SUR LA LONGÉVITÉ D'UN PIGEON
les Pigeons domestiques, lesquels débutent pour l'ordinaire dans leurs amours par des coups de bec. Au moins on est assez autorisé à le penser, lorsqu'on le voit par la suite s’attirer aisément l'attachement de plusieurs femelles qui l’abandonnent plus ou moins vite, lorsqu'elles reconnaissent chez lui les effets de la vieillesse.
C’est que plus il avance en àge, plus il devient impropre à remplir les fonctions de son sexe, et à rendre féconds les œufs de toutes les femelles successives. Alors , après avoir suppléé, du mieux qui leur a été possible, à sa double incapacité ou impuissance, elles finissaient cependant par le délaisser, trouvant sans doute plus simple de se lier définitivement à des mâles dont elles avaient éprouvé et la vigueur et la faculté fécondante.
Tei doit être placée cette remarque : le vieux mâle ne séduisait jamais des femelles déjà expérimentées, et 1l n’avait de succès qu’auprès de jeunes femelles qui s’ignoraient, pour ainsi dire, elles-mêmes. Il en a gardé une pendant plus d’un an, et ils offraient fréquemment d’étranges scènes dont l'instinct reproducteur était le mobile premier d'action , l'impuissance du vieillard la cause de tentatives vaines, et la passion de la jeune femelle la cause de sollicitations incessantes, ce qui amenait de la part du vieux mâle du dépit et des coups de bec pour sa compagne, et chez celle-ei un air de tristesse et la perte d’appétit pour plus d’un jour.
Dans les intervalles de temps entre ses divers mariages , et surtout lorsque sa femelle n’avait pondu que des œufs inféconds, le vieux màle a cherché plusieurs fois de jeunes Pigeons plus ou moins mal nourris par leurs parents, et est parvenu à leur faire accepter les aliments qu’il leur apportait. Ce soin charitable est même devenu pour lui l’occasion de combats avec les parents.
Il a fait davantage : ne trouvant plus de femelles qui voulussent s’associer à lui, il lui est arrivé de saisir le moment où des parents avaient quitté pour un instant leurs œufs ou leurs petits, et de les remplacer dans l’incubation passagèrement d’abord, puis à son tour, au prix, il est vrai, de plusieurs coups de bec.
Enfin il a fait plus encore : il a réussi par force et par opiniâtreté à s'emparer d’un nid où étaient deux œufs , il les a couvés seul , il en a fait éclore deux petits que seul aussi il a nourris et élevés.
En 1853, il ne peut plus se permettre de tels soins; il se plaît encore à se tenir près des nids occupés par des familles, et il fait entendre de temps en temps sa voix rauque et sourde lors du passage près de lui de ses voisins, et surtout de quelque femelle. I reste d’ailleurs à peu près immobile, ou debout, ou accouvé, et ne cesse de veiller à sa défense.
oi E.-IN. DESPORTES. — OPSERVATIONS , ETC.
Ainsi ce Pigeon, vieux d’environ vingt-six ans , a subi toutes les dégradations physiques que la vieillesse produit , et ce qui s’est maintenu chez lui de son intelligence et de ses affections (plus ou moins heureusement modifiées d’ailleurs) a eu rapport surtout au soin de la conservation de l’individu, et bien davantage à des impulsions affectives de l'instinct de la reproduction, présentant en cela une preuve de plus que la nature fait heaucoup pour la conservation de lindividu, et peut-être plus encore pour la conservation de Pespèce. |
Il faut bien, au reste, reconnaître, en généralisant le fait, mais pour le compléter, que de tels exemples de longévité ne peuvent se produire dans la domesticité et dans l’état sauvage que par le concours, toujours difficile à rencontrer, de plusieurs circonstances. L’Oiseau domestique doit recevoir les soins incessants de la bienveillance de l’homme , afin d’être soustrait aux effets de l’exercicé d’abord sans limites de toutes ses facultés, puis de plus en plus imparfait de ces mêmes facultés, car il y a pour lui, dans ces deux conditions d’être successives, des dangers à courir , et que la prévoyance de l’homme doit écarter. Que l’Oiseau sauvage soit pourvu ou non d’un bec robuste et d'ongles crochus et incisifs, d’un vol puissant, ou d’un marcher rapide, d’une sobriété très grande, le temps arrive toujours pour lui où tous ces moyens sont insuffisants pour sauver le vieil Oiseau des dangers qui l'entourent et le menacent. Ses sens émoussés, son vol rendu lourd ou impossible, ses jambes inhabiles à la course, le livrent à tous les dangers , lui dont l'intelligence et les affections sont encore plus ou moins entièrement conservées ; et il vit et meurt dans les tourments de la crainte et de la faim. La longévité de plusieurs Oiseaux que l’on a connue n’est probablement pas celle qui est conforme à leur nature à chacun ; mais elle est celle-là seulement qui leur a été procurée par le hasard, par la succession des événements de leur vie.
Ceci nous ramène au sujet de cette notice. Le vieux Pigeon est mort dans le mois de février de 1854. Il a eu à supporter la température froide de ce même mois et du précédent. Il est probable que si on l’eût placé dans un lieu tempéré, au moins à l’abri de quelques rudes gelées, son existence se fût prolongée au delà de ce terme. Quoique recommandé à la personne qui lui donnait ses soins, le froid et l’eau glacée n'avaient pas été mis, par oubli, au nombre des souffrances à lui épargner.
Par oubli encore , il n’avait pas été recommandé de garder le corps de l’Oiseau en cas de mort, et il n’a pu devenir ainsi l’objet de quelques recherches anatomiques. Ne doit-on pas le regretter!