‹ Annales des sciences naturelles (volume 2)Chapitre 189 sur 228 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

LA DIGESTION DES CORPS GRAS NE S'EFFECTUE PAS DANS L’INTESTIN PAR L’INTERMÉDIAIRE DE LA BILE OU DU SUC PANCRÉATIQUE.

Considérées au point de vue de la digestion, les matières alimentaires sont généralement classées par les physiologistes de notre époque en trois catégories, savoir : les matières protéiques ou albuminoïdes, les matières amylacées et les matières grasses. Dans ces derniers temps aussi, on avait admis que, de ces trois classes, la première seule est digérée dans l’estomac par l’action du suc gastrique , tandis que les deux autres seraient élaborées hors de ce viscère par la salive, la bile ou le suc pancréatique.

286 BLONDLOT. — RECHERCHES

Déjà , dans le dernier mémoire que j'ai eu l'honneur de présenter à l’Académie des sciences (L), je crois avoir démontré combien cette opinion est dépourvue de fondement, en ce qui concerne les matières amyloïdes. Jai fait voir, en effet, que la fécule, sous quelque forme qu'elle se présente ; subit dans l'estomac exclusivement toutes les modifications qu'elle doit éprouver dans le travaildigestif. Or, je me propose aujourd'hui d'établir qu’il en est encore de même pour les matières grasses , et qu'iei, comme en tant d’autres circonstances, la nature sait conerlier la multipheité des résultats avec la simplicité des moyens.

C’est, comme on sait, à Ia bile qu'on à attribué pendant longtemps la propriété de digérer les corps gras en les émulsionnant. De toutes les vertus chimériques dont l'imagination des auteurs s'était généralement complu à gratifier ce fluide, celle -1à est même la plus constante ; toutefois , à différentes époques , il s'était rencontré quelques esprits sévères qui avaient élevé des doutes léei- ‘times sur son intervention comme agent essentiel dans les fonctions digestives en général, et en particuher dans celle des corps gras (2).

(1) Ilest intitulé : Recherches sur la digestion des matières amylacées, et à été inséré dans les Mémoires de l'Académie de Nancy, 1853 ; il s'en trouve aussi un extrait dans les Annales de physique et de chimie, 1855.

(2) On ne lira pas sans intérêt, à cette occasion, le passage suivant d'un auteur qui fut ridiculisé pour avoir combattu les préjugés de son époque. — Hecquet, De la digestion, t. IT, p. 201 : « Il se présente, dit-il, un furieux doute contre la bile, qui rabattrait bien, de son erédit et de. l'inquiétude qu’on se donne à son sujet. Est-il aussi certain qu'on le pense communément, que la bile soit une liqueur si précieuse, un baume fait pour préserver le chyle et le sang ? L’antiquité, qui a senti la plupart des vérités essentielles à la médecine, n'en avait pas si bonne opinion, et peut-être a-t-on un peu trop légèrement prononcé en faveur de cette liqueur. On ne voudrait point ici décider contre le préjugé public; mais, comme.elle ne perdra rien de sa dignité par un nouvel examen, si elle est bien établie, il est permis de la renfermer dans de justes bornes, si on lui a plus accordé qu’il ne lui appartient. Peut-être donc la bile n’a-t-elle pas une aussi belle destination que celle qu'on lui attribue; du moins le lieu de sa décharge paraîtrait-il assez peu propre à illustrer cette liqueur. Elle tombe dans les intestins, qui sont l'égout du corps, où du moins il ne se porte rien que d'imparfait, et le seul endroit où se foni des dépurations et de vraies sécrétions, c'està-dire des séparations du pur d’avec l’impur ; aussi n’a-t-il pas d’autres parties

SUR LA DIGESTION DES MATIÈRES GRASSES. 287 Sans revenir sur les discussions qui se sont élevées à cet égard , je dirai de suite que la question me semble aujourd’hui tranchée par une expérience sans réplique. Je veux parler des fistules biliaires, que je suis parvenu à établir sur des Chiens , dont Fun a conservé l’état de santé le plus complet pendant cinq ans, bien qu'il perdit la totalité de sa bile par cette voie anormale. Or, je me suis assuré par l’analyse chimique que, chez ces animaux, les matières erasses contenues dans les aliments disparaissaient, comme d’habitude, pendant leur passage à travers le tube digestif (4).

En présence d’un pareil fait, le doute n’était plus possible ; aussi un grand nombre (le physiologistes renoncérent-ils à la doctrine classique qui attribuait à la bile la fonction spéciale de digérer les graisses. Malheureusement, cette erreur était à peine détruite, qu'une autre erreur prenait sa place, etque le sue pancréatique suecédait aux prérogatives de la bile. Or, l’espèce de parenté organique qui existe entre les glandes qui sécrètent ces deux humeurs est loin, ce me semble, de légitimer une telle substitution. On sait, en effet, que le pancréas est, en quelque sorte, une dépendance du foie, ou, autrement dit, son organe complémentaire. Leur liaison anatomique est même tellement étroite que souvent , dans les différentes espèces zoologiques, 1ls s'abouchent dans l'intestin par un conduit commun, où que, quand cette confusion n’a pas lieu, leurs canaux s'ouvrent généralement à une si faible distance lun de l’autre, qu’on ne saurait méconnaître intention manifestée par la pature d'opérer immédiatement le mélange des deux produits. On

dans le corps où il se fasse des résidences, et où il s’amasse des impurelés. La bile elle-même ne serait-elle donc pas un résidu de suc qui aurait besoin de dépuration et de sécrétion ? ».

(1) Voyez mon Essai sur les fonctions du foie, etc. Nancy, 1846, et le Mémoire complémentaire, publié en 1851, sous le titre de: /nutilité de la bile dans la digestion. Dans ce second Mémoire se trouvent les détails de l’autopsie du Chien, qui a vécu cinq as avec une fistule biliaire. Or, cette autopsie, faite avec le plus grand soin, en présence des professeurs de l'École de médecine de Nancy. a démontré, de la manière la plus évidente, qu'il n'existait aucune espèce de com : munication entre les voies biliaires et le tube digestif, contrairement aux assertions hasardées par certains auteurs, qui ont eru pouvoir critiquer sur ce point, mes travaux, sans même prendre la peine de les bre.

288 BLONDLOT. —- RECHERCHES

est donc en droit de penser qu’à ces rapports anatomiques correspondent des rapports fonctionnels non moms intimes, et que, par conséquent, si la bile ne joue aucun rôle actif dans la digestion des graisses, il doit en être demême pour le fluide pancréatique.

il est encore une autre observation générale qui domine en quelque sorte la question, c’est que, soit qu’on les considère dans les différentes phases de leur évolution dans le même animal , soit qu’on les examine dans les différents degrés de la série zoologique, on voit que la nature a toujours mis le développement des organes en rapport avec l'importance des fonctions, donnant tantôt aux uns des proportions tellement grandes que le type primitif semble disparaître, et tantôt, au contraire, amoindrissant ces mêmes organes au point de n’en plus accuser, pour ainsi dire, que la trace. Si donc le suc pancréatique était réellement destiné à agir sur les matières grasses, pareille disproportion devrait se manifester dans son organe sécréteur, selon que l'animal est voué à un régime dans lequel abondent les substances adipeuses, ou que, au contraire, les aliments dont il fait usage ne renferment que peu ou point de graisse. Les Carnassiers comparés aux Herbivores proprement dits nous offrent précisément ces deux extrêmes ; car, s’il est vrai qu'il n’y ait pas de matière végétale, même parmi les herbacées, qui ne puisse céder à l’éther une trace d’un corps gras quelconque , toujours est-il que cette quantité , souvent infinitésimale, ne saurait être comparée aux masses de tissu adipeux qui se rencontrent dans la nourriture d’origine animale. Le pancréas étant donc à peu près sans but chez les Herbivores devrait être, par conséquent, réduit aux plus faibles proportions; tandis que, chez les Carnassiers , au contraire , il devrait attendre un développement relatif tout à fait extraordmaire ; or, rien de semblable n’a jamais été observé. Loin de là, e’est que, chez eertaines espèces qui se nourrissent exclusivement de matières végétales , le pancréas est relativement plus développé que dans les espèces correspondantes qui vivent de matières animales ; comme on le voit, par exemple, en comparant celte glande dans les Oiseaux de proie et dans les Granivores (L).

(4) Cuvier, Anatomie comparée, &. IV, p. 593.

Enfin, et ce fait est, sans contredit, très significatif, chez les Poissons, le pancréas manque généralement, à de rares exceptions près. Il est vrai que, dans un bon nombre d'espèces, cette glande parait remplacée, sous le rapport physiologique, par des cœcums pyloriques plus où moins nombreux ; mais, en admettant même cette substitution, qui n’est pas acceptée par tous les zoologistes , toujours est-il que ces appendices ne renferment que (le simples mucosités, en tout semblables à celles qui sont sécrétées par les parois intestinales dont ils ne sont qu'une exsertion. Quot qu'il en soit, 1l y a dans la classe des Poissons, non-seulement un certain nombre d'espèces, mais des ordres entiers qui sont même absolument dépourvus de ces pancréas rudimentaires ; tels sontnotamment le Tuyau de plume, plusieurs Coffres, plusieurs Bandouillères, la plupart des Gobioïdes et des Labroïdes ; parmi les Malacoptérygiens abdominaux, 1l n'y aque les deux familles des Sa/mones et des Clupés qui en soient pourvus. Les Cyprins en manquent tous ; les Siluriens de même, ainsi que les Ésoces, sauf les Mormyres ; enfin, les Malacoptérygriens apodes, les Lophobranches et les Plutognates, n’en montrent non plus aucune trace (4).

Or, s’il est de règle, en anatomie comparée, d'apprécier l’importance d’un organe d’après sa constance dans la série zoologique, on doit en conelure que le pancréas est une glande d'un ordre très secondaire , etque, par conséquent, à son produit ne saurait être confiée la haute fonction de digérer les corps gras, qui, chez un grand nombre d'espèces, constituent une partie considérable de l’alumentation.

Les arguments divers que je viens de produire ont, à mes veux, une valeur d'autant plus grande, qu'ils puisentleur force dans leur simplicité même. Si donc ils devaient êlre renversés par des expériences plus ou moins directes, 11 faudrait à celles-ci un caractere de netteté et de précision, que sont loin de presenter les faits invoqués jusqu'ici contre eux; ce dont on pourra juger par l'examen détaillé dans lequel nous allons entrer.

En 1849, un physiologiste , haut placé dans la science, M. le professeur Bernard, publia un Mémoire fort remarquable dans

(1) Cuvier, ibid.

:4® série. Zooz. T. IE. (Cahier n° 5.) 5 19

290 BLONDLOT. — RECHERCHES

lequel il cherche à établir expérimentalement que le fluide pancréatique est destiné, à l’exclusion de tous les autres fluides intestinaux , à modifier d’une manière spéciale, ou autrement dit, à digérer les matières grasses neutres contenues dans les aliments.

Les faits sur lesquels ce célèbre expérimentateur appuie sa proposition sont de deux ordres. Les uns ont pour but de démontrer que le suc pancréatique agit sur les corps gras d’une manière qui lui est propre ; tandis que les autres tendent à prouver qu’en l’absence de ce liquide spécial, les matières grasses ne sont ni digérées ni absorbées. Nous allons examiner les uns et les autres successivement. | Pour étudier l’action du suc pancréatique sur les corps gras,

l’auteur commence par s’en procurer sur des animaux vivants. A cet effet, il ouvre l’abdomen à des Chiens en voie de digestion, retire le duodénum et une partie du pancréas, met à découvert le plus volumineux des conduits de cette glande, et, après lavoir incisé, y introduit un petit tube d’argent de à millimètres de diamètre sur 5 de longueur, qu'il assujettit par des ligatures. Les viscères étant réintégrés dans l’abdomen, celui-ci est recousu, avec la précaution de laisser sortir dehors l'extrémité libre du tube d'argent. Or, si l'animal a eu trop à souffrir pendant cette douloureuse opération, il ne s'écoule rien par le tube, et l’expérience est manquée : ce qui est arrivé plusieurs fois à M. Bernard luimême, dont on connaît toute l’habileté comme vivisecteur. L'animal a-t-lmoins souffert, il ne tarde pas à suinter par la canule quelques oouttes d'un liquide filant, visqueux et à réaction légèrement alcaline, L'écoulement en est d’abord très lent ; car, dans les circonstances les plus favorables, et sur des Chiens de forte taille, il n’en sort qu'environ 15 à 16 grammes dans les douze premières heures qui suivent immédiatement l'opération : ce qui, en moyenne, ne fait pas 45,5 par heure. Toutefois, la scène ne tarde pas à changer : à ce fluide visqueux, mais si rare, des premières heures, succède un liquide aqueux , à pee filant, toujours alcalin , dont l'abondance est telle qu’en une heure, on peuten recueillir jusqu'à 16 grammes. Or, le produit visqueux, agité avec des corps gras, forme une émulsion d’une certaine stabilité, tandis qu'à mesure que Île liquide devenu plus abondant, renferme une moindre pro-

portion de principe mucilagineux, il perd plus où moins cette propriété. Aussi, M. Bernard n'hésite-t1l pas à appeler normal le fluide visqueux; tandis qu’il considère comme morbide celui qui vient ensuite ; attendu que les modifications qu'il a subies sont, dit-1l, le résultat de l'inflammation qui s’est emparée du pancréas (1).

Voici maintenant, contre ces faits, ou plutôt contre l’interprétation qui leur à été donnée, des objections qui me paraissent graves. D'abord, cette distinction du fluide paneréatique en normal et anormal me semble tout à fait arbitraire, et je crois que l'on serait tout aussi fondé à renverser la proposition et à qualifier d'anormale la portion frès visqueuse qui s'écoule dans les premiers moments, c'est-à-dire lorsque l’économie tout entière se trouve encore sous l'influence d'une opération aussi douloureuse, immédiatement après que l'organe qui le produit a été violenté de toutes les manières, et alors même qu'un corps étranger, traversarit la cavité péritonéale, vient d’être engagé dans son conduit excréteur dilacéré. On peut, du reste, consulter à cet égard un habile physiologiste, M. Colin, professeur à l'École vétérinaire d'Alfort, qui a fait, sur la sécrétion pancréatique, dans un grand nombre d’espèees zoologiques, des expériences extrêmement intéressantes. Or, selon lui, le pancréas est une glande dont l’action se trouble et se susperd sous l'influence de l'irritation la plus légère. C'est peut-être , dt-1}, la glande la plus sensible de l’économie. Est-il donc étonnant, d’après cela, que le sac pancréatique prenne une consistance insohite en de telles oecurrences ?

M. Bernard reconnait que le suc pancréatique qu'il considère comme normal doit, en grande partie, sa viscosité, et, par suite, sa propriété émulsive à une proportion plus où moins grande de matière particuhère, qui ne parait être que de l’albumine plus ou moins modifiée. Mais, ne pourrait-on attribuer la présence de ce principe à une eause morbide, analogue à celles qui l'introduisent parfois dans la salive et jusque dans Puarine?

«Ce qui me porte à croire qu'il en estainsi, dit M. Colin, dont je me plais à mvoquer le témoignage, ce sont les résultats de plus de vingt-cinq expériences suivies dans toutes leurs phases chez le

(4) Le mémoire de M. Bernard a été inséré dans les Archives de médecine pour 1849.

299 BLONDLOT. — RECHERCHES

Taureau, la Vache, le Bélier, le Cheval, l’Ane, le Porc et le Chien. Chez les grands ruminants, par exemple, la sécrétion persiste quelquefois pendant une semaine entière avec des caractères réguliers; les animaux mangent, ruminent, et, plus tard, guérissent à merveille, après la chute du petit appareil adapté à la fistule. Or, à part les petites quantités de suc recueillies pendant les premières minutes de l’expérience, tout le reste ne se prend point en masse, et donne seulement quelques flocons albumineux, sous l'influence de la chaleur. »

« Le degré de coagulabilité du fluide pancréatique , ou plutôt la proportion d’albumine que ce produit renferme, me paraît tenir à plusieurs circonstances. Les premières quantités recueillies se prennent souvent en masse , mais alors l'écoulement est peu abondant; les quantités qui suivent ne possèdent pas ce privilége pour peu que la sécrétion soit active : de telle sorte qu’une demi-heure après le commencement de l'expérience, on n’obtent plus qu'un fluide peu albumineux. Lorsque l’écoulement s'établit seulement un quart d'heure , une demi-heure , une heure même après que la fistule a été faite , les premières quantités sont très albumineuses, et elles conservent ce caractère tant que la sécrétion est languissante. Or, je le demande, est-il logique de considérer comme anormal le suc obtenu une demi-heure après la fistule qui a donné dès le début, et de regarder, au contraire, comme un produit normal celui qu'on recueille au bout d’une demi-heure sur l’animal dont la sécrétion pancréatique s’est établie longtemps après le début de l'expérience (1)? »

Mais revenons au fait en discussion 11. Je ne comprends pas comment on peut concilier l'importance attribuée à ce sue avec l’exiguité de sa production. Nous avons vu, en effet, que dans les circonstances les plus favorables, et sur des Chiens de forte taille, ilne s’en sécrète pas 15,5 par heure. Si donc on porte à trois heures la durée moyenne de la digestion chez la race canine , qui d’habitude digère très vite, cela donnerait tout au plus 45,5 pour lélaboration de toute la matière grasse contenue dans les aliments de chaque repas. Or, pour qu'une aussi faible proportion de sue pancréatique produisit un tel résultat, il faudrait lui supposer une

(1) Traité de physiologie comparée, t. I, p. 643.

SUR LA DIGESTION DES MATIÈRES GRASSES. 293 activite prodigieuse, qu'il est loin de posséder, amsi qu'on va voir.

Afin de démontrer la propriété émulsive du suc pancréatique, M. Bernard s’appuie principalement sur l'expérience suivante.

Sur 2 grammes de suc pancréatique fraichement extrait, alcalin, visqueux, possédant, en un mot, tous les caractères du fluide pancréatique considéré comme normal, on ajoute, dans un tube de verre fermé par un bout, 1 gramme de matière grasse, telle que huile d'olives, beurre, suif ou saindoux ; et, après avoir maintenu le mélange à la température de 35 à 38 degrés, pour fondre la oraisse, on agite. il en résulte aussitôt une émulsion parfaite , et tout se transforme en un liquide semblable à du lait, ou mieux à du chyle (2).

À cette expérience assurément fort simple, je me contenterai, pour le moment, de faire deux objections qui ne le sont pas moins.

La première , c’est qu'au moment où le sue pancréatique se met en contact avec la matière grasse du chyme, celui-ci est, en quelque sorte, délayé dans la bile et dans le suc gastrique , qui , en l’étendant, font nécessairement perdre au premier une grande partie de sa viscosité, et, par conséquent, de sa vertu ; car, d’après M. Bernard, ces deux propriétés sont corrélatives. Pour éprouver l'action émulsive que le sue pancréatique est appelé à produire dans le tube digestif, il eût donc fallu le mélanger préalablement avec une certaine quantité de bile et de suc gastrique, qui n’auraient pas manqué d’annihiler plus ou moins ses effets.

La seconde objection n’est pas moins péremptoire à mes yeux. Autant la nature se montre avare de suc pancréatique , autant il faudrait en être prodigue dans l'hypothèse que je combats ici ; car, pour émulsionner un gramme de corps gras, on emploie deux grammes de cefluide; c’est-à-dire plus qu'il ne s’en produit en une heure, chez un gros Chien, en pleme voie de digestion. Au surplus, le suc pancréatique ne paraît pas jouir d’une efficacité plus grande chez les autres espèces animales. « Quand ce fluide est très albumineux, dit M. Colin, il suffit de deux à trois parties de suc pour une partie d'huile; mais il en faut quatre, cinq, six et plus, dès que la proportion de ce prmeipe diminue. En outre, l’émulsion ne de-

(4) Loc. cit., p.72.

294 BLONDLOT. — RECHERCHES

meure homogène qu'avec le fluide pancréatique du Bélier et du Bœuf, obtenu dans les premiers moments de l'expérience ; elle se sépare, au contraire, du reste du liquide, avec le suc qui a été reeueilli sur le Cheval, l’Ane et le Porc, où il semble bien moins albumineux, même au début de l'expérience, que chez les autres espèces (1). » |

En définitive, de ce qui précède, on est en droit, ce me semble, de tirer les conclusions suivantes : où bien on considère exclusivement comme normal le fluide visqueux, etalors 1l est évident qu'il se produit, sous cet état, en proportion trop faible pour émulsionner la totalité des corps gras qui se trouvent communément dans les matières alimentaires ; ou bien, on admet comme normal le fluide plus où moins dépourvu d’albumine qui se produit la plupart du temps ; mais, dans ce cas, sa propriété émulsive est tellement faible qu'il n'agit pas sur les graisses autrement que lés autres fluides plus où moins muqueux qui se déversent aussi dans le tube intestinal. Au surplus, füt-elle réelle, cette propriété émulsive n'aurait encore rien de spécial, et serait loin de mériter l’importance qu’on y attache , ainsi que je le démontrerai par la suite. Mais laissons provisoirement ce sujet, pour passer à l'examen d’une autre proposition.

M. Bernard pense que le suc paneréatique ne se bornerait pas à émulsionner les matières adipeuses, mais qu'il les décomposerai chimiquement. Si, dit-il, on émulsionne 4 gramme de l’un des corps gras ci-dessus énoncés avec 2 grammes de suc pancréatique, et qu’on abandonne le mélange à la température de 35 à 38 degrés, il devient évident que la graisse n'avait pas été simplement divisée et émulsionnée. En effet, au moment du mélange, la matière grasse neutre et le suc panecréatique alcalin constituaient un liquide bianchâtre, à réaction alcaline , tandis que, cinq ou six heures apres, il a acquis une réaction nettement acide. Or, si l’on examine ce qui s’est passé , il est très facile de constater que la malière grasse a été dédoublée en glycérine et en acide gras (2).

Sans m'arrêler à rechercher si la substance albuminoïde qui , dans l’expérience précédente, produit le dédoublement de la matière

(1) Loc. cit., p. 649.

(2) Loc."cit., p. 73,

adipeuse, par une sorte de catalyse, appartient ou non au suc pancréatique véritablement normal, j'accepterai le fait sans discussion ; mais il ne saurait en être de même des applications physiologiques qui en ont été déduites. En effet, il me semble évident qu'ici le sue pancréatique n’est intervenu que par l'extrême facilité avec laquelle il se décompose lui-même (1); de sorte qu'on pourrait comparer le dédoublement du corps gras au dédoublement du sucre dans la fermentation alcoolique (2). Or, il y a plusieurs raisons pour qu’une action de ce genre ne se produise pas dans le tube digestif. La principale , c’est que la pâte chymeuse , au moment où elle se mélange au fluide fourni par le pancréas, est imprégnée de suc gastrique qui, tant par son caractère acide que par la vertu spécifique dont il est doué, mettrait inévitablement obstaele à l’altération spontanée dont il s’agit : circonstance majeure, dont il n’a été tenu aucun compte dans l’expérience précitée. Mais, supposons un moment cet obstacle levé; il s’en présente un autre dont la difficulté n’est pas moindre. En effet, dans l’expérience en question, 1l n’a pas fallu moins de einq ou six heures pour que le dédoublement du principe alcalin commençât à se manifester. Or, il s’en faut de beaucoup qu'il y ait un aussi long intervalle entre le moment où les matières grasses sont ingérées et celui où l’absorption s’en effectue. Donnez quelques - unes de ces substances à un animal à jeun, puis ouvrez-lui l'abdomen, un quart d’heure ou une demi-heure après , et vous trouverez déjà une partie des chylifères remplis d’un liquide laiteux, plus ou moins riche en globules de graisse. Le célèbre physiologiste dont je combats la doctrine se trouve même , sur ce point, en contradiction avec lui-même , lorsque, dans une expérience que je rapporterai plus loin , il dit que chez le Lapin nourri de matières grasses, les vaisseaux chyliféres ne contiennent jamais de graisse dans la portion d’intestin comprise entre l'estomac et le pancréas ;

(1) M. Bernard considère le suc pancréatique comme le fluide le plus altérable de l’économie.

(2) La preuve que les choses doivent se passer ainsi, c’est que d'autres matières , complétement étrangères au canal gastro-intestinal, produisent le même effet ; tel est, entre autres, le sperme, ainsi que M. Longet l'a démontré récemment dans une communication à l'Académie des sciences,

296 BLONDLOT. — RECHERCHES

tandis qu’au niveau de cette glande, 1ls se remplissent d’un chyle évidemment adipeux : ce qui supposerait que l’action transformatrice attribuée au suc en question s’exercerait, pour ainsi dire, instantanément.

Au surplus, s’il fallait un nouvel argument, plus direct encore, contre la théorie dontil s’agit, on le trouverait dans un fait assurément fort simple. Si, à l'exemple de MM. Tiedemann, Gmelin, Magendie ; Sandras et Bouchardat, etc., on donne des aliments oras à différents animaux, et qu’on recueille ensuite le chyle qui en provient, on constate que le corps gras s'y rencontre avec toute son intégrité de composition, et non à l’état d’acide libre ou combiné à quelque base inorganique, comme je l’ai constaté moimême en plusieurs circonstances.

Voici, du reste, comment s'expriment, à cette occasion, les derniers expérimentateurs queje viens de citer : « Le chyle des animaux dans la nourriture desquels on a fait entrer une forte proportion d'huile d'amandes douces , est opaque, et l’on peut, au moyen de l’éther, en extraire de 10 à 14 pour 100 d'huile d'amandes. On retrouve de même le suif dont on mélange les aliments. La cire passe aussi dans le chyle, mais en petite quantité ; toutefois, si on la dissout dans de l'huile d'olives, dans la proportion de 4 parties d'huile pour une de cire , on la retrouve en quantité plus considérable. » Ces expériences, ajoutent-ils, sont bien faites pour démontrer que les matières grasses absorbées dans l'intestin se retrouvent divisées, mais non modifiées dans le chyle (4). Or, cette conclusion, à laquelle aboutissent également toutes les considérations qui précèdent, détruit dans sa base Ja théorie ue la transformation.

Il nous reste maintenant à examiner les faits qui ont conduit à penser qu’en l'absence du sue pancréatique, les matières grasses cessent d’être digérées, et, conséquemment, absorbées dans le tube intestinal.

L'expérience peut s’exécuter par deux méthodes différentes : ou bien, en utilisant la particularité que présente le canal du pancréas dans certains animaux, tels que les Lapins, par exemple, chez lesquels il s'ouvre plus ou moins loin de l'estomac, de manière qu’on

(1) Traié de chimie de M. Dumas, t. VIII, p. 615,

peut examiner ce qui arrive aux aliments avant leur mélange avec le produit de cette glande ; ou bien, en liant les canaux pancréatiques sur des animaux auxquels on donne ensuite à manger des corps gras.

Relativement au premier mode, voici comment on opère. Après avoir fait jeüner un Lapin pendant vmgt-quatre ou trentesix heures, on ingère dans son estomac, à l’aide d’une seringue et d’une sonde de gomme élastique, 15 ou 20 grammes de saindoux fluidifié préalablement par une douce chaleur ; puis, on donne à l’animal de l’herbe ou des carottes, pour aider à faire descendre la graisse dans l'intestin. Le Lapin étant tué, au bout de trois ou quatre heures, on lui ouvre le ventre aussi rapidement que possible , et l’on constate alors que la graisse n’est émulsionnée qu'à 35 centimètres après l'ouverture du canal cholédoque , au point où le suc pancréatique s’est déversé dans le duodénum, et que là seulement les vaisseaux chylifères blanes , laiteux , commencent à se montrer, pour continuer plus où moins bas dans l'intestin. Cette expérience très élégante, ajoute M. Bernard, est à l'abri de tout reproche, parce qu’elle n’exige aucune mutilation préalable.

J'ai répété à plusieurs reprises l’expérience dont il s’agit : or je dois à la vérité de dire qu’elle ne m'a pas semblé plus concluante que les précédentes. D'abord ce serait se tromper que de croire qu'après une abstinence de vingt-quatre ou trente-six heures, les Lapins ont l’estomac vide. Par l'effet d’une particularité fort singulière , l’estomac du Lapin ne se désemplit jamais complétement, même après un jeûne de plusieurs jours. J'ai, de plus, remarqué qu'il conserve encore une partie des aliments anciens après l’arrivée de nouvelle substance, de sorte que l’ordre de leur sortie n’est pas toujours conforme à celui de leur entrée. Ainsi, par exemple, des Lapins nourris de tiges de carottes pendant huit jours, puis de pam et de pommes de terre exclusivement pendant trois jours, ayant été mis à mort, j'ai trouvé leur estomac distendu par une matière verte, qui évidemment provenait des tiges herbacées de carottes, et au milieu de laquelle on distinguait une petite quantite de pain et de pomme de terre mâchés. Quoi qu’il en soit de cette dernière particularité, il ré-

298 BLONDLOT. —— RECHERCHES

sulte de la précédente que ni l’estomac, ni aucune partie du tube digestif ne se trouvant en état de vacuité au début de l’expérience, les résultats de celle-ci ne sauraient plus offrir rien d’exact et de précis.

Quant aux echyliféres, s’il est vrai que, chez le Lapin, ils ne commencent généralement à se remplir d’un chyle blane et opaque que vers l’endroit où s’insère le canal pancréatique , je ne puis voir [à qu'un simple rapport de coïncidence, dont on peut aisément se rendre compte de la manière suivante.

J'ai remarqué que , chez cet animal, la partie supérieure de l'mtestin grêle est habituellement vide ou à peu près, et mérite ainsi, plus que chez aucune autre espèce, que je sache, le surnom de jejunum dont on l’a gratifiée ; or, on comprend que les chylifères qui aboutissent à cette partie ne pouvant y puiser que peu ou point de substance adipeuse ou autre à l’état de division, ne contiennent qu’une lymphe transparente ou peu chargée des particules hétérogènes qui, mélangées à la lymphe, constituent le chyle proprement dit. Au surplus , un effet analogue se produit quand l’animal a été soumis à une alimentation exempte de graisse. I s’en faut aussi que ce soit toujours à à ou 4 décimêtrés audessous du pylore que ce changement dans l’état des chylifères se manifeste ; je l’ai vu avoir lieu beaucoup plus bas, c’est-à-dire bien au-dessous du point où le canal pancréatique s’abouche dans l'intestin, et là seulement où la matière chymeuse commence à stationner.

L'expérience que nous venons d'examiner, étant loin d’être démonstrative, voyons maintenant si l’autre méthode eonduit à des résultats plus positifs.

M. Bernard pense qu'après la ligature des canaux pancréatiques, les corps gras ne sont plus digérés ; mais il ne cite à l’appui de cette opinion aucun fait particuher, aucun détail qui mette à même de l’apprécier. Or, quelques essais que j'ai tentés ne me permettent pas de l’adopter. Je ne eiterai que le suivant.

Après avoir pratiqué sur un Chien la ligature du principal conduit pancréatique, j'opérai dans la glande même plusieurs déchirures, et je finis par la traverser dans toute sa longueur par une espèce de séton formé de plusieurs doubles de fil. En agissant

ainsi, mon but était, non-seulement d'intercepter plus où moins complétement l’arrivée du fluide pancréatique, mais aussi de déterminer dans son organe sécréteur une inflammation permanente qui, en le dénaturant, le rendit impropre à remplir le rôle attribué au produit normal. Quoique l’animal eut beaucoup souffert de l'opération, au bout de quatre ou cinq jours, il était déjà assez bien rétabli pour manger un peu de laitage et de viande chargée de graisse. Or, à partir de ce moment, j'ai vainement cherché dans ses excréments la présence de matière adipeuse ; jamais je n’en ai rencontré que des quantités insignifiantes, et telles que j'en trouvais dans les fèces d’un autre Chien soumis au même régime, Au bout de trois mois environ, l'animal étant devenu hydropique, je lassommai, après un repas copieux de matière grasse ; et, l’ayant ouvert immédiatement, je trouvai ses chylifères remplis d’un chyle blanc et opaque, offrant, en un mot, tous les caractères d’un chyle graisseux. Quant au pancréas, il était le siége d’un abcès en pleine suppuration. Cette expérience pouvant se passer de commentaires, je n'y insisterai pas.

En résumé, des considérations diverses que nous venons (’exposer, il résulte, ce me semble, que les expériences plus ou moins directes sur lesquelles s'appuie la théorie que nous combattons, ne sauraient supporter un examen approfondi, et qu'elles laissent, par conséquent, toute leur valeur aux arguments que nous avons produits tout d'abord contre l'intervention du suc pancréatique , comme agent spécial, dans la digestion des corps gras.

Page 1