux sexes dans le corps d’un même animal; distinction nette et parfaite des éléments testiculaires et ovariques : tels sont les caractères de ce groupe, qui s’est présenté peu nombreux en espèces dans nos observations.
(1) Voyez la partie historique au commencement du travail sur les organes génitaux des Acéphales (Annal., p. 163, t. IT, ann, 1854). (2) Deshaves, Expéd. de l'Algérie, Mollusques, p. 250, pl. XXLV.
Ainsi se concilient les opinions de MM. Edwards et de Siebold. Ces deux savants étaient l’un et l’autre dans la vérité, ils avaient seulement observé des espèces différentes : les unes hermaphrodites, les autres unisexuées.